Citation: Anonym (Ed.): "XXXIV. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.3\034 (1716), pp. 210-215, edited in: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.3528 [last accessed: ].


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XXXIV. Discours

Citation/Motto► Singula de nobis anni prædantur euntes.

Hor. L. ii. Ep. ii. 55.

A mesure qu’on aproche du retour, & que les années viennent, on perd une partie de ses talens & des douceurs de la vie. ◀Citation/Motto

Metatextuality► Lettre sur le renvoi de la Conversion dans un âge avancé. ◀Metatextuality

Level 2► Level 3► Letter/Letter to the editor► Mr. le Spectateur,

« Je suis dans la soixante-cinquième année de mon âge, & après en avoir passé la meilleure partie dans les plaisirs, je trouve mes sens si foibles & si épuisez, que la vie m’est presque à charge. Mais d’où vient, je vous prie, que mes apetits augmentent, lorsque mes forces diminuent, & que je n’ai plus le pouvoir de les satisfaire ? Je vous parle ingénument comme un Criminel, afin que les [211] autres aprennent, par mon Exemple, à se corriger de bonne heure, & à ne se flatter pas qu’ils en pourront venir à bout sur leurs vieux jours, sous prétexte que s’ils n’abandonnent pas les plaisirs, les plaisirs les abandonneront eux-mêmes ; ce qui n’est que trop souvent la chétive ressource de quelques-uns. Mais qu’ils sachent que j’ai éprouvé tout le contraire : Je suis aujourd’hui aussi curieux pour mes Habits, & aussi plein d’ardeur à la vue d’une jolie Femme, que je l’étois dans ma jeunesse, lorsque, debout sur un banc du parterre à la Comédie, je lorgnois toutes les Belles qui m’environnoient. Je pousse même l’extravagance si loin, & j’ai si peu réprimé la fougue de mes desirs que, pour les entretenir, il m’arrive souvent de m’asseoir, avec mes Lunettes sur le nez, & d’écrire des Billets doux à des Beautez qui servent depuis long-tems de nourriture aux Vers. C’est ainsi qu’un foible souvenir de mes plaisirs passez me réchauffe le cœur ; mais ne serois je pas infiniment plus heureux si je pouvois me réjouir en secret de ma vie passée, si j’avois fait quelque belle action pour ma Patrie, & si j’avois employé, en actes de charité ou de générosité, tout le bien que j’ai prodigué dans la débauche & l’incontinence ? J’ai vécu jusques-ici en Garçon ; & au lieu d’une posterité nombreuse que j’aurois pu avoir, & qui m’auroit peut-être donné beaucoup [212] de plaisir, il ne me reste pour tout amusement que le recit de quelques vieux Contes ou d’Intrigues surannées, où personne même ne veut croire que j’aie eu jamais aucune part. Metatextuality► Je ne sai si vous avez traité le sujet ; mais il me semble que vous ne sauriez en choisir un meilleur que celui de l’Art qui nous enseigneroit à ne craindre pas la vieillesse. Dans un tel Discours vous devriez nous instruire à détacher nos cœurs de tout ce qui est passager, & nous faire sentir que la Beauté même se ride à mesure qu’on la contemple. ◀Metatextuality L’Homme d’esprit devient insensiblement bizarre, pour ne pas réfléchir sur le flux & reflux perpétuel de tout ce qui l’environne : C’est ainsi que, dans l’espace de quinze ou vingt ans, il se voit au milieu d’une autre Génération d’Hommes, qui ont des manieres differentes des siennes, mais qui ne leur sont pas moins naturelles, que ses divertissemens, ses idées, & son genre de vie l’étoient autrefois pour lui & pour ses Amis. Le mal est qu’il regarde d’un œil dédaigneux les égaremens dont il a été lui-même coupable, & qu’il en a cette espece de rebut que les Hommes sentent les uns pour les autres à cause de leurs differentes Opinions : C’est ainsi qu’un Cerveau foible & qu’un Esprit inquiet se chagrine & se tourmente de ce que la Jeunesse fait sottement ce qui est toûjours une sottise, de quelque maniere qu’on s’y prenne. C’est là, mon cher [213] Monsieur, la situation où se trouve aujourd hui mon Esprit ; je hais ceux dont je devrois me moquer, & je porte envie à ceux que je méprise. Le tems de la jeunesse & de l’âge viril passé dans le desordre est suivi de ces tristes conséquences ; mais à ceux qui ménent une vie réglée, tous les âges leur procurent la même douceur ; il n’y a que le souvenir des bonnes actions qui soit un festin pour l’Ame beaucoup plus delicieux, que ne le peuvent être les joies les plus vives de la bouillante Jeunesse. Pour moi, lorsque je suis dans mon Fauteuil, & que je commence à réfléchir, les imaginations extravagances d’un Enfant ne sont pas plus ridicules que le Galimatias qui s’offre à mon Esprit ; des Habits magnifiques, des Contredanses, les derniers Couplets de quelques Airs d’Opera, des Conversations interrompues, & des Querelles arrivées à minuit, après avoir fait la débauche, sont les seuls objets qui me roulent dans la tête & qui servent à mon entretien. Je vous prie, mon cher Monsieur, de publier ce que vous venez de lire, afin que certaines Dames de ma connoissance & de mon âge ne se fassent pas une peine de se bien couvrir la tête durant cette Saison froide, & que mon vieux Ami Pimpan achette une Cane, pour se soutenir dans les rues, où il se donne des airs d’un Egrillard, quoique ses jambes chancellent. En un mot, si, depuis quel-[214]ques années, je n’avois une Passion dominante, qui m’avoit paru autrefois basse & indigne d’un honnête Homme, il ne me resteroit plus le moindre plaisir ; mais sachez que si je vis jusques au 21. de Mars 1714. & que mes Debiteurs soient bons, j’aurai alors un Capital de cinquante mille Livres Sterlin. Je suis, &c. »

