Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Discours VII.", in: Le Mentor moderne, Vol.1\007 (1723), S. NaN-73, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4038 [aufgerufen am: ].


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Discours VII.

Zitat/Motto► Properat cursu
Vita citato.

La vie s’e [] d’une course rapide. ◀Zitat/Motto

Ebene 2► Allgemeine Erzählung► M’etant donné ce matin l’honneur d’aller rendre visite à Milady Lizard, je me suis mis dans le fauteuil, qui m’attend toujours à sa table à thé, au haut bout de laquelle étoit placée cette vertueuse Dame avec ses filles rangées à sa droite & à sa gauche. Dans cette situation, elle me paroissoit avoir plus de dignité, que Venus accompagnée des Graces, que Diane environne de ses Nymphes, ou que quelqu’autre beauté céleste que ce soit, qui doive son éxistence à la Poesie.

Comme nous étions tous de la famille, & que nous n’étions contraints par aucun étranger, la conversation n’a roulé que sur les moyens de bien établir nos Demoiselles. J’ai vu d’abord que Mylady avoit envie de faire à cet égard à son ainée une proposition, qui est au tant du gout de la Mere, qu’elle déplait à la [64] fille & à moi. Je n’ai rien négligé pour détourner la conversation de ce sujet delicat ; car, il n’est pas bon que nos jeunes filles remarquent jamais que nous puissions être, Madame & moi, d’opinions differentes.

A propos de mariage, ai-je dit d’un air fort serieux, il me semble qu’une fille de vingt & trois ans est encore bien jeune, & qu’on ne feroit pas mal d’attendre encore une douzaine d’années, avant que de songer à la marier. Toute la compagnie s’est allarmée d’un Paradoxe si étrange, & la pauvre Brillante s’est brulé les doits en voulant s’appuier sur la table, pour me regarder en face, & pour m’écouter avec plus d’attention.

Comme je ne songeois qu’à faire ma Cour à la Mere, j’ai fait semblant de ne pas prendre garde à l’indignation qui étoit peinte dans les yeux de tous ses enfans ; &, pour appuier ce que je venois de dire, j’ai addressé à cette Dame le petit Discours suivant. Ebene 3► Dans ce siecle pétulant & inconsidéré, on s’est accoutumé mal-à-propos à abréger beaucoup le Rolle qu’une femme doit joüer sur le théatre de la vie : on a renfermé ce que ce Rolle a de plus noble, & de plus [65] gracieux, dans cette partie de son âge, où la raison & le discernement sont les plus foibles, & où les caprices & la passion ont le plus de pouvoir. Fremdportrait► Une Demoiselle très jeune paroit à la Cour : elle entend un murmure applaudissant à l’entour d’elle : les hommes se demandent les uns aux autres, qui est cette jeune beauté ? On boit ensuite à sa santé, dans toutes les Compagnies où l’on se pique d’aimer le beau sexe, & elle est le centre de tous les regards dans les assemblées publiques. Mais, si elle ne se marie pas en trois ans de tems, depuis le prémier moment qu’elle a été introduite dans le monde ; on se familarise avec ses charmes, ses yeux sont desarmez, & l’on n’en parle plus qu’avec la plus grande indifference. Ce qui me mortifie le plus, c’est que sa Gloire finit vite, à proportion que sa conduite est sage & prudente. ◀Fremdportrait

Or, Madame, si en nous formant l’idée d’une femme aimable, nous étions assez judicieux pour y renfermer l’utilité solide, que nous pouvons en tirer, il est certain que notre choix tomberoit surtout sur celles, qui sont en état de nous [66] procurer des Enfans vigoureux, & de leur donner une bonne nourriture ; ce qu’on ne sauroit gueres attendre d’une fille dans la prémiere fleur de sa jeunesse.

