Zitiervorschlag: Anonym [Eliza Haywood] (Hrsg.): "Livre Quatorzieme.", in: La Spectatrice. Ouvrage traduit de l'anglois, Vol.3\002 (1750 [1749-1751]), S. 81-171, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.3742 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

Livre Quatorzieme.

Ebene 2► Metatextualität► Suivant la Promesse que nous avons faite dans notre douzième Partie nous allons commencer celui-ci, en donnant la Lettre de Claribelle. ◀Metatextualität

[82] Ebene 3► Brief/Leserbrief► Aux Auteurs de la Spectatrice.
Mesdames
,

« Il n’est pas possible que vous ignoriez, combien les Malheurs que l’Amour occasionne, trouvent peu de Compassion dans ce Siècle de Fer ; ni combien chacun est prêt, à la moindre bréche du Decorum, à censurer & à condamner, sans considérer la Force d’une Passion que ceux-même, qui sont les plus sur leurs gardes, n’ont pas toûjours le Pouvoir de réprimer, ou les Circonstances particulières qui peuvent avoir fait tomber une Jeune personne dans l’Oubli de ce qu’elle se doit à elle-même. Sa seule Faute occupe l’Attention du Public & est le Sujet de toutes les Conversations. Il y en a peu qui veuillent prendre la peine de s’informer, si cette Faute est excusable. Toutes les Infortunes que son Inadvertence lui attire, n’excitent point de Pitié & sont regardées comme une juste Punition ; on ne se souvient plus de son Mérite passé ; & l’on ne veut point reconnoître qu’el-[83]le ait aucune Bonne Qualité, si elle a une fois manqué d’une seule Vertu.

Je suis sûre que vous êtes trop équitables, pour ne pas condamner un Procédé si cruel, & aussi trop généreuses pour ne pas pardonner quelque chose à l’imprudente Jeunesse, quand le Feu de la Passion l’entraîne dans des Excès qu’elle auroit désapprouvés de Sang froid.

Metatextualität► Dans cette Assûrance, je prends la Liberté de vous présenter le Recit d’une Avanture, qui est exactement vraie dans toutes ces Circonstances, quoiqu’elle renferme des Incidens aussi surprenans qu’on en puisse trouver dans aucune Histoire imaginaire. ◀Metatextualität

Ebene 4► Allgemeine Erzählung► L’Héroïne de cette Avanture, à qui je donnerai le Nom d’Aliene, est la Fille d’un Gentilhomme d’une très ancienne Famille, qui, de Père en Fils, a possédé durant plusieurs Siécles, des Terres qui ne le cédoient en rien à celles de quelques Pays du Royaume, mais un malheureux Attachement à la Maison des Stewarts avoit fait perdre à son Prédécesseur immédiat la plus grande Partie de ses Terres ; & comme il avoit, outre Aliene, [84] plusieurs autres enfans, ils n’avoient excepté le Fils aîné, à espérer pour tout bien que leur Education. Aussi faut-il convenir que ce bon Gentilhomme eut soin de les élever aussi bien qu’il lui fut possible.

Mais quoique sa Tendresse naturelle parut également partagée entre tous ses Enfans ; & qu’Aliene n’eût pas plus que ses Sœurs d’occasions de s’instruire, cependant elle les surpassa de beaucoup dans tout ce qu’on leur apprennoit ; & comme la Nature lui avoit donné plus d’Agrémens personnels, elle l’avoit aussi douée d’une plus grande Pénétration, que ses deux Sœurs, dont l’une étoit son Ainée, & l’autre sa Cadette d’une année.

Enfin elle étoit, à l’âge de quatorze Ans, une des plus aimables Personnes qu’il y eût au Monde. Comme son Père demeuroit à Londres, elle fréquentoit souvent les Assemblées publiques, & on ne lui refusoit pas même les Plaisirs qui paroissoient trop chers pour sa Situation. Ses Parens ne manquoient jamais de lui donner des Billets pour les Mascarades, les [85] Redoutes, les Opéras, les Concerts & la Comédie ; & ils se faisoient tous un Plaisir de l’accompagner lorsqu’elle vouloit y aller.

Je la connoissois intimément, & je l’ai souvent regardée comme la Personne la plus heureuse de notre Sexe ; parce que, par l’effet de sa bonne Conduite, ou de son Bonheur, elle vivoit sans se faire des Ennemis. La Douceur de son Caractère charmoit tous ceux qui approchoient d’elle ; & quoiqu’il y ait, sans contredit, plusieurs jeunes Personnes aussi vertueuses qu’elle pouvoit l’être alors, cependant on en voit qui par la Hauteur & l’Aigreur de leur Conduite, indisposent contr’elles le Public & le rendent industrieux à découvrir leurs Fautes, afin de pouvoir les humilier. Aussi ceux qui s’imaginent être insultés par des Airs de cette Nature, ne penchent que trop à se réprésenter à eux-mêmes, ou du moins aux autres, les plus innocentes actions comme très criminelles.

Mais Aliene étoit chère à tous ceux qui la connoissoient. Par tout où elle venoit, un Air de Satisfaction se ré-[86]pandoit sur les Visages de toute la Compagnie. On auroit eû de la peine à déterminer, si les hommes l’admiroient plus que les Femmes ne l’aimoient ; c’est-là sans doute une chose fort extraordinaire, & quoique plusieurs personnes prétendent en contester la possibilité, le Fait dont je vous parle, n’est pas moins véritable. Metatextualität► Chère, aimable, agréable, & amusante Aliene, que je plains le triste Revers de ta Condition !

Mais, Mesdames, je vous arrête peut-être trop long-tems sur le Recit que je vous ai promis ; entraînée par un Mouvement irrésistible de Compassion pour cette Infortunée, j’ai peut-être trop abusé de votre Patience & de celle de vos Lecteurs, je les prie donc & vous en même tems de me pardonner ce Délai ; je vais maintenant venir au Fait. ◀Metatextualität

Il y avoit parmi les Adorateurs d’Aliene le Commandant d’un des Vaisseaux de sa Majesté ; c’étoit un Homme de bonne Famille, agréable de sa personne, & outre le Revenu de sa Commission, il jouissoit d’un Bien fort honnête ; je ne veux point dire qu’il [87] eût plus de Talens pour la Persuasion, qu’aucun de ses Rivaux ; mais il est certain, qu’à cause de son Mérite ou de sa bonne Fortune, elle recevoit mieux ce qu’il lui disoit, que les Galanteries d’aucun autre Amant.

Pour être court, elle l’aima. Les manières de cet Officier, quelles qu’elles fussent, captivèrent son jeune Cœur, & la Compagnie de son cher Capitaine lui parut préférable à tous les autres Plaisirs, que le Monde pût lui procurer.

Je suis bien assûrée que ses Poursuites étoient sur un pied honorable ; autrement elles auroient été rejettées dès le commencement. Toutes les Amies d’Aliene s’attendoient chaque jour d’apprendre d’entendre dire que les Vœux de ces deux Amans venoient d’être accomplis par un Mariage heureux ; lorsque contre l’Attente de cette belle, & peut-être, contre celle de son Amant, il reçut Ordre de faire Voile pour les Indes Occidentales, & d’y croiser pendant trois Ans.

Chacun peut juger, combien ce fut un terrible Coup, pour les plus chères Espérances d’Aliene, & plus en-[88]core parce qu’il ne la pressoit pas de conclure leur Mariage, avant son Départ. Elle pensoit avec Raison que, si sa Passion avoit été aussi violente qu’il le prétendoit, il auroit été charmé de s’assûrer la Possession de sa personne ; mais bien loin delà, il paroissoit plutôt moins assidu qu’auparavant, & beaucoup plus sensible à une si longue Séparation de sa Patrie, que d’une Personne, à qui il avoit juré mille fois, qu’il l’estimoit plus que tout l’Univers ensemble.

Je ne prétends pas être assez bien instruite de ses véritables Sentimens, pour assûrer positivement qu’il ne l’avoit jamais aimée ; mais je crois, que vous penserez avec moi, que cette Conduite étoit bien éloignée d’indiquer une sincère & ardente Passion.

Elle avoit trop d’Esprit pour ne pas remarquer cette Indifférence, mais elle avot <sic> trop de Tendresse pour la ressentir comme elle auroit dû ; & quand il lui disoit, comme il daignoit le faire quelque fois, qu’ils se réposoit sur sa Constance, & qu’il espéroit de la trouver à son Retour avec la même Inclination en sa Faveur, elle lui ré-[89]pondoit toûjours que le Tems, l’Absence, ni aucune Sollicitation ne pourroit jamais changer son Cœur, & elle lui confirma la Promesse de se conserver entiérement pour lui, avec toutes les Imprécations que l’Amour le plus violent & le plus fidèle peut lui suggérer.

Metatextualität► S’il n’avoit pas pû lui demander, ou si elle n’avoit pas pû lui accorder des Assûrances plus fortes de son Bonheur à venir ; il auroit pû & dû être content de celle-ci ; mais comme il lui étoit aisé d’obtenir le Consentement de ses Parens aussi bien que les Licences, qu’il y avoit assez d’Eglises, de Chapelles & d’Ecclésiastiques pour les unir, & qu’aucun Obstacle ne pouvoit empêcher leur Union, comment ce stupide & insensible Amant pouvoit-il penser à son Départ, sans avoir réglé un Point si essentiel ! ◀Metatextualität

Mais dans toutes les tendres Entrevûes qu’ils eurent après l’Arrivée de ces Ordres, qui devoient les séparer pour un tems si long, il ne lui parla jamais de l’épouser ; ainsi sa Modestie ne lui permettoit pas de lui en faire la Proposition.

[90] Enfin le cruel jour arriva, qu’il devoit prendre congé, jamais Départ ne fut plus triste, ou du moins n’en eut plus l’Apparence. Je m’exprime ainsi, parce que j’ignore si le Capitaine en étoit réellement affligé. Mais à l’égard d’Aliene, elle l’étoit véritablement, & cependant toute l’Affliction qu’elle lui fit voir étoit encore fort au-dessous de celle qu’elle souffrit après son Départ. Il n’est pas possible d’exprimer la Violence de son Chagrin ; vous en jugerez mieux par ce qui arriva ensuite.

Elle s’enferma pendant quelques jours, donna un libre Cours à ses Larmes, & à ses Complaintes, & consentit avec Peine à prendre quelque Nourriture ; cependant l’Autorité & les Remontrances de son Père sur le Ridicule qu’elle s’attireroit dans le Monde, l’obligèrent enfin à prendre un Air plus content ; elle consentit à voir Compagnie, & à paroître en Public comme à l’ordinaire ; mais quand nous nous imaginions toutes que son Affliction étoit un peu calmée, la Contrainte ne la rendoit que plus violente, & enfin elle crut au point de la [91] porter à sacrifier tout ce qu’elle estimoit le plus, plûtôt que de rester dans la même Situation.

Enfin elle alla un jour dans une Boutique de Fripier, lorsqu’on croyoit qu’elle étoit allée voir une Amie, & là elle s’équippa en habit d’Homme, ou plûtôt de jeune Garçon ; car étant fort petite, elle ne paroissoit pas âgée au-delà de douze ou treize ans au plus sous cet Habit.

Elle ne crut pas être encore assez déguisée, elle fit couper ses beaux Cheveux blonds, & leur substitua une petite Perruque brune, ce qui la changea tellement, que si son propre Père l’avoit rencontrée, il l’auroit à peine reconnue après cette Métamorphose.

Mais ce n’étoit point son Intention de s’y exposer, & elle n’avoit pas pris toute cette Peine pour vivre cachée à Londres. Elle avoit toûjours senti qu’elle aimoit le Capitaine, mais elle n’avoit jamais connu jusqu’alors toute la Violence de sa Passion ; & elle n’auroit jamais pensé auparavant que, pour l’Amour de lui & pour être près de sa Personne, elle êut pû s’exposer au risque de perdre ce qui [92] lui avoit été, ou qui avoit dû lui être toûjours cher.

Metatextualität► Je n’arrêterai pas votre Attention sur ces Combats, dont elle dut être agitée, tandis qu’elle étoit occupée à exécuter le Dessein le plus hardi que jamais Femme ait formé. Vous les concevrez aisément, quand je vous aurai instruites de ce Dessein. ◀Metatextualität

Incapable, de vivre sans la Présence de celui qui possédoit son Cœur, il sembla qu’elle s’étoit dépouillée avec ses Habits de toutes les Frayeurs & de toute la Modestie de son Sexe. Il ne lui resta avec la Douceur de son Caractère, qu’une Passion ingouvernable qui lui fit mépriser les Dangers, les Fatigues, l’Infamie & la Mort elle-même.

Elle se rendit directement à Gravesend, où le Vaisseau de son Amant étoit à l’ancre, attendant qu’il fût revenu de la Campagne ou il étoit allé prendre congé de quelques Parens. Elle en étoit instruite, & avoit résolu, s’il étoit possible, de se faire recevoir à bord du Vaisseau, avant l’arrivée du Capitaine, ne voulant pas en être vûe jusqu’à ce que le Vaisseau [93] fût sous Voiles. Ce n’est pas, comme elle l’a déclaré ensuite, qu’elle pensat à se découvrir à lui, en Cas qu’il ne la reconnût pas, mais plûtôt afin que s’il venoit à la reconnoître, elle pût éviter les Raisonnemens dont il pourroit se servir pour la dissuader d’une Entreprise, qu’elle étoit résolue de poursuivre à tout hazard, & même contre l’Inclination de celui en Faveur de qui elle s’exposoit de cette manière.

