La Spectatrice. Ouvrage traduit de l'anglois: Livre Quinzieme.

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Livre Quinzieme.

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Qu’on ne peut point rendre raison du Goût, c’est une Maxime que nous entendons fort souvent répéter ; & ce qui fait qu’on en dispute rarement, c’est que nous voyons tant de Fantaisies extraordinaires qui se succèdent, & sont soûtenues avec Véhémence par leurs Partisans respectifs. Mais cette Considération ne paroîtra d’aucun Poids auprès d’une Personne, qui prendra la Peine de distinguer entre ce Goût, qui dépend des Sens, & celui qui est uniquement l’Effet du Jugement. Dans notre Nouriture, dans notre Habillement, nos Equipages, notre Manière de bâtir & de meubler nos Maisons, il y a, sans doute, un vrai & un faux Goût, & il n’arrive pas toûjours que ce qui coûte le plus, ou qui a le plus d’Eclat, mérite les plus grands Eloges. Mais ces Objets sont peu importans, en comparaison d’autres qui dépendent également de notre Choix. Car quoique des meilleurs Juges puissent trouver que nous manquons d’Elégance à cet égard, nous n’en serons pas moins vertueux, ni moins dignes Membres de la Société, malgré toutes nos Méprises. Mais il n’en est pas ainsi de cette sorte de Goût, qui vient de la Pensée & de la Réflexion ; c’est une Règle suivant laquelle nous jugeons les autres & nous sommes jugés nous-mêmes, nous méritons l’Estime, ou la Censure du Monde. On ne peut rien ajoûter à un Goût Délicat, il renferme tout ce qui est grand & estimable, & un mauvais Goût a pour Objet tout ce qui est bas & digne de Mépris. Plusieurs se flattent de posséder cet aimable Talent au plus haut dégré & généralement parlant, ce sont ceux qui en sont le plus dépourvûs. Ils s’imaginent qu’ils étalent merveilleusement leur Goût, lorsqu’ils ne font que suivre les Impressions de quelque Penchant irrégulier, ou de quelque Caprice. Il est présque impossible de guérir ceux qui ont persisté long-tems à se tromper eux-mêmes, parce qu’ils ont de la Répugnance à se laisser convaincre qu’ils ayent jamais été dans le tort. C’est pourquoi, combien ne convient-il pas que ceux, à qui on confie le Gouvernement de la Jeunesse, employent leurs plus grands Soins à former l’Esprit encore docile & traitable, à l’égard de ce Point important ! En effet rien ne mérite le Nom de vrai Goût, que ce qui est réglé par la Raison, & qui nous incline à ce qui nous rendra meilleurs, & plus sages. Car ces deux qualités sont inséparables ; être bon, c’est être sage, dans le sens le plus exact de ce mot, & si nous sommes sages, nous ne pouvons manquer d’être bons. C’eux-là <sic> raisonnent extrêmement mal, qui prétendent qu’il y a des Humeurs si bourrues, si rudes & si perverses, même dès l’Enfance, que tous les Efforts pour les rendre obligeantes, douces, & pliantes, sont entiérement inutiles. J’ai toûjours pensé, que même la Personne du Monde la plus désagréable, ne l’étoit pas naturellement, & je trouve chaque Jour des Raisons pour me confirmer dans ce Sentiment. Ce sont uniquement de mauvaises Habitudes contractées dans notre Jeunesse, & qui n’ayant pas été suffisamment réprimées par ceux qui en avoient le Pouvoir, se sont enracinées dans notre Ame, & font comme une Partie de nous-mêmes. Mais si nous connoissons de bonne heure le Monde & nous-mêmes, ces mauvaises Habitudes ne s’introduiront pas facilement dans notre Cœur ; & à mésure que cette Connoissance meurira, nous acquererons ce Discernement auquel nous donnons le Nom de vrai Goût ; si nous ne possédons pas cette Connoissance du moins dans un dégré passable, nous n’atteindrons jamais la moindre Perfection à l’égard du Goût. Notre Entendement, sera toûjours flottant, ou peut-être s’égarera-t-il ; nous serons exposés à nous laisser éblouïr par l’éclat de nos propres Talens, au point de ne faire aucune Attention au Mérite des autres ; ou une trop grande Confiance dans les premières Impressions que nous pourrons recevoir, nous rendra partiaux & injustes, nous portera à condamner ce qui est bien, & à applaudir à ce qui mérite d’être censuré. De ce faux Goût viennent ces petites Affectations dans notre Conduite ; ces Délicatesses excessives, qui font que nous nous offensons de tout ; de-là vient encore que nous sommes toûjours extrêmes dans notre Goût, ou notre Dégoût, pour tout ce qu’on nous présente ; & que nous embrassons tant de Fatuités, pendant que nous négligeons totalement, en quelque manière tout ce qui pourroit contribuer à notre propre Bonheur, comme à celui des autres. On doit, sans doute, beaucoup de Compassion à ceux dont les Parens, soit par une trop grande Indulgence, soit manque de Capacité, ont toléré les Egaremens, quoiqu’ils dussent les corriger. On ne peut attendre que d’eux-mêmes le Changement, & il y a peu d’Apparence qu’une Personne, à qui on a appris que tout ce qu’elle fait, est bien, veuille prendre la Peine d’examiner, si elle mérite les Applaudissemens qu’on lui prodigue. Une longue Habitude à l’égard d’une Passion favorite de nos Mœurs, ou de nos Usages, ne peut-être déracinée que par les plus grands Efforts de Raison. Les Reproches que nous recevons du déhors ne servent qu’à nous inquiéter & quelques fois à nous endurcir. Combien de fois n’ai-je pas entendu des Personnes s’écrier, lorsqu’on les avertissoit avec la plus grande Condialité <sic> de quelque Faute grossière. Pour l’Amour de Dieu, ne me prêchez point ! c’est mon Naturel, & je ne puis qu’y faire. Et voilà la Raison pourquoi ceux qui ont le Droit de reprimer nos Inclinations, ne font souvent aucune Tentative à cet égard. Ils vous diront, qu’ils ne peuvent approuver telles, ou telles choses, dans la Personne qui est sous leurs Soins ; qu’ils sont fâchés de les voir intraitables. Mais qu’il n’est pas plus possible de changer les Tempéramens que la Taille, ou les Traits du Visage ; & cette Excuse d’une Indolence, qui est à peine ne pardonnable, donne une espèce de Sanction à la moitié des Fautes qui se commettent chaque Jour. Mais je prendrai la Liberté de leur répondre, que s’il n’est pas possible de reformer ce qui est réellement défiguré par la Nature, ou par une longue Habitude, ce qui est effectivement la même chose, & d’en faire une Beauté ; cependant si on prenoit autant de soin a former l’Esprit que le Corps, on pourroit le faire atteindre de plus prés à ce qui est aimable. Les Dames, qui s’inquiètent le moins au sujet de leurs Charmes personnels, peuvent trouver les Moyens d’embellir leur Teint, d’enlever les Boutons, les Rousseurs, & les Tâches dont leur Peau est couverte ; leur Miroir leur apprend à donner de la Douceur à leurs Regards, & des Graces à leur Sourire. L’Art du Tailleur corrige les Défauts de leur Taille, & le Maître à danser reforme tous leurs Mouvemens. Pourquoi donc la Raison, & la Réflexion ne nous mettront-elles pas en état d’effacer les Tâches de notre Ame ! Assurément elles le feront, & il ne faut qu’une ferme Résolution de les appeller à son aîde. C’est parce que nous ne les prénons pas uniquement pour nos Guides, que nous n’acquerons pas ce Caractère qui est l’objet de notre Ambition, quoique nous prenions un fort mauvais Chemin pour y parvenir.

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Il y a trois choses, qui distinguent principalement notre bon & notre mauvais Goût ; ce sont premièrement le Jugement que nous portons sur tout ce qui se présente à nous ; 2. la manière dont nous distribuons & conférons nos Faveurs, & enfin le Choix que nous faisons de nos Amusemens, de nos Plaisirs & de nos Occupations. Au premier égard ; une Personne qui a un vrai Goût, ne s’en rapportera jamais au Jugement des autres. Elle examinera elle-même, jugera comme il lui paroîtra, & sera ferme dans sa première décision, pendant que celle dont le Goût est faux, & qui n’est gouvernée que par le Préjugé, exaltera tout ce qui est de Mode, condamnera tout ce que la Mode condamne, & changera de Sentiment aussi souvent que la Mode variera. La première est timide & lente à censurer ce qu’elle ne peut pas approuver. La seconde est décisive, impérieuse & se plaît à condamner. L’une ne sort jamais de sa Sphére, & ne se mêle point de choses qui ne la concernent pas. L’autre est hautaine, dédaigneuse, entêtée de ses Sentimens & aime à dominer. L’une affectera plûtôt d’avoir moins de Connoissances qu’elle n’en possède réellement, l’autre veut passer pour être infiniment plus savante. La seconde Distinction entre le vrai & le faux Goût, ne se présente pas généralement aussi aisément que la première ; la Réconnoissance & l’Intérêt rempliront d’Eloges sur notre discernement, ceux qui profitent de notre bonne Volonté ; & ceux qui ne sont pas admis à notre Confidence, qui ne participent pas à nos bontés & aux marques de notre Faveur, invectiveront peut-être avec autant d’Injustice contre notre Partialité. Il n’y a que ceux qui sont désintéressés qui puissent juger sainement de nous à cet égard, & pour le faire avec quelque Certitude, il faut qu’ils examinent le Caractère de la Personne obligée, aussi bien que celui de la Personne qui oblige. Un bon Goût, un Discernement exquis, est prompt à discerner le Mérite par tout où il se cache ; est industrieux à le faire briller, & à rendre heureux celui qui le possède ; le goût Grossier ne cherche que sa propre Satisfaction ; le Flatteur, le Rapporteur, celui qui ne sert que pour un tems, sans Naissance, sans Talens, sans Intégrité ou aucune qualité estimable, sera souvent caressé, protégé, & même avancé à une Elévation ridicule par un Protecteur qui aime ce Tour d’Esprit. Dieu sçait combien d’Exemples nous en voyons chaque Jours. O ! comment des Personnes de Condition, qui ont en leur pouvoir d’encourager l’Esprit de la Vertu, & de décourager le Vice & la Folie, peuvent-elles prétendre à quelque dégré de bon Goût, pendant qu’elles laissent languir les uns dans l’Obscurité, & peut-être dans toutes les Misères, qui vont à la suite de l’Indigence & du Mépris, & qu’elles font en même tems aux autres l’Accueil le plus obligeant, & les comblent de Faveurs ! Combien de Misérables ne voyons-nous pas à la Table, ou dans les Carosses des gens de Qualité, pendant que leur Naissance, leur Education, ou leur Conduite, sembloient devoir les confiner à l’Ecurie, ou aux Offices ! Je sçais l’Excuse qu’on allègue généralement, savoir, qu’on ne fait Accueil à des Gens de ce Caractère, que pour amuser le reste de la Compagnie. Si vous demandez à un Seigneur, ou à une Dame de Qualité, comment ils peuvent souffrir un Homme si indigne de leur présence. Pourquoi ! vous repondront- ils, pour nous faire rire ; & ce Prétexte leur suffit, parce que dans les anciens Tems, non seulement les Rois, mais encore les grands Seigneurs, avoient leurs Fous, ou leurs Bouffons, à qui on permettoit de dire, ou de faire, présque tout ce qui leur plaisoit. Mais dans ce cas, ceux qui aiment aujourd’hui qu’on les fasse rire, oublient que ces Bouffons étoient toûjours des Gens d’Esprit, qui se servoient du Privilège qu’on leur accordoit, pour corriger aussi bien que pour divertir leurs Patrons, chose qui ne seroit point goûtée à présent. L’Histoire est remplie de plusieurs Avis remarquables que ces Bouffons ont donné, en plaisantant, & qui ont fait souvent plus d’Effet, que les Conseils qui venoient des Personnes les plus graves.