On se conduisoit bien plus sagement à cet égard sous le Regne glorieux de la bonne Reine Elisabeth. Je me suis occupé ce matin à parcourir un gros in folio intitulé le Parfait Ambassadeur, & qui consiste sur tout en Lettres écrites de Milord Burleigh Comte de Leicester, & du Chevalier Thomas Smith. Il y en a une de ce dernier au Chevalier François Walsingham, pleine d’une savante galanterie. Il tache d’y persuader à son ami, qui étoit Ambassadeur à la Cour de France, que pour hater le mariage du Frere du Monarque François avec la Reine, il faudroit faire sortir cet amant de son indolence, & le porter à venir voir son Auguste maitresse. Cependant, elle étoit alors dans sa trente-neuvieme année ; mais, il faut remarquer qu’alors il regnoit dans toute la conduite des amans une certaine reserve, qui faisoit le Caractere de ce siecle, & qui étoit très propre à entretenir long tems le feu de l’amour. Cette sagesse, qui de la pen-[67]sée se repandoit sur les paroles & sur les actions, entretenoit les desirs dans une chaleur égale, qui charmoit le cœur, sans le mettre à la torture, & sans le dessécher. Voici cette Lettre, Madame, je l’ai copiée à cause de la singularité des pensées.

Ebene 4► Brief/Leserbrief► Au très honorable Chevalier François Walsingham Ambassadeur a la Cour de France

« Je suis faché qu’une aussi bonne affaire que la nôtre soit sujette à tant de délais, faute d’une démarche un peu délicate. Il me semble pourtant, que ce ne seroit pas une si grande affaire pour notre amant, que de prendre la peine d’aller voir ses amours. Faut-il donc qu’elle dise Ouï, avant que d’avoir vu son amant, & d’en être vue ? Il y a vingt raisons, qui l’obligent à faire ce voyage, & qui le doivent persuader, qu’il sera le très bien venu. Peut-être sa présence fera-t-elle plus dans une heure, que toutes nos Négociations dans deux ans. Cupido ille, qui vincit [68] omnia, in oculos insidet, & ex oculis ejaculatur, & in oculos utriusque, videndo non solum, ut ait Poeta, faemina virum, sed vir faeminam. C’est-à-dire, L’Amour, qui est le plus grand Conquerant du monde réside dans les yeux : c’est de là qu’il tire toutes ses fleches ; &, selon le sentiment d’un Poete, c’est par la vue, que non seulement la femme charme l’homme, mais que l’homme encore touche le cœur de la femme. Quelle comparaison y a t-il, je vous prie, entre j’ai entendu dire, je pense, je m’imagine, & cette situation, cum praesens praesentem tuetur & alloquitur & furore forsitan amoris ductus amplectitur : c.d. Quand on se contemple mutuellement, quand on entre en Conversation, & que dans une extaze de tendresse l’Amant arrache un doux baiser à l’objet de son amour ? Quelle impression ne fait-il pas sur l’esprit de sa maitresse, quand il se dit à soi-même, mais assez haut pour qu’elle puisse l’entendre, Teneo-ne te mea ? an etiam somno faeminae volunt videri cogi ad id quod maximum cupiunt ? c.d. Tiens-je ma belle entre mes bras ? Seroit- [69] ce bien une réalité, ou arriveroit-il même en songe, que les Dames veulent être forcées à ce qu’elles souhaitent le plus ? Si nous faisons les indifferens de notre côté, c’est un Rolle qui convient à la dignité de la personne & à son sexe ; mais, quelle raison avez-vous vous autres d’être si froids ? Ne faut-il pas qu’un jeune Cavalier soit courageux, hardi, & prêt à tenter les avantures les plus difficiles ? S’il est resulé, il n’aura que honorificam repulsam ; le refus même lui sera glorieux. On n’en parlera pas plus mal de lui que de Phaeton, quam si non tenuit, magnis tamen excedit ansis. c.d. S’il n’a pas reüssi à conduire le char du Soleil il s’est pourtant rendu illustre par sa chute. Autant que je puis juger de cette Affaire, haec est sola nostra anchora, haec jacenda est in nobis alea. Il faut que le galant vienne ici, c’est la notre dernier Ancre, le sort en doit être jetté. Dans l’instabilité des choses humaines, Unum momentum est une momento perfectum factum, ac dictum stabilitatem facere potest. c. d. Un seul heureux moment est capable de faire tout réüssir. Il en faut passer par là, à moins qu’on ne veuille [70] encore rester long-tems dans le doute & dans l’incertitude.

Votre fidelle Ami,

De Killingworth,

le 22 Aout 1572.