J. Crastin. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

Level 3► Letter/Letter to the editor► Mr. le Spectateur,

« Vous obligerez infiniment un pauvre Amoureux craintif, si vous inserez dans votre premier Discours la Lettre suivante destinée à ma Maitresse. Vous saurez que je ne suis pas Homme à perdre d’abord toute esperance ; mais elle est d’une humeur si étrange, que tout d’un coup elle ne veut plus de moi, sans rime ni raison, & qu’elle est sujette à des Accès de froideur, comme elle-même l’a déclaré à une de ses Confidentes. Ces Accès lui durent quelquefois cinq ou six semaines de suite ; mais puis qu’elle y tombe sans être provoquée, il faut esperer qu’elle en reviendra sans que j’y emploie de nouveaux services. Cependant, la Vie & l’Amour n’admettent pas de si longues interruptions ; ainsi agréez, s’il vous plaît, que je lui donne ce mot d’avis. [215]

Metatextuality► Lettre d’un Amant à son inconstance Maitresse. ◀Metatextuality

Level 4► Mademoiselle,

Je vous aime & je vous honore ; Ne me dites donc pas, je vous prie, qu’il faut attendre que nous puissions observer toutes les bienséances & les formalitez requises, & s’accommoder à votre humeur. Si vous êtes d’une constitution assez heureuse pour être indolente deux Mois de suite, vous devriez songer que, durant tout cet intervalle de tems, je brûle d’impatience, & qu’une Fiévre lente me consume. Vous avez beau dire qu’il n’y a rien qui nous presse ; nous vieillissons l’un & l’autre à mesure que nous parlons. Lequel de ces deux partis croyez vous le plus raisonnable, ou celui de bannir votre Indolence pour me rendre heureux, ou celui de la garder pour augmenter mes peines, sans qu’il vous en revienne aucun avantage ? Pendant que je souffre votre Insensibilité, je me rends inutile au monde, & j’essuie mille chagrins ; mais si vous favorisez ma Passion, vous comblez tous mes desirs, vous me donnez de nouvelles esperances, vous m’excitez à prendre de généreux soins, à former de nobles résolutions, & à goûter des transports ravissans. Je suis, &c. » ◀Level 4 ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3 ◀Level 2 ◀Level 1