Example

Notre inimitable Shakespear, qui connoissoit parfaitement le Génie de son Siècle, & de ceux qui l’avoient précédé, introduit dans la plus part de ses Pièces un Rustre, ou un Bouffon, qui, sous une apparence de Simplicité, dit des choses plus Spirituelles & plus hardies qu’aucun autre Personnage de la Piéce.
Mais j’en appelle aux Observations les plus communes, si c’est-là le Motif, qui engage nos illustres Aspirans au bon Goût, à faire ce Choix de leurs Amis, ou de leurs Compagnons. Et ce n’est pas seulement dans les grandes choses que le véritable bon Goût se fait voir. Les plus chetifs Actes de Charité en sont autant de Preuves ; une Personne peut être libérale, même jusque à la Profusion, mais si elle distribue ses Faveurs sans discernement, on ne peut pas dire qu’elle possède réellement cette Vertu. La Raison & le Jugement devroient diriger la Compassion, non seulement pour donner à celui qui le mérite le mieux, mais encore pour donner de façon, qu’on rende un Service réel au malheureux ; l’Enfance abandonnée, la Vieillesse décrépite, le Malade & le Prisonnier, ont un Droit indisputable à notre Compassion & à notre Charité. Ceux-ci seront le premier Objet des soins d’une Personne qui a un vrai Goût, & quelque soit son Rang, elle ne sera jamais au-dessus de donner quelque Attention aux Calamités des malheureux qui implorent son Assistance, afin de pouvoir proportionner ses Bienfaits à leur Situation. Repandre son Argent parmi une Foule de Mendians, qui assiégent notre Porte, sans considérer ceux qui le reçoivent, c’est, suivant moi, affecter un Air d’Ostentation, & quoiqu’on puisse dire que Dieu fait lever son Soleil, & envoye des Rosées refraichissantes pour tous les Hommes, cependant comme les Riches d’ici bas n’ont pas le même Fond inépuisable, la véritable Charité & le vrai Goût nous obligent à être plus attentifs. La Manière de conférer nos Faveurs, qu’elles soyent légères ou considérables, est aussi un Indice clair de notre bon ou de notre mauvais Goût ; & même je puis le dire, une de ses principales Marques, du moins si nous reconnoissons (ce qui est effectivement vrai) qu’un bon Naturel & une bonne Education sont nécessaires pour un bon Goût. On peut rendre un Service essentiel à un Ami, & le faire de façon qu’il souffre de se voir reduit à la Nécessité de recevoir cette Obligation ; pendant qu’un autre donnera un Prix très considérable à la plus légère Faveur. Il y a une Douceur particulière dans le vrai Goût, qui, sans lui faire perdre rien de sa Dignité, augmente la valeur de tout ce que nous faisons, double le Prix de chaque Faveur, & ôte toute l’Amertume de nos Refus.

Metatextuality

Je sçais fort bien que plusieurs de mes Lecteurs trouveront que je vais trop loin, & que, suivant ma définition du bon Goût, il est moralement impossible qu’il se rencontre nulle part.
Mais cette difficulté sera aisément réfutée par la troisième Proposition que j’ai avancée, & on peut montrer que le Choix de nos Amusemens, de nos Récréations & de nos Occupations, n’est pas seulement une Preuve du bon Goût, mais nous mettra aussi en état de l’acquérir, si nous ne l’avons pas naturellement.

Example

Quand nous voyons une Personne prodiguer son Tems pour des Bagatelles, & être uniquement passionnée pour des Amusemens qui ne peuvent point servir à perfectionner son Esprit, nous pouvons en conclure hardiment, que cette Personne manque de Goût pour des Objets qui ont plus d’Elégance, & qu’elle n’en aura jamais ; parce qu’en s’abandonnant à ces Idées basses & grossières, elle ôte à la Faculté de penser le Pouvoir de se produire, & que sa Raison perd insensiblement sa Force naturelle. L’Esprit deviendra, aussi bien que le Corps, foible, infirme, manque d’Exercice, & ne sera plus que le Sépulchre de ses propres Perfections.
Mais quoique l’Indolence soit très contraire à cette partie de nous-mêmes qui est Spirituelle, l’Activité dans des choses qui ne conviennent pas, l’est encore davantage ; soûtenir avec véhémence des Préjugés, soit que nous les ayons sucés avec le Lait dans notre Enfance, ou que nous les ayons adoptés dans un Age plus mur, ou au-contraire n’avoir point d’Opinion fixe, mais flotter continuellement, & embrasser ordinairement le dernier Avis que nous entendons ; être transporté de chaque nouveau Caprice, & se précipiter incessamment d’une Folie à une autre, c’est ce qui confond bientôt l’Entendement le plus Droit & qui produit une sorte de Chaos dans l’Esprit. Mais ceux qui peuvent une fois se resoudre à s’occuper, comme il convient à une Personne de bon Goût, viendront à bout de l’acquérir insensiblement, quoiqu’ils sentent dans les Commencemens de la Répugnance pour cette Occupation. C’est déjà faire un grand Pas du côté du bon Goût, que d’être sensibles à nos Défauts à ce sujet. Cette Considération nous empêchera du moins de faire des choses, qui découvriroient chez nous un Goût éminemment mauvais. C’est pourquoi chacun doit examiner son propre Cœur. De cette Manière on apprendra à cacher, si non à rectifier, ces Penchans que la Raison condamne. Mais je repète encore comme un <sic> Opinion, de laquelle je suis fermément persuadée, que celui qui a assez de force pour résister quelque Tems à une Inclination vicieuse, viendra enfin à bout de subjuguer cette Inclination & deviendra vertueux, autant par Choix que par Principe. Mais, comme il est si difficile de se délivrer des mauvaises Habitudes, & qu’il doit coûter à la Personne, qui veut s’en délivrer par la Réflexion, bien des Peines, avant qu’elle ait pû accomplir cet Ouvrage ; c’est la plus grande Cruauté dans les Parens & les Gouverneurs, de ne pas nous accoûtumer de bonne heure, à aimer & à respecter les choses, qu’il nous conviendra ensuite de pratiquer. La Curiosité est la première Passion de l’Ame humaine & la plus naturelle ; nous ne commençons pas plûtôt à penser, que nous montrons une forte Envie d’apprendre ; cette Curiosité bien mênagée, ou dirigée, contribuera en bonne partie aux éloges que nous pourrons mériter dans la suite. C’est pourquoi, si on donne une mauvaise Tournure à cette Disposition, si on nous permet de l’exercer uniquement sur ces Objets, qu’il nous auroit été plus avantageux d’ignorer, il n’est pas surprenant que nous consacrions toute notre Vie à la Vanité & à des Bagatelles. Si nous sommes de bonne heure des Connoisseuses en fait de Mode, si nous pouvons faire des Remarques critiques sur la Parure de ceux que nous voyons au Bal, à la Cour, à l’Opéra, ou ailleurs, si nous prenons tant de Plaisir à entendre & à rapporter les petits Accidens, qui arrivent dans les Maisons, où nous sommes liées ; combien plus de Plaisir trouverons-nous à examiner la Parure belle & variée que la Nature donne à ces Plantes & à ces Fleurs, qui ornent nos Jardins, & à nous instruire de ces grands Evènemens, que l’Histoire nous présente, & des Aventures encore plus surprénantes, des Dangers, & des Fatigues, que nous trouvons dans les Rélations des Voyageurs. C’est un Amusement, dont nous pouvons jouïr dans notre bas Age ; & dûssions-nous les parcourir avec la plus grande Précipitation, suivant la Coûtume des Enfans, cette Lecture ne laisseroit pas de préparer l’Ame pour des Réflexions plus solides ; elle ne manqueroit pas d’étendre nos Idées, de perfectionner notre Jugement, & par dessus tout de nous inspirer de l’Amour & du Respect pour le grand Auteur, le Directeur & le Dispensateur de toute choses. En commençant à passer notre Tems de cette manière, nous fermerons l’Entrée de notre Cœur à toutes ces Passions déreglées & désordonnées, que nous avons ensuite tant de Peine à reprimer, & qui auroient les plus fâcheuses Conséquences, si nous les favorisions. Nous connoîtrons le Monde, avant que nous ayons rien à y faire, & nous sçaurons régler notre Conduite de manière à n’offenser jamais les autres, & à ne recevoir nous-mêmes aucune Offense. Nous pourrons estimer chaque chose, suivant sa Valeur réelle, & nous serons exempts de tout Préjugé & de tout Attachement partial.
Enfin nous posséderons tous ces Talens utiles & agréables, dont l’Assemblage compose ce que nous pouvons appeller justement, le vrai & bon Goût ; car quoique plusieurs Personnes soient assés malheureuses pour dégénérer de l’Education réligieuse, qu’elles ont reçues, & pour pratiquer le Revers de tout ce qu’on leur à enseigné ; cependant je penche à croire que c’est parce qu’on leur a inculqué les Préceptes de la Piété & de la Vertu d’une Manière rude & peu délicate. Chacun n’a pas l’Art de rendre l’Instruction agréable. D’ailleurs comme la Jeunesse est naturellement obstinée, & ne se soumet qu’avec Peine à la Contrainte, elle retient rarement ce qu’on lui a inspiré ; c’est pourquoi les préceptes qui font la plus profonde impression, ne sont pas ceux qui nous sont présentés comme tels, mais qu’on nous déguise sous un extérieur d’Amusement & de Récréation. Alors seulement nous les aimons & nous poursuivons avec Empressement ce qui, sans cette Précaution, auroit été l’Objet de notre Haine & que nous aurions évité, autant qu’il nous auroit été possible. Je suis très persuadée que nous pourrions acquérir les Sciences les plus utiles par des Moyens, qui nous en rendroient l’Etude autant agréable que leur Acquisition nous feroit ensuite d’Honneur.

Metatextuality

Mais je renvoyerai ce que j’aurois à dire de plus sur ce sujet, afin de communiquer à mes Lecteurs cette Lettre ingénieuse que je leur avois promise dans mon dernier Discours, & que notre petite Société se plaît particuliérement à publier, parce qu’elle est exactement conforme à nos propres Sentimens, & avec ce que nous voudrions dire nous-mêmes, si nous traitions le même sujet.

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Letter/Letter to the editor

A la Spectatrice.
Madame, « Comme les Discours dont le Public vous a Obligation chaque Mois, sont particuliérement déstinés à réformer les Sentimens & les Mœurs d’un Siécle, qui à le plus grand besoin d’un Mentor si agréable ; je me flatte que vous me pardonnerez, si je vous offre une légère Ouverture qui peut rendre vos Desseins encore plus efficaces pour l’Accomplissement d’une Entreprise si louable. Votre Prédécesseur, le Spectateur, qui ne sera jamais trop admiré, accommodoit souvent ses Méditations aux différentes Saisons de l’Année, & avec Raison, à mon Avis, parce que nous sommes beaucoup plus touchés de ce qu’on dit sur des choses qui nous sont présentes dans ce moment, que si elles étoient passées, ou seulement à venir.