Elle admiroit beaucoup une vieille Comédie de Beaumont & Fletcher, appellée Philaster, ou l’Amour saignant. Le Caractère de Bellario, qui se déguisa en Page, pour suivre & servir le Prince qu’elle aimoit dans toutes ses Avantures, lui plaisoit extrêmement ; & elle pensoit, comme sa Passion étoit égale à celle d’aucune Femme qu’il y eût au Monde, qu’il lui conviendroit de la montrer par des Actions également extravagantes ; & au milieu de toutes ces Attaques que sa Raison & sa Modestie faisoient éprouver à son Cœur, elle trouvoit du Plaisir à penser qu’elle accompagneroit son cher Capitaine, qu’elle seroit toûjours au-[94]tour de lui, qu’elle lui rendroit mille petits Services, & auroit une Occasion favorable d’observer sa Conduite dans toutes les Occasions.

Comme elle avoit souvent entendu le Capitaine parler de son prémier Lieutenant avec beaucoup d’amitié, elle pensa qu’il lui convenoit de s’addresser à cet Officier. En conséquence elle attendit qu’il vint à Terre, & alla ensuite le trouver à son Logement, où ayant été admise aisément, elle lui dit qu’elle avoit beaucoup d’Inclination pour la Mer ; mais comme elle n’avoit pas assez d’âge & de connoissances dans la Navigation pour rendre aucun Service, que ce ne fût auprès de quelque Officier, qu’elle prioit qu’on la reçût parmi l’Equipage en qualité de Garçon de Cabine. Elle ajoûta, qu’elle avoit ouï tant de louanges de la Bonté & de l’Humanité du Capitaine envers tous ceux qui lui étoient soumis, qu’elle avoit une extrême Ambition d’être reçûe à son Service, si on pouvoit lui accorder cette Faveur.

Le Lieutenant la considéra Attentivement tandis qu’elle parloit, & sen-[95]tit quelque chose qu’il n’avoit jamais éprouvé auparavant, quoiqu’il ne pût point alors en rendre Raison. Aussi cette sécrete Emotion l’empêcha de lui refuser sa Requête, quoiqu’il sçût fort bien qu’on avoit engagé assés de Garçons pour servir les Officiers. Il lui dit cependant qu’il ne pouvoit pas lui promettre positivement qu’elle entreroit au Service du Capitaine, jusqu’à ce qu’elle lui en eût parlé ; mais puisqu’elle paroissoit en avoir tant d’envie, qu’il employeroit tout son Crédit sur son Esprit pour le déterminer à ce qu’elle souhaitoit ; ajoûtant ce qu’elle savoit aussi bien que lui-même, qu’il étoit absent, mais qu’on l’attendoit ce même jour.

Aliene fut fort contente de la Promesse qu’il lui fit, & ne douta point que, si elle étoit une fois dans le Vaisseau avec lui, elle ne trouvât quelque Stratagême pour se faire remarquer, & aussi pour gâgner sa Bienveillance au point qu’il la prît à son Service, quand même son Sort la feroit tomber dabord entre les Mains de quelque Officier subalterne.

Elle remercia mille fois le Lieute-[96]nant, & fut sur le point de se jetter à ses Pieds pour lui marquer sa Gratitude. Elle le pria encore de porter sa Bonté jusques à ordonner qu’on la reçût à Bord, de peur que la multitude de ses Affaires ne lui fit oublier sa Promesse, & que le Vaisseau ne partît sans elle. Il lui repondit qu’elle ne devoit craindre rien de semblable, parce qu’il alloit la faire conduire par son Domestique dans une Maison, où il y avoit plusieurs jeunes Garçons destinés au même Service, & à peu près du même âge, comme il lui paroissoit, & que la Chalouppe viendroit les prendre le même Soir pour les mettre tous à Bord du Vaisseau.

Cette Reponse dissipa toutes ses Craintes, & elle commençoit de nouveau à lui témoigner combien elle étoit sensible à cette Faveur, lorsqu’il arriva Compagnie au Lieutenant, qui appella alors son Domestique & lui ordonna de la conduire à la Maison, dont il venoit de parler.

Elle y trouva plusieurs Jeunes Gens equippés & prêts à s’embarquer, dont l’Air de Vigueur, & les Manières rudes convenoient assés bien au parti [97] qu’ils avoient embrassé, mais en faisoient des Compagnons peu propres pour la gentille, la délicate Aliene.

Leur Entretien, leurs Juremens & leurs Yeux l’épouvantèrent extrêmement, mais elle le fut encore davantage, quand ils commencèrent à mettre la main sur elle, afin qu’elle prît part à leurs robustes Exercices ; plus elle paroissoit confuse, épouvantée, plus ils la traitoient rudement ; & en la pinçant sur les côtés, suivant la coûtume des jeunes-gens de leur Age, l’un d’eux s’apperçut quelle avoit de la gorge, & s’écria avec un gros jurement qu’ils avoient une Fille parmi eux ; ils convinrent tous alors de satisfaire leur Curiosité, & ils l’auroient sans doute traitée avec l’Indécence la plus choquante, si les cris qu’elle poussoit n’avoient pas attiré la Maîtresse de la Maison, qui ayant été informée du sujet de ce grand Bruit, délivra Aliene de leurs Mains, & alloit la conduire dans une autre Chambre, pour apprendre la Vérité de cette Avanture, lorsque le Lieutenant entra, & trouva son nouveau [98] Matelot tout en Larmes, & les autres qui rioient à Gorge déployée.

On lui en expliqua bientôt la Raison ; mais le plus grand Mystère restoit encore à découvrir, & il n’étoit pas facile d’en venir à bout, quoiqu’Aliene lui avouât & à son Hôtesse, après qu’ils l’eurent prise à part, qu’elle étoit une Femme. Cependant elle paroissoit déterminée à leur cacher qui elle étoit, & pourquoi elle s’étoit déguisée de cette manière. Elle les prioit seulement, qu’ils lui permissent de se retirer, sans s’informer davantage de ce qui la concernoit, puisque son Dessein avoit malheureusement échoué par la Découverte de son Sexe.

Mais le Lieutenant ne voulut point lui accorder cette demande. Il ne fut plus surpris alors de ces secrétes Emotions, dont son Cœur avoit été agité à la première Vûe de cette Jeune Personne ; & il reconnut la Force de la Nature, qui ne peut pas être trompée, quoique les Sens le soient souvent.

Il considéra alors sa Beauté, avec [99] beaucoup plus de Plaisir qu’il ne l’avoit fait, tandis qu’il la prénoit pour ce que son Habit indiquoit, & il la considéra si long-tems qu’il y perdit son Cœur. Il en devint réellement amoureux ; mais, soit qu’il eût honte de sentir cette Passion pour une Jeune Créature, dont la Conduite ne prévenoit pas avantageusement en faveur de sa Prudence & de sa Vertu, soit qu’il fût retenu par le Respect qui est inséparable d’une véritable Affection, il ne lui en parla point, & il se contenta de lui dire avec Enjouement, que comme il l’avoit reçue sur ses pressantes Sollicitations, il ne pouvoit pas consentir à la décharger, sans savoir quelque chose de plus touchant son Aventure, si non qu’elle étoit Femme. Même, ajoûta-t-il, je ne suis pas bien sûr de ceci, je n’ai que le témoignage de deux ou trois Enfans, qui n’est pas d’un grand poids dans une Affaire de cette Nature. Je pense que je dois au moins me satisfaire à cet égard.

En parlant ainsi, il s’avança comme pour la tirer de son côté ; & l’indigne Maîtresse de la Maison, qui ne considéroit que son propre Intérêt, en o-[100]bligeant ceux qui logeoient chez elle, devinant l’Intention du Lieutenant, & la croyant peut-être plus mauvaise, qu’elle n’étoit réellement, se retira pour le laisser en pleine Liberté.

Toute la Résolution d’Aliene s’évanouït dans cet instant ; elle crut voir dans les Regards du Lieutenant, encore plus que dans son Discours, quelque chose qui la menaçoit de tout ce qu’une Fille d’Honneur & de Condition à le plus à craindre ; & après s’être débattue de toutes ses Forces pour se délivrer de ses Mains, elle se jetta à ses pieds, & avec un déluge de Larmes & une Voix tremblante, elle le conjura d’avoir pitié d’elle, & de la laisser partir. Si jamais, lui dit-elle, on vous a enseigné à respecter la Vertu dans un autre, & à vous plaire à la pratiquer vous-même ; si vous avez, quelque Parente, dont la Chasteté vous soit chère, en leur Considération & pour l’Amour de vous-même, ayez pitié d’une malheureuse Fille, que le Hazard & sa propre Folie ont jettée entre vos Mains.

Ces Paroles, l’emphase avec lequel elles étoient prononcées, & l’action qui les accompagnoit, arrêtèrent le [101] Lieutenant qui, heureusement pour elle, étoit réellement un Homme d’Honneur. Il la relava de la Posture où elle s’étoit placée, avec plus de Respect tout bien considéré qu’elle ne devoit s’y attendre. Il la pria de ne rien craindre de sa part ; mais en recompense de cette Générosité, il insista toûjours qu’elle lui fit la confidence du motif qui l’avoit poussée á s’exposer aux Dangers, qu’elle venoit de courir.

Hélas, Monsieur répondit-elle, en continuant de verser des Larmes, à l’égard des Dangers dont vous parlez, & que je n’ai que trop cruellement éprouvés, je n’y avois jamais pensé, & à l’égard de ceux que j’aurois pû essuyer de l’Intempérie des Vents & des Flots, je les méprisois. Toutes les Fatigues que j’aurois soûtenues dans la poursuite de mon Dessein, m’auroient fait plus de Plaisir que de Peine, si mon Sort m’avoit permis de les essuyer sous ce Déguisement ; la Mort même m’auroit été agréable, si elle m’avoit saisie à bord du Vaisseau, résolue d’y vivre, ou d’y mourir. Mais je suis maintenant destinée à des Chagrins & à une Misére sans Fin, puisque j’ai manque la [102] seule & la dernière Satisfaction que ce Monde pût me procurer.

Cependant pardonnez-moi, continua-t-elle, si je ne puis pas vous communiquer le Secret de ce que je suis, ou de ce qui m’a induite à cette étrange Résolution. Contentez-vous donc de savoir que je ne suis pas de la Condition la plus basse ; que ma Réputation ne m’appartient pas uniquement, puisque ma Famille souffrira de ma Faute, si elle vient à être connue, & de plus que si mon déguisement peut me soumettre à votre Censure, mon Ame ne laisse pas de frémir à l’idée du déshonneur ; & que cette Action, la seule qu’on puisse alléguer contre moi, est un plus grand Déguisement de mes Principes, que mon Habit ne l’est de mon Sexe.

Le Lieutenant l’écouta avec toute l’attention qu’elle désiroit ; chaque Syllabe qu’elle prononçoit s’imprimoit profondément dans son Ame. Son Amour, son Admiration, son Etonnement croissoient à chaque instant ; mais quoiqu’il commençât à sentir une Flamme plus pure que celle qu’il avoit témoignée en apprenant son Sexe, il l’aimoit déjà trop, pour la laisser échapper, sans conserver quelque Es-[103]pérance de la revoir. A la vérité il donna le tour le plus favorable à son Intention, mais en lui donnant toûjours à entendre, qu’il ne la laisseroit point partir, sans être instruit de tout ce qu’il vouloit apprendre.

A ceci la pauvre Aliene ne répondit présque que par ses Larmes, & tandis qu’il continuoit à la presser & elle à se défendre, un Mâtelot vint lui apprendre l’Arrivée du Capitaine. Il la quitta alors avec Précipitation, mais en recommandant à l’Hôtesse que, si elle faisoit cas de son Amitié, elle ne laissât point sortir le prétendu Jeune Homme hors de sa Chambre.

Aliene l’ignoroit, & s’imaginant être en Liberté, elle descendoit l’escalier, pour quitter une Maison, où elle n’avoit à attendre que sa Ruine, lorsqu’elle rencontra l’Hôtesse, qui l’obligea de rebrousser & l’enferma ensuite sous la Clé dans sa Chambre, lui disant qu’elle devoit attendre le Retour du Lieutenant.

Cette infortunée fut alors en pleine Liberté de réfléchir aux Maux qu’elle s’étoit attirés. La nuit vint & chaque Moment lui présentoit de nouvelles [104] Horreurs. Le Lieutenant ne revint point ; mais, comme elle étoit dans de continuelles Appréhensions, elle resolut de ne pas ôter ses Habits, & même de ne point se mettre au Lit, de peur de succomber au Sommeil, & d’être par-là hors d’état de résister à la Violence qu’on voudroit lui faire.

Elle ne fit durant toute la Nuit, que se promener dans sa Chambre dans une Angoisse qui ne peut pas être réprésentée. Elle auroit certainement sauté par la Fénêtre, si elle avoit regardé dans la Rue. Mais comme cette Fénêtre donnoit dans la Cour de la même Maison, qu’elle n’en connoissoit pas l’Issue, elle ne pouvoit pas espérer d’en sortir, sans être découverte.

