Zitiervorschlag: Anonym [Granet, François] (Hrsg.): "Septiéme & huitiéme Feuilles.", in: Le Spectateur inconnu, Vol.1\07 (1724 [1723-1724]), S. 145-196, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.3725 [aufgerufen am: ].


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Premiere Lettre au Spectateur Inconnu.

Sur le Poëme Epique attribué à M. de Voltaire.

Septiéme & huitiéme Feuilles.

Ebene 2► Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur le Spectateur,

Il n’est pas possible de me refuser plus long tems à vos pressantes sollicitations, vous voulez que je hazarde mes réflexions sur le Poëme Epique attribué à M. de Voltaire, il faut vous obéïr, je sçai trop combien il m’en coûteroit de pousser plus loin mon indocilité. Quelle reconnoissance ne me devrez-vous pas ? J’immole à l’amitié ma tendresse pour les ouvrages d’un Poëte, [146] dont les premiers essais surprirent mon admiration. Pour rendre le sacrifice entier, je ne vous cacherai, Monsieur, aucun des sentimens ausquels la lecture de ce Poëme a donné occasion, par là je remplirai tout ce que je dois à l’amitié qui compte pour le plus délicieux de ses plaisirs, la douce communication des sentimens du cœur & de l’esprit.

La grande reputation d’un Auteur, forme pour l’ordinaire un espece d’enchantement, à la premiere lecture d’un ouvrage de sa façon, l’imagination séduite enleve à la raison la liberté de peser les beautez & les défauts ; & comme l’on s’épargne volontiers la peine de la réflexion, on est charmé de ne pouvoir qu’admirer, surtout lorsque le brillant domine. Il en est de cette sorte d’ouvrages comme de ces édifices où l’on a épuisé les finesses & les graces de la sculpture, elles seules frapent dabord, on ne porte pas en même tems ses vûës sur la maniere dont l’Architecte en a disposé toutes les parties : Voilà précisement ce qui m’est arrivé en lisant le Poëme Epique de M. de Voltaire. Vers harmonieux, sublimes, pleins de force, pensées nobles & hardies, portraits brillans, descriptions fleuries, traits pathetiques ; tant de beautez ne me per-[147]mirent pas de penser que je lisois un Poëme Epique ; je me livrai tout entier au plaisir d’admirer. Peu content d’une admiration secrete, j’allai de tout côté en donner les marques les plus éclatantes. Je trouvai beaucoup de gens dans les mêmes transports ; mais insensiblement j’en découvris qui ne trouvoient point le Poëme si merveilleux : il leur échapa certains traits qui firent naître en moi quelques doutes : Alors je commencai <sic> à croire que cette premiere lecture n’avoit point été assez réflechie, & faisant taire mon admiration & ma tendresse, je lûs le Poëme une seconde fois, résolu de donner à ma raison la liberté d’éxaminer en détail les beautez & les défauts ; je vais vous rendre compte de mes réflexions. Si par hazard ma Lettre tomboit entre les mains de M. de Voltaire, je suis persuadé qu’il ne s’offensera pas de ma critique, il n’ignore pas que les Auteurs du premier ordre méritent seuls d’être critiquez ; Homere, Virgile, le Tasse, n’ont point échapé à la censure : il est toûjours glorieux d’être mis à côté de ces grands hommes.

Ebene 4► Pour donner quelque ordre à mes idées, je commencerai par éxaminer si le Poëte a pû feindre le voyage de Henri IV. [148] en Angleterre ; pour cet éxamen je ne puis me dispenser de faire l’analyse des trois premiers chants ; je vous exposerai ensuite mes sentimens sur le Poëme entier.

Vous voyez, Monsieur, qu’en suivant ce plan, vous serez parfaitement instruit de tout ce que je pense. Je ne citerai point Aristote, je souscris à tous les anciens principes à qui nous devons ces ouvrages merveilleux qui n’épuiseront jamais nôtre admiration. D’ailleurs j’aurois beau citer Aristote & ses commentateurs, dans le siécle où nous sommes on compte pour rien l’autorité, & comme si les Auteurs qui nous ont précedé, n’avoient pas eû en partage la faculté de penser, nous aimons à nous défier de leur raison, l’amour propre nous persuadant que la nôtre seule est en possession d’une immuable infaillibilité. Je me reserve seulement le droit d’adopter des principes universellement approuvez, lorsque je serai obligé d’éxaminer si le Poëme de M. de Voltaire est veritablement une Epopée.

Après l’exposition du sujet & l’invocation, le Poëte peint la triste situation de la France sous Henri III. dont les mœurs efféminées contribuerent à l’élevation des Guises. Bourbon oubliant [149] le mauvais traitement qu’il avoit reçû de Valois, vient au secours de ce Prince. M. de Voltaire fait ensuite un portrait abregé des deux partis. Le succès ayant été jusqu’àlors égal, Henri III. se détermine à envoyer Bourbon en Angleterre ; pour lui persuader ce voyage, il lui fait une peinture touchante de sa situation, lui insinuë qu’il a recours à lui, craignant la lenteur ordinaire de ses secrets agens, & dans la confiance que l’Angleterre dont Bourbon est aimé, se piêtera à ses malheurs. Le Roy de Navarre rappelle avec douleur le tems où lui seul avec Condé faisoit trembler la ligue ; mais docile aux ordres de son maître, il vient à Dieppe, s’embarque pour l’Angleterre. En contemplant ces climats fortunez, il soûpire après le tems où les François joüiront du même bonheur : Je passe ici sous silence l’Histoire du Vieillard Venerable, qui après avoir fait à Henri IV. celle du Calvinisme, lui prédit sa conversion & son avenement à la Couronne ; ce détail sera mieux placé, lorsque je ferai voir que tout ce que fait & dit ce Prince dans ce païs, ne peut pas justifier ce voyage. J’accompagne seulement Bourbon jusqu’à Londres, pour éxaminer si cet épisode est suportable.

[150] M. de Voltaire a senti lui même qu’il ne seroit pas du goût de tout le monde ; en Auteur qui ne veut point se flater ; il a cité les raisons de ceux qui peuvent ne point l’approuver. Pour abreger, j’en donnerai le précis. Les ignorans peuvent être induits en erreur, & les savans dans l’Histoire de France en doivent être choquez. M. de Voltaire me permettra de lui dire en passant, qu’il donne le titre de savant à bon marché ; il ne faut pas l’être pour savoir que Henri IV. n’a jamais passé en Angleterre, un enfant n’ignore pas ce fait ; mais ne chicanons pas sur les expressions. Ceux qui n’approuvent pas la fiction, ajoûtent que les passions personifiées ne font illusion à personne ; mais qu’un épisode où l’on introduit Henri IV. passant la mer pour demander du secours à une Princesse de sa religion, doit être moins regardé comme une imagination de Poëte que comme un mensonge d’historien. M. de Voltaire me pardonnera si je fais masculin le mot Episode, mon Richelet le marque ainsi.

Voilà à quoi M. de Voltaire réduit les raisons de ceux qui peuvent ne point approuver cet épisode. Vous avoûrez avec moi, Monsieur, que s’il n’y en avoit point d’autres, il ne seroit pas pos-[151]sible de s’élever contre cette fiction ; je serois le premier à l’aplaudir. Telle est l’adresse de M. de Voltaire ; il paroît ne pas dissimuler ce qu’on peut dire contre ses ouvrages, afin d’empêcher qu’on fasse assaut sur lui. Quand il donna son Oedipe il se critiqua lui-même, mais il eut soin de ne point s’éxecuter en entier, les critiques trouverent encore un vaste champ à des réflexions ; il n’avoüa qu’un Vers pillé, on lui prouva qu’il avoit fait je ne sçai combien de larcins. N’en doutez pas, il a recours aujourd’hui à la même ruse.

An dolus, an virtus quis in hoste requirat ?

Il ne donne que les plus foibles raisons dont on peut se servir contre lui, pour imposer à des Lecteurs peu accoûtumez à aprofondir les matieres. Entrons dans le détail des raisons qu’il apporte pour soutenir sa cause, nous y trouverons la preuve de ce que j’avance.