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Londres, Madame, devient à présent un Désert parfait. La Comédie, l’Opéra, la Mascarade, les Dés & les Bals, n’attirent plus le beau Monde. Une Scène tracée par la main du Ciel, commence à se développer dans ce Mois charmant, & chacun se hâte de participer aux Agrémens d’une Vie champêtre. Dès qu’on a abandonné ces Plaisirs tumultueux, qui sembloient derniérement s’être emparés de tout notre Tems, & ces Occupations dont les Grands même ne sont pas exempts, combien d’avantages l’Esprit ne trouveroit-il pas parmi cette Variété d’Amusemens que la Campagne nous présente, si nous contemplions la Nature, comme nous devons ! Mais si nous ne les considérons qu’en courant, & si nous jouissons, sans Attention, du somptueux Régal qui est préparé pour nos Sens, nous nous privons nous-mêmes de la plus grande & de la plus noble Satisfaction, & nous nous opposons à l’Intention du grand Auteur de tous les Biens. Il ne nous suffit pas de considérer ces Champs, ces Près, ces Paturages, qui nous présentoient, il y a quelques Mois, le Spectacle le plus lugubre, chargés à présent de Fruits & de tout ce qui peut servir d’Aliment aux Hommes & aux Bêtes ; ces Jardins, privés de tout Ornement, excepté quelques Ifs, ou quelques Cyprès restés seuls ici & là, maintenant revêtus de Couleurs, que l’Art ne peut point imiter, & qui surpassent même l’Arc-en-Ciel. Ce n’est pas assés que nous sentions le Parfum, que dix mille différentes Fleurs repandent dans l’Air, qui nous environne ; ni que nous trouvions à satisfaire notre Goût avec l’excellente Fraise, l’aima- <sic> Cérise, la Salade rafraichissante, & toutes les Productions Printannières de l’utile Potager ; ni que nos Oreilles soient ravies par les Tons, qui partent de chaque Bosquet, plus mélodieux que ceux de Handel, ou de Bononcini, quoiqu’ils fussent chantés par un Farinelli, ou un Curzoni (*1). Ce n’est pas même assés que nous soyons reconnoissans de tous les Biens qui nous environnent de tous côtés. Il nous manque encore quelque chose pour rendre notre Félicité complète, quelque chose qui dépend entiérement de nous-mêmes, quoique ce soit un Don du Ciel, parce que nous sommes libres d’en jouir, ou de nous refuser cette Satisfaction. Vous concevrez aisément, Madame, que je veux parler de l’Etude de la Philosophie naturelle, mais quoiqu’on puisse donner le Nom d’Etude à toute Contemplation sur quel sujet que ce soit, comme c’est principalement à l’Avantage du beau Sexe, que sont destinées vos Méditations, on ne doit pas s’imaginer que je veuille recommander aux Dames cette partie profonde & abstraite de la Physique, qui leur ôteroit beaucoup de leur Enjouement. Au-contraire je leur conseille de ne pas se remplir la Tête avec les Sytèmes d’un Aldovrandus, d’un Malebranche, ou d’un Newton. Les Idées de ces grands Hommes ne sont pas à la portée de tous les Esprits, Elles demandent un profond Savoir, un Jugement ferme, & un Tems considérable pour les ranger, & les digérer de façon à les rendre utiles, ou agréables. Je ne veux point nier, qu’il n’y ait des Dames douées de tous les Talens nécessaires pour faire Progrès dans les Sciences les plus abstraites ; mais mon propre Sexe ne me pardonneroit jamais, si j’incitois un Sèxe qui repand tant d’Agrémens dans le <sic> Société à quoique ce soit qui puisse nous priver pour quelque Tems de sa Compagnie. Non, non, je ne suis pas tellement ennemi de moi-même. Ce que j’entends par l’Etude de la Philosophie naturelle, est uniquement ce que la Nature elle-même enseigne, & qu’une Curiosité légitime nous doit faire désirer de savoir. Il me semble que lorsque leurs Yeux sont frappés de la Beauté peu commune de quelque Plante, elles ne devroient pas se contenter d’en admirer la Surface, mais qu’elles devroient passer à d’utiles Réflexions sur l’étonnante Fertilité, dont cette même Plante est douée, sur le grand nombre de Plantes semblables, qui seront produites de sa sémence dans une autre Saison. Même la Plante la plus commune, qu’ils foulent sous les pieds en se promenant, à quelque Vertu particulière qu’il leur conviendroit de connoître. Si elles ne contribuent toutes immédiatement à notre Nourriture, où à nous guérir de ces Maladies, auxquelles notre espèce est sujette, elles servent au moins d’Aliment à plusieurs Animaux, & même à des Insectes, qui nous sont très utiles. Nous ne pouvons faire un Pas, ou jetter nos Regards autour de nous, sans voir mille & mille Créatures vivantes, toutes curieuses dans leur Espèce, toutes crées pour notre Usage, & qui ne montrent pas moins la Sagesse & la Bonté du tout-puissant que les plus grands & les plus nobles de ses Ouvrages. Si nous considérons même ces Vermisseaux, qui nous paroissent les plus méprisables, nous les trouverons dignes d’Admiration. En vovant <sic> comment dans ces petites Créatures des Corps sont enchassés dans d’autres Corps ; comment, lorsqu’une Enveloppe se sèche & périt, l’heureux Insecte en a une autre en Reserve, & comment, en se défaisant de sa vieille Enveloppe, il paroit de nouveau avec toute la Fraîcheur & la Vigueur de la Jeunesse ? Que ne donneroit pas une certaine Dame, dont il a été souvent Question dans vos Essais, & plusieurs autres Beautés Surannées, pour éprouver la même Métamorphose ? Quel Amusement plus agréable, que d’observer comment ces Insectes volans, qui plaisent le plus à l’Oeuil, sortent en peu de Jours d’autres Insectes, qui se traînoient sur la Terre ? Nous admirons la Béauté du brillant Papillon, mais nous ne réfléchissons pas comment il naît de la rampante Chenille, ni comment cet Insecte, après avoir changé diverses fois de peau, se revêtit d’une Forme différente, prend des Aîles décorées des plus belles couleurs, & s’élève au sommet de ces grands Arbres, au-lieu qu’il ne pouvoit parvenir auparavant sur leurs branches les plus basses, sans beaucoup de Peine & sans y employer un Tems considérable. Il y a quelque chose d’extrêmement curieux & de bien digne de remarque dans la Mort & dans la Résurrection de ces Insectes, si vous en mettez dans une Boëte, que vous avez percée de plusieurs petits Trous au sommet pour y laisser entrer l’Air, & & <sic> si vous leur fournissez les Feuilles nécessaires pour leur subsistance, vous les verrez, après un certain Tems, cesser de manger, & commencer à se bâtir une sorte de sépulchres. Comme il y a plusieurs sortes de Chenilles, elles ont différentes Manières de former cette Enveloppe, mais toutes en général la travaillent avec un certain Glû, qu’elles extraient de leurs Entrailles, & qui par leur Manière de le filer & de le tourner autour de leur Corps acquiert de la consistence, ce qui joint à la Tête, aux Pieds & à la Peau velue de l’Insecte, forme une espèce de Coquille, qui renferme l’Embryon du Papillon. Les Savans donnent à cette Coquille le Nom de Chrysalide ; elle reste dans cet état durant tout l’Hyver, & au commencement de l’Eté, elle s’ouvre à une extrémité, & montre le Papillon, lequel après avoir volé d’un côté & d’un autre, & joüi de la belle Saison, dépose ses Oeufs pour la Production d’une nouvelle Génération de Chenilles. C’est ce que n’ignorent pas les Dames, qui entretiennent des Vers à soye, qui, quoique plus utiles & plus beaux que les Chenilles, ne laissent pas d’être de la même Nature. Elles vous diront, que ces petites Créatures, qui tirent de leurs entrailles une si belle Substance, après avoir fini leur Ouvrage, se forment une petite Tombe, semblable à celles dont je viens de parler, & en sortent ensuite sous la forme de Papillons, afin de multiplier leur espèce. Mais ce que les yeux seuls sont capables de découvrir, est fort au-dessous de ce qui leur échappe. La Nature ne nous a pas donné le Pouvoir de discerner les merveilles de ce qu’il y a de plus petit dans la Création. C’est pourquoi l’Art doit suppléer à ce qui nous manque. Les Microscopes nous montrent tant de Magnificence & de Délicatesse dans les moindres Insectes, que toute la Splendeur d’un Jour de Naissance n’en approche pas. Plusieurs ont la Tête ornée d’une Couronne avec des Aîles nuancées, des Couleurs les plus vives, & des Habits, où brillent l’Or & la Pourpre. La Mouche commune, quoique noire, n’est pas sans Beautés ; soit que vous considériez la Structure de son Corps ; la curieuse Transparence de ses Aîles, ou l’Ouvrage qui les borde. Mais par dessus tout ses Yeux méritent notre Attention ; ils ressemblent à deux demi-lunes composées d’un nombre infini de petits Yeux, qui voyent en même tems de tous côtés, fournissans par-là à cette Créature, si on peut donner ce nom à un Insecte, un moyen de satisfaire sa Curiosité & de se défendre de tout Danger qui la menace. Les Verres qui nous procurent tant de Satisfaction, sont aussi aisés à transporter qu’une Tabatière, & je suis étonné que les Dames n’en fassent pas plus d’Usage, lorsqu’elles font de petites Courses dans les Champs, les Près & les Jardins. Il n’y a, en vérité, aucune partie de ce Globe terrestre, qui ne nous présente une diversité infinie de Créatures vivantes, & quoique nous ne les regardions pas, que nous ne puissions pas même les discerner, quand nous les rencontrons, ou peut-être que nous les foulions aux Pieds, elles serviroient beaucoup à étendre notre Capacité, de même qu’à nous amuser agréablement, si nous les considérions à travers ces Instrumens, qui grossissent les Objets. Chacun à ouï parler de la Fourmi. Son Oeconomie, son Industrie & sa merveilleuse Prévoyance ont occupé la Plume de plusieurs savans Auteurs. C’est pourquoi je suis surpris que tant de gens puissent fouler aux pieds les petites Levées qu’elles forment avec un Travail infatigable, sans avoir envie d’examiner comment, & de qu’elle manière elles en viennent à bout, & dans quel Dessein elles prennent tant de Peine. Lorsque l’Homme veut élever ou renverser un Edifice, creuser ou égaliser la Terre, enfin travailler pour son Plaisir, sa Commodité ou sa Défense, il a entre les mains des Outils & des Instrumens propres pour le Dessein qu’il entreprend. Mais la Fourmi est redevable à la Nature seule de tout ce qu’elle exécute. Ces Animaux sont enfermés dans une Enveloppe, qui ressemble parfaitement à une côte de mailles, & qui les défend de toutes les Insultes, que leurs tendres Corps recevroient d’une trop grande quantité de Terre, qui viendroit à s’ébouler. Elles ont des griffes qu’elles étendent, de quel côté il leur plaît & de plus si aigues, qu’elles s’attachent à tout. Elles ont deux Cornes devant & autant derriére, qui leur servent, comme d’Oreilles à les avertir de tout ce qui se passe. Elles ont des petites Trompes, qui pénètrent dans la Terre la plus dure, & une espéce de Scie à chaque Jambe, qui par un Travail continuel leur sert à aggrandir leurs Cavités ; & comme plusieurs milliers travaillent ensemble, elles se bâtissent bientôt des demeures soûterraines, où elles se retirent à l’apparence de quelque Danger, & où elles déposent leurs Provisions pour l’Hyver ; c’est aussi là qu’elles placent leurs Oeufs, qu’elles élèvent leurs Petits, & qu’elles prennent du Repos après leurs longues Fatigues. Leur Sagacité, aussi bien que l’Ordre qu’elles conservent entr’elles, ont été célébrés par plusieurs anciens Poëtes. Chacun sçait ce que le fameux Virgile & Horace ont dit à ce sujet (*2). Mais si les Fourmis demandent avec tant de Justice notre admiration, que penserons-nous des Abeilles ? Ceux qui ont été assés curieux pour leur préparer une Ruche de Verre, vous diront tant de Merveilles de leur Oeconomie, de leur Ordre, & de leur Police, qu’on pourroit les faire servir d’Exemples aux Gouvernemens les mieux réglés. Et en vérité nous ne pourrions pas faire mieux que de devenir leurs Imitateurs, puisque ce que nous appellons Instinct chez elles, n’est que la direction immédiate de la divine Providence, qui les porte irrésistiblement à faire tout ce qui est nécessaire pour le Bien de la Communauté, aussi bien que pour celui de chaque Individu. Elle les a munies d’Armes Offensives & Défensives ; elle leur a donné des Sacs pour contenir & transporter chez elles les Alimens dont elles se nourrissent, & pour renfermer ce Suc venimeux, qu’elles dardent avec tant de Facilité sur ceux qui viennent les attaquer. Le Tout-puissant a donné à l’Homme la Raison, ce Souverain Pouvoir, comme dit le Poëte, de discerner ce qui est juste de ce qui est injuste ; mais quand nous la voyons en Danger de s’égarer par l’Influence des mauvaises Passions, comme cela n’arrive que trop souvent, ayons recours aux Abeilles, & réfléchissons que c’est notre Devoir, & qu’il convient à la dignité de notre Nature, de faire par Choix, ce qu’elles font par une Impulsion irrésistible ; l’Ambition, la Convoitise, & l’Avarice, ces Furies qui persécutent & font périr la moitié du Genre Humain, qui pervertissent le bel Ordre de la Nature, & en font un vrai Chaos, seroient alors bannies du milieu de nous, & le Monde, cette grande Ruche, jouiroit de la même Tranquillité, que nous considérons dans chaque Habitation de ces fortunés Insectes.

