Cita bibliográfica: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Ed.): "Discours IX.", en: Le Mentor moderne, Vol.1\009 (1723), pp. 82-94, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4040 [consultado el: ].


Nivel 1►

Discours IX.

Cita/Lema► In tantas brevi creverant opes, feu maritimis feu terrestribus fructibus, feu multimolinis incremente, feu sanctitate Disciplinae.

Ses richesses s’augmenterent prodigieusement, en peu d’années par les revenus de son commerce & de ses terres, par l’accroissement du nombre de ses Vasseaux, par la régularité de sa conduite, & par la justesse de son Economie.

Tit.Liv. ◀Cita/Lema

Nivel 2► Metatextualidad► Un bon nombre de sujets de mes feuilles volantes sera pris des con-[83]versations que nous avons chez nous avec un certain Monsieur Charwel, & des exemples de sagesse que nous fournit la conduite de cet honnête homme. ◀Metatextualidad Retrato ajeno► Il a été autrefois Marchand dans cette Ville ; il y a vingt ans, que graces à son oeconomie, à sa frugalité, & au bonheur de ce commerce, il se voyoit deja cent mille livres sterling de bien, quoi qu’il n’eut encore que quarante ans. Une si grande fortune passoit de si loin ses esperances, & ses desirs mêmes, qu’il résolut de s’en contenter, d’abandonner le négoce & la ville, & de jouïr du fruit de ses travaux.

Conformément à ce dessein, il employa la moitié de son argent à l’achat d’une terre seigneuriale fort peu éloignée de la maison de campagne de Myladi Lizard. De ce voisinage vint la liaison entre les deux familles ; &, depuis ce tems là, elle est devenue de jour en jour plus étroite, par l’augmentation de l’estime mutuelle. Mr. Charwel fait fort peu de visites à la noblesse des environs. S’il veut prendre l’air en Eté, il ne va gueres que chez Milady Lizard ; & quand en hiver les affaires l’obligent de venir à Londres, il ne manque pas, dès qu’il [84] les a dépechées, de venir diner chez nous, ou du moins d’y prendre le Thé, & les ordres de Madame pour la Province.

Metatextualidad► Il me sera difficile de donner un compte éxact de la maniere dont il a employé son tems à la campagne pendant vingt années, si je ne commence par donner une idée de l’état où se trouvoit sa terre, quand il l’acheta. ◀Metatextualidad

Ce bien consistoit alors dans un vieux château, mais bon, solidement bati, & très spacieux ; dans un Parc de mille arpens, & en quatre mille autres arpens de terre partagés en plusieurs fermes.

Le terroir étoit assez fertile, mais les habitans étoient clairs semez dans le païs d’alentour ; & ces habitants étoient les seuls, qui pussent consumer le froment & l’orge, que produisoient ces campagnes. Une petite Riviere couloit auprès du Château, qui étoit dans le centre de toute cette terre ; mais, elle n’étoit pas navigable, & tout le pais s’étoit opposé au dessein du Maitre de la rendre telle. Les chemins y étoient d’ailleurs mauvais au suprême dégré, & il étoit impossible aux fermiers d’aller vendre leurs blé ailleurs, parce que les frais du transport [85] jusqu’au marché le plus prochain auroient excedé le prix de la Marchandise même. Les bois à l’entour de la maison avoient été entierement ruinez pour ménager de belles vues à Milord, qui ne se faisoit pas une affaire de sacrifier à ses plaisirs une partie de ses revenus.

Il est vrai que pour son propre usage il pouvoit se passer de ces bois, puisqu’il y avoit dans la même terre des Charbonniers à une demi-lieue de la maison capables de fournir de quoi se chausser à des Provinces entieres ; mais, faute d’un moyen facile d’en transporter le charbon, on n’en tiroit aucun profit, & il ne coutoit à ceux qui en avoient besoin, que la peine de l’aller chercher. Il ne laissoit pas d’y avoit encor sur pied un grand nombre d’arbres propres à la charpente ; mais, ils restoient là, faute d’acheteurs : on ne batissoit gueres dans un pais si mal peuplé ; & ceux qui demeuroient un peu loin de là, n’en auroient pas voulu pour rien à cause des frais excessifs du Charroi. Mylord néanmoins estimoit chacun de ses arbres, autant qu’ils auroient pu valoir dans une situation plus avantageuse, & il faisoit le même calcul à l’égard de chaque arpent de terre, qui lui apparte-[86]noit. Cependant, tous ses Fermiers étoient dans un état déplorable, & ils étoient reduits la plupart à la derniere misere. M. Charwel n’ignoroit aucune de ces facheuses particularitez ; mais, elles n’étoient pas capables de le détourner de l’achat de cette terre.