Mille Idées différentes s’élevèrent dans son Esprit ; elle étoit hors d’elle-même, elle craignoit le Lieutenant, & ne voyoit aucun Moyen de l’éviter que par la Protection du Capitaine, mais elle ne savoit comment l’instruire de ce qui s’étoit passé. Enfin elle imagina de le faire par le Moyen du Lieutenant lui-même, & en conséquence quand il vint, ce qu’il fit de [105] bon matin, elle lui dit avec tout le Courage dont elle étoit capable.

Monsieur, vous insistez d’apprendre qui je suis, je suis déterminée à mourir plutôt que de vous en instruire, il y a un seul Moyen de satisfaire votre Curiosité. Soyez le Porteur d’une Lettre de ma part à votre Capitaine. Il me connoit, & s’il le juge à propos, il vous informera de tout.

Le Lieutenant commença alors de deviner en partie la Vérité, il promit de faire ce qu’elle désiroit, & il demanda sur le champ une Plume de l’Encre & du Papier ; dès qu’on l’eut apporté, elle ne demeura pas long-tems à écrire ces lignes.

Ebene 5► Brief/Leserbrief► A Mr. le Capitaine,

Incapable de soûtenir votre Absence, je vous ai suivi déguisée ; je ne souhaitois que le Bonheur de jouir de votre Vûe, sans être remarquée, mais un malheureux Accident m’a découverte. Votre premièr Lieutenant, dont je suis à présent la Prisonnière, peut vous dire de quelle manière. Au nom de Dieu, délivrez-moi de ses Mains, afin que je puisse retourner chez mon [106] Père, s’il veut me recevoir après cette Aventure, ou mourir de Honte dans quelque obscure Retraite. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 5

Elle ne signa point, & elle n’avoit pas Besoin de le faire, en écrivant à un Homme qui connoissoit si bien son Caractère ; le Lieutenant permit qu’elle la scellât, sans demander à voir ce qu’elle contenoit, & il lui promit, sur son Honneur, de la remettre dans cette Heure entre les mains du Capitaine, & de lui apporter ensuite la Reponse à cette Lettre.

Il est sûr qu’il commença alors à voir clair dans cette Aventure. Il ne douta plus que l’Amour pour le Capitaine n’en fût la Cause ; mais il est vraisemblable qu’il soupçonna cet Officier & sa belle Captive, d’être plus coupables qu’ils ne l’étoient réellement.

L’Intérêt généreux que la Beauté & la Jeunesse d’Aliene lui avoient inspiré, le rendoit impatient de voir comment son Amant recevroit ce Billet : il se hâta donc de se rendre chez le Capitaine, mais il fut très surpris en arrivant à la Porte d’y trouver une foule d’Huissiers, & d’autres Gens ; [107] & en entrant dans l’Appartement du Capitaine, il le vit engagé dans une vive Querelle avec trois Messieurs, qu’il ne connoissoit pas. Le sujet de leur Dispute étoit celui-ci.

Les Parens d’Aliene ne s’étoient pas plûtôt apperçus de sa Fuite, qu’ils l’avoient cherchée fort exactement dans toute la Ville ; enfin ils découvrirent, par hazard, l’endroit où elle avoit changé d’Habit, & le Déguisement dont elle avoit fait Choix. Il leur fut ensuite aisé de conjecturer pour quel Dessein elle s’étoit évadée ; mais ne pouvant pas s’imaginer qu’une Personne si jeune & sans Artifice eût formé d’elle-même une Entreprise si hardie, ils conclurent qu’elle devoit y avoir été excitée & encouragée, & qui pouvoient-ils soupçonner, si non le Capitaine ? Ils ne doutèrent point que ces deux Amans n’eussent entretenu une Correspondance secrète, depuis que le Capitaine avoit fait semblant de prendre Congé de sa Maîtresse. Irrités contre lui, comme ils auroient eû raison de l’être si leur Conjecture avoit été fondée, ils firent leurs Plaintes de cette Insulte, & ob-[108]tinrent un Ordre pour fouiller le Vaisseau, & enlever Aliene des Mains de son Ravisseur. Dans ce Dessein ils amenèrent avec eux à Gravesend un nombre suffisant d’Huissiers, & leur joignirent encore ceux de cette Place.

Cependant avant que d’en venir aux Extrémités, comme ils apprirent à leur Arrivée que le Capitaine n’étoit pas encore à Bord, ils allèrent le trouver dans son Logement. D’abord le Père, un Oncle & un Cousin d’Aliene, qui étoient venus ensemble, lui remontrèrent avec assez de Douceur, combien il convenoit peu à un Homme d’Honneur, de séduire une Jeune Fille de Famille, à qui il avoit fait la Cour honorablement, & de l’engager à abandonner ses Parens pour l’accompagner d’une manière si honteuse ; mais comme ils virent qu’il nioit fortement tout ce dont on l’accusoit, ils commencèrent à lui parler durement. L’Oncle qui avoit quelque Crédit au Bureau de l’Amirauté, le menaça entr’autres choses de lui faire ôter sa Commission. Le Capitaine de son côté convaincu de son Innocence, ne pouvoit pas souffrir tranquillement ces [109] Menaces, & ils donnoient reciproquement l’Effort à leur Colère dans les Termes les plus forts, lorsque le Lieutenant entra.

Il les écouta d’abord pour quelques Momens, sans ouvrir la Bouche, mais comprenant aisément par leur Discours & leurs Reparties, ce qui l’avoit si fort étonné à son arrivée ; Arrêtez, Messieurs, cria-t-il aux Parens d’Aliene, la Passion vous a portés trop loin ; j’ôse dire que vous conviendrez vous-même de votre Tort, & que vous en aurez Honte, quand la Vérité vous sera une fois connue ; Je crois, continua-t-il, être le seul capable d’éclaircir ce Mystère ; mais permettez-moi auparavant de donner cette Lettre à mon Capitaine, qui a été remise ce matin entre mes Mains, & que je me suis engagé, sur mon Honneur, de lui rendre en Main propre.

Ce Discours surprit extrêmement le Capitaine, aussi bien que ses Accusateurs ; le prémier prit sur le champ la Lettre des Mains de son Lieutenant, & la lut avec un Etonnement réel, qui étoit visible dans sa Contenance, comme tous en conviennent ; il fit ensuite plusieurs Tours de la cham-[110]bre avec une grande Emotion, s’arrêta, marcha de nouveau, & s’arrêta encore, comme s’il n’avoit pas sçû comment se conduire dans une Circonstance qui demandoit, il faut l’avouer, quelque Réflexion. Dans cet Intervalle le Père & l’Oncle d’Aliene, ne cessoient de lui crier qu’il devoit produire leur Fille. Enfin leurs Clameurs l’excédèrent, & soit par Ressentiment, ou par Dépit, soit qu’il fît plus de Cas de sa propre Réputation, que de celle d’une Personne, à qui il avoit déclare <sic> mille fois qu’il l’adoroit, il jetta brusquement la Lettre sur la Table, leur signifiant en même tems qu’ils allassent chercher la Personne qui étoit le sujet de leur Voyage ; ajoûtant que ce qui manquoit à cette Jeune Dame, venoit de ce qu’elle n’avoit pas reçu une Education convenable, plûtôt que d’aucune Insinuation, ou d’aucune Ruse qu’il eût mis en usage pour la séduire.

Le Père reconnoissant dans cette Lettre la main de sa Fille, la lut avec un Etonnement, qui ne peut pas être exprimé, & l’ayant donnée à son Frère il s’écria ; Dieu ! qui est ce Lieutenant, [111] entre les mains de qui ma pauvre malheureuse Fille est tombée ?

C’est moi, repondit le Lieutenant, & si ce n’avoit été pour disculper mon Capitaine de l’Imputation d’un infâme Dessein, je n’aurois pas dit ce que je vais vous apprendre maintenant.

Il leur apprit ensuite comment Aliene étoit venue le trouver, l’empressement avec lequel elle avoit demandé d’être reçue à bord ; en un mot, il leur conta tout ce qu’il savoit de cette Avanture, sans y rien retrancher, ou ajoûter.

Ce Recit causa la plus grande Confusion aux Parens d’Aliene. Tout montroit l’Innocence, & comme je suis obligée d’en convenir quoique son Amie, la Folie de cette malheureuse Fille. Ils en rougissoient, & sensibles à la Honte dont elle s’étoit couverte, ils n’avoient pas la force de léver la Tête. Le Capitaine eut Pitié de leur Abbattement, & comment son Cœur n’auroit-il pas palpité pour la Situation d’Aliene ! Allons, dit-il à son Lieutenant, d’un air aussi gay que la Circonstance le peremettoit, allons voir cette Dame, qui semble être à prèsent votre Cap- [112] tive, & voyons quelle Rançon vous demanderez pour sa Délivrance.

Le Lieutenant ne repondit que par une Révérence & les conduisit immédiatement à l’Hôtellerie, où ils trouvèrent l’infortunée Aliene sous ses Habits de jeune Homme, occupée à se promener en long & en large dans sa Chambre, avec l’Esprit dans la plus grande Agitation, en réfléchissant à la Réception que le Capitaine feroit à sa Lettre, mais ne pensant guéres aux nouveaux Hôtes qui entroient alors dans sa Chambre.

O, chère Spectatrice, jugez ce que cette pauvre Ame dut sentir à la Vûe de son Amant, de son Père, & de ses plus proches Parens, qui se présentoient en même tems devant elle ! Ce qui pouvoit l’excuser auprès du prémier, la rendoit criminelle auprès des autres ; & il n’étoit pas possible d’accorder les douces Impulsions de son Amour avec ce qu’elle devoit à ses Parens & à sa Réputation.

A leur Vûe elle tomba dans une Evanouïssement, dont elle ne revint que pour retomber dans un autre ; les premières Paroles qu’elle prononça ensui-[113]te furent ; Je suïs ruinée pour toûjours. Vous, Monsieur, dit-elle à son Père, ne pourrez jamais, j’en suis sûre, pardonner le Déshonneur que j’ai attiré sur votre Famille ; & vous, poursuivit-elle, se tournant du côté du Capitaine, que pouvez-vous penser de la malheureuse Aliene ! Cette même Preuve de mon Amour, de l’Amour le plus tendre & le plus ardent, dont jamais Cœur ait été capable, vous pouvez la blâmer, comme n’étant point conforme à la Prudence & au décorum de mon Sexe. Oh malheureuse ! malheureuse que je suis à tous égards, Abbandonnée avec Raïson de tout le Monde !

L’état dans lequel ils la virent désarma en bonne partie l’Indignation de ses Parens, & voyant que le Capitaine prénoit un tendre Intérêt aux Dangers qu’elle avoit voulu essuyer pour l’Amour de lui, ils se retirèrent auprès d’une Fénêtre, & après une courte Délibération, ils prièrent le Capitaine de passer avec eux dans une autre Chambre. Il y consentit, sans se faire prier, & le Père d’Aliene lui dit alors, qu’ayant fait la Cour à sa Fille & s’en étant fait aimer au point que sa Passion l’avoit portée à une Démarche si [114] contraire à son Devoir & à sa Réputation, il lui conviendroit de prévenir les Reproches du Public, en l’épousant avant que de s’embarquer.

Comme le Capitaine ne repondit pas immédiatement à cette Proposition, il donna le tems à l’Oncle & au Cousin d’Aliene d’appuyer ce que son Père avoit dit ; & ils employèrent plusieurs Raisons pour le convaincre qu’en Honneur & en Conscience, il ne devoit pas la laisser exposée à la Calomnie, dont il avoit été la seule Cause.

Après qu’ils eurent fini, le Capitaine répliqua, qu’il ne désiroit point de plus grand Bonheur que d’être l’Epoux d’Aliene, si les Devoirs de son Poste ne l’avoient pas rappellé si subitement ; mais comme il devoit s’arracher sur le champ d’entre ses Bras, & s’absenter pour un si long-tems, il ne trouvoit pas que ce fût une chose compatible avec son Amour, ou sa Raison, de laisser son Epouse dans une telle Circonstance. Que si l’Affection d’Aliene étoit aussi bien enracinée qu’elle le disoit, elle auroit sans doute la patience d’attendre son Retour ; & que s’il n’apprenoit rien de son côté, qui l’obli-[115]geât à changer ses Sentimens présens, il se feroit alors un Plaisir de demander sa main.

Ils lui dirent alors, qu’il n’avoit point de Raison de soupçonner la Sincérité de son Amour, & qu’elle n’en avoit donné qu’une Preuve trop évidente, dans l’Entreprise extravagante qu’elle avoit formée.

Ne pensez point que je sois un ingrat, répondit-il avec Précipitation, si je dis que je vois, avec plus de Peine que de Satisfaction, cette Preuve de la Violence de son Amour, parce que les Actions de cette Nature, passant pour Romanésques, auprès de ceux qui les voyent sous un point de Vûe différent, ne donnent que trop de Prise aux Railleurs. Mais, continua-t-il, comme la Constance plûtôt que la Véhémence de l’Affection est nécessaire pour rendre heureux l’Etat Conjugal, il n’y a que le Tems qui puisse m’assûrer de cette Félicité avec la Dame en Question. C’est pourquoi je ne dois pas penser à entrer, avant mon Retour, dans aucun Engagement de cette Nature.

