Citazione bibliografica: Anonym [Granet, François] (Ed.): "Seconde Feüille.", in: Le Spectateur inconnu, Vol.1\02 (1724 [1723-1724]), pp. 25-48, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.3727 [consultato il: ].


Livello 1►

Seconde Feüille.

Livello 2► Metatestualità► Puisqu’on m’a paru content de la conversation avec la Dame que je trouvai chez Corinne, je rendrai compte d’une seconde qui n’est pas moins amusante, qui fût relevée par la legereté & par l’enjoûment de l’expression, je ne sai si je pourrai faire revivre l’une & l’autre ; je ferai de mon mieux pour en conserver les traits. ◀Metatestualità

Livello 3► Racconto generale► La passion que j’avois de cultiver la connoissance de l’aimable Dame que je designerai à l’avenir par le nom de Glaphire, m’enhardit à lui rendre une visite. Elle me reçut avec cet air de bonté qu’une gracieuse politesse répand sur le visage, sur le maintien, & sur les paro-[26]les. Après les premiers complimens, nous nous assîmes. Livello 4► Dialogo► Qu’aurez vous pensé de moi, me dit Glaphire, ne m’aurez vous pas trouvé bien éfrontée, de m’être ainsi échapée dans une premiere conversation. Que fai-je si vous n’êtes pas ami de l’Auteur dont j’ai peint la ridicule vanité. Vous avez peut être mauvaise opinion de ma politesse : en tout cas il y a un peu de votre faute ; vous avez tendu des pieges à mon ingenuité, en me disant librement ce que vous pensez sur le beau sexe ; votre exemple a été contagieux pour moi. Que je me sai bon gré, lui ai-je répondu, d’avoir usé de ma liberté philosophique ; si j’avois affecté un air mysterieux, vous m’auriez à vôtre tour privé des reflexions également sensées & ingenieuses, dont on retrouve nulle part le modele. Voilà bien des complimens, repliqua Glaphire, mais sçavez-vous qu’en me loüant, vous vous loüez vous-même ? Est-ce ainsi que vous oubliez les regles de la modestie ? Si ce que vous dites est vrai, n’est-ce pas à vôtre esprit que j’en suis redevable ? Sans vous je n’aurois jamais été ni si vive ni si enjoüée ; ainsi vous avez la principale part à la gloire que vous voulez me donner sans partage. Ma vanité, lui répondis-je, se trouve agreablement [27] flattée par un pareil discours ; mais outre que je n’ai jamais eu le talent de faire briller l’esprit d’autrui, le vôtre n’a pas besoin d’un secours étranger, il suffit que vous lui laissiez prendre son essor, pour surprendre, pour enlever, pour enchanter. Ne joüez point, me repliqua Glaphire, le rôle de loüangeur, vous ne faites pas trop bien vôtre cour : en me laissant appercevoir que vous me croyez sensible à la loüange, n’est-ce pas me dire clairement, que je ne suis point encore en possession de vôtre estime ? ayez assez bonne opinion de moi pour m’excepter du commun des femmes qui sont avides d’encens ; ne faites usage avec moi que de vôtre philosophie, & me cachez le talent, souvent ennuyeux, de faire des complimens. N’en doutez nullement, ajoûta-t-elle, deux personnes d’esprit ont un droit mutuel sur les agrémens de leur conversation ; c’est un ouvrage à quoi ils concourent indivisiblement, & celui qui paroît faire moins, est souvent celui qui fait plus. Voilà une matiere un peu Métaphysique, dis-je à la charmante Dame, puisque vous l’avez entamée, il faut la mettre dans un plus grand jour ; ces éclaircissemens ne peuvent qu’être agréables & interessans. Rien n’est plus aisé, me répondit-elle, que de [28] vous satisfaire. L’esprit, j’entens cet esprit qui pique dans la conversation, est dans une espece de lethargie ; il faut qu’une main étrangere le réveille ; c’est un feu caché dans la pierre, il n’en sortira point d’étincelles, tant qu’on ne la battra pas avec le fusil, l’application de la comparaison se fait assez sentir, & l’experience en démontre la justesse. Mettez un homme d’esprit avec des sots, dont la memoire est chargée de fades quolibets, il demeure en défaut, son esprit est engourdi, & sa réputation court grand risque. Je fus témoin dernierement d’une conversation de trois Dames, avec un homme dont l’esprit & la superiorité des talens sont universellement reconnus ; elles affectent une ignorance parfaite, n’ayant pas même un grain de cet esprit naturel qui suplée à bien de connoissances ; elles courent après quelques pointes dont la fadeur & la platitude sont au-dessus de toute expression. Cependant cet homme d’esprit qui souffroit sans doute de se voir si mal assorti, étoit tout déconcerté ; il y avoit dans ses paroles un air de bêtise dont j’étois étonnée : ces trois Dames le regarderent comme un stupide : je dis dans moi même qu’il n’y avoit point de main assez habile pour tirer le feu de [29] la pierre. Je ne me trompai pas ; ce même homme s’entretint un moment après avec un de mes amis, qu’on peut appeller son Emule. Il n’y eut jamais de conversation plus ingenieusement soutenue : quelle charmante union du sel attique avec la fleur de politesse de Corinthe ! En verité je sortis de cette conversation avec plus d’esprit que je n’en avois jamais eu. Faites-y reflexion, tant que vous serez avec des sots, vous vous trouverez stupide ; soyez avec des gens d’esprit, vous vous sentirez un entousiasme qui vous fera dire mille choses ausquelles vous n’auriez jamais pensé de vous même. Bien plus un homme d’un esprit borné, éprouve qu’ils sont des Promethées qui le penetrent d’un feu lumineux.