M. de Voltaire commence par établir le droit qu’ont les Poëtes, d’alterer les faits historiques qui ne sont point principaux, c’est un droit qu’on ne leur disputera jamais. Il a raison d’ajoûter, que si l’on étoit trop servilement attaché à l’Histoire, on tomberoit dans le défaut de Lucain, qui fit une Gazette en Vers [152] au lieu d’un Poëme Epique. Je souscris encore volontiers à la retenuë du Poëte qui n’admet pas même la transposition des évenemens principaux & dépendan <sic> les uns des autres. Après avoir fait ces judicieuses réflexions, M. de Voltaire soûtient qu’il a pû faire passer secretement Henri IV. en Angleterre ; que si, ajoûte-t’il, Virgile a fait venir en Italie Enée qui n’y alla jamais, s’il l’a rendu amoureux de Didon qui vivoit trois cens ans après lui ; on peut sans scrupule faire rencontrer ensemble Henri IV. & la Reine Elisabeth, qui s’estimoient l’un l’autre, & eurent toûjours un grand desir de se voir. Virgile, dira-t’on, parloit d’un tems trés-éloigné, il est vrai ; mais ces évenemens tout reculez qu’ils étoient dans l’antiquité étoient très-connus. L’Iliade & l’Histoire de Carthage étoient aussi familieres aux Romains que nous le sont nos Histoires les plus récentes : Il est autant permis à un Poëte François de tromper le Lecteur de quelques lieües, qu’à Virgile de tromper de trois cens ans.

Quand tout ce qu’avance M. de Voltaire seroit éxactement vrai, il resteroit encore une grande difficulté, qui rend la cause de Virgile bien differente de la sienne ; le Poëte Latin parloit des [153] tems très-éloignez ; M. de Voltaire parle des faits encore récens ; la connoissance éxacte qu’il donne aux Romains des évenemens si reculez, ne le met point de niveau avec Virgile. La raison en est très sensible ; le premier pouvoit imaginer des avantures qui n’étant pas démenties par l’Histoire, pouvoient à la faveur de l’éloignement des tems faire illusion à des Lecteurs ; il s’en faut bien que M. de Voltaire soit dans le même cas. Je n’insiste pas davantage là-dessus, parce que j’ai des raisons plus victorieuses pour renverser les preuves de nôtre Poëte François.

A en juger par l’air décisif avec lequel M. de Voltaire avance tous ces faits, n’avez vous pas crû, Monsieur, qu’ils sont éxactement vrais ? Convaincu de sa profonde érudition, vous ne l’avez pas sans doute soupçonné de donner l’essor à son imagination ; mais M. de Voltaire est si naturellement Poëte, qu’il donne à tout un air de fiction. Bien loin que l’Iliade & l’Histoire de Carthage fussent aussi familieres aux Romains que nos Histoires les plus récentes ; je trouve qu’ils l’ignoroient parfaitement ; le savant M. Bochart consulté par M. Segrais, reconnoît, que tous les Romains avoient [154] crû cette fable jusqu’à Virgile Au moins, ajoûte-t’il, je ne voi personne parmi ce peuple qui la conteste, ni même qui la révoque en doute, sinon Tite-Live qui traite fort délicatement cette matiere au Livre premier, disant ; que ce n’est pas chose qu’il veüille ni aßûrer ni refuter, & qu’il faut pardonner à l’antiquité ; si elle tâche à rendre plus auguste les commencemens des Villes, en mêlant les choses divines avec les humaines, & que s’il y a quelque peuple auquel il doive être permis de consacrer son origine en la raportant aux Dieux ; ce doit être au peuple Romain qui a fait tant de merveilles, & que les peuples qui veulent bien se soûmettre à son empire, ne leur doivent pas contester cette histoire.

Il montre dans cette même Lettre, que plus de deux cens ans avant Virgile, tout ce qu’il y avoit eu de Poëtes, d’Historiens, d’Orateurs & de Critiques avoient suivi cette opinion, que même plusieurs Auteurs Grecs l’avoient adoptée, que les decrets du Senat & du peuple confirmoient cette créance, qui valut des grands privileges aux habitans d’Ilion. Après un témoignage si authentique, il est évident que l’arrivée d’Enée en Italie passoit du tems de Virgile pour un fait certain. La ré-[155]publique des Lettres seroit infiniment obligée à M. de Voltaire, s’il vouloit indiquer les sources où il a pris les faits qu’il avance, ce seroit une gloire pour lui de surpasser en érudition l’illustre M. Bochart ; car enfin j’ai de la peine à croire que nôtre Poëte ne soit point en état de prouver ses sentimens par des monumens incontestables, quand on prend le ton dogmatique, il faut du moins avoir quelque raison pour le justifier.

L’Histoire de Carthage étoit encore moins connuë des Romains, M. de Voltaire leur fait honneur d’une érudition que les Savans leur disputent. L’Anacronisme si souvent reproché à Virgile, n’a été découvert que par la comparaison de la chronologie des Tyriens avec la Bible que Virgile n’avoit point vûë ; c’est ainsi qu’en parle le même M. Bochart. Outre, ajoûte-t’il, qu’un autre chose a pû le tromper, c’est que sous ombre que Didon bâtit Byrsa où plûtôt Bosra qui étoit la forteresse de Carthage, plusieurs écrivirent qu’elle a bâti Carthage & si ainsi étoit, elle auroit pû vivre du tems d’Enée ou même devant : car Carthage a été bâtie avant la ruine de Troye : Apien dit cinquante ans, & Eusebe trente ans devant ce qu’on croit être [156] plus vrai. Il résulte de ce témoignage que les Romains ignorant la veritable époque de la fondation de Carthage, Virgile a été en droit de rendre son Heros amoureux d’une Reine, qui au rapport de plusieurs Historiens Grecs, ayant été la Fondatrice de cette Ville, a pû vivre en même tems que lui : opinion peut-être reçûë des Romains du tems du Poëte Latin, qui voulant leur faire la Cour, a été charmé, selon l’ingenieuse remarque du Tasse, de trouver dans l’Histoire de son Heros, la source de la haine de Rome & de Carthage dés la fondation de leurs murailles, & de soumettre dès ce commencement la Ville vaincuë au destin de celle qui en a triomphé. Ainsi tout concourt à justifier la fiction du Poëte, qui sans toutes ces raisons auroit toûjours été en droit d’accommoder à son sujet une Histoire envelopée dans l’obscurité de tant de siécles barbares.

Vous voyez, Monsieur, que l’éxemple de Virgile ne prouve rien en faveur de M. de Voltaire. Je viens aux raisons directes qu’il apporte pour établir le voyage de Henri IV. en Angleterre ; il sufit, dit nôtre Poëte, de trouver un tems où l’Histoire ne donne point à ce Prince d’autres occupations. Or il [157] est certain qu’après la mort des Guises, Henri a pû faire ce voyage qui n’est que de quinze jours au plus, & qui peut aisément être de huit. D’ailleurs cet épisode est d’autant plus vraisemblable que la Reine Elisabeth envoya effectivement six mois après à Henri le Grand quatre mille Anglois.

J’admire M. de Voltaire, il faut aparemment qu’il se croye l’arbitre & le maître des esprits, pour s’imaginer que ces raisons feront quelque impression. Qu’il se désabuse, s’il est certaines gens qui le regardent comme un oracle dont il faut respecter les décisions ; il y en a d’autres qui ne voulant point être esclaves des sentimens d’autrui, pesent tout dans la balance de la raison. M. de Voltaire veut nous donner le change. Pour établir le voyage de Henri le Grand, il ne suffit pas de trouver un tems où l’Histoire ne lui donne point d’autres occupations ; sa fiction n’a rien de commun avec l’Histoire ; il faut voir si dans les circonstances qu’il a suposées dans son Poëme, son Heros n’a rien à faire, c’est par là qu’il faut juger de l’épisode. M. de Voltaire nous apprend dans quelle conjoncture Henri III. prit la résolution d’envoyer Bourbon.

[158] Déja les deux partis aux pieds de ces remparts,

Avoient plus d’une fois balancé les hazards ;
Dans nos champs désolez, le Démon du carnage,
Déja jusqu’aux deux mers avoit porté sa rage.
Quand Valois à Bourbon tint ce triste discours,
Dont souvent les soûpirs interrompoient le cours.