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Mais j’oublie que je m’addresse à vos Lecteurs d’entre le beau Sexe, qu’on ne peut pas soupçonner d’avoir aucune part à ces Maux qui arrivent dans le Monde, si on en excepte celles que la Fortune élève au rang de Souveraines. Alors il ne faut pas s’étonner qu’elles se défassent de tout ce qui est particulier à leur Sexe, qu’elles puissent voir sans Emotion des Provinces entières ravagées, & cela uniquement pour l’Amour de cette vaine Gloire, qui n’est que trop souvent un appendice de la Royauté, & se réjouir & se repaître du Sang de plusieurs millions d’Hommes qu’on égorge à leurs Yeux.

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Telle étoit Sémiramis, qui déscendoit de Nemrod, le premier Tyran & le premier Oppresseur sur la Terre. Telle étoit Thomiris, cette Reine des Scythes, & peut-être en trouveroit-on encore dans ce Siècle quelques Exemples.
Cependant toutes celles qui ont porté des Couronnes, ne leur ont pas ressemblé ; l’Angleterre peut se vanter de deux illustres Reines, qui ont préféré les Oeuvres de Compassion aux Charmes de la Conquête. Elizabeth d’immortelle mémoire eut heureusement l’Art de se rendre formidable à ses Ennemis sans Effusion de Sang, & la Reine Anne trouva plus de Plaisir à terminer une longue Guerre quoiqu’heureuse, qu’elle ne s’étoit plue dans tous les Avantages que ses armes avoient remportés. Pardonnez, Madame, cette courte Digression. Une pensée qui, m’est venue soudainement à la tête, sans que je sache comment, m’a entraîné dans un Sujet fort étranger à mon Dessein. J’allois observer, que,

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quoique peu de Dames puissent avoir Besoin de régler leurs Passions sur l’Exemple de la sage Abeille ; cependant celles qui aiment l’Oeconomie & la Tempérance, se plairont certainement à remarquer les Occupations de ces Animaux, dont ils s’acquittent sans doute avec plaisir, malgré les Fatigues qu’ils endurent, & qui nous sont si utiles à nous-mêmes. Leurs Provisions de Cire & de Miel devroient, à mon avis, nous intéresser en faveur de celles qui nous procurent cet Avantage, & nous inspirer en même-tems, l’Amour, le Respect, & la Reconnoissance la plus grande pour la Divine Bonté, qui nous a donné tant de Serviteurs, & qui de plus les nourrit, les vêtit & les instruit à travailler pour nous, & pour nous seuls, pendant que nous jouissons à l’aise du Fruit de leurs Travaux, qui ne nous occasionnent ni Soins, ni Dépense. C’est pourquoi la Contemplation des Oeuvres de la nature nous procure, non seulement un Amusement très agréable, mais encor la meilleure Leçon, que nous puissions lire, si nous la faisons servir à perfectionner nos Sentimens & nos Mœurs. Elle nous fournit aussi un Sujet agréable de Conversation, & sur-tout pour ces Dames, qui ne se plaisent pas toûjours à s’entretenir de Parure, ou à entendre répéter les belles choses, qui leur ont été dites par leurs Admirateurs. Mais ici elles ne peuvent point manquer de Sujet : elles verront chaque jour, à chaque instant de nouveaux Sujets d’étonnement, & celles qui ont la plus grande Volubilité manqueront plûtôt de Paroles que d’Idées à exprimer. Comme les Dames se promènent souvent à la Campagne en petites Troupes, si chacune vouloit prendre un de ces Verres qui grossissent les Objets, quelle aimable émulation ne verroit-on pas parmi elles pour faire de nouvelles Découvertes ? Elles appercevroient sans doute, des Animaux qu’on ne trouve pas dans les Traités les plus exacts d’Histoire naturelle ; & & <sic> la Societé Royale pourroit être rédévable à quelque Colomb Féminin, de la Découverte d’un nouveau monde de Créatures. Il n’y auroit rien que de louable dans l’Ambition de voir leurs Noms insérés dans les Mémoires de cette savante Compagnie, & ce seroit une plus grande Addition à leurs Charmes, que si elles avoient la Réputation d’avoir été les premières à la Mode, ou d’avoir inventé la Garniture, ou la Broderie la mieux imaginée, qui ait jamais attiré l’Attention de leur Sexe, & l’Admiration de l’autre. Tout ce Plaisir, cet Honneur, & même cette Réputation immortelle peuvent s’acquerir sans la moindre Peine, ou sans Etude. Il ne faut que regarder pour s’instruire de tout ce que les Livres peuvent nous enseigner sur cet Article de la Philosophie naturelle, ce qui convient extrêmement à ces Belles, qui ont l’Humeur trop légère pour s’assujettir à parcourir ces ennuyeux Volumes, qui traitent des autres Sciences. Un seul Eté leur suffit pour les rendre Maitresses de cette Science, & pour leur fournir un fond de belles Idées pour toute leur Vie. Ce n’est pas que, si nous avons une fois conçu le Desir de nous instruire, & si nous avons eû quelque Satisfaction à cet égard, cette Envie s’arrête aux premiers Progrès ; elle augmente au-contraire, à proportion des Objets qui l’excitent.
C’est pourquoi quiconque a un vrai Goût pour les Recherches dont j’ai parlé, ne les terminera jamais, parce que le Sujet est sans bornes & qu’on voudra toûjours aller jusques au Bout. Ainsi chaque fois que l’aimable Printems commencera à appeler la Sève hors des Racines des Végétaux, & à ranimer l’Embryon caché, qui dormoit dans sa Cellule, la belle Philosophe sera attentive à considérer cette Résurrection, & à voir si la Mort apparente des Plantes & des Insectes a fait quelque Changement sur les uns & les autres. Elle ne trouvera dans les premiers qu’un Renouvellement de l’état dans lequel elle les avoit vûs auparavant, elle verra dans présque toutes les espéces des Seconds, des Transformations surprénantes, & il est aisé de concevoir quelle vive Idée ceci donne d’une autre chose, qui demande encor plus d’Attention.

Metatextuality

Je n’en parlerai pas ici de peur de rendre le Sujet trop grave ; mais nous verrons de nous-mêmes, d’une manière démonstrative, que l’Etude de la Nature est l’Etude de la Religion. Je suis bien sûr que celui qui connoîtra bien la première, n’agira jamais contradictoirement aux Principes de l’autre ; & je desire sincérement que toutes les Dames, qui lisent votre Ouvrage, veuillent en faire l’Essay.
Il n’y auroit rien de plus agréable » Madame, Au plus grand Admirateur de vos
Productions & par conséquent à
votre très humble, très devoué
& très obéïssant Serviteur. Philo-Nature. Juner-temple (*3) ce 27 Avril 1745. P.S. « Si vous jugez que cette Lettre mérite une Place dans votre Discours suivant, ou qu’elle puisse plaire à vos Lecteurs, je vous envoyerai dans la suite quelques Pensées détachées, telles qu’elles se présenteront à mon Esprit, soit sur le même sujet ou sur quelque autre, qui puisse être de votre Goût, ou plaire au Public ».

Metatextuality

Je crois que tous ceux qui verront cette Lettre, conviendront avec nous qu’elle est extrêmement juste. Notre Sexe en particulier a infiniment d’Obligation à l’ingénieux Autheur de cette Pièce, & je me flatte que plusieurs d’entre nous montreront combien elles sont sensibles à cet Avis, en le mettant en Pratique. Il peut du moins s’assûrer, que notre petite Societé, résolue de passer quelques jours dans une Maison de Campagne, qui appartient à notre Présidente, l’excellente Mira, ne partira pas sans se fournir de Microscopes & d’autres Verres propres à faire les Observations qu’il recommande. A notre retour, ou aussi-tôt que nous en aurons le Loisir, nous serons charmées de voir l’Accomplissement de sa Promesse ; puisque des Avertissemens donnés avec cette Politesse & cette Elégance, ne peuvent manquer de faire toute l’Impression qu’il en attend.
Il faut avouer qu’il n’y a rien de plus amusant, ou de plus utile à l’esprit, que l’Etude de la Physique, ou qu’on puisse acquerir avec moins de difficulté. Nous pouvons par-là nous entretenir des Idées les plus agréables, & en amuser les autres, en-sorte que notre Conversation soit recherchée de tous ceux qui nous connoissent. Nous concevrons insensiblement les plus hautes Idées de la Nature Humaine, & nous bannirons entiérement de notre Cœur toute Froideur, toute Indifférence pour cet Etre suprême & tout-puissant, qui a formé un si grand nombre de Créatures pour notre Usage. Enfin l’Admiration des Ouvrages de la Création & les Avantages que nous en recevrions, produiroient dans nos Ames un Amour sincère & ardent pour le Créateur, & il seroit impossible au Vice de jetter chez nous de profondes Racines. Nous pourrions nous écarter de la Vertu ; les meilleurs l’ont fait, mais nous ne l’abandonnerions jamais entiérement. Si nous bronchons, nous ne tomberons pas, du moins jusques à n’avoir plus la Force de nous relever. Les Illusions qui étoient sur le point de nous éblouir, s’évanouiront, & nous nous écrierons avec

Citation/Motto

Salomon ; Tout n’est que Vanité & que Rongement d’Esprit.
On trouve tant d’Avantages & de Satisfaction à se livrer à ces Occupations, que Philo-Nature recommande, & à d’autres dont je parlerai dans la Suite, que, si les personnes les plus abbandonnées aux Vanités du Siècle vouloient se déterminer à en faire l’Essai, je suis présque sûre, qu’elles ne retomberoient plus dans ces Folies absurdes & ridicules, qui n’occupent à présent que trop de leur tems. L’Amour de la Lecture, semblable à l’Amour de la Vertu, est si louable que peu sont assés hardis pour avouër qu’ils ont du Dégoût pour cette Occupation.