Ces reflexions, répondis-je à Glaphire, sont pleines d’esprit & de bons sens ; rien n’est plus vrai que ce besoin reciproque de secours pour animer la conversation. Qu’on y prenne garde, chaque conversation forme comme une espece de gradation, c’est un feu dont chacun contribue à augmenter l’activité. On commence ordinairement par des pensées assez communes ; peu à peu les esprits s’échaufent, & l’on parvient sans s’en appercevoir à dire les choses les [30] plus charmantes. Cependant quoique cette dépendance mutuelle soit appuyée sur des raisons solides ; je doute qu’elles fassent impression sur certains esprits amateurs des créations ; leur orgueil ne s’accommodera nullement de ces reflexions où la modestie brille autant que l’esprit. Ils veulent bien se faire honneur du talent de faire penser les autres ; mais ils croyent que leur esprit & leur raison n’empruntent jamais aucun secours ; leur vanité mettant sur leur compte tous les traits ingenieux d’une conversation, ils croyent que leur esprit est le flambeau qui éclaire les autres, sans observer qu’un homme d’un esprit médiocre a souvent donné occasion à ces pensées originales qui leur ont attiré les applaudissemens de la compagnie. Dans le moment que nous comptions de fortifier ces reflexions par d’autres encore plus vives, on est venu annoncer Dorylas. N’aprofondissons pas davantage cette matiere, m’a dit Glaphire, nous aurions furieusement à souffrir du personnage, si nous le rendions témoin de nôtre conversation ; il a un certain esprit, mais il est quelquefois étourdi ; si malheureusement il s’érigeoit en Metaphysicien, la place ne seroit pas tenable. Il est broüillé avec sa Maîtresse, qui est offensée d’une [31] petite infidelité, je m’en vais le mettre là-dessus, il brille quand il parle de ses amours, il lui échape des faillies tout-à-fait réjeüissantes.