On voit bien que le Poëte a eû l’adresse de peindre ainsi la situation des affaires, pour prêter des couleurs au projet du Roy de France, qui dans le dessein de s’assûrer la superiorité sur ses ennemis, envoye demander du secours : On convient que la necessité de ce secours est suffisamment établie ; mais il reste toûjours à prouver que la presence de Henri IV. n’étoit pas necessaire alors. Que dis je ? il paroît par les paroles du Poëte, qu’il ne peut s’éloigner sans que les rebelles en tirent avantage : M. de Voltaire a beau dire qu’ils ignorent son éloignement : Est-il vraisemblable qu’ils puissent n’être pas instruits de ce qui se passe presque sous leurs yeux ?

Il est évident que M. de Voltaire n’a envisagé les choses que d’un côté ; attentif à justifier la necessité de ce voyage, il n’a pas consideré que les mêmes raisons [159] qui l’établissent sont décisives, pour employer toute autre mediation que celle de Henri IV. Le discours de Valois, où sont si bien peints la rebellion de Paris, le déchaînement de la Cour de Rome, & les intrigues des Espagnols, ne sert qu’à rendre la presence de Henri le Grand plus convenable aux interêts du Roy. Je ne puis m’empêcher de rapporter les quatre Vers, qui sont la preuve de ce que j’avance.

Sujets, amis, parens, tout à trahi sa foi ;

Tout me fuit, m’abandonne, où s’arme contre moi,
Et l’Espagnol avide, enrichi de mes pertes,
Vient en foule inonder mes campagnes désertes.

Je demande encore une fois si dans ces circonstances critiques, il est raisonnable que le Heros du Poëme aille se promener en Angleterre ; on me dira que je dissimule les raisons qui établissent que Bourbon pouvoit seul procurer le succès de cette importante négociation.

L’Angleterre vous aime, & vôtre renommée,

Sur vos pas en ces lieux conduira sou armée.
Je veux par vôtre bras vaincre mes ennemis ;
Mais c’est de vos vertus que j’attens des amis.

Ces raisons prouvent bien que Henri IV. [160] avoit du credit à Londres ; mais la Reine se seroit également prêtée à la triste situation de ces deux Rois, s’ils lui avoient demandé du secours par un Ambassadeur. La necessité où ils étoient l’un & l’autre de ne pouvoir quitter l’armée, auroit été un nouveau titre pour l’obtenir promptement. Vous voyez, Monsieur, que ces raisons directes ne sont pas plus victorieuses que l’exemple de Virgile. Après avoir prouvé que dans les circonstances suposées par le Poëte, Henri IV. ne devoit point quitter le camp, il s’ensuit naturellement que le secours accordé réellement selon l’Histoire, est inutile pour prouver la necessité de ce voyage, parce que tout autre négociateur l’auroit également obtenu ; la proximité des lieux bien loin d’être favorable à la cause de M. de Voltaire, la ruine sans ressource. Je réserve ce point à éxaminer, lorsque j’aurai fait l’analyse de l’entretien d’Elisabeth & de Bourbon. D’ailleurs quelque considerable que soit un secours de quatre mille hommes dans ce tems de calamité, il ne l’est pas assez pour justifier le voyage d’un Heros, dont la presence devoit attirer des plus grandes forces ; ce n’est pas soûtenir dignement sa gloire.

[161] Puisque M. de Voltaire s’appuïe sur l’autorité de Virgile, il est visible qu’il a voulu imiter le voyage que le Poëte Latin a suposé qu’Enée fit à Carthage ; mais il n’a pas atrapé son adresse. Virgile y fait jetter son Heros par une tempête qui est une suite de la colere de Junon ; c’est ainsi qu’en parle Enée à Venus, qui se montra à lui sous la figure d’une Nymphe.

Segrais.

Réduits par la tempête en l’état où nous sommes.

Nous errons sans connoître & les Dieux & les hommes.

La necessité de radouber les vaisseaux, l’oblige ensuite de s’arrêter à Carthage. Ainsi rien n’est mieux conduit que cette fiction, elle se soutient depuis le commencement jusqu’à la fin, comme il paroîtra plus clairement dans la suite. Achevons l’éxamen des raisons que M. de Voltaire met en œuvre pour ménager la fortune de sa fiction. De plus, ajoûte t’il, il faut remarquer qu’il n’y a que Henri IV. le Heros du Poëme qui puisse conter dignement l’Histoire de la Cour de France, & qu’il n’y a gueres qu’Elisabeth qui puisse l’entendre. Enfin il s’agit de savoir si les choses que se disent Henri IV. & la Reine Elisabeth [162] sont aßez bonnes pour excuser cette fiction dans l’esprit de ceux qui la condamnent, & pour autoriser ceux qui l’aprouvent. On ne pourroit se refuser, Monsieur, à des raisons si convaincantes, si M. de Voltaire pouvoit prouver que Henri IV. a dû passer à Londres, précisement pour faire l’Historien des intrigues de la Cour de France. Je vous avoûrai que ce projet ne me paroît pas fort heroïque. Mais si cette bienséance avoit lieu, il résulteroit de là que les Rois seuls pourroient dignement se communiquer leurs affaires ; je ne sache pas qu’avant M. de Voltaire, personne ait eû une pareille idée ; vous avez sans doute remarqué, Monsieur, avec quelle adresse Virgile fait naître dans la Reine de Carthage, le desir de savoir les malheurs de Troye ; le Poëte a bien senti qu’ils étoient trop connus pour être entierement ignorez des Carthaginois, il feint que les Troyens trouvent un tableau où est peinte l’Histoire du siege de cette fameuse Ville ; par-là ils sont animez à se presenter avec confiance devant la Reine, qui devenant ensuite amoureuse d’Enée, cherche le moyen de l’arrêter le plus qu’elle peut. Instruite d’une partie des malheurs de Troye, il est naturel qu’elle veüille en savoir les malheu-[163]reuses suites : aussi Virgile ne fait dire à son Heros que ce qui s’est passé dans la Villela <sic> nuit où les Grecs s’en rendirent les maîtres ; détail qui ne pouvoit être connu que par un témoin oculaire ; ainsi le Poëte a eû raison de supposer que la Reine ignoroit encore ce qui s’étoit passé dans ce tems-là : Voyons dans une analyse courte de l’entretien de Henri IV. & de la Reine Elisabeth, si les choses qu’ils se disent sont assez bonnes pour excuser cette fiction dans l’esprit de ceux qui la condamnent, & pour autoriser ceux qui l’aprouvent. Ne perdons pas de vûë l’art avec lequel M. de Voltaire a fait naître leur conversation ; & pour ne pas être obligé de redire les mêmes choses, réünissons tout ce que fait Henri IV. en Angleterre.

Vous avez observé, Monsieur, qu’elle étoit la triste situation des affaires de Henri III. qui se défiant de la lenteur de ses agens, se détermina à charger Bourbon de cette négociation dans l’esperance qu’il seroit plus actif. Cependant à peine à-t’on abordé les champs de l’Angleterre, que Henri IV. suivi de Sully découvrant un petit bocage, dont les ornemens naturels l’enchantent, oublie le dessein qui l’amene dans ce païs. La vûë d’un venerable Vieillard enflâme [164] sa curiosité. Je dirai en passant que l’occupation de cet illustre solitaire est peinte avec les traits les plus sublimes. Je ne puis m’empêcher d’en rapporter une partie.

Aux humains inconnu, libre d’inquiétude ;

C’est-là que de lui même il faisoit son étude ;
C’est-là qu’il regretoit ses inutiles jours,
Perdus dans les plaisirs, plongez dans les amours.
Sur l’émail de ces prez, au bord de ces fontaines,
Il fouloit a ses pieds les passions humaines.
Tranquille il attendoit qu’au gré de ses souhaits.
La mort vint à son Dieu le réjoindre à jamais.

M. de Voltaire nous represente ce Vieillard plein de l’esprit de sagesse, & le confident des secrets du Tout puissant. Ce fût à la faveur de cette lumiere, qu’il reconnut le Heros qui accepta un festin champêtre.

Le trouble répandu dans l’Empire Chrétien.
Fut pour eux le sujet d’un utile entretien.

Le Poëte dévelope les differentes dispositions de Sully & de Henri, l’un étoit inébranlable dans sa secte, l’autre doutoit encore, souhaitant de connoître la verité.