Cette Reponse toute décisive qu’elle paroissoit, ne leur fit pont <sic> abandonner leurs Instances ; mais ils ne fi-[116]rent que prêcher aux Vents ; & plus ils paroissoient sentir ce Refus, plus il y persistoit opiniâtrément. Ils furent obligés de quitter Gravesend, emmenants avec eux l’inconsolable Aliene, l’Esprit aussi mécontent que quand ils y étoient venus. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 4

Metatextualität► Que le Sort de cette jeune Dame est changé aujourd’hui ! Autre fois l’Idole de ses Connoissances, & maintenant un Sujet de Pitié pour quelques-unes & de Mépris pour d’autres. La Recherche faite en Ville après son Evasion à rendu cette Affaire publique. Chacun en parle & en juge suivant son Humeur, & il y en a peu qui donnent à cette Avanture l’Interprétation la plus favorable. Sensible aux Jugemens du Public, elle sort rarement, & reçoit chez elle un Traitement tout différent de celui, auquel elle étoit accoûtumée auparavant. Son Père & ses Fréres la regardent comme une Tâche à leur Famille, & ses Sœurs ne laissent passer aucune Occasion de lui reprocher sa Faute. Le Capitaine ne lui a point écrit depuis son Départ, quoique d’autres Personnes en ayent reçu plusieurs Lettres. [117] Enfin il est impossible d’exprimer sa Situation aussi malheureuse, qu’elle est réellement ; tout ce que je puis dire n’en donne qu’une foible Idée. Cependant je me flatte que mon Recit, tel qu’il est, vous engagera à rendre son Innocence aussi publique qu’il est possible, en insérant dans votre Ouvrage ce fidèle Détail de toute l’Affaire.

Je me confie aussi qu’outre l’Intérêt commun de notre Sexe, le bon Naturel qui se montre dans vos Ecrits, vous engagera à faire quelques Réflexions sur le Procédé peu généreux du Capitaine. Plus il peut avoir d’Honneur à d’autres Egards, moins il est excusable à l’égard d’Aliene, puisque ce fut ce même Honneur, qui inspira à cette tendre Amante une Confiance fatale dans son Amour & sa Sincérité.

Avoit-il moins de Passion pour elle qu’il ne le prétendoit ? ou lui étoit-elle indifférente ? La Reconnoissance, à mon avis, auroit dû l’engager à l’épouser, puisqu’il n’y avoit point d’autre Moyen de guérir les Playes, qu’elle avoit faites à sa Réputation pour l’Amour de cet Amant. ◀Metatextualität

Mais je n’anticiperai pas sur votre [118] Jugement à ce Sujet, & après vous avoir priées d’excuser cette longue Lettre, je finis en vous assûrant que je suis avec un parfait Attachement. »

Mesdames,

Votre très humble & obéïssante Servante.

Claribelle.

(*1 ) Red Lyon Squara

ce 29 Mars, 1745.

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Metatextualität► De toutes les Lettres qu’on a eû la Bonté de nous addresser, aucune ne nous à fait en même tems plus de Peine & plus de Plaisir que celle-ci. Il est difficile de dire si la malheureuse Histoire qu’elle renferme, ou la manière agréable avec laquelle elle narrée <sic>, attire le plus notre Attention. Mais tandis que nous rendons Justice à l’Historien, & que nous plaignons l’infortunée Dame, pour qui Claribelle a employé sa Plume, nous devons prendre garde à quel point nous [119] excuserons ses Fautes, de peur que d’autres n’imitent son Exemple.

Euphrosine, dont nous avons remarqué l’étroit Attachement au Respect Filial dans une de nos Spéculations précédentes, ne pardonne qu’avec Peine à Aliene une Brèche si palpable à cet égard, aussi bien qu’à l’égard de sa Modestie, en quittant la Maison de son Père d’une manière, dont la seule Pensée sembleroit devoir frapper de trop d’Horreur une Ame vertueuse, pour qu’elle pût la mettre en Exécution.

Il n’y a rien de plus étonnant que de voir une si jeune Personne, élevée dans les Principes les plus étroits de la Vertu, & ornée de toutes les Perfections, que Claribelle lui attribue, se défaire tout d’un coup de toute Considération, de ce qu’elle doit à soi-même, à sa Famille & à son Sexe, pour s’exposer à tant de dangers, dont le moindre étoit plus terrible que la Mort.

Il nous paroit clair, que si elle montre beaucoup d’Esprit dans la Conversation, elle est tout-à-fait incapable de réfléchir solidement ; elle doit avoir un Esprit Romanesque, qui peut avoir été augmenté par la Lecture de ces Fictions [120] extravagantes, dont plusieurs Livres abondent. Claribelle elle-même paroit le penser, en parlant de l’Estime que sa belle & malheureuse Amie faisoit du Caractère de Bellario. Comme elle le trouvoit aimable, il n’est pas surprénant qu’elle ait voulut le copier.

Si les Poëtes vouloient considérer le grand Effet, que leurs Ecrits peuvent avoir sur l’Esprit des jeunes Personnes, ils ne peindroient jamais sous des Couleurs trop belles ce qui est réellement une Faute, & ils ne tâcheroient pas d’exciter la Pitié des Spectateurs en faveur de ces Actions, qui sont exposées par tout à la Peine & au Mépris. Mais il n’y en a que trop, tant anciens que modernes, qui semblent avoir employé tout leur Art à émouvoir les Passions, sans aucun égard pour la Morale des Spectateurs ; ainsi qu’un judicieux Auteur Italien l’a dit une fois des Auteurs étrangers à sa Patrie.

Zitat/Motto► Oltramontani non sono zelanti delle buono regele de modestia & de prudenza ; c’est-à-dire « les Ultramontains n’observent pas fort scrupuleusement les bonnes Règles de la Modestie & de la Prudence. » ◀Zitat/Motto

Nous lui reconnoissons volontiers une [121] Ame tendre & généreuse, mais nous devons dire en même tems que, si une Disposition de cette Nature se trouve jointe à un Jugement foible, elle est extrêmement dangereuse pour la Personne en qui elle se montre, parce qu’elle la porte souvent à des Excès, qui peuvent pervertir en Vices les meilleurs Vertus.

C’est manifestement le cas d’Aliene. Son Amour pour le Capitaine, dont les Vûes paroissoient honorables, étoit naturel, & n’avoit rien de contraire à la Prudence, ou à la Modestie. Son Chagrin, à la Vûe du Départ de son Amant, pour un si long-tems, & même le Désir de s’unir à lui avant leur Séparation, n’avoit rien que de louable. Si elle s’étoit arrêtée là, & qu’elle eût préservé son Cœur & sa Personne jusques à son Retour, & qu’il se fût montré alors inconstant & ingrat envers tant d’Amour & de Douceur, il n’y auroit point eû de Reproches suffisants pour son Crime. Mais je suis fâchée de dire, qu’en donnant trop de Liberté à ces Qualités, qui conservées dans des justes Bornes l’auroient rendue un Modèle digne d’Imitation, elle perdit tous ses Droits à l’Esti-[122]me de l’Homme qu’elle aimoit, comme de ceux qui ont le moins d’Intérêt dans cette Affaire.

C’est pourquoi la Spectatrice ne doit pas se laisser entraîner, ni par son Naturel, ni par les Désirs de Claribelle, à tâcher d’excuser ces mêmes Fautes, qu’elle s’est proposée de reformer dans ses Méditations.

De même il n’est pas possible, malgré la Requête de cette aimable Correspondante, de porter un Jugement trop sévère sur la Conduite du Capitaine. Il pouvoit avoir, avant ce malheureux Incident, une Passion fort sincère pour Aliene & cependant sa Prudence pouvoit lui suggérer une Infinité d’Inconveniens, s’il laissoit à elle-même une Epouse si jeune, immédiatement après son Mariage. Il s’imaginoit peut-être qu’elle pouvoit être exposée en son Absence à des Epreuves, sous lesquelles son extrême Jeunesse & son Inexpérience du Monde l’auroient fait succomber. Peut-être raisonnoit-il en lui-même de cette manière. Si la Tendresse, qu’elle semble avoir pour moi, est bien enracinée dans son Ame, & si je lui ai paru digne d’une Affection sérieuse, elle se réservera sans doute [123] pour moi jusqu’après mon Retour, mais si cette Affection est légère & flottante, le Mariage sera trop foible pour la fixer, & je verrois avec moins de Chagrin l’Inconstance d’une Maîtresse que celle d’une Femme.

Ces Réflexions, dis-je, étoient fort naturelles pour un Homme sensé. Le Mariage est une chose trop sérieuse en elle-même pour qu’on y entre inconsidérément & sans Réflexion, ainsi que notre Létargie nous l’apprend, & ceux qui s’engagent à l’étourdie dans ces sacrés Liens, risquent beaucoup de les trouver bientôt trop pésants.

Ainsi l’Amour du Capitaine pour Aliene peut n’être pas moins tendre, & moins solide, quoique l’impétueuse Passion de cette Dame lui fit désirer de le trouver plus véhément. Pour moi je ne vois point de Raison qui ait pû l’engager à contrefaire une Inclination, qu’il ne sentoit pas. La Dame n’avoit point de Bien, il n’avoit aucune Vûe déshonnête, & il se proposoit, sans doute, comme il le dit, d’en faire sa Femme, si cette Séparation imprévûe n’étoit point arrivée.

Claribelle repliquera peut-être, que quelques Doutes qui ayent pû s’élever [124] dans son Esprit, avant son Départ, touchant la Constance d’Aliene, le Dessein qu’elle forma ensuite de l’accompagner dans tous ses Dangers, & ce qu’elle fit pour exécuter cette Entreprise, devoient lui prouver que la Vie de cette Dame étoit attachée à la sienne, & qu’il n’y avoit la moindre apparence, qu’elle pût jamais mettre aucun autre Homme en parallèle avec lui.

Il est sûr que Personne ne peut nier que l’Affection d’Aliene ne fût bien véhémente dans ce tems-là, ni assûrer qu’elle n’auroit pas été aussi durable qu’elle étoit violente ; cependant j’ai connu des Dames qui ont poussé l’Extravagance aussi loin, même jusques à s’attirer leur propre Ruine pour se satisfaire, qui se sont bientôt repenties de ce qu’elles avoient fait, & ont bientôt conçu de l’Indifférence, si non de la Haine pour l’Homme qu’elles avoient idolâtré.

D’ailleurs, comme je l’ai remarqué précédemment, & comme chacun peut s’en convaincre aisément, il arrive rarement qu’une Personne, aussi jeune qu’Aliene, puisse bien juger de son propre Cœur, c’est pourquoi le Capitaine est très excusable de ce qu’il ne s’est pas trop confié [125] sur la Tendresse présente de cette Dame, autant qu’elle pouvoit le mériter. Zitat/Motto► Le Poëte nous dit, qu’il n’y a rien de semblable à ce que nous appellons Constance ; la Foi ne lie point les Cœurs. Tout dépend de l’Inclination. Quelque Esprit gauche, ou une Beauté Surannée aura d’abord fait une Vertu de la Constance en Amour, & transporté cette Borne des terres de l’Amitié pour la placer mal à propos dans celle de l’Amour. ◀Zitat/Motto

Tout bien pésé, notre Société se réünit à penser qu’il y auroit eû moins de Prudence que d’Amour dans la Conduite du Capitaine, s’il s’étoit marié dans cette Circonstance ; & quand même elle se seroit mieux conduite, pendant cette longue Absence, qu’on ne pouvoit l’attendre d’une Femme, qui avoit la plus forte Passion, & qui avoit montré qu’elle ne consultoit que le Plaisir de se satisfaire, la Réputation de sa Sagesse auroit couru en ceci un grand Risque.

Ces Raisons nous obligent de justifier le Capitaine de toute Ingratitude à l’égard du Point principal. Mais nous ne pouvons pas excuser sa Négligence à lui écrire. Il devoit certainement saisir toutes les Occasions qui se présentoient [126] dans un si grand Eloignement, de la consoler, puisqu’il ne pouvoit pas ignorer combien elle étoit affligée ; & comme il ne l’a pas fait, il paroit que l’Affaire de Gravesend a occasionné de l’Altération dans ses Sentimens.

S’il est arrivé ainsi, comme il n’y a que trop d’apparence, la plus grande Marque d’Amitié qu’on puisse témoigner à Aliene, c’est de lui faire perdre, autant qu’il est possible, le Souvenir de cet Amour ; & c’est peut-être pour cette même Raison, que ses Parens la traitent si durement, puisque rien ne contribue plus à donner du Dégoût pour ce qui a été trop cher, que de se voir perpétuellement inquiétée à ce sujet par ceux avec qui on vit, & qu’on est obligé de ménager. Je ne puis point expliquer par un autre Motif, ni excuser la Cruauté de ses Frères & de ses Sœurs, puisque ses Chagrins intérieurs sont une Peine suffisante pour sa Faute, sans qu’on l’aggrave par des Reproches.

Je voudrois pourtant qu’ils prissent garde de ne pas porter cette Epreuve trop loin, de Peur de la pousser à des Extrémités, qui les feroient repentir ensuite de leur Sévérité & de leur Rigueur.

[127] Combien de malheureuses Créatures gémissent à présent sous le poids d’une Infamie éternelle ! au-lieu que si leur prémiere Faute avoit été pardonnée, & cachée, autant qu’il auroit été possible, elles auroient peut-être expié, par une Conduite plus régulière, ce qu’il y avoit eû de défectueux auparavant, & seroient devenues un sujet de Consolation pour leurs Familles, autant qu’elles leur ont causé d’Affliction dans la suite.