A peine Glaphire eut achevé, que Dorylas entra ; il débuta par un compliment de politesse. Eh bien, lui dit la Dame, comment vous traite l’Amour ? vôtre aimable Sylvie est-elle encore en colere ? la chronique de Cythere veut que vôtre rival soit plus heureux que vous. Bon, lui répondit Dorylas, l’histoire est menteuse, rien n’est plus faux, Sylvie a beau essayer d’aimer un autre, elle n’y réussira pas, je tiens son cœur de la main du Destin, rien ne peut me le ravir. Voilà un discours, repliqua Glaphire, qui auroit imposé dans un temps où les Oracles faisoient fortune, mais aujourd’hui on n’y ajoûte pas plus de foy qu’aux Almanachs. Où avez-vous donc consulté ce prétendu Destin, qui vous a assuré une si belle conquête ? C’est, ajoûte Dorylas, ce que je veux vous expliquer. J’allai le 13 de Novembre à l’Observatoire, seulement pour y accompagner un Gentilhomme curieux. Quelle fût ma surprise de voir je ne sçai combien d’Astronomes pendus à des Telescopes : je m’approchai pour demander quel étoit l’objet de tant de [32] speculations. On me répondit que Mercure alloit se montrer sur le Soleil, & que ces deux Planetes se coucheroient ensemble. Voyez combien l’amour est attentif à ramener les charmes d’une douce esperance. Je me dis alors que ce Phenomene étoit le signe de ma reconciliation avec Sylvie. Quelle fut ma joïe, de voir ainsi mon bonheur écrit dans le Ciel : je me hâtai de revenir pour tâcher de trouver mon adorable. Je l’apperçus à sa fenêtre ; son cœur la trahit dans le moment ; elle laissa échapper un de ces regards qui ne sont jamais équivoques ; je compte la voir demain, & je suis sûr que mon esperance ne sera pas trompée. L’Oracle est un peu trop significatif, repliqua Glaphire, & si j’étois méchante, vous auriez quelques traits de satire à essuyer ; mais ne pressons pas vos expressions. Je suis charmée que vous ayez assez de foy, pour croire que les Astres se mêlent de vos amours ; je houhaite <sic> qu’ils disent vrai. Je voudrois que vous eussiez la charité de faire part de vôtre pressentiment à la tendre Nerine, son cher Narcisse lui fait essuyer les affronts les plus sensibles, il ne veut plus la voir, elle est dans les douleurs de la mort. La visite que Mercure a rendu au Soleil, animera infailliblement [33] l’esperance de revoir l’ingrat qu’elle adore, vous ne la trouverez pas incrédule. Je n’ai pas l’honneur, ajoûta Dorylas, de connoître beaucoup Nerine ; cependant puisque vous me l’ordonnez, je lui ferai part de l’Oracle celeste, je croi comme vous qu’elle le trouvera de bon aloy. Au reste je sçai bon gré aux Astres de m’avoir ainsi éclairé sur le succès de mes amours ; ils m’ont épargné la peine d’achever la fastidieuse lecture d’un Roman qui a pour titre, la Pierre Philosophale des Dames ; on m’avoit dit que j’y ferois bien des découvertes utiles : je n’ai trouvé que des phrases asiatiques qui assomment le cher Lecteur. Quelle impertinence de comparer un si pauvre stile avec celui de Tite-Live & de Quinte-Curce ! Quoi de plus ridicule, que de faire parade d’érudition à la tête d’un pareil Ouvrage ! Quel monstrueux assemblage des sentimens de la Religion Judaïque, avec des Avantures burlesques ! Il faut que l’Auteur aie bien peu d’occasions de satisfaire sa vanité, puisqu’il n’a pû tenir contre la démangeaison de s’assurer, en mettant son nom, l’honneur d’avoir composé une méchante Brochure. Arrêtez, dis-je alors à Dorylas, ne faites pas les frais d’une Critique entiere, l’Ouvrage ne la merite pas ; [34] Il y a de la sotise à attaquer des Auteurs de cette espece. ◀Dialogo ◀Livello 4 La nuit m’obligea de sortir ; je laissai Dorylas avec Glaphire, qui n’aura pas manqué de bien rire aux dépens du Cavalier.