[165] De tout tems, disoit-il, la verité sacrée,
Chez les foibles humains, fut d’erreurs entourée.
Faut-il que de Dieu seul attendant mon appui,
J’ignore les sentiers qui menent jusqu’à lui ?
Helas ! un Dieu si bon, qui de l’homme est le Maître,
En eut été servi, s’il avoit voulu l’être.

Un Roy Chrétien qui brûle du desir de connoître la verité, s’exprime d’une maniere plus moderée, il présume plus favorablement de la bonté de Dieu. Il resteroit encore à éxaminer si un Calviniste est en droit de tenir un pareil langage ; la verité n’est pas pour lui entourée d’erreurs ; qu’il veüille seulement ouvrir les yeux, elle se montrera sans qu’il puisse la méconnoître : On voit bien que M. de Voltaire n’est pas Théologien, les deux derniers Vers que je viens de citer le prouvent assez ; nous verrons encore mieux dans la suite, qu’il parle souvent de la religion d’une maniere poëtique.

Il est vrai que le Vieillard mieux instruit, corrige ces sentimens injurieux à la Bonté divine. Après quoi il se jette dans une Histoire détaillée du Calvinisme ; plein de l’esprit des Prophetes, il annonce la future ruine. Cet endroit est trop brillant pour ne pas le transcrire.

[166] Un culte si nouveau ne peut durer toûjours ;
Des caprices de l’homme il a tiré son être,
On le verra périr ainsi qu’on l’a vû naître.
Les œuvres des humains sont fragiles comme eux
Dieu dissipe à son gré leurs desseins orgueilleux
Lui seul est toûjours stable, en vain nôtre malice,
De sa sainte cité veut saper l’édifice.
Lui-même en affermit les sacrez fondemens,
Ces fondemens vainqueurs de l’enfer & des tems.

Après cela ce Vieillard inspiré de Dieu, prédit à Henri son avenement à la Couronne, sa conversion qui lui vaudra la soûmission des Parisiens ; & lisant toûjours dans le livre des destins, il lui marque les tems où tous ces évenemens saccompliront <sic>. Le Prophete auroit pû dire tout cela en moins de mots, mais aparemment qu’il n’aimoit pas le stile laconique. Si Henri avoit été persuadé que ce Vieillard étoit le dépositaire des secrets du Très haut, il n’auroit pas manqué de lui donner la douce esperance de travailler à accomplir bientôt les desseins du Ciel sur lui. Le Poëte se contente de dire que

Chaque mot qu’il disoit étoit un trait de flâme,
Qui pénetroit Henri jusqu’au fond de son ame, &c.

[167] Aparemment que Henri rappellant dans ce moment les affaires importantes qui l’attendoient ailleurs, ne fit que l’embrasser en pleurant. Le Poëte a beau nous dire,

Qu’il s’éloigne à regret de ces paisibles lieux.

Henri avoit trop d’esprit pour ne pas reconnoître qu’il étoit venu chercher à contretems un conteur d’Histoires qui lui étoient parfaitement connuës. Le Poëte auroit mieux fait de transporter cet épisode dans des circonstances où son Heros auroit été moins pressé. Enfin après tous ces détours Henri arrive à Londres.

I à des Rois d’Albion est l’antique séjour :
Elisabeth alors y rassembloit sa Cour.
L’Univers la respecte & le Ciel l’a formée,
Pour rendre un calme heureux à cette Isle alarmée,
Pour faire aimer son joug à ce peuple indompté,
Qui ne peut ni servir ni vivre en liberté.

Le Heros introduit secretement chez la Reine, expose le sujet de son voyage. M. de Voltaire a suprimé le discours de Henri. N’auroit il pas mieux valu garder la même bienséance que Virgile, qui a raporté en entier les discours d’Ilionnée & d’Enée à Didon. La Reine in-[168]struite des démêlez de ces deux Rois, paroît surprise de voir Bourbon dans les interêts de Valois. Il y a beaucoup de grandeur & de generosité dans la réponse de Bourbon, mais le Poëte n’auroit pas dû lui prêter des sentimens si nobles aux dépens de Henri III. que le Heros du Poëme regarde lui-même comme son maître. Outre l’air fanfaron qu’il y a dans le Vers suivant.

Le bras qui l’a puni, le saura proteger.

Bourbon ne peut sans blesser le respect dû à la Majesté Royale parler sur ce ton. Quoique Roi, il doit ménager un Prince dont tant de titres établissent la superiorité. Henri IV. exhorte avec succès la Reine à vanger la querelle des Rois, il en obtient un secours de troupes qui ont à leur tête le Comte d’Essex, dont le Poëte n’auroit pas dû annoncer dans le même instant le malheureux succès. Cependant la Reine à l’éxemple de Didon, curieuse de savoir les malheurs de Troye, veut savoir l’Histoire des malheurs de la France, & connoître les ressorts qui ont produit dans Paris un si grand changement. M. de Voltaire prévoyant qu’on pourroit lui objecter que la Reine étoit déja instruite de tout, a tâché de semer adroitement quelques [169] traits qui pûssent donner des couleurs à l’entretien qu’elle veut avoir avec son Heros. Voici comment il la fait parler.

Déja, dit-elle au Roy, la prompte renomée,
De ces revers sanglans m’a souvent informée ;
Mais sa bouche indiscrete en sa legereté,
Prodigue le mensonge avec la verité.
J’ai rejetté toûjours ses recits peu fideles,
Vous donc témoin fameux de ces longues querelles,
Vous toûjours de Valois le vainqueur ou l’apui ;
Expliquez-moi le nœud qui vous joint avec lui.
Daignez développer ce changement extrême,
Vous seul pouvez parler dignement de vous-même,
Et je croi meriter que sans déguisemens,
Vous m’instruisiez ici de vos vrais sentimens.

Henri à l’exemple d’Enée, frémit au seul souvenir des maux de la France ; cependant il se prête aux desirs de la Reine, lui promettant de s’exprimer avec une entiere ingenuité. Tel est l’art avec lequel M. de Voltaire a préparé leur entretien ; le détail du second & troisiéme chant qui en font la matiere, nous apprendra si les couleurs dont s’est servi le Poëte, suffisent pour rendre la fiction vraisemblable.

Bourbon annonce à la Reine Elisabeth que la Religion est la source de tant de maux, qu’elle met les armes aux [170] mains des François. La maniere dont le Heros s’exprime, décele un affreux Pyrrhonsime :

Je ne décide point entre Geneve & Rome,
De quelque nom divin que leur parti les nomme ;
J’ai vû des deux côtez la fourbe & la fureur,
Et si la perfidie est fille de l’erreur ;
Si dans les differens où l’Europe se plonge,
La trahison, le meurtre, est le sceau du mensonge ;
L’un & l’autre parti cruel également,
Ainsi que dans le crime est dans l’aveuglement.