Il y a tant de jeunes Personnes qui, après avoir fait une Tâche à leur Réputation, ont crû n’avoir plus de Ménagement à garder, & se sont abandonnées à toute sorte de Déréglemens, que je m’étonne comment un Père, ou un Parent, ne tremble pas, en publiant une Faute, qui pourroit être la dernière, si elle étoit cachée, mais qui ne sera, si on la divulgue, que le Commencement où le Prélude d’une Suite continuelle de Vices & de sujets d’Infamie.

Je crains beaucoup que les Parens d’Aliene n’aient trop oublié cette Maxime si nécessaire. D’abord la Surprise & l’Indignation en apprenant son Evasion, les précipitèrent peut-être dans des Recherches, excusables à la vérité, mais qu’ils [128] auroient dû faire tout le Secret imaginable.

Je les prie de me pardonner, si je me trompe à ce sujet ; mais je porte ce Jugement sur la Lettre de Claribelle qui, en me priant d’insérer ce Détail pour défendre l’Innocence de son Amie, me donne lieu de croire que son Avanture n’a été que trop publique, & quand une chose de cette nature devient le sujet de toutes les Conversations, elle est sûre d’y paroître sous les plus mauvaises Couleurs, comme Hudibras le dit très agréablement ; Zitat/Motto► l’Honneur ressemble à ces Larmes de Verre, qui se dissipent en Poussière, dès qu’on en presse l’Extrémité, & qui donnent tant de Peine aux plus grands Philosophes pour en trouver la Raison. ◀Zitat/Motto

Je leur conseillerois donc de traiter à l’avenir Aliene avec plus de Douceur. Si on peut juger de ses Sentimens par la manière dont elle parla au Lieutenant après la Découverte de son Sexe, elle est suffisamment confuse de sa Folie, & n’a pas besoin d’en être convaincue par des Reproches. Son Etat présent demande, à mon Avis, des Adoucissans & non des Carrosifs ; car si les mauvais Traitemens peuvent lui inspirer de l’Aversion pour [129] le Souvenir du Capitaine, & pour cette Passion, qui a eû des Suites si facheuses, ils pourroient aussi lui rendre odieuse toute autre chose, même sa propre Vie, & la faire tomber dans un Désepoir, dont aucun d’eux, je le présume, ne voudroit être le Témoin.

On ne peut jamais trop louer la Sincérité & le bon Naturel de Claribelle ; &, toute partiale qu’elle puisse être dans cette affaire, comme une Dame d’un Jugement aussi exquis ne le deviendra jamais que par la Chaleur de son Amitié, la Cause rend l’Effet plûtôt louable que blâmable. Nous recevrons toûjours avec Plaisir ce qu’une Correspondante si aimable nous fera la Faveur de nous écrire, & nous souhaitons qu’elle trouve toûjours dans ceux qui ont le Bonheur de jouir de sa Conversation, le même Zèle & la même Générosité, qu’il est si aisé de voir dans sa Lettre. ◀Metatextualität

Metatextualität► Si ces Spéculations repondent au grand But qu’on se propose, savoir, de contribuer en quelque Partie à cette Reforme dans les Mœurs, dont notre Siécle à un si grand besoin, c’est ce que nous ne pouvons point déterminer ; mais nous sommes certaines, par les Lettres que [130] nous recevons, que l’Esprit & l’Amour de la Vertu ne sont pas entiérement bannis de ce Royaume ; la Lettre suivante, aussi bien que plusieurs autres que nous avons déjà eû le Plaisir de communiquer au Public, en est une Preuve. ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► A la Spectatrice.
Madame
,

« Comme je m’apperçois que vous mêlez des Réflexions Morales avec les Avantures qui promettent de l’Instruction, ou de l’Amusement, à vos Lecteurs, je prends la Liberté de vous envoyer ci-inclus le Recit d’une Avanture. Je puis vous assûrer qu’elle est toute recente, & que plusieurs autres Personnes, aussi bien que moi-même, en connoissent la Vérité.

Je ne ferai aucune Apologie pour mes Fautes de Style, je l’ai mise par écrit aussi bien que j’ai pû, & j’en laisse la Correction à votre Plume plus châtiée & plus judicieuse, persuadée qu’elle est capable d’adoucir les plus rudes Expressions, & d’extraire même de l’Or du plus grossier Métal. Je [131] suis avec la plus parfaite Admiration, & les Vœux les plus sincères pour votre Entreprise. »

Madame,

Votre très humble Servante
& Souscrivante.

Elismonde.

Kensington ce

16. Avril 1745. ◀Brief/Leserbrief

Ebene 4► Allgemeine Erzählung►

La Vengeance d’une Dame.

Ebene 5► Fremdportrait► Entre les Cavaliers Galans, qui se glorifient de posséder toutes les Perfections à la mode, aucun ne pouvoit s’en vanter à plus juste Titre que Ziphranes. Il chantoit, dansoit & se mettoit fort bien, avoit le talent d’étaler dans leur plus beau jour sa Famille, sa Personne & sa Fortune, pouvoit faire un long Détail de ses Ancêtres avant la Conquête, découvrir quelque Qualité particulière dans chaque Aire de ses Terres, & donner à tous ses Membres & à tous ses Traits les Gestes & la Tournure les plus agréables, après s’y être exercé devant son Miroir. Enfin il étoit ce que nous autres Femmes [132] appellons un fort joli Cavalier. Car, comme le dit très bien un de nos Poëtes ; Zitat/Motto► Notre Sexe se laisse prendre inconsidérément par la Figure, & par du Son, sans réalité. Aussi il s’aime lui-même dans l’Homme qu’il admire. ◀Zitat/Motto

Comme il s’apperçut, ou qu’il crut être l’Objet de l’Admiration de toutes les Dames, il leur rendit à son Tour, à toutes ses Hommages. Combien d’Amitiés se sont rompues, combien d’Animosités se sont élevées au sujet de cet Almanzor en Amour, qui triomphoit partout où il passoit, sans laisser lieu de croire aux Belles qui prétendoient à son Cœur, qu’elles avoient le Pouvoir de le subjuguer entiérement. Si l’une paroissoit avoir sur lui quelqu’Avantage aujourd’hui, elle étoit sûre de le céder demain à une autre Beauté, qui le perdoit à son Tour ; il auroit même quelques fois, dans la même Heure, serré la Main d’une Dame, dit à l’Oreille d’une autre une Douceur, regardé amoureusement une troisième, & présenté à une quatrième un Sonnet amoureux de sa Composition. ◀Fremdportrait ◀Ebene 5

Il partagea ses Faveurs de cette manière jusques à ce qu’il fit Connoissance [133] avec une Dame riche & très agréable de Figure, que j’appellerai Barsine. Elle passoit la plus grande partie de son Tems à la Campagne, & quand elle étoit en Ville, elle ne voyoit que peu de Monde, & paroissoit rarement dans les Assemblées publiques. Je n’ai jamais connu une Dame plus reservée malgré son Age, & sa Situation ; & quoiqu’elle eût infiniment de l’Esprit, elle aimoit mieux paroître en manquer, que de s’exposer, en parlant plus qu’il ne convenoit, à pécher contre cette Modestie, qu’elle estimoit d’autant plus qu’elle voyoit les autres en faire peu de cas.

Ce fut peut-être plûtôt cette Reserve, qu’aucune autre Perfection, quoique peu de Femmes puissent se vanter d’en avoir de plus grandes, qui rendit la Conquête de son Cœur si flatteuse à la Vanité de Ziphranes. Quoiqu’il en soit, il lui rendit des Hommages différens de ceux qu’il avoit addressés à d’autres Femmes ; & il lui donna encore une autre Preuve plus convainquante d’un Attachement très sérieux, qui fut d’abandonner ses Galanteries passées, & de se borner à lui faire uniquement la Cour, au grand Etonnement de tous ceux qui le connoissoient, [134] qui parloient de ce Changement comme d’un Prodige, & qui s’écrioient : Qui l’auroit jamais crû ! Ziphranes est devenu constant.

Ce Changement de Conduite, joint à un Goût secret pour sa Personne, & aux Sollicitations d’un Proche Parent, qui l’avoit introduit auprès d’elle, dans l’Idée qu’ils seroient l’un pour l’autre un Parti convenable, l’engagea à le recevoir en Qualité d’Amant ; quoiqu’elle ne lui fit cette première Faveur que long-tems après le Commencement de leur Connoissance, & plûtôt pour faire Plaisir à son Parent que par aucun autre Motif.

Pour éprouver sa Perséverance, elle prétendit que ses Affaires l’appelloient à la Campagne ; il lui demanda Permission de l’y accompagner. Mais comme elle lui refusa cette Faveur, il la suivit au Lieu de sa Retraite, se logea aussi près d’elle qu’il lui fut possible, & la visita chaque Jour, pour lui renouveller les Protestations qu’il lui avoit faites en Ville, & ne voulut point y retourner qu’elle n’eût fixé le Jour de son Départ.

Comme elle vint dans le Carosse public, elle n’auroit pas pû l’empêcher [135] d’en faire de même, quand même elle auroit eû assés d’Affectation pour le tenter. Néanmoins la seule Recompense de son Assiduité, de tous ses Vœux & de ses Protestations fut qu’on consentoit à le recevoir.

Cependant il fit insensiblement plus de chemin, & il triompha enfin de ces cruelles Précautions, qui lui avoient donné tant de Peine ; elle lui avoua alors qu’elle le croïoit digne de tout ce qu’une Femme d’Honneur pouvoit accorder.

Avec quel Ravissement ne reçut-il pas un Aveu, qu’il désiroit depuis si long-tems, chacun peut en juger par les Peines qu’il avoit prises pour l’obtenir. Il ne lui restoit alors plus rien à faire qu’à presser la Conclusion de son Bonheur ; il la pria donc dans les Termes les plus tendres d’en fixer le Jour ; elle lui repondit, en rougissant, qu’il pouvoit en convenir avec ce Parent qui l’avoit introduit chez elle, & qui avoit toûjours été son Ami.

Il parut fort satisfait de cette Reponse, & elle ne douta pas de sa Sincérité. Comme le Parent en question avoit extrémement favorisé cet Amour ; elle commença alors à penser sérieusement [136] au Mariage, persuadée qu’elle entreroit bientôt dans cet état. Cependant quelques jours s’écoulèrent sans qu’elle apprit rien à ce sujet, si non ce que lui dit Ziphranes, qu’il avoit été chez son Cousin, mais qu’il n’avoit pas eû le Bonheur de le rencontrer au Logis.

Prévenue, comme elle l’étoit, en Faveur de cet Amant, il lui paroissoit un peu étrange, que la Passion vehémente qu’il faisoit paroître devant elle, ne l’engageât pas à se tenir Nuit & Jour aux Aguets pour voir la Personne, à qui elle s’étoit remise d’un Consentement qu’il paroissoit désirer avec tant d’Ardeur. D’ailleurs elle savoit fort bien que si Ziphranes avoit cherché son Parent avec quelque Empressement, il ne lui auroit pas été difficile de le trouver & ceci, joint à ce qu’elle s’imaginoit observer moins de Tendresse qu’à l’ordinaire dans ses Regards & dans sa Conduite, la remplit des plus grandes Agitations.

Une semaine s’étoit à peine écoulée, depuis qu’elle lui avoit fait le tendre Aveu, dont j’ai parlé, qu’il lui fit dire qu’un violent Rhume l’empêcheroit de lui rendre ses Devoirs.

Ce Message, & la Manière dont il [137] fut fait, augmentèrent ses Craintes, elle le soupçonna alors de lui en avoir imposé à l’égard de son Amour, ou de son Honneur. Je suis trahie, s’écria-t-elle dans une grande Angoisse, c’est la Froideur de son Cœur, & non la Rigueur de la Saison, qui l’empêche de venir me voir.

Elle déguisa cependant son Chagrin, & quoique son Parent lui eût fait plusieurs Visites, depuis qu’elle avoit vû Ziphranes, elle ne lui parla jamais de rien à ce sujet, jusques à ce qu’il lui dit un Jour dans un instant de Gayeté. Eh bien, ma Cousine, comment vont les Espérances de mon Ami ? Quand vous verra-t-on Epouse ? Elle s’écria alors, avant que d’y avoir réfléchi. Ce n’est pas à moi, à qui vous devez faire cette Question. Que dit Ziphranes ?

Je ne puis pas attendre de lui cette Confidence, puisque vous, qui êtes ma proche Parente, me la refusez, répondit-il ; mais en vérité j’avois besoin de vous parler sérieusement à ce sujet. Je crains qu’il n’y ait quelque Brouillerie entre vous, car je l’ai rencontré deux ou trois fois, & il semble fuir ma Compagnie.

Apprendre qu’il sortoit dans le même tems qu’il prétendoit être Malade, & [138] qu’il avoit vû la même Personne, à qui elle avoit laissé la Disposition de son Sort, sans lui parler de cette Affaire ! c’est ce qui auroit suffi pour ouvrir les Yeux à une Femme, qui auroît eû beaucoup moins de Pénétration & de Jugement. Elle fut convaincue dans ce moment de sa Perfidie & de son Ingratitude, & l’Indignation qu’elle sentoit pour avoir été si vilainement trompée, alloit se montrer, en faisant à son Cousin le reçit de cette Affaire, lorsque des Dames qui entrèrent dans cet instant, l’en empêchèrent.