Je dînai hier chez Corinne, elle avait à son ordinaire une compagnie de gens d’élite : quelque tems avant que de se mettre à table, on lui apporta une Lettre de Clarice, dont elle nous fit part. Pour mettre mieux au fait le Lecteur, je vais tracer le portrait de cette belle. Livello 4► Eteroritratto► Clarice est grande, bien faite, elle a une physionnomie noble, des traits reguliers, des yeux d’un bleu celeste, une gorge bien taillée. Elle auroit infiniment d’esprit, si elle vouloit en avoir moins. Les Sciences les plus abstraites ne sont point au-dessus de sa portée ; elle parle Geometrie, Astronomie, Metaphysique ; ce qui dépare tous ces talents, c’est qu’elle est souverainement précieuse, son commerce avec les Astres lui a gâté l’esprit, pour dire les choses les plus communes, elle employe des expressions guindées & pleines d’enflure ; en un mot elle est toûjours dans les nuës. Sa condition, quoiqu’assez mediocre, la rend presque insupportable ; pour meriter quelqu’un de ses regards, il faut un titre de Marquis ou de Baron, sans cela eussiez vous tout [35] l’esprit & le merite imaginable, la belle vous honore d’un parfait mépris. ◀Eteroritratto ◀Livello 4 La Lettre qu’elle écrivoit à Corinne, respiroit cet air ridicule & précieux sur lequel cependant elle établit sa prétendue superiorité sur tout le reste des mortels ; l’expression n’est pas trop forte, sa vanité n’a point de bornes. Pour peindre à son amie sa tendre reconnoissance, elle emprunte les hyperboles & les metaphores les plus outrées, courant sans cesse après les faux brillants. Corinne qui a d’ailleurs le jugement exquis, demanda à la Compagnie ce qu’on pensoit de la Lettre de Clarice ; trois beaux esprits la loüerent infiniment, ils y trouvoient un art admirable, un choix d’expressions fleuries, une façon de penser toute nouvelle. La Dame me voyant garder un profond silence, me soupçonna de penser differemment ; elle voulut que je m’expliquasse, je m’en défendis, ne voulant ni censurer la Lettre, ni m’élever contre le sentiment de ses admirateurs. Mes excuses ne servirent qu’à irriter l’envie de m’entendre, & Corinne dont les simples desirs sont pour moi des commandemens, m’obligea de parler avec cette liberté qu’elle me connoît depuis long-tems. Livello 4► Dialogo► Il faut vous obéir, répondis-je à Corinne, mais je ne sçai si vous ne vous sçaurez [36] pas mauvais gré de m’avoir forcé de rompre le silence. Clarice, ajoûtai-je, est née avec de l’esprit, certains traits naïfs qui lui sont échapez malgré elle, en sont la preuve ; mais elle a gâté cet esprit naturel, par l’habitude qu’elle s’est faite de ne rien dire que de recherché ; voyez la démangeaison qu’elle a d’exprimer pompeusement les choses les plus communes, elle est sans cesse à l’affut d’un prétendu sublime, & dans son essor on la perd de vûe ; elle jette par tout des fleurs, mais ce sont des fleurs dont l’odeur entête. Quelle enflûre dans l’expression ! Quel air pincé dans l’arrangement de ses phrases ! Quelle précision géometrique dans ses pensées, précision qui est la compagne de la secheresse & de l’ennui ! A mesure que je m’expliquois sur ce ton, je citois les endroits de la Lettre qui justifioient ma critique. Peu de gens, ajoûtai-je, possedent le talent de bien écrire une Lettre, parce qu’on ne se fait pas l’habitude d’écrire par sentiment. Le cœur qui dans ces occasions doit seul mouvoir l’esprit, est ordinairement dans l’inaction ; comme on est séduit par l’ardeur de faire briller son esprit, on est avide des pointes, des pensées metaphysiques dont le sens est presque toujours envelopé, on fait des [37] Lettres herissées d’épigrammes, l’art y étouffe la nature. Un de ces trois beaux esprits dit en m’interrompant, sur ce pied-là, vous ne balancez pas à préferer les Lettres de Ciceron à celles de Pline, & je ne vous croi pas trop charmé des Lettres du Chevalier d’Her, ni des Lettres galantes de Mademoiselle * * * Je lui répondis qu’il ne se trompoit pas ; autant, lui dis-je, que j’admire les Lettres de Ciceron, autant je fais peu de cas de celles de Pline. Dans les premieres :

La Nature fait voir, sans étude & sans fard,
Combien ses ornements sont au-dessus de l’art.