M. de Voltaire n’a pû se dissimuler à lui-même, l’impieté si bien marquée dans les Vers. Interessé à la pallier, il a mis une note qui merite d’être raportée : Quelques Lecteurs peu attentifs pourront, dit-il, s’éfaroucher de la hardiesse de ces expressions. Il est juste de ménager sur cela leur scrupule, & de leur faire considerer que les mêmes paroles qui seroient une impieté dans la bouche d’un Catholique, sont trés-bien séantes dans celle d’un Roy de Navarre il étoit alors Calviniste, beaucoup de nos Historiens mêmes nous le peignent flotant entre deux Religions, & certainement s’il ne jugeoit de l’une & de l’autre que par la conduite de deux partis, il devoit se défier de [171] deux cultes qui n’étoient soutenus alors que par les crimes. On le donne dans tout le Poëme pour un homme de bien qui cherche de bonne foi à s’éclaircir ; par-là on satisfait à l’obligation de tout écrivain, d’être moral & instructif. Dans la crainte d’affoiblir les raisons de nôtre Poëte, j’ai voulu copier fidelement ses expressions. Il s’en faut bien qu’elles effacent l’idée que m’a donné la lecture des Vers que je viens de rapporter. Ces sentimens qu’ils renferment, ne conviennent ni à un Calviniste ni à un Catholique, puisque les deux Religions sont également attaquées. Un homme de bien qui dans son incertitude cherche de bonne foi à s’éclairer, ne pense point ainsi. Au milieu des doutes dont il est agité, il commence à se défier de la Religion qu’il a embrassée, éxamine avec soin celle qu’il a quelque fondement de croire en possession de la verité ; jusqu’à ce qu’elle lui soit entierement connuë, il ne décide point, conjurant le Seigneur de dissiper les nuages dont son esprit est envelopé. Il n’a garde comme Henri, de décrier deux Religions, dont l’une doit être necessairement la veritable : Mais, ajoûte M. de Voltaire, s’il ne jugeoit de l’une & de l’autre que par la conduite de deux partis, il devoit se dé- [172] fier de deux cultes qui n’étoient soutenus que par les crimes. Le Poëte a sans doute oublié, qu’il a peint son Heros passionné de connoître la verité. Dans cette disposition, doit-il s’en tenir à des évenemens étrangers aux dogmes de la Religion ? Quand on en demeure là, il faut que le desir de connoître la verité soit bien languissant : Ainsi rien qui ne démente le caractere de Henri. M. de Voltaire auroit dû encore se souvenir, que le venerable Vieillard avoit prédit la conversion du Heros ; selon toutes les apparences, Henri a reconnu qu’il seroit un jour Catholique, naturellement il n’a pû augurer autre chose. Les sentimens qu’on lui prête ici, démontrent que Henri n’avoit pas beaucoup de foi pour les oracles, d’un homme qu’on nous donne comme le dépositaire des volontez du Ciel, puisqu’il débite une doctrine si libertine. Cependant M. de Voltaire s’aplaudit de satisfaire à l’obligation de tout écrivain, d’être moral & instructif. N’est ce pas se joüer des hommes que de leur tenir un pareil langage ? Quelle morale ! Quelles instructions qui fournissent des armes à l’impieté ! D’ailleurs peut-on s’imaginer que Henri eut osé décrediter ainsi sa Religion, devant une Princesse qui en étoit [173] le plus ferme apui ? Ce n’étoit point là un moyen pour se ménager sa protection. Vous me direz sans doute, Monsieur, que je suis un peu trop vif, souvenez-vous que lorsqu’il s’agit de venger la verité, la vivacité n’est jamais criminelle. Mais ne perdons pas de vûë la suite du discours de Henri. Après ce début, il prend le ton de déclamateur pour décrier l’affreuse politique, qui le glaive en main veut forcer les gens à se convertir ; & reprenant les choses dans leur source, il insinuë à la Reine que les Guises se donnant pour les deffenseurs de la Religion, armerent contre lui la pieté cruelle de Valois. Il ajoûte :

J’ai vû nos citoyens s’égorger avec zéle,
Et la flâme à la main courir dans les combats,
Pour de vains argumens qu’il ne comprenoient pas.

J’admire l’adresse de M. de Voltaire, a débiter sa morale & sa Théologie ; je lui demande si les points agitez entre les Catholiques & les Calvinistes étoient des Enigmes ? Les Huguenots n’attaquoient-ils pas des veritez cruës jusqu’alors sans interruption ? On savoit dans les deux partis quel étoit l’objet de cette grande querelle ; le peuple ne l’ignoroit pas, surtout dans la naissance du Calvinisme, [174] mais il y a dans ce dernier Vers une impieté si heroïque, que M. de Voltaire n’a pas crû devoir priver son Poëme de cet embellissement. Henri oubliant son amour pour la verité & sa future conversion, ne manque pas de complimenter Elisabeth sur son attention à étouffer ce mal dans sa naissance. En verité, Monsieur, je ne puis allier les idées de M. de Voltaire, je serois curieux d’en sçavoir l’arrangement. Tantôt Henri soûpire après le moment où la verité se montrera sans nuages, tantôt n’osant décider entre Rome & Geneve, il décrie également l’une & l’autre. Maintenant il donne des éloges à une Reine, qui a employé toute son autorité pour ruiner la Religion Catholique. Je vous avoüe ingenûment que la Religion de son Heros est un Problême qu’il est impossible de résoudre : Que dis-je, il en fait un déterminé Machiaveliste, qui se moquant de toutes les Religions, sent la necessité d’en établir une pour se rendre maître des esprits.

Après ce compliment, Henri entame le détail des intrigues de Medicis, qu’il prétend avoir été connuë de peu de gens. Credat Judœus Apella. Nourri pendant vingt ans à la Cour de ses fils, il reconnoît avoir trop appris à la con-[175]noître à ses dépens. Ensuite il se jette dans un détail circonstancié des intrigues de cette Italienne. Le portrait qu’en fait le Poëte est bien frapé. Permettez-moi, Monsieur, de toucher legerement le long tissu d’Histoires que M. de Voltaire fait conter à son Heros, la description du Regne de François II. d’une partie de celui de Charles IX. la mort du Connétable de Montmorency, & d’Antoine Roy de Navarre, pere de Bourbon, l’assassinat de François de Guise ; comme tout cela n’est rempli que de portraits, il faudroit les mettre ici en entier. Insensiblement ma Lettre deviendroit un Livre : Cependant je suis si fort charmé de ce que dit le Heros à l’occasion de l’assassinat de Loüis de Bourbon Prince de Condé, que je ne puis m’empêcher de rapporter cet endroit.

Condé qui vit en moi le seul fils de son frere,
M’adopta, me servit & de maître & de pere ;
Son camp fut mon berceau, là parmi les guerriers,
Nourri dans la fatigue à l’ombre des lauriers.
De la Cour avec lui dédaignant l’indolence,
Ses combats ont été les jeux de mon enfance.
Helas ! je pleure encor & pleurerai toûjours,
L’indigne assassinat qui termina ses jours.

[176] Après la mort du Prince de Condé, la jeunesse de Henri fut confiée à l’Amiral de Coligny. Le Heros avoüe à Elisabeth qu’il doit tout à ce grand homme, vertu, valeur. Rien n’est plus beau que le portrait qu’il fait de cet excellent maître dans le grand art des Heros.

Je voyois ce Guerrier blanchi dans les travaux,
Soutenant tout le poids de la cause commune,
Et contre Medicis & contre la fortune ;
Cheri dans son parti, dans l’autre respecté,
Malheureux quelquefois, mais toujours redouté.
Savant dans les combats, savant dans les retraites,
Plus grand, plus glorieux, plus craint dans ses défaites,
Que Dunois ni Gaston ne l’ont jamais été,
Dans le cours triomphant de leur prosperité.

Medicis lasse de combattre & de vaincre sans fruit, offrit au parti de Henri les attrayantes faveurs de la Cour & les douceurs de la paix : paix qui fut arrosée du plus beau sang François. Coligny qui les armes à la main étoit dans son cœur fidele à son Roy, saisit l’heureuse occasion d’assûrer la tranquilité de l’Etat : Plein d’une heroïque confiance, il vient au Louvre, presente Henri à Medicis, qui lui prodigue les tendresses de mere ; & jurant une amitié sincere [177] à Coligny, elle lui déclare qu’il seroit l’ame de ses Conseils ; les dignitez, les graces viennent en foule ; industrieuse à montrer à ceux du parti de Henri l’aparence flateuse des faveurs de son fils. Henri dit à Elisabeth qu’on compta d’en joüir longtems. Quelques-uns cependant soupçonnerent ces dons perfides.

Les dons d’un ennemi leur sembloient trop à craindre.

Que j’aime une imitation si naturelle de ce Vers de Virgile !

Quidquid id est timeo Danaos & dona ferentes.

Au milieu de cette défiance, le Roy savoit parfaitement dissimuler. Henri n’épargne pas Charles IX. il lui donne un penchant feroce, un cœur formé par Medicis à la fourberie & au parjure, façonné aux forfaits. Le Roy voulant cacher son funeste complot, lui fait épouser sa sœur. Ici Henri soupçonne en passant Medicis, d’avoir avancé les jours de sa mere. Puisque le Poëte convient dans ses Notes, qu’après toute sorte de perquisitions, on trouva que la mort de Jeanne d’Albret étoit naturelle : pourquoi s’exprimer ainsi ?

[178] J’écarte des soupçons peut être legitimes,
Et je n’ai pas besoin de lui chercher des crimes.

Dans le premier Vers on n’expose qu’un doute, mais le second semble le lever entierement.