Comme elle n’eut point d’occasion, ce même Soir, de décharger le Chagrin secret, dont elle étoit agitée, parce que son Cousin se retira avant le Reste de la Compagnie, elle passa toute la Nuit dans une Situation qu’il est aisé de concevoir.

Elle auroit donné tout le Monde si elle avoit pû en disposer, pour pouvoir assigner la Raison d’un Changement si soudain dans une Personne, qui lui avoit donné autant de Preuves de son Amour & de sa Constance, qu’aucun Homme en puisse donner ; plus elle réfléchissoit à sa Conduite passée & présente, plus [139] elle étoit confondue, & quoiqu’il se fût insinué profondément dans son Cœur, elle souffroit encore plus de son Etonnement, que de voir son Affection trahie.

Sa Fermeté naturelle, aussi bien que la Reserve & la Modestie dont elle faisoit Profession, ne permirent pas d’écrire à Ziphranes, ou d’envoyer pour apprendre la Raison de son Absence ; & comme son Cousin ne revint pas chez elle de quelque tems, elle n’eut Personne dont elle connût assez la Discrétion pour en faire son Confident dans une affaire, où elle s’imaginoit que son Honneur étoit intéressé. Elle fut, pendant trois jours, dans une Incertitude plus cruelle que la Conviction qu’elle eut le quatrième Jour de la Perfidie de Ziphranes.

Elle n’eut pas plûtôt sonné en s’éveillant, que sa Femme de Chambre vint lui remettre une Lettre qu’un Domestique de Ziphranes, avoit apportée de grand matin. Ziphranes ! s’écria Barsine, avec une précipitation, dont elle ne fut pas la Maitresse dans cet instant. Que peut-il dire ?

[140] Ebene 5► Brief/Leserbrief► A Barsine.
Madame
,

« Depuis que j’ai eû l’Honneur de vous voir, on ma <sic> fait une Proposition de Mariage si avantageuse, que j’ai crû devoir l’accepter ; & je l’ai fait avec moins de Répugnance, parce que je savois que vous aviez trop peu d’Amour pour moi, pour être sensible à ce Changement. J’ai crû être obligé de vous en informer, avant que vous l’apprissiez d’aucune autre Personne, & je souhaite que vous soyez aussi heureuse avec quelque Homme plus digne de vous posséder, que j’espère de l’être dans cette même Matinée. D’ailleurs je serai toûjours avec un profond Respect. »

Madame,

Votre très humble & très
obéïssant Serviteur.

Ziphranes. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 5

[141] Ce qu’elle sentit en lisant cette Lettre, c’est ce que chaque Femme qui sans Amour, est la moins susceptible de Vanité, ou de Ressentiment, peut juger elle-même ! Mais comme Barsine avoit eû autre-fois beaucoup de Considération pour ce perfide Profanateur des Vœux & des Protestations les plus ardentes, son Affliction ne pouvoit qu’être très violente à la première Nouvelle de son Inconstance.

Quoiqu’il en soit, elle la garda dans son propre Cœur avec sa Prudence ordinaire, & quoiqu’elle n’entendit parler dans ce même Jour, & dans plusieurs de ceux qui suivirent, que du Mariage de Ziphranes, & de l’Etonnement que chacun témoignoit de ce qu’il s’étoit conclu si subitement, & de ce qu’il épousoit une autre Personne qu’elle-même, cependant elle étouffa si bien toutes les Emotions de son Cœur, que Personne ne put appercevoir le moindre Trouble dans son Extérieur.

La Conduite généreuse de Ziphranes avoit, sans doute, entiérement changé le Cœur de Barsine. Elle commença bientôt à le mépriser plus qu’elle ne l’avoit jamais aimé ; mais lorsqu’elle pen-[142]soit combien il l’avoit trompée, & qu’il pouvoit se vanter de l’avoir rendue sensible, elle sentoit le plus violent Dépit.

Enfin elle n’avoit plus de Passion que pour se venger, & elle ne pensoit qu’au Moyen dont elle devoit se servir, pour lui infliger une Peine proportionnée en partie à son Crime. Enfin elle s’arrêta à un Projet qu’elle mit bientôt en Exécution.

Elle savoit qu’il avoit accoûtumé de faire chaque Jour un Tour de Promenade dans le Parc, & ayant appris qu’il conservoit cette coûtume dès son Mariage, elle résolut de se présenter devant lui, de façon qu’il ne pût l’éviter, & l’ayant rencontré, suivant ses Desirs, accompagné uniquement d’un vieux Homme, qui ne paroissoit pas être une personne de grande Conséquence, elle alla directement à lui, disant qu’elle vouloit lui parler, sur quoi l’autre se retira immédiatement.

La Vûe de cette Dame rendit Ziphranes si confus, qu’il put à peine lui rendre le Salut avec la Politesse d’un Cavalier. Pour augmenter sa Confusion elle lui témoigna qu’elle s’en appercevoit, ajoûtant cependant avec une Gayeté [143] apparente, qu’il n’avoit rien à craindre de sa Part, & quoique son Changement lui eût paru extrêmement cruel, qu’il pouvoit désarmer son Couroux, en un mot qu’elle étoit venue le chercher pour cette même Raison.

Ce Discours, qu’il ne pouvoit regarder comme une Raillerie, le surprit extrêmement de la part d’une Dame d’une Humeur aussi sérieuse & aussi reservée. S’il avoit été moins confus, ou plus Maître de lui-même, il lui auroit sans doute repondu sur le même ton, mais tout ce qu’il put faire, fut de repondre d’une voix tremblante & en hézitant, qu’il seroit charmé de pouvoir l’obliger dans toutes les Occasions possibles.

Que de Force a une Conscience coupable ; combien une vilaine Action rend-elle son Autheur lâche, méprisable ! Celui qui trouvoit aisé de commettre le Crime, trembloit aux Reproches qu’il méritoit ! Barsine le voyant dans cette Peine, sentit dans son cœur une Espérance de Satisfaction. Mais ce n’étoit pas tout ce que son Ressentiment demandoit, & elle devoit le délivrer de son Inquiétude actuelle, pour venir à bout [144] de lui infliger d’autres peines d’une Nature plus terrible.

Elle lui montra donc autant de Douceur dans ses Yeux & dans sa Voix, qu’une Personne, qui n’est pas accoûtumée à la Dissimulation peut en affecter, & soupirant à demi. Fort bien Ziphranes, je ne vous accuse pas, lui dit-elle : Je sais que l’Amour est une passion involontaire, d’ailleurs j’ai oui dire qu’il y a une Destinée pour les Mariages, qu’on ne peut pas éviter. Je pense seulement que nous n’aurions pas dû rompre si brusquement notre longue Liaison. J’avois lieu de m’attendre que vous auriez pris du moins un tendre Congé de moi, avant que de me quitter.

Il commençoit à lui faire quelque pitoyable Excuse, mais elle ne voulut pas le laisser continuer : N’en parlez pas, lui dit-elle en l’interrompant, ce qui est fait ne doit pas se rappeller ; mais si vous voulez me persuader que je vous aie jamais plû, ou que les Vœux que vous m’avez faits n’étoient pas simplement un Artifice pour triompher de mon Innocence, vous devez m’accorder la Faveur que je vous demande à présent, qui est de me faire encore une Visite ; vous pouvez compter de n’entendre aucuns Reproches de ma part ; je ne veux que [145] prendre un dernier Adieu. Je conviens avec vous que c’est une Fantaisie ; mais si vous me satisfaites à cet égard, je vous promets solemnellement de ne plus vous importuner dans la suite.

Une telle Invitation venant d’une Bouche, de laquelle il n’attendoit que les Expressions les plus amères, ne pouvoit que le surprendre. Il trouvoit le Procédé de cette Dame peu naturel, comme il l’étoit réellement. Il lui paroissoit tout-à-fait apposé à cette Reserve, & à cette Modestie, qu’elle lui avoit toûjours montrée : Mais à quelque cause qu’il dût attribuer ce Changement, il n’étoit pas assez impoli pour lui refuser ce qu’elle lui demandoit, & il convint d’aller le lendemain déjeuner avec elle.

Il vint donc, suivant son Engagement. Elle le reçut très-poliment mais d’un Air un peu plus sérieux, & qui lui étoit plus naturel que le Jour précédent. On servit le chocolat, & durant le déjeuner Barsine ne l’entretint que d’Affaires ordinaires. Quand il fut fini, alle <sic> fit apporter sur la table une Bouteille de vin de Chypre, & fit Signe au domestique de sortir.

Dès qu’ils furent seuls elle remplit [146] deux verres, & en présenta un à Ziphranes, mais il la pria de l’excuser alléguant qu’il ne buvoit jamais le matin. Il faut que vous rompiez cette coûtume pour une fois, lui dit-elle en souriant, & pour vous y engager, aussi bien que pour montrer que je n’ai pas la moindre animosité contre la Dame qui m’a supplantée dans votre affection, nous boirons à la Sante & à la Prospérité de votre Epouse. Je suis sûre que vous ne le refuserez pas.

En lui parlant ainsi, elle lui mit encor le Verre dans la Main : Fort bien, Madame, repondit-il, il ne me conviendroit pas de vous désobéïr, puisque vous y insistez si positivement, j’aurai l’honneur de vous faire Raison.

Elle but alors à cette santé, & dès qu’il eut fait de même ; maintenant je suis contente, s’écria-t-elle, si mon cruel Destin m’a refusé le plaisir de vivre avec vous, nous mourrons du moins ensemble ; J’ai bû sincérement à la santé de mon heureuse Rivale ; puisse-t-elle jouir sans Ziphranes d’une vie longue & fortunée ! Mais elle ne triomphera que bien peu de tems de la délaissée Barsine

Que voulez vous dire, Madame ? Lui cria-t-il avec précipitation. Que vous [147] avez bû votre Mort, répondit-elle. Le Vin que nous avons bû l’un & l’autre, étoit mélangé avec le plus terrible Poison ; tout le pouvoir de l’Art est incapable de nous sauver la Vie.

Il est impossible que vous l’ayez fait, s’écria-t-il. Que pouvois-je faire de mieux, repliqua-t-elle, si non de mourir, puisque votre inconstance à fait de ma Vie un fardeau insupportable ? Et il y auroit eû une Bassesse & une Lâcheté indignes de mon Amour, ou de ma Vengeance, si j’étois morte sans vous. A présent j’ai satisfait à l’un & à l’autre.

Il est incertain si ces dernières paroles parvinrent aux Oreilles de Ziphranes. Car avant qu’elle eût fini de parler, il se léva en sursaut, & courut hors de la Chambre comme un Homme dont le Cerveau est dérangé, lâchant contre elle & contre lui-même mille Malédictions, à mesure qu’il descendoit l’Escalier.

Metatextualität► Le lecteur apprendra, dans la suite, l’Effet que cette Potion fit sur Barsine, & les Réflexions qu’elle fit à ce sujet, lorsque laissée à elle-même, elle put considérer sérieusement ce qu’elle avoit fait. Nous suivrons auparavant Ziphranes, qui n’avoit pas la moindre Envie de mourir [148] & nous verrons comment il se conduisit dans une Circonstance si terrible pour lui. ◀Metatextualität

Il ne fut pas plûtôt arrivé chez lui, qu’il fit venir un Médecin, lui dit qu’il avoit avalé du poison, & qu’il avoit lieu de craindre que ce ne fût de l’espèce la plus mortelle, faisant cependant un Secret de la Personne qui le lui avoit donné, & de ce qui en avoit été la Cause, afin de ne pas alarmer son Epouse. Il avala d’abord de l’huile en abondance, mais comme il ne rendoit que ce qui doit sortir naturellement d’un estomac ainsi agité, on lui prescrivit des Vomitifs plus violents, qui ne firent que le jetter dans des Accès de Foiblesse. Cependant tout bas & tout foible qu’il étoit, il s’écrioit continuellement, n’ai-je pas rendu le Poison ? & comme on lui, répondit que non, il reprocha à son Médecin & à son Apoticaire, qu’ils étoient des ignorans, & leur déclara qu’il vouloit en faire venir d’autres.

En vain l’un l’assûroit-il qu’il n’y avoit pas, dans toute la Matière Médicinale, un Remède plus efficace que celui qu’il lui avoit préscrit ; pendant que l’autre lui protestoit que sa Boutique étoit four-[149]nie des meilleures Drogues qu’il y eût en Ville, il demandoit toûjours une autre Consulte. On fit donc encore venir deux autres Membres de la même Faculté.

Ceux-ci décidèrent que le Poison pouvoit bien s’être logé dans les Conduits Sécrétaires : & que par cette Raison-là la première Ordonnance d’un Remède qui ne pouvoit pénétrer que dans les primæ viæ, n’avoit pas eû son effet ; qu’il étoit donc nécessaire de nettoyer tous les Viscères. Que toutes les glandes devoient être purifiées ; qu’il falloit pénétrer tous les Méandres du Mésentere, sans laisser un Fibre, ou une Membrane même, jusques aux Vaisseaux Capillaires, qui ne souffrît une Evacuation ; que toute la Masse du Fluide nerveux devoit aussi être rarefiée, & qu’après cette Opération, il faloit encore qu’il passât par un cours d’altératifs, qui entreroient avec le Chyle dans la Veine cave, afin de purifier le Sang, & d’étouffer la Pointe de ces Particules aigues, ou visqueuses, que le Sang pouvoit y avoir jettées, ce qu’on ne pouvoit exécuter par aucune autre Méthode.