Un beau naturel regne par tout, il n’a d’esprit qu’autant qu’il en emprunte du cœur, l’un ne va jamais sans l’autre ; & quand je lis ces Lettres, mon esprit & mon cœur sont également satisfaits. Au lieu que le stile de Pline est peigné, ses pensées sont ordinairement parfumées : il a de l’esprit, mais à force d’en avoir il accable ; le cœur n’est point interessé. Les Lettres du Chevalier sont à peu prés dans ce goût, l’esprit seul y fait l’amour, le cœur n’est point de la partie.

L’art ne se trouve point avec beaucoup d’amour.

Il y a d’ailleurs une monotonie de pen-[38]sées qui lasse : la grande fureur du Chevalier est de mettre de l’esprit par tout, & de cet esprit qui degenere en pointes, & qui tombe souvent dans le bas. Lisez toutes les Lettres, le cœur ne sera non plus touché, que si vous lisiez un traité de Geometrie, ou quelque ouvrage semblable à celui qui a pour titre Les agrémens du langage reduis à leurs principes. Lisez au contraire dans l’Original la premiere Lettre d’Heloïse, le cœur entend ce langage ; il est agité de mille mouvemens divers, c’est que la nature a dicté l’une, & un esprit aride a enfanté l’autre. J’en dis autant de l’Auteur des Lettres Galantes & Philosophiques, sans attaquer ici sa morale libertine, & ses raisonnemens louches ; il écrit en Geometre, ce sont des pensées entortillées ; on n’y trouve aucun grain de cette urbanité des Romains, ni de cet atticisme des Grecs qui font tout le prix des Lettres. Le plus zelé Malbranchiste ne s’explique pas d’une maniere plus abstraite. Au lieu de donner à ces sortes d’ouvrages le titre de Lettres Galantes, on devroit les intituler, Traitez de Geometrie Galante. Ne soyons pas les dupes de ces Messieurs les beaux esprits, ils voudroient nous inspirer du mépris pour tout ce qui est marqué au coin de la [39] belle nature ; qu’ils sçachent qu’il faut plus de genie pour l’attraper, que pour faire des Concerti. Qu’ils essayent de saisir ce beau naturel qu’ils décrient si fort, ils sentiront combien il est difficile de l’acquerir. Je me disposois à en dire encore davantage, lorsque mon adversaire m’interrompit une seconde fois, en me disant que c’étoit un beau défaut que celui d’avoir trop d’esprit : que je faisois beaucoup d’honneur à ces Auteurs que je critiquois, en le reconnoissant dans leurs écrits, & que cet aveu seul décreditoit ma censure. Je me disposois à leur enlever cet avantage imaginaire, lorsqu’on vint avertir qu’on avoit servi. Corinne dit alors, laissons l’esprit en repos, & songeons un peu au corps, aussi est-il déjà bien tard, nous continuerons une autre fois nos reflexions. ◀Dialogo ◀Livello 4 Elle dit tout cela d’un air à me faire entendre qu’elle étoit dans mes sentimens, mais cependant que je lui ferois plaisir de ne pas agacer davantage mon adversaire, qui est étroitement lié avec les beaux esprits Geometres. ◀Racconto generale ◀Livello 3

Metatestualità► Mes Confreres les Spectateurs étant en possession d’être les Secretaires du Public, on a crû qu’on pouvoit aussi m’adresser des Lettres, en voici une qui renferme une avanture assez singuliere. ◀Metatestualità

[40] Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Monsieur le Spectateur ;

Quoique vous me paroissiez de mauvaise humeur contre tout ce qu’on appelle petits Maîtres de la Republique Litteraire, je vous crois assez galant homme, pour mettre dans une de vos feüilles, une Avanture qui est fort extraordinaire. S’il vous prend jamais la fantaisie de faire l’Anatomie du cœur humain, vous y trouverez un vaste champ pour des reflexions morales.