Henri vient ensuite à la S. Barthelemy. Il y fait une longue description de la mort de Coligny ; la maniere dont le Poëte feint que d’Amiral reçût les meurtriers, est une imitation de ce que fit Marius. M. de Voltaire auroit dû ne pas mettre dans la bouche de son second Heros une harangue si longue : on ne s’avise pas d’en faire en ce moment. Exemplum► Marius voyant entrer l’esclave qui étoit envoyé pour l’assassiner, crie seulement d’une voix forte : Barbare, as-tu bien la hardiesse d’assassiner Caïus Marius ; l’esclave épouvanté jette son épée & sort de la prison tout ému & en criant : Il m’est impossible de tuer Marius. ◀Exemplum Sans s’amuser à broder, M. de Voltaire auroit mieux fait de copier cette situation qui est toute naturelle. Ce mot seul de Marius dit plus que ces Vers.

Compagnons, leur dit-il, achevez vôtre ouvrage,
Et de mon sang glacé, soüillez ces cheveux blancs,
Que le sort des combats respecta quarante ans.
[179] Frapez, ne craignez rien, Coligny vous pardonne,
Ma vie est peu de chose & je vous l’abandonne.
J’eusse aimé mieux la perdre en combatant pour vous.

Au lieu de supposer les meurtriers prosternez aux genoux de Coligny ; embrassant ses pieds qu’ils trempent de leurs larmes ; ne valoit-il pas mieux pour soûtenir le caractere des gens feroces & furieux, ne leur donner que l’émotion qui parut dans l’assassin de Marius ? Besme indigné de la compassion des meurtriers, se hâte de tremper les mains dans le sang de ce Heros.

Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux,
Lui plonge son épée en détournant les yeux.
De peur que d’un coup d’œil cet auguste visage,
Ne fit trembler son bras & glaça son courage.

M. de Voltaire en voulant peindre le respect que le crime a pour la vertu, auroit dû suprimer les deux derniers Vers, & laissant quelque chose à penser à ses Lecteurs, rapporter précisement autant de circonstances qu’il en falloit pour donner lieu à la réflexion. Coligny assassiné est en bure à mille outrages ; son corps privé de sépulture devient la proye des oiseaux. Sa tête est portée aux pieds de Medicis qui la voit avec indifferen-[180]ce ; il paroît que le Poëte la peint si insensible pour la rendre toûjours plus odieuse : n’auroit-il pas été plus naturel, & en même tems plus honorable à Coligny, de feindre que la Reine ayant voulu se procurer le barbare plaisir de voir sa tête, n’avoit pû soûtenir les regards de ce second Heros après sa mort ? M. de Voltaire ne se cache point l’objection qu’on peut lui faire contre les loüanges que son Heros prodigue à Coligny. Les raisons qu’il apporte sont si excellentes, qu’il n’est pas possible de se refuser à leur verité. Bourbon devoit tout à l’Amiral, la rebellion même dont on lui fait un crime, est un nouveau motif pour jetter des fleurs à pleines mains sur son tombeau. Le seul reproche qu’on pourroit faire au Poëte, c’est d’avoir égalé l’Amiral à Bourbon ; si la bienséance demande que le premier soit loüé par le second, M. de Voltaire devoit adroitement choisir des loüanges qui n’éclipsassent point son Heros. Donnez vous la peine, Monsieur, de faire le parallele de Coligny & de Bourbon, vous ne trouverez pas même une égale superiorité, le premier efface le second : je sçai bien que c’est Henri qui prononce le panegyrique ; mais le Poëte qui lui prête le langage n’est pas dispen-[181]sé de suivre les regles de la poëtique.

Aprés ce recit pathetique de la mort de Coligny, Bourbon fait une description generale des désordres de cette affreuse nuit ; & nomme quelques-uns de ceux qui étoient les éxecuteurs les plus severes des ordres du Roi.

Nevers, Gondi, Tavanne, un poignard à la main,
Echaufoient les transports de leur zele inhumain,
Et portant devant eux la liste de leurs crimes, &c.

On a blâmé M. de Voltaire d’avoir mis ces paroles dans la bouche de Henri, parce que, dit un Critique, ils étoient les ministres de la volonté du Prince : Il est vrai que ces Seigneurs ne devoient pas refuser ses ordres ; mais c’est une bienséance que le Poete n’a pas dû oublier de les montrer coupables, lorsque Henri a raison de les regarder comme les plus cruels ennemis d’un parti dont il est le chef. Je n’ai garde, Monsieur, de vous raconter en détail tout ce qui se passa dans cette sanglante Catastrophe ; donnez vous la peine de lire cet endroit du Poëme, vous y verrez je ne sçai combien de Heros massacrez ; Medicis contemplant tranquille-[182]ment une tempête qu’elle a elle même excitée, le Roy même soüillant des mains sacrées du sang de ses sujets, & Valois partageant les forfaits de son barbare frere. Henri qui s’avise enfin de respecter son Roy, tâche de l’excuser.

Non qu’après tout, Valois ait un cœur inhumain,
Rarement dans le sang, il a trempé sa main,
Mais l’éxemple du crime assiegeoit sa jeunesse,
Et sa cruauté même étoit une foiblesse.

Il y a longtems que Henri auroit dû garder cette sage bienséance. Je ne sçai cependant, si la cruauté peut jamais être appellée une foiblesse ; on ne caracterise ainsi que les petits défauts. Henri fidele Historien des malheurs de cette fatale nuit, avoüe que quelques-uns échaperent au glaive des assassins, il ne manque pas de raconter la maniere presque miraculeuse dont le jeune Caumont trompa la barbarie du peuple & du Roy. Au hazard de faire ma Lettre trop longue, je vais transcrire ces quatre Vers.

Son pere à son côté sous mille coups mourant,
Le couvroit tout entier de son corps expirant ;
Et du peuple & du Roi trompant la barbarie,
Une seconde fois il lui donna la vie.

Il est naturel que Henri expose ce [183] qu’il faisoit dans cette cruelle conjoncture.

Tranquille au fond du Louvre, & loin du bruit des armes,
Mes sens d’un doux repos goûtoient encor les charmes.

On a eû raison de critiquer cet endroit. Dans le tems que Bourbon voit à son reveil, ses domestiques massacrez, ses portiques inondez de leur sang ; dans le tems que les assassins sans doute furieux & effarez, s’avancent vers son lit pour l’égorger, le Prince est-il loin des armes ? Est-il vraisemblable qu’il joüisse d’une entiere tranquillité ? Quel profond sommeil peut jamais la causer ? Si M. de Voltaire vouloit rendre cette securité vraisemblable, il devoit donner une bonne dose d’Opium à son Heros.

Elisabeth ne manque pas de frémir au recit de ces sanglantes avantures. Bourbon lui dit qu’il en a seulement conté la moindre partie, il peint Medicis donnant du haut du Louvre le signal à la France.

Tout imita Paris, la mort sans résistance,
Couvrit en un moment la face de la France.

Puisque Henri ne fait que les fonctions de Gazetier, il auroit dû ne pas [184] alterer la verité des faits. Il est faux que tout imita Paris, puisque le Dauphiné, la Provence & l’Auvergne furent exemptés de cette inhumanité, les Gouverneurs de ces Provinces ayant répondu librement qu’ils ne feroient point executer des ordres si cruels, qu’ils ne les regardoient point comme venant du Roi, mais des ennemis du repos public, qui abusoient du nom de Sa Majesté. Sans doute que l’imagination de M. de Voltaire, frappée de tant d’objets sanglans, a voulu tout ensanglanter. Cependant une varieté d’images n’auroit pas été entierement déplacée, je suis persuadé que le contraste auroit plû ; il ne faut pas tellement s’attacher à faire naître un sentiment qu’on oublie tous les autres. Mais c’est trop m’arrêter à ce second chant, ma Lettre grossit prodigieusement, je me hâte, Monsieur, de finir l’analyse de la conversation heroïque de Henri & d’Elisabeth, résolu d’être plus précis que je n’ai été.

Après que les assassins eurent satisfait leur cruelle fureur, le peuple toûjours constant a faire succeder la pitié à la furie, eut horreur de ce carnage ; le Roy même fût en proye à mille remords dévorans. Henri qui l’a déja peint façonné par la Reine aux forfaits, a soin de nous [185] le representer comme un Prince à qui le crime coûtoit encore.