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Heteroportrait

Je connois des Dames, qui n’ont jamais eû la Patience de lire une Page entière d’aucun Livre, à moins que ce ne fût un Opéra, ou un Oratorio (*4), & qui ont toujours auprès d’elle quelque Livre de Réputation. Aussi lorsqu’elles entendent arriver Compagnie dans leur Chambre, elles ne manquent pas de le saisir avec Précipitation, afin de paroître uniquement occupées de ce qui est contenu dans ce Livre, dans le même tems qu’elles avoient pensé uniquement à quelque nouvel Ornement pour leur Parure, ou à débattre en elles-mêmes laquelle des différentes Assemblées, qu’elles fréquentent, auroit l’Honneur de leur Compagnie ce même Soir.
Il n’y a que ceux qui s’accoûtument à la Lecture, qui puissent concevoir le Plaisir qu’on peut trouver à lire de certains Livres ;

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Heteroportrait

une jeune Dame, qui a la tête remplie des Plaisirs du monde, penche à s’imaginer, qu’elle perdroit plus de Tems qu’elle n’en peut consacrer à cet Amusement, si elle vouloit en faire l’Essai. Mais dans ce cas, elle n’a qu’à faire lire sa Femme de Chambre, tandis qu’elle s’habille ; ou lorsqu’après la Fatigue & le tracas des Plaisirs, elle tombe dans une espèce d’Indolence, qu’elle devient de mauvaise Humeur, & est en Peine de savoir comment elle tuera le Tems. Si elle a avec elle dans ces Momens une personne assés sensée pour faire Choix de quelque Trait d’Histoire intéressant, ce qu’elle entendra attirera insensiblement son Attention ; elle deviendra passionnée de connoître ce qui mérite réellement d’être connu, & l’Amour de la Nouveauté lui donnera d’abord du Goût, pour ce qu’elle ne pourra plus négliger, dès qu’elle en connoîtra parfaitement tout le Prix.
Ce que j’entends par un Trait d’Histoire intéressant, c’est la Relation de l’Evènement qui intéresse le plus la personne qui doit l’entendre. Comme il y a à peine une seule Circonstance, ou un Seul Caractère dans notre siècle, qui ne trouve son Parallele dans l’Antiquité, je voudrois qu’elle commençât par les Evènemens qui pourroient lui arriver à elle-même, ou aux personnes pour qui elle s’intéresse le plus tendrement. De cette manière ses plus nobles Passions seront reveillées de leur Assoupissement ; elle oubliera toute autre chose ; elle se réjouira, ou elle pleurera, suivant que les différens incidens l’exciteront à la Joye, ou aux Pleurs ; son Ame entière prendra une nouvelle tournure, & deviendra toute Douceur & Générosité. C’est déjà faire beaucoup de Chemin pour acquerir ce bon Goût dont on parle tant, quoiqu’on entende si peu ce que c’est ; mais le moyen de le posséder entiérement c’est de ne pas s’arrêter ici. Quand l’Esprit est une fois préparé par cette Lecture, il pourra passer à d’autres Sujets, qui ne sont pas moins agréables. L’heureuse personne qui se sera déterminée a cet utile & agréable Amusement, trouvera toûjours quelque Raison de le continuer ; elle n’entendra jamais parler d’un Auteur célèbre, sans souhaiter d’examiner ses Ouvrages, afin de savoir si on rend justice à son Mérite, ou si on l’estime trop. Si elle apprend qu’un Evènement rémarquable se soit passé en pleine Campagne, ou dans le Cabinet, elle sera impatiente de parcourir les Annales des tems passés, pour voir si l’Evènement présent surpasse tout ce qui a été auparavant, ou s’il est vrai, comme l’assûre le Sage, qu’il n’y ait rien de nouveau sous le Soleil. Et elle ne se contentera pas de savoir que telles & telles choses ont été faites : elle voudra aussi pénétrer les Motifs qui les ont occasionnées, & s’instruire, autant qu’il est en son pouvoir, si elles sont, ou ne sont pas dignes de Louange ; de cette manière elle sera en état de juger d’une Affaire, non par le Succès, mais par l’Intention de celui qui l’a conduite à bout. Je ne voudrois pas cependant que les Dames renonçassent en faveur des Livres à leurs Amies & à leurs Connoissances ; deux ou trois Heures chaque jour employées de cette manière, suffiront, pourvu qu’on digère bien ce qu’on à lû, & c’est ce que nos propres Réflexions, quand nous serons seuls, ou les Entretiens que nous aurons à ce Sujet, feront aisément : nous pouvons lire une Foule d’Auteurs, sans en devenir meilleurs, ou même sans nous souvenir de rien, si nous ne lisons pas avec Attention & dans le dessein de nous instruire ; Mais si nous en avons une fois un violent Désir, chaque Bagatelle que nous rencontrerons nous sera avantageuse. Cependant il faut déjà du Jugement pour savoir ce que nous devons tâcher de retenir, & ce qu’il nous convient d’oublier. Heureux sont ceux qui choisissent des Livres, où il n’y a point d’Yvraie mélée parmi le bon Grain. Après les Auteurs sacrés, on peut mettre dans ce Rang les Histoires, les Voyages, les Vies des personnes illustres. Mais alors même il faut prendre soin de choisir les Auteurs, de qui la Veracité est généralement reconnue. Des Recits fabuleux de faits réels, au-lieu d’enrichir l’Esprit, ne sont que trop dangereux pour le corrompre, & sont pires de beaucoup que les Romans ; parce que ceux-ci nous avertissent par leur Titre, de ne pas leur ajoûter Foi, & que les autres tâchent d’en imposer à notre Pénétration, & ne réussissent que trop souvent sous le Manteau de la Simplicité & de la Verité. Après les matières de foi, il nous importe de ne nous pas laisser tromper, à l’gard <sic> des Evènemens que l’Histoire nous rapporte ; la Fiction se pare ordinairement d’un dehors plus agréable que la Vérité, comme de fait elle a besoin de ces Ornemens, que l’autre méprise ; c’est pourquoi elle peut faire une profonde impression ; ou, pour parler plus proprement, elle peut nous remplir de Préjugés, qui ferment quelques fois nos Yeux à la Conviction ; en-sorte que dans la suite nous ne serons pas convaincus, parce que nous ne le désirons pas. Suivant les Caractères & les Circonstances, où l’on se trouve, différentes Parties d’Histoire peuvent être utiles. Mais à l’égard des Dames, qui n’ont pas besoin de s’appliquer à une Etude particulière, & qui se contentent d’avoir de tout une Idée générale, je leur conseille de jetter les Yeux sur la Création dans son Enfance ; elles auront un Plaisir infini à considérer les Mœurs de ce Siècle, qu’on peut justement appeller un Siècle d’Or ; comment dans l’Espace de dix-huit cens Ans, les Hommes ont vêcu dans une parfaite Liberté & dans une entière Indépendance les uns des autres ; comment chaque Famille faisoit alors un petit Etat séparé, de laquelle le Père étoit le seul Chef & ne connoissoit point d’autre Supérieur. Ensuite nos Pensées peuvent descendre de ces tems de Paix & d’Abondance, au Changement qui est arrivé dans le Monde, bientôt après le Déluge. A peine étoit-il répeuplé, & commençoit-il à revêtir la même Face qu’avant ce terrible Fléau, lorsque l’Avarice & l’Ambition, Vices inçonnus <sic> jusques alors, entrèrent dans le Cœur de cette nouvelle Génération. Toute confiance, toute Union, toute Affection Fraternelle cessèrent. La Soif de dominer prévalut. Les Armes qu’ils avoient inventées pour se défendre contre les Bêtes féroces, ils les tournèrent bientôt avec une Fureur plus que sauvage, les uns contre les autres, & en firent un Instrument pour réduire en Esclavage leurs semblables.

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Nemrod, de qui parle Philo-Nature, fut à la verité le prémier, qui se trouvant plus fort que ses Voisins, se saisit de leurs Territoires, & s’érigea en Monarque. Son Exemple enhardit d’autres à faire la même chose, qui devinrent aussi Rois, aux dépends de la Liberté publique ; car quoiqu’il ait plû à quelques Ecrivains d’assûrer le contraire, ce ne fut pas par Choix que le Peuple se soûmit au Joug de la Servitude, mais par la Force & la Violence des premiers Conquerants.

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Ainsi commença le fameux Empire Assyrien, qui dura treize cens Ans, & tomba enfin par l’Indolence & le Luxe que Sardanapale introduisit. Trois puissantes Monarchies s’élévèrent sur les Ruines de ce vaste Empire, qui furent à leur tour détruites, & renversées par les Juifs, Alexandre le Grand, & les Romains. Ceux-ci furent les Maîtres de l’Univers, jusques à ce qu’ils tombèrent dans les Vices & dans la Mollesse de ceux qu’ils avoient subjugués, & qu’ils furent eux-mêmes détruits par leurs propres Victoires.
Je ne veux pas cependant qu’on s’arrête trop sur ces premiers Ages du monde : Un léger Examen de ces Evenemens réculés nous mettra en état de les comparer avec ce que nous voyons de nos jours, & donnera de l’Occupation à notre Jugement. Plus nous descendrons, & nous approcherons de notre Siècle, plus nous trouverons chaque chose intéressante ; depuis l’Epoque dont j’ai fait mention jusques à ce jour, nous ne lirons présques que des Révolutions étonnantes. Il est sûr qu’il n’y a point de sujet de Contemplation plus agréable, que l’Elévation & la Chute des Empires, de quels foibles Commencemens ils sont arrivés à ce haut point de Grandeur humaine, & de même par quels dégrés imperceptibles ils ont décliné, & sont devenus enfin des Provinces d’autres Empires, qui se sont élévés sur leurs Ruines. C’est ce qui est toujours arrivé, depuis qu’on a mis l’Ambition des grands hommes dans le nombre des Vertus magnanimes, & qu’on a fait consister la Grandeur dans l’Acquisition de nouvelles Conquêtes. Car, comme Otway le remarque fort bien,

Citation/Motto

l’Ambition est une Passion qui n’est jamais assouvie. Les Succès ne font que l’enflammer davantage & la rendre plus furieuse.
Quelle pitoyable Figure fera dans le monde un Homme, qui est totalement Novice en fait d’Histoire ! Il seroit autant incapable d’aucun Poste ou d’aucun Employ de conséquence, que peu propre pour la Conversation. Mais quoique la Coûtume, & le manque d’Attention à l’Education de notre Sexe, nous rendent moins méprisables à ce Sujet, cependant comme nous avons, aussi bien que les Hommes, des Ames raisonnables, ce seroit, à mon avis, un Orgueil louable de montrer nos Talens à cette Occasion, & de saisir tous les moyens d’acquerir ce qui nous fera plus d’Honneur, parce qu’on l’attend moins de nous. Un Plaisir inné, des Applaudissemens qu’on a mérités, & une Vertu sans Affectation, sont les sûres Recompenses, de nos Efforts pour acquerir des Connoissances, tandis que nous sommes sur la Terre, & il n’y a rien de plus certain, que plus nous nous perfectionnons ici bas, plus nous serons capables de goûter ces sujets de Joye incompréhensibles, qui seront notre Partage dans l’autre monde. J’ai oui autrefois un Homme connu pour ses Comparaisons originales, assûrer, que si un Stupide étoit enlevé dans le Ciel, avec toutes ses Imperfections, il s’y comporteroit comme un Ane à l’Opéra, & ne demanderoit que de se descendre à des choses plus proportionnées à sa Capacité. Je sçais fort bien qu’on regarde comme un Obstacle à une Connoissance approfondie de l’Histoire, l’Ignorance de la plus grande partie de notre Sexe à l’égard des Langues mortes : & quoique les <sic> plûpart des Auteurs Grecs & Latins soient à présent traduits en Anglois, ou en François, (ce qui est présque égal pour les personnes qui ont reçu une Education pussable,) cependant nous ne devons pas espérer de les avoir avec la même pureté que si nous entendions l’Original. Mais cette Objection n’a point de Force, parce que nous trouverons, même dans les moindres Traductions, les Faits tels qu’ils se sont passés, & c’est leur Connoissance, non celle de la Rhétorique, que je recommande aux Dames.