Livello 4► Racconto generale► J’aimois il y a un mois une petite blonde, qui n’est ni jolie ni bien faite, elle a presque l’air d’une Poupée du Palais ; elle surprend d’abord par une certaine apparence de vivacité, qu’on reconnoît bien-tôt n’être qu’étourderie. Elle use dans la premiere conversation, tout ce qu’elle a d’esprit, aprés quoi il faut essuyer un babil furieusement ennuyant, quelquefois assaisonné de pointes qui sentent la Halle. Quand je commençai à l’aimer, je lui connoissois tous ces défauts, j’avois soin de me les retracer, me faisant honte à moi-même d’une passion si ridicule, mais l’amour tiroit bien-tôt le voile ; & deslors mes justes raisons de ne point aimer évanoüissoient, c’étoit apparemment [41] mon étoile d’idolâtrer un objet que la Nature semble avoir formé pour être un antidote contre l’amour. Je ne rougis pas de peindre à la petite blonde l’ardeur de ma flâme ; ma declaration ne servit qu’à faire éclater sa rigueur. Je ne me dégoutai pas, je m’opiniâtrai à faire une si belle conquête. Plein d’un projet si merveilleux, je découvris qu’elle aimoit Trossulus, le Coriphée des petits Maîtres d’une certaine espece, qui possede dans un souverain degré le talent de mentir à son avantage, & que son humeur sotement folâtre, rend insupportable. Cette découverte auroit dû éteindre mon amour, ma vanité étant bien peu flattée à me rendre le rival d’un homme si méprisable. Mais tout ce qui devoit me guerir, ne servoit qu’à aigrir mon mal ; je n’exagere rien, je sentois tout ce que la tendresse a de plus vif & de plus piquant.