Notre Patient écoutoit avec la plus grande Attention ce Jargon scientifique [150] qui n’est intelligible que pour les Membres de la Faculté ; & il regarda alors ce second Docteur comme un Esculape, & lui dit, que voyant combien, il avoit de Jugement & de Connoissances, il se remettoit entiérement entre ses Mains.

On lui préscrivit alors en Abondance des Clystères, des Diaphorétiques &c. Ziphranes s’y soumit volontiers, & passa par toutes ces différentes Opérations avec une Résignation consommée, jusques à ce que pour éviter la Mort on l’eut conduit aux Portes du Cercueil ; & quand il fut reduit à une telle Condition qu’il n’étoit plus en état de remuer un Doigt, ou d’articuler un seul Mot, de peur de perdre un si bon Patient, on jugea qu’on devoit lui donner quelque Relâche de ses Tourmens, & lui administrer à leur Place des Cordiaux Balsamiques, & toute sorte de Restaurants.

Comme sa Jeunesse & la Bonté de sa Constitution lui avoient aîdé à soûtenir la Violence des premières Médecines, de même elle augmenta beaucoup l’efficace des dernières, & il fut capable dans peu de jours de se lever sur son Séant dans son Lit, & de prendre quelque Nourriture, de tems en tems, & en petite quantité.

[151] Dès qu’il fut délivré de la Crainte de mourir, il eut la Curiosité de savoir ce que Barsine étoit devenue ; il envoya sécrettement s’en informer dans le voisinage où elle demeuroit.

La Personne qu’il avoit chargée de cette Commission, lui rapporta que Barsine étoit morte, & avoit été ensévelie trois Semaines auparavant d’une manière privée ; qu’on disoit sourdement qu’elle avoit été elle-même la cause de sa Mort ; qu’on ne pouvoit pas l’assûrer positivement, quoiqu’on fût bien sûr de son décès ; qu’on avoit vû emporter son Cercueil à cinq heures, le lendemain matin, après avoir oui parler de sa Mort, qu’il n’étoit accompagné que d’un Carosse de dueil, dans lequel il n’y avoit que sa seule Fille de Chambre, & qu’on supposoit qu’elle avoit été transportée hors de Ville.

A l’Ouie de cette Nouvelle, il s’applaudit lui-même des Précautions qu’il avoit prises, persuadé qu’il leur devoit la Conservation de sa Vie. Mais en même tems il frissonna, en réfléchissant sur le Danger qu’il avoit échappé.

Cependant il ne jouit que pour un Tems bien court de quelque Calme ; un [152] de ses Amis étant venu lui faire visite parlà malheureusement du Traité sur les Poisons composé par le Docteur Mead, dans lequel ce Sçavant soutient, que le Venin peut se tenir caché dans quelques Parties du Corps, durant plusieurs Années, après qu’on croit l’avoir entiérement chassé, & se montrer ensuite avec une Violence que l’Art ne peut point subjuguer. D’abord le Pauvre malheureux Ziphranes s’imagina que ce pouvoit être son Cas, & il n’eut point de Repos qu’il n’eût encore consulté son Médecin.

Peu de Personnes aiment à disputer contre leur propre Intérêt. Ziphranes avoit payé trop libéralement son Médecin, pour qu’il entreprît de combattre son Opinion. Au-contraire il la favorisa obliquement en lui demandant, s’il ne sentoit pas, de tems en tems, de petites Douleurs à la tête, au dos, & autour du Cœur ? Celui-ci lui repondit fort sérieusement qu’il sentoit quelques fois des Douleurs de cette Nature (& en vérité il auroit été impossible qu’il n’en eût point ressenti après avoir passé par des Opérations aussi violentes.) Hélas ! s’écria l’Empyrique, en sécouant la [153] tête, voilà de mauvais Symptomes ; il faut prendre encore d’autres Remèdes. Je crains que le venin ne soit pas tout-à-fait extirpé.

Ensuite il fit un long Discours sur la Nature & la Subtilité de quelques Poisons, jusques à ce qu’il eût épouvanté son Patient, présque au point de lui faire perdre l’Esprit.

Si on lui préscrivit les mêmes Remèdes qu’auparavant, ou d’autres d’une Nature différente, c’est ce que je ne dirai point. Mais quels qu’ils pussent être, ils le reduisirent dans un tel état qu’on désespéra présque de sa Vie, & que le Médecin fut obligé d’avoir Recours à tout son Art pour le sauver.

Pour ne pas s’arrêter trop long-tems sur un Détail si désagréable, je dirai seulement, que son Sort ne l’appelloit pas encore à mourir ; il se rétablit, & parut n’avoir besoin que du Changement d’Air pour recouvrer sa première Santé.

Comme il paroissoit trop foible pour supporter le Voyage jusques à sa Maison de Campagne, qui étoit éloignée de cent milles des Londres, on loua pour lui une Maison dans un Village nommé Caschaughton ; parce que son Médecin jugeoit l’Air de cet Endroit très conve-[154]nable pour son Patient, comme n’étant, ni trop Epais, ni trop vif pour un Homme aussi affoibli qu’il l’étoit.

Il en éprouva bientôt le bon Effet, ou de ce qu’il avoit entiérement renoncé même aux drogues le plus bienfaisantes de son Apoticaire ; dans peu de Jours il fut en état de faire un Tour de Jardin, & chaque Matin il sentoit une Augmentation de Courage, de Force & d’Appetits.

Enfin il se retablit si parfaitement dans peu de Tems, qu’il pensoit déjà à retourner chez lui, lorsqu’un Accident surprenant & extraordinaire rejetta son Esprit & son Corps dans un nouveau Dérangement, au moins égal, je puis le dire, à celui qu’il avoit éprouvé auparavant.

Il réfléchissoit un Soir avec satisfaction à son Rétablissement, en se promenant dans une belle Allée à une petite distance du Village, lorsqu’il vit une Dame habillée de Blanc, appuyée sur la porte d’une Prairie, qui appartenoit à un Gentilhomme de ces Quartiers. Il n’y fit d’abord aucune Attention, mais en avançant toûjours jusques à ce qu’il fût arrivé à vingt, ou trente pas de la porte, [155] il s’imagina voir la Figure de Barsine, sa Taille, son Air, elle-même à tous Egards. Il tressaillit & s’arrêta, saisi d’Horreur & d’Etonnement. Mais ne voulant pas se laisser tromper par l’Apparence, il appella à lui tout son Courage, & la regarda fort attentivement, jusques à ce que l’Objet de son Epouvante, se tournant tout d’un coup de son Côté, en lui criant, Ziphranes ! s’evanouit immédiatement à sa Vûe, ou plutôt il perdit le point de Vision, car il tomba en Défaillance, dès qu’il entendit son Nom, prononcé par une Voix si semblable à celle de Barsine, qu’elle ne pouvoit venir que de son Esprit.

Malheureusement il étoit sorti seul ce soir là, ce qu’il n’avoit point encore fait depuis sa Maladie ; & sans la Diligence d’un de ses Domestiques, qui craignant, comme la Nuit approchoit, que l’Air ne lui fût préjudiciable, vint le chercher, il seroit peut-être resté dans cette état, jusques à ce qu’il lui fût arrivé quelque Accident plus facheux.

Ce Domestique le voyant étendu par Terre & sans Mouvement, crut d’abord qu’il étoit Mort. Mais, en lui frottant les Temples, & en le soulevant [156] en partie, il s’apperçut de sa Méprise, & avec beaucoup de Peine le fit revenir à lui-même. Les premières Paroles qu’il prononça, parurent n’avoir aucune Liaison, car il ne parloit que d’Esprits & de Mort, s’écriant que ce n’étoit pas sa Faute, si elle s’étoit tuée elle-même. Cependant, rappellant insensiblement tous ses Sens, il termina ses Exclamations. Mais il demanda à son Domestique, s’il n’avoit rien vû, celui-ci lui ayant répondu que non. Hélas ! s’écria encore Ziphranes, d’un Air effarouché ; ce n’est que moi, qu’elle doit persécuter, pendant sa Vie & après sa Mort.

On le persuada enfin de revenir chez lui. Il n’y fut pas plutôt arrivé, qu’il se mit au Lit, en ordonnant à son Domestique de ne pas abandonner son Chevet. Il ne fit pendant toute la Nuit que parler d’une Manière si étrange, que celui-ci tout surpris crut que son Maître étoit dans le délire, ce qui n’étoit que trop vrai. La Frayeur dont il avoit été saisi, l’avoit jetté dans une Fiévre chaude, & le lendemain matin, on envoya encore chercher le Médecin.

Il découvrit dans ses Rêveries, à tous [157] ceux qui étoient autour de lui, tout ce qui s’étoit passé entre lui & Barsine, & comment non contente d’attenter à sa Vie par le Poison, elle lui avoit encore apparu & l’avoit appellé par son Nom. Même le Souvenir de ce qu’il avoit vû fit une telle Impression sur son Esprit, à la Faveur du Désordre de son Cerveau, qu’il s’imaginoit souvent entendre la Voix de Barsine, qui lui crioit, Ziphranes !

Metatextualität► Laissons le pour un moment dans cette malheureuse Situation, & retournons à celle qui l’avoit causée, l’offensée, mais la bien vengée Barsine. ◀Metatextualität

Se voyant abandonné pour une autre & dans un tems où elle croyoit être la plus sûre de l’Affection de son Amant, elle ne s’abandonna point aux Larmes, mais ne s’occupa qu’à penser comment elle pourroit tirer vengeance de cet Affront. Dans ce Dessein, elle affecta de paroître si Patiente, en ne lui faisant aucun Reproche de son infidélité & en ne témoignant aucune surprise à ce sujet jusques à ce qu’enfin elle l’engagea comme je l’ai déjà dit, à venir chez elle. Le Vin qu’elle lui donna étoit tel qu’il venoit de chez le Marchand, sans aucun [158] Mêlange de Drogues empoisonnées. Mais il en arriva, comme elle l’avoit prévû. Convaincu qu’il méritoit tout ce que le Ressentiment de Barsine pouvoit lui infliger, il crut aisément ce qu’elle lui disoit, & l’Epouvante dont il fut saisi, en sortant de chez elle, & qu’il tâchoit vainement de cacher sous une Apparence de Rage, lui causa déjà la plus grande Satisfaction.

Elle fit part à son Parent & à sa Femme de Chambre de son Projet, & ils trouvèrent le Moyen d’apprendre ce qu’il faisoit, & les cruelles Opérations, auxquelles il s’étoit soumis, pour se délivrer de ce prétendu Poison, ce qui les divertit plus qu’on ne peut le dire. Cependant ne jugeant pas qu’il fût assez puni, elle fit répandre le bruit de sa Mort, & pour fortifier ce Rapport, elle fit transporter hors de sa Maison un Cercueil, accompagné de sa Femme de Chambre. Le Lecteur sçait déjà l’Effet que ce Stratagême produisit. C’est pourquoi il seroit fort inutile de le répéter ici.

Pour empêcher qu’il ne fût détrompé, elle se retira dans un endroit où elle n’étoit point connue, & qui se trouva par [159] hazard voisin du Village, ou Ziphranes s’étoit retiré pour le Rétablissement de sa Santé.

Le Hazard assista sa Vengeance dans le choix de ce Séjour, lorsqu’elle commençoit à être lasse de le persécuter. Comme elle ne recevoit, pour toute Compagnie, que son Cousin, qui lui avoit procuré cette Retraite, & qui venoit, de tems en tems, lui faire Visite, elle se promenoit souvent toute seule dans les Champs, qui environnoient la Maison, où elle demeuroit, & comme si tout avoit concouru à favoriser une Supercherie, qu’elle n’avoit pas projettée, elle avoit une Robe de Chambre blanche, le même Jour qu’elle vit, & qu’elle fut vûe de son perfide Amant. Comme elle n’avoit point appris qu’il fût si près de sa Retraite, cette Vûe qu’elle n’attendoit pas, la fit s’écrier Ziphranes, sans aucun Dessein de renouveller ses Frayeurs, & elle n’apprit pas d’abord l’effet de cette Rencontre sur Ziphranes, parce qu’elle regâgna la Maison avec toute la diligence, dont elle fut capable, craignant qu’il ne lui fît quelque mauvais Traitement dans un Lieu aussi soli-[160]taire, pour se venger du Tour cruel qu’elle lui avoit joué.

Cependant le Jour suivant lui auroit fourni assez de Sujet de satisfaire son Ressentiment, si elle en avoit conservé contre un Homme, qui étoit trop devenu l’Objet de son mépris, pour l’être plus long-tems de sa haine. Chacun fut bientôt informé de la nouvelle qu’un Homme de Condition avoit vû un Esprit dans le même endroit dont j’ai parlé, & qu’il en avoit perdu l’Esprit.