Bientôt Charles lui même en fût saisi d’horreur,
Le remord dévorant s’éleva dans son cœur.
Des premiers ans du Roy, la funeste culture,
N’avoit que trop en lui corrompu la nature ;
Mais elle n’avoit point étouffé cette voix,
Qui jusques sur le Trône épouvante les Rois.
Par sa mere élevé, nourri dans ses maximes,
Il n’étoit point comme elle, endurci dans les crimes.

Je vous avoüe, Monsieur, que je suis charmé d’un caractere si bien soûtenu. A ces remords succeda une langueur mortelle, & bientôt Charles ne fut plus. Donnez-vous la peine de lire la description de la mort de ce Prince, plus elle est courte, plus elle me paroît admirable. Henri apprend à la Reine que Valois accourut à grand pas du fond du Nord pour recueillir le sanglant heritage d’un frere infortuné. Il n’oublie pas de lui conter que la Pologne frapée de sa grande réputation, l’avoit choisi pour Roy. M. de Voltaire avoit déja au commencement de son Poëme ébauché le portrait de Valois ; mais il a crû que Bourbon donnant plus d’étenduë aux mêmes pensées, leur communiqueroit en même tems plus d’heroïsme ; sans doute qu’à l’exemple d’Homere nôtre Poëte François aime les repetitions. J’aurois seulement souhaité qu’il [186] eut d’abord donné une juste étenduë à ses idées, pour les faire revivre ensuite avec plus de force ; mais cela n’auroit pas fait le compte de Bourbon qui joüe volontiers le rôlle de Thersite.

Tandis que Valois esclave de ses plaisirs, & de ses honteux favoris pressoit l’état du fardeau des subsides, Guise parut, & le peuple inconstant tourna ses regards sur lui. Henri peu amoureux du laconisme, fait de Guise un portrait si long, que je n’ose le transcrire ici, je vous renvoye au Poëme. Guise après avoir essaïé sourdement sa puissance, ne se cacha plus.

Il forma dans Paris cette ligue funeste,
Qui bientôt de la France infecta tout le reste.
Monstre affreux qu’ont nourri les peuples & les Grands
Engraissé de carnage & fertile en tirans.

Alors la France vit dans son sein deux Monarques, l’un n’avoit que les ornemens de la Royauté, tandis que l’autre en joüissoit réellement sans avoir besoin du nom de Roi. Valois ouvrit les yeux, mais à peine reconnut-il le veritable danger, & ne distinguant point les foudres qui grondoient sur sa tête, il se replongea dans son premier sommeil, uniquement occupé de ses plaisirs, Henri dit qu’il lui offrit son secours, résolu de le sauver ou de se perdre ave <sic> [187] lui. Mais Guise interessé à les détruire l’un par l’autre, sût habillement engager Valois à ne point accepter ses offres, la Religion en fournit un prétexte specieux. Guise fait de Henri le plus zelé Calviniste ; il paroit qu’il le connoissoit bien peu, puisque Bourbon se donne lui même à Elisabeth pour un homme qui condamne également les deux partis : je ne crois pas que la Reine ait été assez simple pour ne pas s’appercevoir d’une contradiction si manifeste.

La peinture que fait Guise du danger où est la Religion, cause une alarme generale ; le Roy à qui on défend de la part de Rome de s’unir avec Bourbon, obéit sans murmure, soumis à la ligue, il conspire à sa perte, & lui déclare la guerre par timidité. Henri sensible à un pareil traitement, ne balance pas à venir le combattre. Les Villes alarmées fournissent des troupes, tandis que Joyeuse & Matignon se disputent l’honneur d’accabler le Heros. Guise également courageux & prudent, s’opposoit au passage des alliez de son ennemi. Mais Bourbon soûtenu du Dieu des Armées remporta la victoire, il combatit Joyeuse & lui fit mordre la poussiere aux plaines de Coutras. Vous vous appercevrez, Monsieur, en lisant cet endroit du Poëme, que Henri est un peu [188] fanfaron, je le crois presque frere de Philoctecte, c’est afin qu’on ne reproche point au Heros de faire de la modestie, sa vertu favorite. Mais si c’est-là un défaut, il appartient moins au Poëte qu’à l’art. Vous savez qu’Apollon permet à ses favoris, de se loüer à toute outrance, à force de se livrer à ce flateur penchant, ils érigent chaque Heros en Poëte ; tant qu’il ne sera point défendu aux nourrissons de Phebus de faire les fanfarons, il ne faut pas s’attendre à voir leurs Heros modestes, c’est une débauche de raison dont ils ne seront pas si-tôt capables. Henri fait ensuite un portrait de Joyeuse, & décrit l’équipage ridicule dans lequel les guerriers attachez au sort de ce General, se presenterent au combat.

Cent chifres amoureux gages de leurs tendresses,
Traçoient sur leurs habits le nom de leurs maîtresses ;
Leurs armes éclatoient du feu des diamans,
De leurs bras énervez, frivoles ornemens ;
Ardens, tumultueux, privez d’experience,
Ils portoient au combat leur superbe imprudence.
Orgueilleux de leur pompe, & fiers d’un camp nombreux,
Sans ordre ils s’avançoient d’un pas impetueux.

Tels étoient les ennemis que Henri avoit à combattre ; vous avoûrez avec moi, Monsieur, qu’une telle victoire n’est pas bien difficile, surtout quand on [189] leur oppose des farouches soldats, endurcis aux travaux, accoûtumez au sang, dont le fer & le mousquet composent les parures ; alors dix en valent cent. Après quoi je vous demande si Henri a tant de raison de se faire valoir.

Comme eux vêtu sans pompe, armé de fer comme eux,
Je conduisois aux coups leurs escadrons poudreux.
Comme eux de mille morts affrontant la tempête,
Je n’étois distingué qu’en marchant à leur tête.

Bourbon acheve le détail de la victoire qu’il remporta, après quoi il essaye sur les courtisans François, son talent de loüer.

Aucun ne fut percé que de coups honorables,
Tous fermes dans leur postes, & tous inébranlables ;
Ils voyoient devant eux avancer le trépas,
Sans détourner les yeux, sans reculer d’un pas.

Les idées de M. de Voltaire sont inaccessibles à tout autre esprit qu’au sein ; comment des gens tumultueux, ardens, privez d’experience, sans ordre, peuvent en même tems être fermes & inébranlables dans leurs postes, voir avancer la mort sans reculer d’un pas ? Il ne m’est pas possible de concilier tout cela, c’est de M. de Voltaire qu’il faut attendre la solution de la difficulté. Henri commence à se repentir, de rappeller [190] cette triste victoire dont il décrit les suites ; elle ne servit qu’à rendre Valois plus méprisable, Paris plus rebelle, & la ligue plus audacieuse.

Il eût même à souffrir pour comble de douleur,
Et la gloire de Guise, & son propre malheur.

Guise fier de la victoire remportée sur les Alliez de Bourbon, vint triompher dans Paris.

Ce vainqueur y parut comme un Dieu tutelaire,
Valois fit triompher son superbe adversaire,
Qui toujours insultant à ce Prince abatu,
Sembloit l’avoir servi moins que l’avoir vaincu.

Valois irrité d’une telle insolence voulut la venger, mais il n’étoit plus tems ; le peuple dont il n’étoit ni aimé ni redouté, le prit pour un tiran dès qu’il voulut agir en Roy.

On s’assemble, on conspire, on répand les alarmes ;
Tout Bourgeois est Soldat, tout Paris est en armes ;
Mille remparts naissans qu’un instant a formez
Menacent de Valois les Gardes enfermez.

Guise voit l’orage d’un œil tranquille, gouvernant à son gré les ressorts de la sédition. Le peuple furieux auroit au moindre signal du chef de la ligue, assassiné Valois ; mais Guise content de le faire trembler, arrêta la poursuite des mutins, & lui laissa la liberté de s’enfüir attentant.

Trop peu pour un Tyran & trop pour un sujet,
[191] Quiconque a pû forcer son Monarque à le craindre,
A tout à redouter, s’il ne veut tout enfraindre.

