Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Préface.", in: Le Mentor moderne, Vol.1\000 (1723), S. NaN-XX, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4031 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

Preface.

Ebene 2► Metatextualität► Mes Lecteurs sauront apparemment, que le Jazeur, le Spectateur, & le Gardien sont les productions des mémes esprits, & que se succédant d’un à l’autre ils ont partagé l’estime & l’admiration du Public Anglois. Un jeune homme de cette Nation dit un jour son opinion de ces trois ouvrages, de la maniere suivante: Zitat/Motto► Dans le Jazeur l’esprit a beaucoup de raison, dans le Spectateur la raison & l’esprit suivent la même route d’un pas égal, & dans le Gardien la raison a beaucoup d’esprit. ◀Zitat/Motto S’il faut qu’il y ait des Modes dans le bel-esprit, & si les Antitheses autrefois si fort en vogue doivent être rejettées, simplement par ce que ce sont des Antitheses, j’avoue que le jeu d’images, qui accompa-[IV]gne le jugement en question ne merite pas qu’on lui fasse grace : mais quand ces badinages de l’esprit expriment une pensée de la maniere la plus precise & la plus forte, & qu’ils ornent le bon sens, au lieu de le mettre à la torture, j’ose croire qu’on peut les estimer à l’égal de tout autre heureux tour d’expression.

Telle est à mon avis l’Antithese, que je viens d’alleguer. Elle saisit parfaitement bien les characteres de ces trois livres, & elle les peint avec toute la force, & avec toute la vivacité possibles <sic>. En effet dans le Jazeur la gayeté, & le feu de l’imagination dominent, mais on y sent presque par tout la direction d’une raison exacte. L’agrement y tient le premier rang, mais d’ordinaire, il mene à l’instruction. Le Spectateur deploye dans des portions egales les talents de divertir & de plaire. Le jugement & l’imagination y parta-[VII]gent pour ainsi dire le terrain, entre l’utile & l’agreable, entre le brillant & le solide. La force, l’étendue & la beauté de la raison forment le charactere distinctif du Gardien, mais elles y tirent du secours & de l’embellissement d’une imagination heureuse & séconde ; son but direct est d’instruire, & de developper les veritez les plus grandes, les plus nobles, les plus interessantes, mais il parvient à ce but par la route de l’agrément.

Ces admirables productions me paroissent encore marquer trois differentes saisons dans un beau genie, dans un genie, où le feu de l’esprit, la vivacité de la penétration, & la justesse du raisonnement, se soutiennent & s’embellisent. Le Jazeur semble le fruit de la jeunesse d’un tel genie ; tout y est gay, brillant, agreable, ce sont des images neuves, des pensées extraordinaires, u-[VIII]ne invention perpetuelle ; mais cette nouveauté, cet extraordinaire, cette espece de création ne perdent jamais le bon-sens de vue, & paroissent toujours dociles à ses Loix.

Je croy voir dans le Spectateur l’age viril d’un genie de cet ordre. J’y découvre une raison plus forte, mieux exercée plus charmée d’elle même ; elle peut disposer des mêmes thresors que lui offre une imagination séconde, mais son gout fortisié, éclairé, ecarte tout l’esprit, où il y a plus de parure que de solidité, & il ne met en usage que celui où l’utilité egale l’ornement.

Dans le Gardien je trouve ce même genie dans une virilité plus avancée, ou si l’on veut dans le commencement de la vieillesse. Mais c’est une vieillesse robuste, saine, aimable ; elle possede encore tout le feu de l’esprit, qui a fait ses plus grandes delices à la floeur de l’âge, [IX] mais elle s’en sert avec sobrieté ; la grandeur & la Majesté de la raison ont pour elle des charmes si puissants qu’elle commence à sentir une espece de dégout pour tous les agréments qui ne sortent pas du sein de la raison même ; si elle a encore souvent recours à l’imagination, c’est par charité, c’est par une espece de condescendence pour des hommes foibles, qui n’ont pas encore l’amour pur de la sagesse, qui doivent être seduits pour etre éclairez, & qu’il faut amuser par le plaisir, pour les rendre accessibles à l’instruction.

Qu’on n’infere pas de là, que je m’imagine que les Auteurs de ces livres les ont produits dans ces differentes saisons de leur âge ; non ; le genie a son age à part ; L’exercice qu’il se donne c’est sa vie. Un genie tel que celui que j’ai supposé, s’il se forme par un exercice continuel ne sauroit rester long tems [X] dans l’Adolescence ; souvent quand le corps n’est qu’à la flœur de l’age, ce genie est deja parvenu à la virilité, qui dans un tres petit nombre d’années peut faire place à la vieillesse saine & robuste dont j’ai j’ai <sic> parlé ; cette noble & aimable vieillesse se soutient d’ordinaire long-temps ; & elle ne devient âge decrepit, que lorsque les ressorts du cerveau entiérement usez se refusent aux operations de l’ame.