Ce n’est pas tout je fus encore assez heureux, pour découvrir que Trossulus n’aimoit point Thersita, c’est le nom de la laide blonde ; je me dis alors qu’il étoit honteux de m’entêter d’une femme qu’un petit Dameret ne pouvoit souffrir. Je rappellai toute ma raison pour m’épargner le ridicule qu’une sotte passion me donneroit infailliblement, mais dans ce [42] retour je sentois ma flâme s’augmenter, & j’éprouvai qu’en amour on songe inutilement à faire usage de la raison, & que le caprice qui a enfanté la passion, est seul capable de l’éteindre Ainsi toutes ces découvertes ne servirent qu’à m’enflâmer encore davantages : je fis assidûment ma cour à Thersita ; mes soupirs, mes regards, mon silence même, tout lui peignoit mon ardeur. Quelle attention à surprendre son cœur, à prévenir ses desirs, à applaudir à des saillies souvent fort plates ! enfin je fis pour elle tous les frais d’un veritable amour. Thersita plus éclairée que moi sur les interests de son cœur, s’apperçut enfin que Trossulus la mèprisoit, honteuse d’être l’objet de ses railleries, elle se détermina à la quitter ; elle parut s’humaniser avec moi, sa fierté diminua de jour en jour, je me crus alors le plus heureux des mortels ; j’épiai l’occasion de la voir, mes transports éclatoient devant ses yeux, & je me croyois bien récompensé de mes tendres soins, lorsqu’elle laissoit échapper un de ses regards sur moi. Dans cette ferveur d’amour je passois les journées entieres avec elle, sans m’ennuyer, l’amour remplissant le vuide que mon esprit auroit pû trouver dans des conversations dont le souvenir seul me jette [43] dans une langueur insupportable. Thersita me cachoit adroitement ses sentimens, il y avoit une alternative de tendresse & d’indifference, l’une ne se montroit que rarement, mais l’autre éclatoit presque toujours : je ne sçavois si je tenois à son cœur par les mêmes liens qui m’attachoient à elle ; toutes ces incertitudes empêchoient ma passion de languir. Comme elle est naturellement très-inconstante, étant d’abord éprise du premier venu, elle me causoit par là de frequentes alarmes ; je lui faisois la guerre sur ces petits écarts ; j’affectois un divorce qui duroit fort peu, n’étant pas maître de le rendre bien long : elle m’accusoit alors d’être jaloux. Dans le tems qu’elle commettoit ces petites infidelitez, je faisois de nouveaux efforts pour rompre avec elle, me retraçant les motifs les plus capables de faire taire ma passion ; mais j’éprouvois que nous ne sommes jamais moins raisonnables, que lorsque nous voulons faire usage de nôtre raison. A force de me faire honte de mon amour, je sentois qu’il devenoit plus vif & plus ardent ; je passai six mois dans ce flux & reflux de mouvemens. Aprés ce tems là, Thersita touchée de ma perseverance, parut m’aimer tendrement ; sa legereté disparut, elle fut toute à moi, comme j’étois entierement [44] à elle ; cependant dè que ce bonheur si long-tems attendu arriva, mon amour commença à languir, sa tendresse me parut si insipide, que j’étois en desespoir de m’être donné pour l’amant d’une si sotte personne, je sentis que mon ardeur avoit duré, autant qu’elle avoit eu l’adresse de la nourrir par une feinte indifference, par des petits écarts qui m’allarmoient, mais que Thersita n’avoit ni assez d’esprit ni assez de charmes pour fixer mon cœur, lorsqu’elle ne me laissoit voir que son amour : je tremblois en la voyant passionnée, je vis le moment où sa vertu alloit chanceler ; deslors toute ma passion fut éteinte ; j’évitai avec soin Thersita. Cependant rien n’est plus vrai que je l’ai sincerement aimée ; dans le commencement de mon amour j’envisageois une de ses faveurs, comme le comble de ma felicité, & j’ai craint ce moment où j’avois attaché mon bonheur, comme le plus grand mal qui pût jamais m’arriver. ◀Racconto generale ◀Livello 4 Vous ferez là-dessus vos reflexions, Monsieur le Spectateur, je les lirai avec plus de plaisir que je ne verrai Thersita, ce n’est pas beaucoup dire, car je ne sçache rien qui me déplaise plus que cette petite laide ; mais comme nous étions sur son chapitre j’ai voulu vous marquer combien je me souciois peu de me trouver avec elle ; si j’a-[45]vois seulement pensé à vous faire ma cour, je vous aurois dit d’abord que j’attendois vos reflexions avec beaucoup d’impatience, persuadé que vous démêlerez parfaitement ce changement presque momentanée de l’amour le plus tendre, en une indifference parfaite. Je suis, &c. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