Il prit d’abord la ferme résolution de ne se point laisser manger par un grand nombre de Domestiques inutiles ; un des moyens dont son Prédecesseur s’étoit servi pour hater sa ruine. Pour cette raison, il fit semblant de ne pas trouver la vieille maison à son gré, & il choisit un terrain pour en batir une autre à un quart de lieue plus haut, sur la même petite riviere, où aboutissoit un des cotez du Parc. C’est là, que pour la somme de quatre ou cinq mille livres sterling, & en employant tout ce qu’il pouvoit tirer de materiaux & d’embellissemens du vieux Palais, il fit construire une maison d’une modique grandeur, avec toutes les commoditez requises. Il crut qu’elle étoit justement comme il le falloit, pour être proportionnée à ses revenus, quoi qu’elle ne fût gueres plus grande, que le Chenil de Mylord & beaucoup moins spatieuse que ses Ecuries. [87] Il songea ensuite à réformer son Parc : il n’en reserva que les cent Arpens, qui étoient le plus près de sa maison, & il convertit le reste en prairies ; persuadé que des Vaches & des Bœufs lui apporteroient plus de profit, que des Cerfs & des Biches.

Toute cette réforme allarma extrémement ses fermiers, très mortifiez de la perte du domestique de Mylord, dont la consomation avoit été leur plus liquide Revenu, & de l’emploi que le nouveau Seigneur faisoit de tant de terres, qui avoient été autrefois en friche, & qui dans un pais si mal peuplé ne pouvoient que faire baisser le prix des deurées : Ils craignoient d’être obligez de garder pour eux tout le provenu de leurs fermes, & de se voir bientôt absolument ruinez par la frugalité, & par l’oeconomie de leur nouveau maitre.

M. Charwel vit sans peine que leur craintes étoient fondées, & qu’il seroient obligez d’abandonner leurs maisons, puisqu’il paroissoit également impossible de vendre leur blé dans des marchez eloignez, & d’établir le marché chez eux. Il ne pouvoit pas espérer raisonnablement, qu’on lui permettroit de rendre [88] la riviere navigable. Le moyen qu’un homme inconnu dans cette Province obtint ce que Mylord, avec tout son crédit, avoit sollicité en vain ? Il ne lui restoit, que de tacher d’établir le marché chez lui ; ce qu’il avoit deja eu dans l’esprit dans le tems qu’il songeoit à acheter la terre. Il avoit projetté dès lors le plan d’un grand Bourg, qui seroit situé tout prez du vieux château ; &, dez qu’il se vint en état d’éxecuter ce dessein, il y travailla avec toute l’application possible.

Ses soins ont eu tout le succès, qu’il en attendoit. Il n’a été maitre de ce bien, que pendant l’espace de vingt ans, & il est assez heureux pour voir sur ses propres terres un gros bourg, composé de plus de mille maisons neuves, & rempli de cinq mille nouveaux habitants, de tout âge & de tout sexe, qui se sustentent sans peine par leur travail, au grand profit de ses fermiers, & sans lui être en aucune maniere à charge à lui-même. Il est très naturel de croire, que tout ce nouveau peuple ne sauroit subsister sans dépenser chaque année par tête en tout 25000 livres, dont la plus grande [89] partie doit être de necessité partagée entre les fermiers de M. Charwel, qui sont les plus proches voisins de cette espece de Colonie. Si d’autres plus éloignez ont quelque part à ce profit, il est toujours certain que ceux de notre ami doivent gagner le plus sur leur denrées, par l’épargne qu’ils font sur le charroi.

D’ailleurs, il y a des denrées d’une nature à ne pouvoir pas être transportées bien loin, & tout le profit de celles-là doit venir de nécessité aux fermiers de M. Charwel. On m’a assuré, par éxemple <sic>, que du seul article du lait, à ne compter qu’une pinte par jour pour chaque maison, ils tirent de la nouvelle ville cinq cens livres sterling par an. On m’a dit encore, que le fumier de toutes sortes, qui provient de ce gros bourg, vaut par an deux cens livres : c’est autant d’ajouté au revenu du Seigneur ; puisqu’il est porté sur les terres, par les charettes de ses fermiers, qui s’en chargent après avoir porté des provisions dans le nouveau Bourg.