Les Characteres que je viens de donner à ces trois ouvrages, me paroissent aussi indiquez par leurs differents titres. Le Jazeur, qui babille sans verbiage & d’une maniere instructive, marque la jeunesse d’un beau genie, que la succession brusque de mille & mille images porte à une grande varieté de discours, dictez pour la plûpart par le feu & par la gayeté. Le Spectateur designe un homme mai-[XI]tre de son imagination, attentif à tout ce qui se passe autour de lui & porté à en tirer des réflexions utiles à lui-même, & aux autres. Le Gardien ou le Gouverneur deja possesseur d’un riche threfor <sic> de sagesse s’occupe principalement à le rendre aimable & à le prodiguer à ses éléves.

Ces mêmes idées sortent comme d’elles-mêmes de la nature des preceptes, qu’on trouve dans ces differents ouvrages. Les leçons badinés de l’un tendent principalement à tourner le vice & la sottise en ridicule ; l’instruction de l’autre engagent sur tout l’homme à porter la fonde dans le fond de son cœur, & à aller vers la sagesse par un examen serieux de sa propre nature & de celle de la raison. Le but le plus direct du troisieme c’est de porter l’esprit cultivé aux vertus chretiennes, qui constituent la grandeur essentielle & [XII] le veritable ornement de la nature humaine. Ce n’est pas que toutes ces differentes methodes d’instruire ne se trouvent dans chacune de ces productions ; je ne pretends designer que la methode qui regne dans chacune & qui la characterise.

Dans la plupart des préfaces on fait tous ses efforts pour prevenir le gout du public en faveur d’un livre, mais de la maniere dont les hommes sont faits, j’ai lieu de craindre, que ce que je viens de dire de mon original, n’en dégoute le grand nombre. Un livre serieux, un livre Philosophique, & ce qu’il y a de plus criant un livre qui veut conduire les hommes à une vertu exacte, à une pieté scrupuleuse n’est pas ce qu’il faut à la multitude, qui lit pour s’amuser, & qui ne considere la lecture, que comme un agreable milieu entre l’occupation fatigante, & l’oisiveté ennuieuse. Cette objection [XIII] n’est par malheur que trop bien fondée ; pour en diminuer la force, je ne me contenterai pas de déclarer à cette populace du Genre humain, que cet ouvrage est dans un grand nombre d’endroits assez solatre, du moins en apparence, pour contenter un gout si pueril, & qu’il est capable de plaire simplement à de petits esprits, dans le temps, qu’il donne du plaisir & des lumieres à des esprits d’une autre ordre. Cette response est vraye & satisfaisante ; mais j’en ai une autre à donner, qui me paroit aussi veritable, & beaucoup plus utile. Cette multitude ennemie du serieux peut être partagée en deu classes. La premiere consiste en gens absolument abrutis, & impenetrables aux raisonnements les plus simples & les plus forts ; L’autre est composée de personnes, qui ont une ame, qui se developpera dez qu’ils le voudront bien, & qui savent deja raisonner [XIV] juste sur leurs interets grossiers. Pour ce qui regarde les gens de la premiere classe, je n’ai rien à leur dire ; que peut-on dire à une espece d’hommes qui n’a pas le sens commun ? Mais j’ose suplier les autres de préter un moment d’attention à une verité palpable. Des Etres créez pour savoir, & qui pourtant nourissent dans leur ame un dégout pour ce qui va le plus directement à leur procurer des lumieres & de la félicité, ne sont-ils pas dans la disposition du monde la plus infame, & la plus monstreuse ? Ne doivent-ils pas faire quelque effort pour en sortir au plus vite, & pour commencer à repondre à l’excellence de leur nature ? Ils n’est pas possible qu’on refuse son sufrage à un principe si évident ; or un des livres les plus propres à guerir l’homme d’un degout si bisarre, d’une Lethargie si funeste, c’est celui-ci ; La vertu n’y paroit pas seche, [XV] rude pesante, lugubre, telle qu’elle est dans l’imagination de certaines honnestes-gens atrabilaires, qui l’enveloppant des sombres vapeurs de leur cerveau malade croyent, qu’elle ne doit produire que des soupirs & des gemissements. Elle paroit dans cet ouvrage telle, qu’elle est dans sa nature, faite pour l’homme, repondant à toute ses facultez naturelles, noble, grande, riche, Majestueuse, capable d’etendre d’elever l’ame, & d’y verser les sensations les plus delicieuses : sensations, que l’amertume ne troubles & ne suis jamais, & qui sont les sources de satisfactions plus entieres, de plaisirs plus vifs & plus tuchauts <sic>, en sorte que chaque sensation agréable nous sert de dégré pour parvenir à une sensation plus agréable encore. Voilà la nature de la vertu pour laquelle on tache ici d’animer notre gout, en nous faisant considerer les Loix de [XVI] l’Etre suprême moins comme des marques de sa souveraineté, que comme les effets de sa bienveillance, qui nous promet un bonheur eternel, pour prix d’avoir bien voulu consentir à être heureux sur cette terre, ce n’est pas par des preuves seches, qu’on veut nous inspirer des idées si grandes & si ravissantes ; ces preuves sont revetues de l’Eloquence la plus vive, & bien souvent enveloppées dans ces Allegories heureuses, où la plus riche imagination suit pas à pas la direction d’un esprit net & solide. Mon suffage ne doit point être ici d’un grand poids, mais je ne saurois m’empecher de déclarer que frappé & ravi des sublimes beautez de ce livre j’en ai trouvé la traduction aisée & noblement divertissante ; je dis plus, si elle a le bonheur de ne pas déplaire au public éclairé, j’en serai plus satisfait que de l’approbation [XVII] dont on a bien voulu honorer quelques ouvrages, que dans ma premiere jeunesse j’ai composé à peu prez dans le meme genre.