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Example

Supposé qu’elles ne trouvent pas l’Eloquence de Ciceron dans ses Lettres à son Ami Atticus, cependant elles y verront les Causes secretes, qui ont produit les Evènemens étonnans de ce Siècle.

Example

Valleius Paterculus nous a donné une espèce d’Abrégé de toute l’Histoire, depuis le commencement du monde jusque à la Seizième Année de Tihère Cæsar, & la moindre Louange qu’on puisse lui donner, c’est que son Ouvrage nous prépare très bien à la Lecture des autres Auteurs.

Example

Saluste nous développe en Maître la Conspiration de Catalina, & toute l’Intrigue de cette mystérieuse affaire ; & quoique son Ouvrage ne puisse être regardé que comme un Recueil de quelques Traits d’Histoire, cependant la Lecture en est autant instructive qu’amusante.

Example

Hérodote, Thucydide, Dion & Xénophon nous présentent des Evènemens si étonnans, qu’ils ont besoin de toute l’Authorité de l’Ecrivain, pour être crûs dans un Siècle aussi porté à l’Incrédulite que le nôtre.

Example

Vous trouverez dans Hérodian une Continuation de cette Histoire, que Dion n’avoit poussée que durant l’Espace de deux Siècles, avec un Détail de plusieurs choses que ce premier Historien avoit omises.

Example

Suétone vous donne les Vies des douze premiers Césars, & Plutaque des plus grands Hommes de Grèce & de Rome.

Example

Josephe a inséré dans ses Antiquités des Juifs, & dans la Guerre que leur fit Vespasien, plusieurs Circonstances curieuses & amusantes qui regardoient d’autres Nations.

Example

Tite-Live, Justin, Lucius Florus, & Tacite, ont tous un Droit indubitable à notre Attention.

Metatextuality

Mais je ne voudrois pas, semblable à quelques Médecins, charger mes Patiens de trop de Remèdes ; & je ne crois pas que les Dames ayent besoin de donner tant de tems à la Lecture de ces longs Détails que quelques Auteurs nous donnent des Batailles & des Sièges. La Guerre n’est pas de notre Département ; il nous suffit de savoir qu’il y a eû telle chose, & que tel ou tel a remporté la Victoire, sans examiner les Secrets d’un Art, que nous ne serons jamais appellés à reduire en Pratique.
Il est aisé de voir, que je n’ai pas l’Ambition de rendre mon Sexe profondément docte ; je desire seulement que les Dames acquièrent une Connoissance générale des Evènemens qui sont arrivés dès le Commencement du monde jusques à présent ; afin qu’elles puissent fournir agréablement à la Conversation, être en état de juger par elles-mêmes, & se défaire de toute Partialité & de toute Préjugé à l’égard de leur propre Conduite, comme à l’égard de celle des autres. Ainsi, comme je leur conseille uniquement de lire pour leur Instruction, il ne faut pas qu’elles jettent à côté un Livre, parce que les Faits qui y sont contenus, ne sont pas narrés avec tous les Ornemens que le sujet mérite. Nous ne nous fâcherions pas contre celui qui nous apporteroit la Nouvelle de quelque Augmentation de Fortune considérable & inattendue, parce qu’il nous en feroit le Recit dans les Termes les plus impolis. Par conséquent ces Avis, qui enrichissent notre Entendement, devroient être bien reçus, sous quelle Forme qu’ils nous soient communiqués. A la verité il en est très différemment de la Poësie ; car étant principalement destinée à faire passer son Harmonie jusques à l’Ame & à exciter chez nous des Idées sublimes, elle s’écarte de son but, dès que le Sentiment, ou l’Expression, lui manque. On ne peut pas, à mon avis, employer plus mal son Tems qu’à lire des Vers foibles, ou qui péchent contre les Règles. Nous devons donc être fort délicats dans notre Choix des Modernes, aussi bien que de ceux des Poëtes anciens qu’on a traduit. On a gâté beaucoup de bon Papier avec des syllabes mésurées, qu’on a qualifiées du Nom de Vers. Une foule de Rimeurs font gémir la Presse chaque jour ; mais un vrai Poëte est une espèce de Prodige dans ce Siècle, & il est bien difficile d’en trouver un, qui reponde au caractère que Dryden nous donne de Perse.

Citation/Motto

Il est non seulement impétueux, mais terrible dans ses Vers, courageux autant qu’il a de force, mais sage jusques dans sa Fureur.
C’est assûrément un grand Malheur, autant pour eux-mêmes que pour le Public, que tant de gens se méprennent sur leurs Talens, au point de griffonner continuellement de la Poësie, sans avoir aucun Génie pour cet Art. Cependant ils méritent encore plus qu’on leur pardonne, que ces Gens qui tâchent de débiter leur propre Métal de bas alloi, pour le pur or des plus grands Auteurs de l’Antiquité.

Example

Il ne suit pas de ce qu’un Homme entend le Grec, qu’il sera en état de rendre justice à Hésiode ; & il ne lui suffit pas d’être parfaitement versé dans le Latin, pour nous donner Horace, ou Virgile, tels que ces Auteurs sont en Original. Entendre les Expressions d’un Auteur, & entrer dans son Esprit sont deux choses différentes. Celui seul qui peut écrire comme Horace, est capable de le traduire.

Metatextuality

Je crains que les Poëtes ne me fassent point de quartier, sur ce que je donne mon Jugement avec tant de Liberté. Mais c’est une chose si évidente à un chacun, si on en excepte eux-mêmes, que le meilleur Parti pour eux sera, à mon avis, qu’ils demeurent dans le Silence. J’ai cependant fini avec eux, mais comme j’étois sur le sujet du bon & du mauvais Goût, je ne pouvois pas me dispenser de donner un Avis si nécessaire pour perfectionner le prémier, & pour arrêter les Progrès du second.
Après l’Histoire je préfère les Recits des Voyages, sur lesquels on peut compter. Les Merveilles, qui nous sont rapportées par ceux qui traversent l’Abisme, & gagnent leur Vie sur les grandes Eaux, sont non seulement extrêmement agréables, mais encore élèvent dans notre Esprit les plus grandes, les plus Vives Idées du Pouvoir & de la Bonté de la divine Providence. D’ailleurs je pense que nous devrions nous intéresser par Reconnoissance à la Sûreté & aux Succès des braves Mâtelots, dans quelle Capacité qu’on les employe. Nous sommes redevables à la Flotte Royale de la Conservation de tout ce qui nous est cher. Elle est le Boulevard de nos Loix, de nos Libertés, de notre Religion, de nos Biens & de nos Vies mêmes. C’est elle qui nous fait dormir en Sûreté, sans craindre les Invasions & les Ravages des Etrangers. C’est à elle que la Grande Brétagne doit son Empire de la Mer, & c’est avec ce redoutable Trident, qu’elle se fait rendre Hommage par les plus fiers d’entre ses Voisins. Nous devons aux Voyages des Vaisseaux Marchands tous les Délices que la Paix & l’Abondance menent à leur suite. Quoique notre Isle soit pourvûe de tout ce qui est nécessaire à la Vie, elle ne produit aucune de ces Délicatesses qui rendent la Vie agréable. Les Fruits même qui croissent maintenant dans nos Jardins, ne sont point originairement de notre crû, mais nous ont été apportés successivement des Pays étrangers. L’Art des Jardiniers les a ensuite comme naturalisés à notre Climât. Cependant, malgré tout son Labeur, notre Soleil & notre Terrain nous refusent jusques ici les Sucs délicieux du Citron, de la Grenade, de l’Orange, du Limon, & de plusieurs autres Fruits étrangers. Comment pourrions-nous remplacer le Thé, le Caffé, le Chocolat, les Epices, les Huiles, & les Vins, sin on ne nous en apportoit point du déhors ? Et quelle médiocre Figure feroient nos Maisons & nos propres Personnes, sans ces Ornemens pour nos Meubles & notre Parure, que la Chine, la Perse, la Russie, la France, la Hollande & Bruxelles nous fournissent ? Enfin tous nos Plaisirs, tout ce que nous avons de plus élégant vient des Pays étrangers, & nous est apporté par l’intrepide Mâtelot, qui hazarde sa Vie, endure les excès du Froid & du Chaud, & s’expose à la Fureur des Vents & des Flots pour satisfaire nos Désirs & notre Luxe. C’est pourquoi le moins que nous devons faire, c’est de plaindre leurs Souffrances, & de se rejouïr lorsqu’ils échappent à ces Dangers éminens qui les environnent continuellement, même dans leurs Voyages les plus favorables. Les Livres de Voyage sont encore très utiles, en ce qu’ils nous donnent du Goût pour l’Histoire, & nous mettent en état de la retenir mieux, en nous instruisant de la Géographie, lorsqu’ils nous d’écrivent <sic> les Lieux où sont arrivés les Evènemens, que nous lisons dans l’Histoire.

Example

La Mottraye est fort exact dans ses déscriptions, & il y a à peine un seul Endroit considérable en Europe, en Asie, & dans la plus grande partie de l’Afrique, où on ne s’imagine être, lorsqu’on lit son Livre.

Example

Montfaucon est encore plus circonstancié, & va même jusques à nous d’écrire toutes les Curiosités de l’Art, ou de la Nature, qui se trouvent dans les Pays qu’il a traversés.
Je ne fais pas mention de ces Voyageurs pour diminuer le Mérite des autres, tels que Dampierre, le Pere du Halde, Misson, le Brun, Tavernier, le Chevalier Chardin & plusieurs autres qui ont tous leur Mérité. Mais les Détails que ceux-ci nous donnent, sont pour la plûpart fort abrégés, ou regardent des Parties du Monde, qui ne sont pas autant intéressantes à un Lecteur ordinaire. Mais ceux-mêmes qui procurent le moins de Plaisir, sont fort exacts dans leurs descriptions Géographiques, & répondent par conséquent à un But important d’entre ceux qu’on doit se proposer.