Il lui fut impossible de ne pas sentir quelque joye à l’Ouie de cette Nouvelle. Mais tout méprisable qu’il étoit, elle ne put s’empêcher ensuite de le plaindre. Elle resolut cependant de ne se plus mêler de ce qui le regardoit, & ayant satisfait le juste Ressentiment qu’elle avoit contre lui, au-delà même de ce qu’elle s’étoit proposé, elle revint en Ville & y parut avec sa première Sérénité & sa bonne Humeur.

Quoiqu’elle ne ne <sic> fût pas extrêmement repandue, comme je l’ai déjà remarqué, elle voyoit cependant assez de Monde pour qu’on sçût partout qu’elle étoit en Vie.

[161] Cette Avanture éclata ensuite jusques à ce qu’elle vint aux Oreilles de toutes leurs Connoissances. Ceux qui aimoient Barsine, approuvèrent hautement la Vengeance qu’elle avoit prise de Ziphranes, & les Amis même de ce Cavalier ne purent pas s’empêcher de le condamner.

Il se passa quelque tems avant qu’il pût se persuader ce que chacun lui disoit, & même, quand la Fiévre l’eut quitté & qu’il fut parfaitement rétabli, il resta toûjours du Désordre dans son Esprit. D’ailleurs les Railleries, dont il se voyoit accablé par tout sur ce sujet, aigrirent tellement son Humeur, qu’au-lieu d’être, comme autrefois, un Cavalier poli, enjoué, amusant, il est devenu un des Hommes les plus bourrus & les plus fâcheux qu’il y ait au Monde.

Méprisé par sa Femme, turlupiné par ses Connoissances, & chagrin en lui-même, il est un Exemple de cette Vengeance que le Ciel manque rarement de tirer du Parjure & de l’Ingratitude ; & Barsine même, qui a servi d’Instrument pour lui infliger cette Punition, plaint présque son état, & avoue que les Suites de son Stratagême sont plus terribles qu’elle ne l’avoit désiré, ou attendu. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 4

[162] Metatextualität► Je souhaite cependant de tout mon Cœur que toutes les Femmes qui se sont vûes abandonnées par des Hommes, que le pur Caprice, ou le Dessein le plus infâme conduisoient, veuillent se conduire avec le même Courage, & qu’elle tâchent plûtôt de rendre l’ingrat Amant un Objet de Mépris, que de s’avilir elles-mêmes, en se livrant à une Affliction inutile, qui leur attirera la pitié de peu de Personnes, & qui augmentera beaucoup le Triomphe de leur heureuse Rivale, si on peut traiter d’heureuse celle, dont le Bonheur consiste dans la Possession d’un Cœur, qui a été une fois faux, & sur lequel on ne peut point se fier. ◀Metatextualität ◀Ebene 3

Metatextualität► Tous les Membres de notre petite Société remercient très sincérement Elismonde. Nous avons lû avec un double Plaisir le Détail qu’elle nous a communiqué, non seulement à cause de son agréable Manière de narrer, mais encore parce qu’ayant sçu une partie de cette Avanture extraordinaire, par le Bruit public, nous étions bien aises d’en apprendre les Particularités d’une Personne qui en connoît jusques aux moin-[163]dres Circonstances, comme il est aisé de voir.

Plusieurs habiles Auteurs ont exercé leur Plume sur la Force de l’Imagination, & effectivement il n’y a point de Sujet qui mérite mieux d’être considéré par un Génie Philosophique, puisqu’il a une si grande Influence sur notre Bonheur, ou notre Malheur. Elle encherit non seulement sur nos Peines & sur nos Plaisirs ; mais une simple Insinuation lui suffira pour produire mille & dix mille idées. Elle en impose ici à nos Sens, ou, pour parler plus proprement, elle les fait servir à sa Faculté de créer, au point de les appeller à témoins pour des choses qui ne furent jamais, & que nous croyons réellement entendre, voir, ou toucher, ce qui est le plus éloigné de nous, & souvent ce qui n’est pas, ou ne peut pas être.

Il ne faut donc pas s’étonner du grand Effet que le Stratagême de Barsine a eû sur Ziphranes. Un Homme d’un Jugement plus Solide que son Caractère ne l’indique, auroit fort bien pû être trompé de la même Manière ; & après la première Impression de ces Frayeurs, avoir autant de Peine à s’en débarrasser.

[164] A cet égard les Sensations du Corps sont moins durables que celle de l’Ame. Après avoir enduré les Tourmens excessifs de la Pierre, de la Goute, de la Sciatique, & plusieurs autres semblables, le moment de l’Accès n’est pas plûtôt passé que la Personne affligée s’écrie, dans un transport de joye ; qu’elle est soulagée ; qu’elle est dans le Ciel, & bientôt elle perd le Souvenir de ses Peines passées, au-lieu que les Angoisses qui se sont une fois emparées de l’Esprit, ne s’effacent qu’avec Peine ; & quand même ce qui les causoit n’existe plus, elles laissent toûjours une Langueur dans l’Esprit, qui dure long-tems & quelque-fois n’est jamais entiérement dissipée.

La Raison en est claire. Le Corps n’étant susceptible que de Sensations ne peut pas souffrir plus long-tems qu’il ne sent. Mais l’Ame qui est douée de Mémoire ne peut pas être entiérement en Repos, jusques à ce que la Raison toûjours lente, quoique sûre, dans ses Opérations, en ait chassé toutes les Idées sombres. Zitat/Motto► Ma Mémoire, dit le vieux Massenger, n’est que trop fidèle à conserver ce qui lui a été confié, & elle ne cesse de me présenter mes Malheurs passés. ◀Zitat/Motto

[165] Exemplum► A la vérité, quand nous avons une fois surmonté cette Mélancolie, que les Maux passés laissent après eux, nous sommes alors doublement heureux, & nous goûtons avec beaucoup plus de Plaisir les Biens présents, comme après une longue Famine les Mêts les plus communs nous paroissent exquis. ◀Exemplum

Mais ceci arrivera uniquement lorsque nous ne nous serons pas attiré nos Infortunes par aucune Action infâme, & que nous aurons plûtôt souffert par la Faute des autres ; alors, & seulement alors, nous réfléchissons avec Plaisir aux Orages que nous avons essuyés, nous rendons Graces au Ciel de sa Protection, & nous triomphons justement de notre bonne Fortune.

A l’égard de Ziphranes, il ne peut point se livrer à aucune de ces Méditations agréables, & je ne trouve pas si étrange, qu’il ait crû aisément son état aussi dangéreux, & même pire qu’on ne le lui réprésentoit, ou qu’on ait eû tant de Peine à le persuader, qu’il n’avoit plus rien à craindre, même quand ceux, qui l’environnoient, trouvèrent leur Intérêt à le tranquiliser.

Enfin il y aura toûjours de la Frayeur [166] dans un Esprit coupable, & nous nous attendons naturellement à ce que nous méritons, lorsque nous en sommes convaincus ; tant il est vrai, comme le dit Dryden, que Zitat/Motto► la crainte confond l’Esprit le plus pervers. ◀Zitat/Motto

Il faut convenir que Barsine joua admirablement bien son Rolle ; cependant il n’y a d’elle que la première Scène de cette Tragicomédie ; les Appréhensions de Ziphranes firent le reste, & fournirent aux Médecins l’Occasion de mettre en usage leurs Talens, pour en tirer le plus qu’ils purent.

Rien de plus commun dans les Maladies ordinaires que de prendre un tas de Drogues, qu’on nomme fort improprement des Médecines, jusques à ce qu’on ait détruit cette Santé, qu’on vouloit conserver ; mais en cas de Poison, on pense ordinairement qu’il faut s’en délivrer sur le champ, ou jamais ; & assurément tout ce que la Dame se proposoit, ou qu’elle attendoit de ce Stratagême, étoit de lui faire essuyer cette première Opération. Elle réüssit cependant au-delà de ce qu’elle avoit espéré, par la Couardize & la Lâcheté de Ziphranes, qui le rendirent de cette Avanture, un Objet de Mépris [167] pour le Public ; & s’il étoit devenu la Victime de son Imagination & des Ordonnances des Médecins, je ne regarde pas Barsine, mais lui-même, comme la première Cause de sa Mort, puisqu’il s’étoit attiré cette Vengeance par sa Perfidie, & comme cette Dame ne s’étoit point proposée sa Mort, elle n’en auroit été qu’une Cause accessoire & innocente.

Je suis charmée, cependant pour l’Amour de cette Dame, qu’il en soit arrivé autrement ; parce que, s’il étoit réellement mort, il y auroit eû peut-être des Gens assez malins, pour suggérer que le Vin qu’elle lui avoit donné, étoit effectivement empoisonné, & qu’elle en avoit elle-même prévenu les mauvais effets par le moyen d’un Antidote, & quand il n’en auroit résulté aucune autre mauvaise Suite, excepté les Bruits, qui se seroient repandus à ce sujet, cette Circonstance auroit toujôurs été fort désagréable pour une Femme si attachée à préserver sa Réputation.

Je crois aussi, quoiqu’Elismonde se soit tué à ce sujet, que Barsine se seroit repentie même jusques à s’affliger de ce qu’elle avoit fait, si le châtiment léger, [168] qu’elle vouloit lui infliger, avoit été aussi fatal qu’il avoit pensé le devenir.

Il faut donc reconnoître que cette Aventure ajoûte une Preuve demonstrative à celles qu’on produit chaque Jour, combien nous sommes prêts à juger de chaque chose par l’Evènement. Depuis la plus grande jusques à la plus petite Affaire ; la Louange ou le Blâme dépend du Succès. Celui qui connoît les Ressorts Secrets de chaque Jour, & qui avance ou croise nos Desseins suivant son bon Plaisir, peut seul déterminer à quel point ils sont louables ou blamables.

Hudibras donne, suivant sa Manière originale, une Idée fort juste des Méprises que les Hommes font à ce sujet. Zitat/Motto► Le Succès, dit-il, est un But que l’Esprit humain, ni la Main la plus sûre ne peuvent pas toûjours atteindre. Car quoique nous entreprénions, nous ne faisons que ramer, le Destin dirige notre Course & prive souvent le Mérite le plus brillant du Succès qui lui est dû. Les grandes Actions, ne sont pas toûjours les véritables Enfans des plus grandes & des plus belles Résolutions. Et celles-ci ne produisent pas toûjours des Evènemens proportionnés à leur Mérite. Mais elles échouent souvent, & en leur place la Fortune & la Couardize réüssissent. ◀Zitat/Motto

[169] Nous félicitons donc de concert l’aimable Barsine, de ce que l’Evènement a si bien répondu à ses Vûes, & en même tems mis sa Réputation à couvert de la Censure. ◀Metatextualität

Je ne doute pas que mes Lecteurs ne s’attendent, qu’ayant fait mention de la Force de l’Imagination, je ne doive dire quelque chose sur un sujet si abondant, & tâcher au moins de développer l’influence infinie que cette Faculté a sur notre Bonheur, ou notre Malheur, afin que chacun à l’aîde de la Raison & de la Réflexion puisse la cultiver, ou la reformer, au point d’obtenir le prémier, & d’éviter le second.

Mais outre que ce sujet a été si souvent & si bien traité par d’autres Auteurs, qu’il est à peine possible de rien ajoûter de neuf ; ceux-mêmes qui n’ont qu’une Capacité ordinaire doivent connoître assés leur propre Caractère, pour savoir s’ils ont plus de Penchant pour des Idées agréables, ou pour des Sujets Mélancoliques, enfin s’ils sont plus susceptibles d’Espérance, ou de Crainte. Cette seule Connoissance sans le Secours d’aucune Règle, ou d’aucun Précepte, les engagera, à moins qu’ils ne soyent ennemis d’eux-mêmes, à faire leurs plus grands [170] Efforts pour fortifier l’une & pour se délivrer de l’autre.

Il est certain qu’à la Menace d’une Mort prochaine, l’Ame prend l’Alarme. Ces Appréhensions que la Nature nous a données à tous, plus ou moins, au sujet d’une Dissolution finale, jettent le Désordre dans toutes nos Facultés ; & nous ne sommes plus en état de nous servir de notre Raison, comme il seroit nécessaire dans cette Circonstance ; il n’y a que la Réligion & une absolue Résignation à la Volonté divine qui puissent nous soûtenir contre ce Coup. C’est pourquoi je finirai par une Citation d’Horace, suivant la Traduction de feu Mylord Roscommon (*2 ). Zitat/Motto► La Vertu, cher Ami, n’a pas besoin de Défense ; l’Innocence est notre plus sûre Garde. Personne n’a connu les Dards, où les Flèches empoisonnées, avant que le Crime eût produit la Crainte. ◀Zitat/Motto

Metatextualität► Notre Imprimeur reçut hier la Lettre signée Philo-Nocturne ; nous venons de la lire, & nous nous croyons obligées [171] de remercier l’ingénieux Auteur de cette Lettre, de ce qu’il nous à favorisées de cet essay sur un sujet si utile ; & surtout, puisqu’il se propose de continuer avec nous cette Correspondance, qui ne pourra pas manquer d’être d’une Utilité universelle, à Cause de la Manière agréable avec laquelle il manie ce qu’il traite. ◀Metatextualität ◀Ebene 2

Fin du Quatorzième Livre. ◀Ebene 1

1C’est-à-dire; quarré du Lyon rouge, place de Londres.

2(*) Mon Auteur comme à son ordinaire ne marque point l’Endroit, d’où il cite ; je me vois donc obligée de traduire cette Sentence d’Horace sur la Citation.