Je trouve ici l’occasion naturelle de dire un mot sur ma traduction. J’avoue qu’elle est assez libre, mais je crois qu’elle devoit l’être pour être bonne ; j’ai voulu rendre des pensées, & non des expressions, & j’ai fait de mon mieux pour faire dans l’esprit de mes Lecteurs des impressions semblables à celles que l’original fait sur les Anglois. C’est là veritablement traduire, si je ne me trompe. Lorsque certains preceptes appliqués aux mœurs & au Charactere des Anglois m’ont paru appliquables à nos mœurs & à notre charactere, je ne me suis point fait un scrupule d’alterer un peu le texte ; quand j’ai cru voir qu’une trop grand précision repandoit quelque obscurité sur un passage, [XVIII] j’ai osé y ajouter quelques periodes pour en developper le sens, & bien souvent j’ai assez méprisé la petitesse d’esprit de certains Puristes François, pour hazarder quelque expression afin de donner tout l’équivalent de la force de l’Anglois. Au reste j’ai écarté tout ce qui ne pouvoit être interessant que pour la seule Nation Britannique, aussi bien que tout ce qui tiroit son agrément ou son utilité de certaines circonstances, qui en passant ont entrainé aprez elles cette utilité ou cet agrément. J’ai bien voulu encore me donner la peine de traduire en vers françois d’assez grands lambeaux de quelques excellentes pieces angloises ; trop content si l’on y entrevoit seulement la beauté des originaux.

Pour ce qui regards les sentences Latines, qu’on voit au frontispice de chaque discours, j’ai été assez hardi, pour en oter quelques une dont [XIX] l’application me sembloit trop forcée, & pour les remplacer par d’autres, qui me paroissent plus justes & plus convenables. En les traduisant je ne leur ai pas donné le sens qu’elles ont dans les livres dont elles sont tirées, mais celui que les autheurs ont eu dans l’esprit en les appliquant à leurs feuilles volantes.

Cet ouvrage s’appelle en Anglois le Gardien, titre qu’il est impossible d’exprimer en François dans un seul mot. Il signifie Tuteur & Gouverneur ; aussi voit-on dans tout le cours de cet ouvrage, que les Autheurs considerent les Anglois comme leurs Eleves, comme leurs Pupilles ; Le Titre de Mentor m’a paru envelopper ces deux idées, & j’espere que mes Lecteurs seront de mon sentiment. Le pretendu Autheur s’y donne encore le nom d’Ironside, ce qui veut dire flanc de fer, nom qu’il a pris sans doute pour exprimer la [XX] vigoeur de sa vieillesse, fruit de sa sagesse & de sa frugalité.

Voilà ce que j’avois à dire sur l’ouvrage & sur la traduction ; j’espere qu’elle fera un heureux effet sur mes Lecteurs, & qu’ils imiteront la Nation Britannique qui a bien voulu applaudir à un autheur, qui a eu la noble audace de lui donner des traitez de morale en guise de pieces divertissantes. ◀Metatextualität ◀Ebene 2 ◀Ebene 1