Tous ces nouveaux habitans ont besoin toutes les années, pour leur chaufage, tout au moins de cent mille mesures de charbon, qui tirées de mines de M. [90] Charwel, à un sol par mesure, augmentent son revenu annuel de quatre cens livres sterl. Comme ce bourg croit de jour en jour en nombre d’habitans, les revenus du Seigneur croissent à proportion, à l’égard des articles mentionez & de plusieurs autres, qu’on devinera sans peine. Ses fermiers ne regrettent plus à present le nombreux domestique de son Prédécesseur : la consomtion faite par 5000 personnes excede de beaucoup celle de cinquante des plus grandes familles de tout le Royaume. Il ne s’agit plus à l’heure qu’il est de chercher les moyens de transporter les denrées à des marchez éloignez ; à peine le provenu des terres suffit – il pour subvenir aux besoins du bourg, qui n’est qu’à quatre pas de là, & qui doit tirer à quelque prix que ce soit de lieux plus éloignéz tout ce que ces Terres ne sauroit lui fournir.

Tous les fermiers étrangers, dont les terres sont près de la riviere, souhaittent à present à leur tour un acte de Parlement, pour la rendre navigable, afin de transporter leur blé facilement au Bourg en question : les fermiers de M. Charwel, au contraire, sont les seuls qui s’y [91] opposent, pour ne pas partager avec les autres les avantages que l’industrie de leur Seigneur leur a procurez ; mais, ils ne seront pas long-tems les maitres d’empecher l’éxécution de ce projet. Leur bail sera fini au premier jour, & comme ils sont devenus très riches, il y a un grand nombre de personnes toutes prêtes à prendre les mêmes fermes à condition d’en payer le double, quand même on rendroit la riviere navigable, & qu’on procureroit aux étrangers une occasion facile de venir vendre à ce marché leur denrées.

Pour M. Charwel, il ne craint en aucune maniere que la valeur de ses terres baissera par ce transport aisé. Il fait que le bon marché des vivres a été un des plus utiles moyens pour assembler ce grand nombre de nouveaux habitans, & que ce n’est que par le même moyen, qu’il peut les retenir. Il paroit être uniquement occupé à donner une telle etendue à sa nouvelle ville, que tout le pais à dix lieues à la ronde sera à peine expable de fournir à ses besoins. Il considere, que de quelque distance que les provisions soient portées chez lui, leur consomtion lui doit au moins procurer du [92] fumier pour ses terres, & qu’il faut de necessité que les fermiers étrangers contribuent de cette maniere à améliorer son bien. ◀Retrato ajeno

Metatextualidad► Plusieurs de mes feuilles volantes rouleront peut-être sur les encouragemens & sur les promesses dont il s’est servi pour former ce nouveau Bourg, sur le caractere des gens, qu’il a attirez par là, & sur l’industrie dont il a fait usage, pour leur procurer les moyens de subsister par leur propre travail, & de l’enrichir en s’enrichissant eux-mêmes. ◀Metatextualidad

Lettre a l’Auteur.

Nivel 3► Carta/Carta al director► « Monsieur,

Votre feuille de Samedi passé fait esperer à toute la ville, que vous pourriez bien destiner ce jour là aux affaires de la Religion. Si tel est votre dessein, vous ne pouviez jamais en commencer mieux l’éxecution, qu’en découvrant à vos Eleves le poison caché sous le voile de la Liberté de penser. Si vous voulez bien menager un petit espace pour quelques lignes qui concernent le même sujet, celles-ci sont fort à votre service.

[93] « Il m’arriva il y a quelques jours, d’être present à une Conversation entre plusieurs défenseurs du traité en question, & plusieurs autres, qui n’étoient en aucune maniere de leur sentiment. Ce qui me divertit extrêmement, ce fut d’entendre ces mêmes gens nous vouloir persuader tout d’une haleine de la Liberté de penser, & soûtenir, comme une maxime fondamentale de leur doctrine, qu’il n’y a point de Liberté du tout dans les actions humaines. On s’imagineroit que ces gens rougiroient de honte, en se voyant embarassez dans une contradiction plus palpable, qu’aucune de celles, que le Traité, dont il s’agit, s’efforce à tourner en ridicule. Il faut avoüer que le principe d’une fatalité libre, & d’une liberté necessaire est tout-à-fait digne de cette secte Philosophique. Il y a dans cette opinion une clarté & une évidence si conformes à celles, qu’on voit éclarter dans les qualitez occultes, qu’elles semblent être produites l’un & l’autre par le même tour d’esprit, & par des génies de la même trempe. Il est bon, Monsieur, que le monde sache, jusqu’à quel point la [94] raison abandonne l’homme, quand il veut l’employer contre la Religion.

Comme c’est-là mon intention, j’espere qu’elle vous paroîtra assez bonne pour me pardonner la liberté que j’ai prise de vous écrire.

Je suis, &c.
Misathe’e. » ◀Carta/Carta al director ◀Nivel 3 ◀Nivel 2 ◀Nivel 1