Metatextuality

Il y a encore d’autres Livres, que je pencherois beaucoup à recommander ; mais notre digne Veuve me dit qu’elle craint que je me sois déjà trop étendue à ce sujet, & que cette multitude d’Auteurs dont j’ai parlé, n’épouvante quelques-unes de nos Dames, & ne les empêche d’en toucher un seul.
Je voudrois avoir une meilleure Opinion de mon Sexe. Mais je dois me rendre au Jugement supérieur de cette Dame. Cependant, quoiqu’il en puisse arriver, je hazarderai d’en nommer encore un, qui est comme le sommaire de tous les Autres, savoir, le Dictionnaire de Bayle, qui forme lui seul une Bibliothèque ; puisqu’il n’y a jamais eû d’Endroit, de Personne, ou d’Evènement de quelque conséquence, depuis la création jusques à notre Tems, dont il ne donne une Idée générale. Ceux qui ne lisent que cet Ouvrage ne peuvent pas passer pour des Ignorans, & s’ils ont la Curiosité de connoître les Particularités des Evènemens, qu’ils trouvent dans ce Livre, ils peuvent dans la suite avoir recours à d’autres Livres plus circonstanciés. Voilà les principales Méthodes d’acquérir cette aimable Qualité, qui comprend toutes les autres. Car dès que nous avons le Goût bon dans les choses essentielles, nous ne pouvons en manquer dans des Bagatelles. La Connoissance de la Nature du Monde & de nous-mêmes, nous mettra en état de juger de tout ce qui nous environne. Nos Meubles, nos Equipages, notre Parure auront de l’Elégance, sans que nous ayons pris beaucoup de Peine pour cela ; & il nous sera présque impossible de faire aucun Choix qui ne convienne soit à notre Age, soit à notre Situation, ou à quel autre égard que ce soit. Nos Actions & notre Conduite nous rendront chères à tous ceux qui nous connoîtront, & nos Plaisirs mêmes auront un Air de Décence, autant digne d’être imité que peuvent l’être nos plus sérieuses Occupations. Vaines de nos Perfections personnelles comme nous penchons à l’être, n’y auroit-il pas un Orgueil plus louable à rendre celles de l’Esprit si remarquables, que la Beauté dans les plus aimables d’entre nous, n’occuperoit que la seconde Place dans l’Admiration des Hommes, ainsi que l’incomparable Mr. Addisson fait parler Juba touchant Murcie dans sa Tragédie de Caton.

Citation/Motto

Ce n’est pas un Arrangement de Traits, dans son Teint, ou les belles Couleurs de sa Peau que j’admire le plus ; la Beauté devient bientôt familière à un Amant, se fanne à ses Yeux & palit à ses Sens. Mais la vertueuse Murcie s’élève au-dessus de son Sexe ; il est vrai qu’elle est belle. Oh, divinement belle. Mais cette aimable Fille donne encore une nouvelle Force à ses Charmes, par la Grandeur de son Cœur. Sa Sagesse sans Affectation, & la Pureté de ses Mœurs. L’Ame même de Caton brille dans tout ce qu’elle fait, ou qu’elle dit, pendant qu’une Douceur engageante & des Sourires attrayans règnent dans son air & ses Regards, & qu’elle adoucit avec une Grace toute charmante l’Austérité de la Vertu de son Père.
Enfin le bon Goût donne de la Grace à tout, & se fait connoître même dans le moindre Mot, dans un Regard, dans un Geste ; & comme il ne surpasse pas la Portée d’une Personne qui n’a qu’une Pénétration ordinaire, je voudrois que chacun tâchât de l’acquérir. Je ne doute pas que plusieurs de mes Lecteurs ne disent en eux-mêmes. Qu’avons-nous besoin de cet Avis ? La Spectatrice peut-être assûrée qu’il n’y a Personne assés stupide pour ne pas rechercher une Qualité si désirable. J’en conviens volontiers, mais alors le plus grand nombre prend une Route tout-à-fait contraire à celle qui les meneroit au But de leurs Désirs, comme un illustre Auteur l’a dit derniérement.

Citation/Motto

Le Monde est un Bois, dans lequel la plûpart manquent leur chemin & s’égarent, quoique par des sentiers différens.

Metatextuality

On a laissé chez notre Imprimeur une Lettre qui vient de Mad. Sarah Oldfashion, la première Correspondante que nous ayons eue ; mais nous n’insérerons pas la Lettre qu’elle nous écrit maintenant, parce que le Contenu n’en peut jamais être utile au public. Elle me reproche amérement de lui avoir conseillé d’envoyer la Jeune Biddy à la Campagne, où elle est devenue passionnément amoureuse du Palefrénier d’un Gentilhomme voisin & l’a épousé sécretement. Je me vois donc obligé de lui repondre qu’elle n’a pas suivi mes Avis, mais les siens propres. Quiconque voudra prendre la Peine de remonter à la Cinquième Partie de mon Ouvrage, verra que j’étois tout-à-fait contraire au Plan d’envoyer cette Jeune Dame dans une Endroit, où elle ne trouveroit point d’Amusemens, pour remplacer ceux auxquels elle seroit obligée de renoncer. Cette bonne Dame avoue en même tems, qu’au-lieu d’ordonner qu’on lui permît de goûter tous les Plaisirs innocens d’une Vie champêtre, elle avoit expressément chargé la Personne qui en avoit soin, de la tenir continuellement à l’Ouvrage, & lui avoit fait à elle-même les plus sévères Menaces, si elle n’achevoit pas, avant la fin de l’Eté, la Broderie d’une Tapisserie destinée pour un Salon assez vaste. C’étoit-là une fort mauvaise Méthode de lui faire oublier les Plaisirs si chers de Renelagh, & les jolies choses qu’on lui disoit sans doute non seulement là, mais dans toutes les autres Assemblées publiques.
Je ne puis approuver en aucune manière qu’on force les jeunes Dames à travailler autant de l’Eguille, qu’on le faisoit autre fois, & qu’un petit nombre le font encore aujourd’hui ; il y a assez de celles qui sont obligées à vivre uniquement de leur Eguille, & c’est présque un Vol que de faire nous-mêmes ce qui est leur seule Ressource. A mon avis, une Dame de Qualité devroit apprendre justement assez de Cuisine & d’Ouvrage, pour savoir quand ceux qu’elle employe, lui en imposent, & point au-delà. Donner trop de tems à ces deux choses, peut lui acquérir la Réputation d’une bonne Menagére, mais non d’une Femme de bon Goût, & ne la rendra nullement propre pour une Compagnie choisie, ou pour s’entretenir elle-même agréablement, quand elle sera seule. Je ne puis m’empêcher de sourire, quand j’entends la Mère de plusieurs belles Filles s’écrier ; Je tiens toûjours mes Filles à leur Eguille. L’une travaille peut-être à une Robe, une autre à une Couverture de Lit, & une troisième est occupée à faire une douzaine de Chemises pour son Père. Et ensuite quand elle vous a conduite dans sa Chambre d’Enfans, & qu’elle vous a montré toutes ses Filles, elle ajoûte ; Il est bon de les préserver de la Paresse ; quand les Jeunes Gens n’ont rien à faire, ils souhaitent naturellement de faire ce qu’ils ne doivent pas. Tout ceci est bien vrai. Mais il y a aussi certaines Occupations auxquelles on peut appliquer l’Esprit, qui servent à le former & sont plus agréables, telles que celles dont j’ai parlé. J’en appelle à toute jeune Dame, qui est confinée de cette manière, si elle n’aimera pas mieux s’appliquer à le Lecture & à l’Etude de la Philosophie, qu’à manier son Eguille. Ce n’est pas assez que nous ayons la Précaution d’éléver la Jeunesse dans les Principes de la Vertu & d’une seine Morale ; il ne suffit pas de les priver entiérement de ces Amusemens dangereux qui sont à la Mode & qui ont causé la Ruine d’un si grand nombre. Afin qu’elles se souviennent de l’Education que nous leur avons donnée, & qu’elles se conduisent en conséquence quand elles seront leurs propres Maîtresses, nous devrions tâcher de les faire devenir sages, & aussi de leur rendre la Vertu si agréable qu’elles ne pussent pas s’en écarter le moins du Monde, sans la plus grande Répugnance.

Citation/Motto

Les Enfans semblables au tendre Ozier, prennent le Pli qu’on leur donne, & croissent toûjours comme on les a d’abord façonnés.
Ce n’est pas en encourageant la Hauteur naturelle d’une belle & jeune Fille, & en la flattant de l’Opinion qu’elle mérite tout, & qu’elle peut disposer de tout, qu’on arrêtera le Torrent de son Inclination, si elle la fixe une fois sur un Homme au-dessous, ou indigne d’elle-même ; mais en lui inspirant ces justes Notions, qui l’empêcheront de se livrer si promptement à ces Inclinations, qui ne conviennent, ni à son Rang, ni à sa Situation. Enfin c’est en cultivant son Génie, en perfectionnant son Entendement, en lui choisissant des Occupations qui puissent rectifier son Esprit, qu’on l’amenera à ce bon Goût, qui ne lui permettra pas d’approuver, ou de se plaire à rien d’indécent ou de peu convenable, même dans la plus petite chose.

Metatextuality

A cette Occasion, nous devons insérer ici une Lettre, qui nous est parvenue dernièrement. Ce n’est pas que le sujet en soit fort important, excepté qu’elle prouve que dans les plus grandes Bagatelles, on peut montrer un bon ou un mauvais Goût. C’est aussi pour cette Raison que nous allons la présenter à nos Lecteurs.

Level 3

Letter/Letter to the editor

A la Spectatrice.
Chère Moraliseuse, « 

Metatextuality

Vous n’avez pas un Lecteur au Monde qui penche plus que moi en votre Faveur ; cependant je dois vous dire que je suis un peu fâchée contre vous, de même que plusieurs Personnes de ma Connoissance, de ce que vous bornez toute votre Satire à notre Sexe, sans faire la moindre Réflexion sur les Hommes, qui, j’en suis sûre, méritent autant que nous la Critique, ou même davantage.
Je défie le plus sévère Examinateur de trouver parmi nous une Folie, qui ne règne chez eux dans le même dégré ; si nous avons nos Marchandes de Galanterie, nos Tailleuses, & nos Coëffeuses avec qui nous passons notre tems, n’ont-ils pas leurs Tailleurs, leurs Perruquiers & même leurs Raccommodeurs de Visage, qui occupent autant du leur ? N’y a-t-il pas autant d’Attirails sur la Toilette d’un Damoiseau, qu’il peut y en avoir sur la Toilette de la plus grande Coquette ? Ne prend-il pas autant de Peine à attirer l’Admiration ? N’en est-il pas aussi passionné & aussi fier ? Les Hommes ne courent-ils pas généralement avec un égal Empressement après chaque nouvelle Mode ? Y a-t-il quelque Amusement autant absurde qu’il vous plaira, qu’ils ne mettent à la Mode par leur Exemple ? Si nous affectons dans notre Démarche & dans nos Gestes quelque chose de la Grossière rusticité d’une Campagnarde, ne prennent-ils pas dans tous les Endroits publics l’air & le maintien d’un Hussard.