Sans m’arrêter à mettre en évidence l’horreur d’une si détestable politique ; ne direz-vous pas avec moi que la bienséance ne permet pas de mettre dans la bouche d’un Roy une maxime si pernicieuse à sa propre sûreté : C’est apprendre à des sujets rebelles, qu’ils ne doivent point mettre de bornes à leurs coupables attentats.

Guise affermi dès ce jour dans ses grands desseins, vit qu’il n’étoit plus tems de garder aucun ménagement, sûr de trouver le suplice s’il ne montoit au Trône ; maître d’un peuple révolté, soûtenu des Romains, secouru de l’Espagnol, secondé de ses freres, il crut ramener ces tems, où les premiers descendans de nos Rois condamnez à porter un froc odieux, gemissoient dans l’ombre d’un Cloître tandis que leurs tyrans tranchoient du souverain. Henri vient ensuite aux Etats de Blois dont il dépeint le peu de succès ; je passe sous silence le détail des excès du Duc de Guise, son assassinat ; j’avoüe que cette description ne sauroit être plus brillante, mais je suis pressé de finir ; la mort de Guise ne fait qu’animer le fureur des séditieux.

[192] Tout Paris croit avoir en ce pressant danger,
l’Eglise a <sic> soûtenir & son pere à venger.

Le Duc de Maïenne plus par interêt que par ressentiment, allume par tout la discorde ; Henri peint en vingt Vers, le caractere & la puissance de ce chef de parti ; je ne citerai que ces deux Vers.

Mais souvent il se trompe à force de prudence
Il est irrésolu par trop de prévoyance ;
Moins agissant qu’habile, & souvent sa lenteur,
Dérobe à son parti les fruits de sa valeur.

On avoit crû jusqu’à present que l’habileté d’un general consistoit à saisir les momens favorables, à mettre en œuvre sa prudence, en se hâtant lentement. Mais M. de Voltaire nous en donne une autre idée, sa sagacité peut seule démêler les differences délicates qu’il met entre un Capitaine habile & un Capitaine agissant ; verifiant ainsi ce que dit de lui le fameux Abbé de P . . . qu’il a du Saillant dans l’esprit.

Henri fait sentir à Elisabeth que Maïenne est soûtenu par Philippe Roy d’Espagne leur ennemi commun, dont l’artifice est le plus grand soûtien.

Et Rome qui devoit étouffer tant de maux,
Rome de la discorde allume les flambeaux.

Ne vous scandalisez pas, Monsieur, [193] de voir Bourbon se déchaîner si vivement ; ces sentimens sont une préparation à sa conversion, dont le pieux solitaire a eû soin de lui marquer les circonstances : Dailleurs <sic> il dit tout cela pour fournir de matiere à la Reine qui peut-être auroit été embarassée pour faire ses adieux à Bourbon ; c’est un grand art de savoir préparer si habilement les évenemens.

Accablé de tant de maux Valois fut forcé d’implorer le secours de Henri, qui à son ordinaire parle fort modestement de lui, je ne sai si vous lui saurez bon gré d’avoir voulu moderer le serieux de son discours par ce trait comique.

Je n’ai plus dans Valois regardé qu’un beau frere.

Je m’imagine qu’Elisabeth n’auroit pû s’empêcher d’éclater de rire, si Bourbon avoit eû la simplicité de lui parler sur ce ton. Le reste du discours répond à l’idée que le Poëte veut nous donner de la retenuë du Heros à parler de son merite.

Après cette longue narration Henri presse le secours, rappellé par la voix de la victoire que le Poëte trouve bon de loger sur les murs de Paris. La Reine se prêtant aux desirs du Prince, lui ordonne de partir, en lui assûrant que ses Guerriers vont traverser les flots pour le suivre, après quelques complimens, elle ajoute :

Allez vaincre l’Espagne, & songez qu’un grand homme,
Ne doit point redouter les vains foudres de Rome.

[194] Vous voyez, Monsieur, que dans ce dialogue, les deux interlocuteurs s’efforcent de se surpasser quand ils parlent de la Cour de Rome, c’est une addresse qu’on ne peut trop admirer. Vous jugez bien, Monsieur, qu’après tant de portraits ébauchez par Henri, il étoit naturel d’attendre que la Reine essayeroit d’en faire à son tour, les hommes sont naturellement portez à l’imitation. Aussi Elisabeth peint à Henri, Philippe II. & Sixte V. qui étoient sans doute inconnus à ce Prince, quoique M. de Voltaire n’ait pas ignoré que ce Pape étoit estimé de la Reine, il n’a eû garde de lui prêter de tels sentimens, sçachant qu’ils ne pourroient s’accorder avec les principes de la Religion Protestante. Elle finit en lui apprenant qu’elle a reprimé les attentats de l’un & de l’autre, & que de la défaite de Maïenne dépend la soumission de Rome.

Voilà ce qui est l’objet de l’entretien de Henri avec Elisabeth. Je la réduis à deux points, aux portraits & aux faits. A l’égard des personnes qu’on peint, il est difficile de croire qu’ils fussent inconnus à la Reine, outre que par interêt de politique elle avoit soin de les connoître ; le Cardinal de Châtillon qui sous le Regne de Charles IX. alla en Angleterre pour obtenir du secours, ne manqua pas de lui apprendre ce qui se passoit à la Cour de France, la plûpart de ceux que Henri peint, jouoient dès lors un assez grand rôlle pour meriter l’attention d’une Reine aussi politique qu’Elisabeth : Il ne s’agissoit donc que de quelques circonstances ajoutées par des évenemens posterieurs, que la Reine pouvoit avoir déja appris. J’en dis autant des faits, il étoient d’une notorieté publique ; pour donner du [195] vraisemblable à la fiction, la proximité des lieux ne suffit pas, il falloit encore celle du tems, si Henri fut parti deux où trois jours après qu’une partie de ces faits arriva, on pourroit l’excuser ; le détail des évenemens passez auroit été justifié par la necessité où Henri étoit de découvrir la source de ceux qu’Elisabeth savoit imparfaitement. Mais peut-on croire qu’une Reine zelée pour la Religion Protestante, ignorât jusqu’alors la cruelle persécution qu’on lui faisoit ? les Calvinistes de France étoient étroitement liez avec ceux d’Angleterre, il est probable que les premiers envoyerent aux autres, des relations bien circonstanciées de la journée de la Saint Barthelemy ; nous voyons qu’ils font aujourd’hui mention dans leurs prieres des prétendues persecutions qu’ils ont essuyez sous le Regne de Loüis XIV. mais, me direz-vous, Monsieur, il arrive tous les jours qu’on s’entretient sur des choses qui nous sont entierement connuës ; ainsi ces raisons ne détruisent point la fiction. Rien n’est plus vrai ni plus ordinaire. Mais pour parler des choses déja connues, un Heros doit-il quitter une Armée qui demande sa presence, & s’exposer à un voyage dont le succès peut être incertain ? Convient-il à la dignité d’un Roy de faire un voyage uniquement pour embellir des faits publics ? Si Henri avoit trouvé Elisabeth sur son chemin, je ne m’éleverois pas contre leur conversation ; mais je suis revolté quand je voy ce Heros partir dans des circonstances critiques, pour faire les fonctions de Gazetier. Si M. de Voltaire n’a pas prétendu faire dans ces trois chants une Gazette en Vers, Bourbon l’a faite malgré lui. Pesez, Monsieur, toutes ces raisons ; vous conviendrez que ni l’e-[196]xemple de Virgile ni la matiere de la conversation ne peuvent excuser le voyage de Henri ; il n’y a aucune ombre de vraisemblable, on ne trouve dans cet ouvrage qu’un tissu inutile de portraits & d’évenemens : ◀Ebene 4 Je n’aurois jamais crû pousser si loin mes réflexions. Mais après avoir entamé l’analise de cet épisode, il ne ne <sic> m’a pas été possible de reculer. Je dois vous avertir qu’en citant des Vers, j’ai seulement choisi ceux qui pouvoient servir à faciliter le dessein que je m’étois proposé. Je vous exposerai avec la même naïveté, mes sentimens sur la conduite du Poëme entier ; je les renfermerai dans une Lettre qui ne sera pas plus longue que celle-ci. Comme je vise uniquement à vous prouver ma sincerité, je ne vous déguiserai rien. J’ai l’honneur d’être, &c. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2

FIN. ◀Ebene 1