Thomas Smith » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 4 ◀Ebene 3

Mon Discours ne pouvoit faire qu’une agréable impression sur l’esprit de Mylady Lizard, qui, selon le calcul de Regne d’Elisabeth, se voyoit à peine au dessus de l’âge de Maturité. Le reste de la Compagnie en récompense en étoit cruellement mortifié, & nos pauvres Demoiselles étoient bien fachées de n’être encore que des Enfans à la bavette. Il falloit bien les consoler un peu ; & j’y reussis, en attribuant les mariages précipitez de nos jours à l’importunité des hommes, par laquelle il est impossible aux filles de jouïr, aussi long tems qu’elles le voudroient, des agrements & de la liberté du Célibat. ◀Allgemeine Erzählung

Metatextualität► Je finirai par une réflexion, qui paroit assez éloignée de mon sujet, & qui ne laisse pas d’y avoir de la Relation. ◀Metatextualität Il n’y [71] a point d’âge, point de caractere, point de profession, qui puisse nous affranchir entierement nous autres hommes de l’ambition naturelle de plaire au beau sexe. Cardan, homme grave, & Philosophe de Profession, avoue ingénument, que quoi qu’il ait soutenu avec fermeté, l’indigence, la calomnie, & une longue suite de toutes sortes de malheurs, il n’a considéré la vie comme un fardeau insupportable que depuis le commencement de sa vingt & unieme année, jusqu’à l’âge de trente ans.

Les milleries, que lui attira l’incapacité, où il se trouva pendant ces dix années, de répondre aux bontez des Dames, & le mépris, que ce malheur lui donna pour lui-même, remplirent fou cœur, à ce qu’il nous dit, d’afflictions, dont il est impossible de donner une idée assez forte. Zitat/Motto► Mille malheurs, mille desastres, dit-il dans le même endroit, peuvent être les suites de notre amour pour les femmes. Les Dépenses excessives où nous forcent leur extravagance & leur vanité. Que dis-je ? quelques mots sortis inconsidérement de leur boucle peuvent nous uriner & même nous attirer la mort. Mais, la crainte de ces malheurs, n’est rien en comparai- [72] son des sentimens afreux, dont notre ame est accablée, par l’incapacité de profiter de leurs tendresses. ◀Zitat/Motto Cet aveu arraché, pour ainsi dire, par la force de la vérité, à un homme de ce caractere, est très propre à appuier ce que j’ai dit touchant la tyrannie naturelle, que les femmes exercent sur nous d’une maniere irrésistible.

J’avoue que les expressions fortes, dont cet Auteur se sert, ne m’étonnent point, & que je n’y trouve rien d’outré. Extravagance tant que l’on veut : elle a sa baze dans la nature, qui selon toutes les apparences n’a pas donné au beau sexe un penchant moins vif pour les hommes, que celui qui nous entraine vers elles. Il est vrai, qu’il y a de certaines filles fantasques, qui se font un Heroïsme de leur indifference pour nous. Ce caprice tient bon pour quelque temps : mais, la nature le surmonte a la fin ; & celles, qui ont été les dupes de cette chimere, donnent souvent dans quelque attachement indigne, après avoir méprisé des partis considerables.

Ce qui est naturel n’est jamais essentiellement mauvais ; &, par consequent, il ne s’agit pas de déraciner cette incli-[73]nation violente, que les deux sexes ont l’un pour l’autre : il s’agit de le dieiger, & de le rendre utile à tous les deux. L’experience nous fait voir que le naturel le plus farouche revêt l’humanité, dès que l’amour s’en mêle. Cette passion menage de nouvelles graces à nos manieres, de la grandeur à nos sentimens, de la noblesse & de la douceur à notre Phisionomie. Veut-on se pousser dans les belles lettres ; ou dans les armes, tache-t-on à donner à son corps, par les exercices, de l’agrément & de la vigeur ? il suffit pour hater la réüssite de nos efforts, de songer à un objet, à qui nous nous avons envie de plaire. C’est dans les amants, qu’on voit briller avec le plus d’éclat la politesse, le courage, la generosité, la magnificence, enfin toutes les vertus qui font les honnêtes gens, & les Heros. Mais, qu’on ne s’y trompe pas ; l’amour ne produit pas toujours de si nobles effets : il n’est accompagné de ces grandes qualitez, que lorsqu’il a pour objet des Demoiselles Lizard, qui, si elles suivent l’exemple de leur Mere, sont capables de faire gouter à des époux tous les plaisirs de cette Passion, sans aucun mélange de ces amertumes, qui en sont d’ordinaire inseparables. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1