Level 4

General account

Je veux vous dire ce qui m’arriva l’autre Jour dans le Mail. Nous étions trois Dames parfaitement bien mises. Pour moi j’avois un Habit neuf complet, & chacun me disoit, qu’il étoit de très bon Goût. Pour dire vrai, nous occupions toute la Largeur de l’Allée ; & malheureusement pour moi, je me trouvois à une des Aîles, lorsqu’un certain Homme, qu’on m’a dit être de nos Héros de Dettingue, vint passer rudement à mes côtés avec un Epée aussi longue que lui-même, qui brandilloit à ses Génoux, & qui venant à s’engager dans les Franges de ma Jupe, la déchira de la plus terrible manière qu’on puisse s’imaginer. Heureusement je ne m’intéresse pas assés en Faveur d’aucune Personne de ce Sexe, pour me mettre en Peine, à quel point ils se rendent ridicules. Je ne fis que rire en voyant son Chapeau troussé à la Kevenhuller, qui étoit tant à la Mode il y a quelque tems, & les Airs de Fanfaronade d’un Homme qui auroit peut-être fui à la seule vûe d’une Sarbacane (*5).
En un mot tout ceci ne me toucha point. Mais comme tout mon Sexe, & moi-même en particulier, nous avons été molestées par ces Epées d’une énorme Longueur, & par la Manière dont-on les porte, je n’ai pû m’empecher de vous communiquer mes Idées à ce sujet, vous priant de les insérer dans le prémier Discours que vous publierez. Si vous êtes réellement aussi impartiale que vous voudriez passer pour telle, vous ajoûterez quelque chose de votre propre Fond, pour faire rougir les Hommes de ce qu’ils paroissent dans un Pays, qui, graces au Ciel, jouit à présent de la Paix dans son Intérieur, comme s’ils étoient sur le champ de Bataille, prêts à commencer l’Engagement. Je suis aussi très persuadée qu’un Mot sur quelques autres de leurs Folies & de leurs Affectations, plaira extrêmement à toutes les Personnes de votre Sexe qui lisent votre Ouvrage, & obligera particuliérement celle qui est avec un sincére attachement. » Madame, Votre très humble & très
obéïssant Servante. Leucothée. Pall Mall ce 30 Mai 1745. « P.S. Comme j’avois fini ma Lettre, une jeune Dame est entrée pour me faire Visite, je lui ai montré ce que je vous ai écrit, & elle m’a d’abord prié d’insinuer quelque chose sur ce que les Hommes perdent tant de Tems aux Fenêtres des Caffés, purement à faire leurs Observations sur ceux qui passent, & à les tourner en ridicule. Mais comme ce sujet est trop vaste pour une Apostille, & que je suis trop paresseuse pour recommencer ma Lettre, si vous voulez consacrer quelques Pages à montrer la Folie de cette Conduite, ce sera une nouvelle Obligation que je vous aurai. Adieu pour cette fois, bonne Spectatrice ; si quelque chose digne de vous être présenté se présente à moi dans la suite, vous pouvez compter que je vous en ferai part. »

Metatextuality

Je suis obligée à cette Correspondante de ses bonnes Intentions en ma Faveur ; mais je dois prendre la Liberté de dire, qu’il y a un peu d’Injustice dans ses Plaintes. La Vanité, l’Affectation, & toutes les Fautes de cette Nature sont infiniment moins excusables chez les Hommes, que chez les Femmes, parce qu’ils ont plus d’Occasions que nous de s’instruire. C’est pourquoi si j’ai addressé particuliérement mes Avis aux Personnes de mon Sexe, je l’ai fait par deux Raisons. La première, parce que comme Femme je m’intéresse plus à leur Bonheur ; & la seconde, parce que je n’ai pas une Idée assés haute de ma propre Capacité, pour m’imaginer qu’un Censeur Fémelle soit capable de déterminer les Hommes à faire dans leur Conduite, la reforme qui y est, je l’avoue, si nécessaire. A l’égard du Grief, dont elle se plaint, c’est une commune Observation, qu’en tems de Guerre les jeunes Garçons paroissent dans les Rues avec des Bonnets de Grénadiers, des Epées de Bois pendues à leurs Côtés, & se forment en petits Bataillons. Pourquoi donc seroit-elle surprise, que des Garçons un peu plus âgés, mais aussi jeunes pour leur Jugement, affectent un Air Guerrier en Faveur de la Reine de Hongrie, & s’équippent autant qu’il leur est possible, comme ceux qui ont combattu pour cette fameuse Héroine Allemande ! Plusieurs ont déjà fait une Campagne à son Service, & peut-être d’autres ont l’Ambition d’en faire de même, si la Guerre continue comme il y a apparence, & ils ne font que pratiquer à présent les prémiers Rudimens de la Valeur, comme la Réverence précède la Danse. Une marque distinctive de mauvais Goût dans l’un ou l’autre Sexe, c’est l’Affectation d’une Vertu, qu’on ne tente pas de pratiquer ; il paroit de-là que nous considérons uniquement ce qu’on doit penser de nous, non ce que nous devons être réellement. Un Air arrogant, fanfaron, n’est pas plus une marque de Courage dans un Homme, qu’un Air de Réserve & affecté ne prouve la Modestie d’une Femme. Ces longues Epées, & qui incommodent tant Leucothée, peuvent avoir été d’un grand Service à la dernière Bataille de Fontenoy, parce que chacune pouvoit servir à son Maître de Béquille dans le Besoin ; mais ici dans Londres, à mon Avis, & suivant mes Idées de Parure, elles ne sont pas seulement incommodes aux autres, mais extrêmement indécentes, parce qu’elles ne sont point nécessaires à ceux qui les portent.
Je crois cependant que si les Dames vouloient retrancher une Verge ou deux de ces vastes Paniers qu’elles portent à présent, elles seroient beaucoup moins exposées non seulement aux inconveniens dont ma Correspondante fait Mention, mais aussi à plusieurs autres Embarras, auxquels elles s’exposent en marchant dans les Rues. Combien de fois les Aîles de ces immenses Machines, quoiqu’élevées présque jusques au creux de l’Aisselle, ne saisissent-elles pas ces petits Poteaux qui supportent ce grand nombre de Bancs qui abondent dans cette grande Ville, & renversent ou du moins mettent en Danger toute la Fabrique, au grand dommage du Fruitier, du Poissonnier, du Marchand de Boucles & de Peignes, & d’autres petits Boutiquiers. Il est arrivé plusieurs vilains Accidens de cette nature, mais j’en ai vû un des ma Fénêtre qui peut servir d’Avertissement à mon Sexe, soit prendre une un <sic> Carosse, soit de laisser chez elles leurs énormes Paniers, chaque fois qu’elles ont Occasion de sortir le Lundy, ou le Vendredy, & sur tout le matin.

Level 3

General account

Ce fut un de ces Jours malheureux, qu’une jeune Personne, qui, j’ôse l’assûrer, n’avoit pas besoin de laisser Personne chez elle pour avoir soin de ses meilleures Nipes, passoit en trottant avec un de ces Paniers, qui causent tant de Désordre. Le sien en particulier s’étendoit, depuis le Pas de ma Porte jusques aux Pôteaux, qui défendent le Passage contre les Carosses & les Charettes. On conduisoit dans le même instant à la Boucherie un nombreux Troupeau de Moutons, lorsqu’un Accident ayant fait écarter de son Chemin un vieux Bélier, qui étoit à la tête, il courut directement dans le Passage des gens de pied, & alla d’abord embarrasser ses Cornes dans le Panier de cette belle Dame, en même-tems qu’elle l’élévoit d’un côté suivant la Mode, & comme la Forme de ces paniers l’exige ; l’épouvante fit qu’elle le laissa tomber, ce qui embarrassa encore davantage le Bélier, parce qu’il tomba sur son Cou. Elle essaya de courir & lui de se débarrasser. Ni l’un, ni l’autre ne pouvant en venir à bout, elle jetta des Cris, il bêla, le reste du Troupeau fit l’Echo, & le Chien qui suivoit le Troupeau, se mit à abboyer, ensorte que le tout faisoit une fort vilaine Musique. Bientôt la pauvre Dame ne pouvant plus résister aux Efforts que le Bélier faisoit pour obtenir sa Liberté, se laissa tomber ; ce qui l’exposa aux Huées de la Populace qui s’étoit amassée dans un instant. Enfin celui qui menoit le Troupeau, & qui étoit assés éloigné, arriva, pour aîder à mettre en Liberté sa Bête, & à lever la Dame de terre. Mais jamais Parure ne fut plus endommagée. Les dernières Pluyes avoient rendu le Pavé si excessivement sale, que sa Robe & sa Jupe, qui étoient auparavant jaunes, Couleur si respectée à Hanovre, & qui est tant à la Mode aujourd’hui en Angleterre, furent alors cruellement barbouillées d’un brun sale. Ajoûtez encore sa Coëffe de gaze à moitié hors de sa Tête dans le Débat, & sa Tête de mouton suspendue sur une épaule. La Populace toûjours grossière, au-lieu de la plaindre, insultoit à son infortune & continua ses Huées, jusques à ce qu’elle se fût réfugiée dans une Chaise, & qu’on l’eût perdue de vûe.

Metatextuality

J’avoue qu’il est au-dessous de la dignité d’une Spectatrice de prendre Connoissance des accidens de cette Nature ; mais j’y ai été entraînée par les plaintes de Leucothée, & l’envie qu’elle témoigne devoir sa Lettre insérée dans ce Discours.
Cependant ee <sic> n’est pas une chose tant impropre de montrer, comment dans un Article aussi trivial que la Parure, on peut distinguer le bon, ou le mauvais Goût, & dans quels étranges Inconveniens le dernier peut nous faire tomber. Nous pouvons être sûrs de ceci, que là, où il y a une Impropriété, il y a aussi un manque manifeste de bon Goût ; & si nous examinons les Ouvrages de la Source & de l’Origine divine de toute Excellence, nous y remarquerons l’Ordre & l’Harmonie la plus exacte. Aucun Atome ne trouble les Mouvements des autres, chaque chose en haut, ici bas, & autour de nous, est tenue dans une parfaite Régularité. Tâchons donc de suivre la Nature d’aussi prés qu’il est possible, même dans les choses qui semblent mériter le moins de Considération, aussi bien que dans celles qui sont reconnues pour en demander le plus, & je suis sûre, que nous ne serons point exposées aux Censures du Public pour avoir un mauvais Goût.

Metatextuality

Notre Imprimeur vient de nous apporter un gros Paquet de Lettres ; nous n’avons eû encore le tems que d’en lire trois. Celle d’Eumène mérite quelque Considération, & si en pésant mûrement cette Affaire, nous pouvons nous assûrer, qu’elle n’offensera Personne, nous lui donnerons une Place dans notre Discours suivant avec quelques Réflexions sur le sujet qu’elle contient. A l’égard de l’Invective de Pisistrata, (nous espérons qu’elle nous pardonnera l’expression) comme nous nous sommes fait une Règle de ne jamais entrer dans un sujet de Scandale particulier, nous sommes surpris qu’elle s’attende de voir la Spectatrice répandre une Histoire de cette Nature. Les Remontrances d’Amonie ont plus de Droit à notre Attention & cette Dame peut s’assûrer, que nous lui donnerons une Attention convenable, pourvû que les autres Lettres, que nous n’avons pas encore eû le Plaisir de parcourir, ne nous obligent pas à différer jusques au mois suivant, à en prendre une juste connoissance.
Fin de la Quinzième Partie.

1(*)Différens Musiciens qui ont eû de la Réputation en Angleterre.

2(*)Je laisse ici deux Citations l’une de Virgile, traduit par Mr. Dryden, & l’autre d’Horace, par Mr. Cowlay, par ce qu’en les traduisant je ne pourrois que m’écarter beaucoup de l’Original, & que les traductions Françoises de Virgile & d’Horace sont entre les mains de tout le Monde.

3(*) Quartier des Avocats ou des gens de Loi.

4(*) Espèce d’Opéra, dont le Sujet est pris dans l’Histoire sainte.

5(*) Le terme de l’Original signifie proprement ces machines de Bois, dont les Enfans se servent pour chasser des petites Balles de terre durcie, & qui ont a peu près la forme d’une Seringue.