Le Mentor moderne: Discours XIII.

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Livello 1

Discours XIII.

Citazione/Motto

Pudore & Liberalitate liberos
Retinere satius esse credo, quìm metu.

Je crois qu’il vaut mieux tenir les Enfans dans le devoir, en les piquant d’honneur, qu’en leur inspirant de la crainte.

Livello 2

Metatestualità

Il ne manque au Lecteur pour connoitre toute la famille des Lizards que les caracteres des fils Cadets.
Il arrive souvent dans notre pais, que les cadets, quand ils suppléent au malheur de leur naissance par leur genie & par leurs sentimens, forment de nouvelles branches aussi vigoureuses & aussi fécondes, que celle dont ils sont sortis. Leur éducation par conséquent merite toute l’attention possible. Les jeunes gens, quand ils sont bons à quelque chose, abandonnez à leurs propres penchans se livrent d’ordinaire avec une espece de fureur aux exercices du corps, ou bien à l’étude des belles lettres.

Eteroritratto

M. Thomas, le second fils de notre famille, s’est partagé avec modération entre ces deux occupations de la premiere jeunesse : il en a pris autant qu’il faut, pour éclairer son esprit, & pour donner de la grace à son corps : ce qui le met à l’abri de la pédanterie de toute espece ; écueil fatal des gens de son âge. Il y a dans toute sa conduite quelque chose de si aisé & de si accommodant, qu’il est agréable à tous ceux, qui le fréquentent, de quelque humeur ou de quelque inclination qu’ils puissent être. Son air n’a rien de présomtueux : jamais il ne se préfere aux autres. Par là, il gagne les bonnes graces de tout le monde, sans s’exposer à l’envie : par là il concentre en lui les vœux de tous ceux qui le connoissent ; c’est une chose à remarquer, que depuis son enfance jusqu’à l’âge de vingt-quatre ans, il ne s’est jamais brouillé avec ses amis. Son intention est de se pousser à la Cour, & quand je réflechis sur son caractere, il me paroit presque impossible, qu’il n’y réüssisse. Il a joint à sa complaisance naturelle une grande sagacité, une pénétration des plus vives ; & il distingue mieux que personne la réalité d’avec l’apparence. Dans un train de vie, où tous nos compagnons sont nos rivaux, on a besoin de la circonspection la plus attentive, pour éviter les querelles, qui doivent naitre de tant de differents interêts ; mais, quand on est comme lui d’une humeur fléxible, la nature même nous fraye le chemin de cette prudence éxacte, & la moindre reflexion nous y conduit sans peine. Ce qui me charme le plus en lui ce sont ses manieres avec les femmes. Il a l’addresse de vivre avec elles, comme un homme prudent se conduit, avec un seigneur dont il espere de la protection, sans vouloir la lui demander directement. Il est à leur égard poli & galant, sans leur débiter des complimens & des fleurettes. Il ne fait sa cour à aucune Dame en particulier, & tout le beau sexe semble s’être donné le mot pour dire mille biens de lui. Je croi qu’il a été aimé plus d’une fois ; mais, je ne sache pas qu’il ait jamais été amoureux. Il sait que le grand secret de leur plaire à toutes, c’est de se rendre aimable, sans paroitre avoir des vues particulieres ; & il pratique avec la plus grande dexterité, ce qu’il sait là dessus. Il a un langage naturel & coulant, un son de voix agréable, une Physionomie où aucune passion ne domine, un geste aisé & convenable. Il conte à charmer ; de sa maniere de narrer un fait on tire plus de satisfaction, que si l’on en étoit témoin oculaire. Outre l’image vive & fidelle de la chose qu’il dépeint, on voit avec plaisir, dans son air, l’impression qu’elle a faite sur lui, & les sentimens, qu’elle a excitez dans son cœur. Quand il raille, il assaisonne son discours de tant d’ironies délicates & neuves, qu’on est forcé de détourner son esprit de ce qu’il y a d’odieux dans les sujets qu’il satirise, & de ne les considérer que de leur coté ridicule. De cette maniere, il semble que ses railleries mêmes sont des effets de son bon naturel. Il n’y a point d’homme plus amusant ; & ce que je trouve de plus admirable en lui, c’est qu’il plaisante avec toute la finesse possible, sans se laisser échapper jamais le moindre trait offensant. Il est l’arbitre general de tous les differents qui naissent entre les personnes de sa connoissance ; &, s’il y a moyen de les reconcilier, on peut compter, qu’il en viendra à bout. Il lui arrive souvent d’être employé par les deux parties chacune à part, à tater le pouls à l’autre & à voir s’il est possible d’en venir à un accommodement. Il tache alors d’avoir parole de l’un & de l’autre, de s’en remettre à la décision de quiconque il plaira à leur adversaire de choisir : il se prévaut de cette heureuse conjoncture, rien ne lui est plus aisé que de se faire choisir lui-même, & il se sert de l’autorité qu’on lui donne avec tant d’addresse, que l’animosité fait bien tôt place à une amitié sincere. C’est ainsi qu’il devient le lien de ces nouveaux amis. Il lui doivent toute l’estime, qu’ils ont conçue l’un pour l’autre, & pour peu qu’ils ayent le cœur bienfait, ils se disputent l’honneur de lui en marquer la plus vive reconnoissance. Mon jeune homme brille sur tout à tirer d’un sujet même de quoi l’embellir, & le mettre dans son jour le plus avantageux : Par là, il trompe agréablement ceux à qui il représente ce sujet, & qui ne le croyoient pas susceptible de tant d’agrements. Il sait se proportionner toujours à ses matieres, & jamais il ne parle avec chaleur que quand la matiere l’éxige absolument. De maniere que la véhémence paroit sortir non de son naturel, mais du sujet même dont il s’agit. En un mot, ce qu’on appelle gracieux fait son caractere distincitif, & brille dans tous ses discours, & dans toutes ses actions.