Livello 3► Racconto generale► Je me suis trouvé ce matin avec Eugene, c’est un esprit tristement serieux ; les nuages de la plus sombre Philosophie sont répandus sur son visage, son souris même a un air d’austerité qui inspire la melancholie ; il se pique d’un sçavoir prodigieux ; un ouvrage ne lui plaît qu’autant qu’il lui paroît, une production de la raison, son goût passeroit pour exquis, s’il ne se declaroit l’ennemi d’une raison enjoüée & embellie de ces graces qui la rendent si aimable. Livello 4► Dialogo► Il m’a d’abord parlé d’un ouvrage où l’on s’est avisé de décharger les traits de l’ironie, contre le celebre Auteur d’Inés ; je suis, m’a-t-il dit, en colere contre cet Ecrivain, s’il avoit de bonnes raisons pour censurer le moderne Dramatique ; à quoi bon avoir recours à la raillerie, il falloit leur donner cet air grave qui laisse des impressions durables sur l’esprit d’un Lecteur ; on voit que c’est une ruse de l’Auteur, il n’auroit peut-être pas trou-[46]vé son compte à faire une Critique serieuse, il l’a pris sur le ton plaisant, parce que dans ce cas n’étant pas necessaire d’avoir raison, il n’a eu besoin que de donner l’essor à une imagination fertile en traits comiques ; il en coute bien moins de faire le railleur, que de raisonner consequemment : aussi tout homme ami de la raison doit souverainement mépriser un ouvrage où l’on veut lui faire illusion. Je vous crois trop sensé, ajouta t-il, pour priser des Auteurs qui dans l’impuissance de critiquer serieusement un Ouvrage, s’éforcent de le décrier par une ironie perpetuelle. Sans examiner ici, répondis-je à Eugene, si l’on a eu raison de rire aux dépens du moderne Dramatique ; il me semble que vous avancez un paradoxe insoutenable ; si l’on vous en croit, l’on ne peut avoir raison que quand on écrit ou quand on parle serieusement : permettez-moi de vous dire que vous vous trompez, une ironie marquée au bon coin, fondée sur le vrai, n’est pas moins l’expression de la raison, qu’une proposition géometriquement démontrée ; que dis-je, l’ironie suppose cette derniere. Croyez-vous, par exemple, qu’Horace en jettant à pleines mains le sel de la satire, aye moins parlé raison que Platon ou Seneque ; ils l’ont seulement differemment [47] habillée ; toute la difference que je trouve entre le premier & les deux autres, c’est qu’Horace a eu plus à travailler ; il a d’abord été obligé de faire les mêmes reflexions que ces deux Philosophes serieux, & de les dépoüiller ensuite de cet air triste qui ne frape pas si generalement, pour leur donner un air d’enjoûment qui laisse des impressions vives & agréables sur toutes sortes de Lecteurs. L’ironie merite d’être décriée quand elle n’est pas l’image de la verité : mais quand elle est appuyée sur un jugement vrai, on doit y respecter les traits de la raison. Un exemple éclaircira ce que je viens de dire. Quand on a dit que M. de L. M. a droit de citer Corneille & Racine, comme un Capucin a celui de citer en Chaire S. Cyprien & S. Chrysostome. Ce trait ironique suppose un jugement qui passe pour vrai parmi bien des gens, c’est que M. de L. M. fait des Vers en dépit d’Apollon :

Que son Astre en naissant ne l’a point fait Poëte.

Ces deux propositions équivalent au trait satirique ; avec cette difference, que la saillie exprime plus vivement, & d’une maniere plus agréable, une verité qui a été serieusement prouvée : ainsi l’on a tort de vouloir décrediter generalement les ouvrages pleins d’une ironie sensée ; [48] c’est la raison qui prend alors le ton badin, elle ne merite pas moins nos égards. Eugene dont le caractere d’esprit se ressent beaucoup de son humeur sombre, trouva mon raisonnement fort extraordinaire, sans oser cependant le combattre en détail. Il me répondit que j’allierois plutôt les tenebres avec la lumiere, que de réunir la raison avec l’ironie. Je lui opposai l’exemple des Poëtes comiques, qui armez de la raillerie, donnoient des leçons de morale, infiniment plus utiles & plus touchantes que celles des Philosophes les plus graves & les plus serieux ; les uns & les autres parlent le langage de la raison ; les premiers joignent l’agréable à l’utile, tandis que les autres se bornent à la simple instruction. Ainsi le ton ironique n’est pas un préjugé contre un ouvrage où la raison s’égaye ; les plaisanteries qu’elle desavouë, meritent seules nôtre mépris. ◀Dialogo ◀Livello 4 Eugene me voyant ferme dans mon sentiment, dit en me quittant que je serois une autre fois plus ami de la raison serieuse. ◀Racconto generale ◀Livello 3 ◀Livello 2 ◀Livello 1