Eteroritratto

M. Guillaume, qui le suit en âge, n’est pas d’un tempérament si souple, & si prêt à s’accomoder aux humeurs & aux penchants des autres. Il refuse à se rendre à toute autre chose qu’au raisonnement le plus rigide : il veut toujours percer jusqu’aux sources & aux causes primitives de tout ce qui s’offre à sa reflexion, & reduire la coutume & la mode même à des principes fixes. Cette exactitude scrupuleuse ne peut que lui donner avec le tems un ridicule dans le monde, à moins que la conversation & l’expérience ne réussissent à le rendre plus accommodant. Je n’ai pas jugé à propos cepandant de traverser en lui cet esprit d’éxamen & de recherche, parce que je sais qu’il lui doit être d’un grand usage dans le genre de vie auquel il se destine. C’est la Jurisprudence, qui est son étude favorite, & il se propose de briller un jour dans le Barreau. J’ai fait tout ce qui m’a été possible, pour le détourner de l’éxacte imitation de certains avocats, qui se font admirer generalement. Je voudrois que leur éxemple ne l’animât qu’à faire tous les efforts imaginables pour se distinguer dans sa profession. Pour l’y faire réüssir, je l’exhorte continuellement à mettre à profit le talent qu’il a de creuser les matieres, & d’en considérer distinctement toutes les differentes faces.
Je suis persuadé que des idées nettes produisent des expressions propres & claires, & que ces sortes d’expressions entrainent après elles un ton & un geste convenables. Ce sera pour moi une maxime infaillible jusqu’à ce qu’on me montre un seul exemple du contraire. Jusqu’ici, je puis assurer, que je n’ai jamais vu un orateur parler comme il faut, sans penser d’une maniere distincte. Il n’y a rien qui fasse échouer tant de jeunes gens, malgré leur genie & leur habileté, que l’imitation servile des meilleurs modelles. Il <sic> imitent d’ordinaire les grands hommes dans certaines choses, que faute d’experience & de penetration, ils considerent à tort comme les sources des applaudissemens qu’on leur prodigue. Il arrive souvent qu’un avocat, dont la réputation est établie, a un certain air de suffisance qu’on pardonne à son mérite ; la persuasion où il est en plaidant, qu’il possede à fond son sujet, & qu’il est en état de prouver la bonté de sa cause, peut lui donner certaines attitudes, & certains airs de tête, qui conviennent plutôt au Tribunal, qu’au Barreau. Quel ridicule ne donneroit pas à un jeune homme, qui ne feroit qu’entrer dans cette carriere, un extérieur qu’on excuse à peine dans le Jurisconsulte le plus distingué ? Je souhaite de tout mon cœur que mon jeune homme évite un pareil écueil ; ce qu’il fera certainement, s’il continue à être docile à mes preceptes.

Eteroritratto

Pour M. Jean, le cadet de toute la famille, il n’est pas possible d’en faire de trop grands éloges. Il y a de la grace & de la dignité dans toute sa personne : on decouvre dans son corps, & dans son esprit, de la force, & de la majesté. L’air serain & tranquille, qui regne dans sa phisionomie, lui attire une espece de tendresse, qui dez qu’on connoit les principes de cette serenité devient la plus parfaite estime. Il a une noble verve pour la Poesie sublime, & un art admirable de faire passer dans l’esprit des autres les véritez, dont il est persuadé lui-meme, & qui excitent en lui des sentimens vifs. Avec ces qualitez & ces lumieres, cet excellent jeune homme s’est dévoüé au ministere de l’Evangile ; & il a résolu de prendre les ordres sacrez, avec des dispositions qui pourroient le faire briller dans une cour, ou dans une armée. Il a une connoissance éxacte de la nature de sa profession, & de la maniere dont il faut l’excercer, quand on la choisit par un pur motif d’amour pour la vérité, & par un juste mépris de tout ce qu’on appelle grand dans le monde, & qu’on ne sauroit considérer que comme très petit, quand on le met en parallele avec ce qui est éternel, & immuable. Notre pieux jeune homme a résolu de faire pour le salut des ames tous les efforts, qu’arrache aux autres la plus forte passion pour la gloire, ou le plus ardent amour pour la patrie. Je suis sûr qu’il éxécutera un jour glorieusement un si beau dessein, & qu’il se fera considérer comme un vrai Héros du Christianime ; le moyen d’en douter ! il dirige à ce seul but son imagination, sa mémoire, son jugement : toutes les facultez de son ame sont occupées à ce seul sujet. J’espere même qu’un jour je pourrai offrir à la jeunesse de ce siecle un recueil d’actions Chretiennement heroiques, composé par ce jeune Théologien, & d’une lecture plus agréable, que tout ce qu’on peut trouver de plus attachant dans les Cyrus & dans les Cassandres ; impertinentes legendes du faux honneur, & de la fausse vertu.