Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "XLIV. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\044 (1716), pp. 269-278, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.3501 [consultado el: ].


Nivel 1►

XLIV. Discours

Cita/Lema► Credula res amor est.

Ovid. Heroïd. Ep. vi. I.

L’Amour est d’ordinaire fort crédule. ◀Cita/Lema

Nivel 2► Après avoir examiné la nature de la Jalousie, & marqué les Personnes qui s’y trouvent les plus sujettes, il faut que je m’adresse ici à mes belles Correspondantes qui cherchent à bien vivre avec un Mari jaloux, & à délivrer son esprit de ses injustes soupçons.

[270] La premiere Regle, que je leur offre, est de ne desaprouver jamais dans un autre le même défaut dont le Mari jaloux est coupable, & de n’admirer aucune chose en quoi il n’excelle pas lui-même. Fort vif dans ses applications, il sait trouver un double sens à une Invective, & prendre le Panegyrique d’un autre pour une Satyre qui tombe sur lui. Il ne s’embarasse pas d’examiner la Personne, mais d’appliquer le Caractère ; & il a de la joie ou de la honte suivant qu’il s’y trouve plus ou moins conforme. Le moindre éloge que vous donniez à quelqu’un, excite sa Jalousie, en ce qu’il fait voir que vous ne l’estimez pas tout seul ; mais si vous louez ce qu’il ne possede pas, il entre en fureur, parce qu’à certains égards vous en preferez d’autres à lui-même. Horace, dans une de ses Odes à Lydie où il envisage cette Passion du même côté, la décrit admirablement bien en ces termes :

Cita/Lema► 1 Cùm tu, Lydia, Telephi

Cervicem roseam, & cerea Telephi
Laudas brachia, væ, meum
Fervens difficili bile tumet jecur :
Tunc nec mens mihi, nec color
Certâ sede manet ; humor & in genas
Furtim labitur, arguens
Quàm lemis penitus macerer ignibus.

[271] C’est-à-dire, « Ma chere Lydie, lorsque vous louez le cou vermeil & les bras vigoureux de Telephe ma bile s’échaufe, je ne me possede plus, je pális de rage, & les larmes qui tombent de mes yeux sans que je m’en apperçoive, trahissent le feu qui me consume. » ◀Cita/Lema

Le Mari jaloux n’est pas sans doute fâché qu’un autre vous déplaise ; mais si vous revelez certains défauts qu’il trouve en sa personne, vous découvrirez non seulement qu’un autre vous déplaît, mais qu’il vous choque aussi lui-même. En un mot, il a une si grande envie de jouïr tout seul de toute votre tendresse, qu’il est au desespoir, s’il n’a pas quelqu’un de ces charmes, qu’il croit propre à se l’attirer ; & s’il voit par ce que vous critiquez dans les autres, qu’il n’est pas si agréable à vos yeux qu’il le pourroit être, il conclut de là que vous l’aimeriez davantage, s’il avoit d’autres qualitez, & qu’ainsi votre affection pour lui ne va pas si loin qu’elle devroit aller, suivant ses idées. S’il est donc d’une humeur serieuse ou chagrine, vous ne devez pas témoigner prendre trop de plaisir à la Raillerie, à la Joie ou au Divertissement. S’il n’est pas le mieux fait du monde, vous devez admirer la Prudence, ou toute autre bonne qualité qu’il possede, ou qu’il croit du moins avoir en partage.

La seconde Regle que je vous propose, est d’être franche & ouverte avec lui, [272] de souffrir qu’il éclaire vos actions, de lui developper tous vos desseins, & de n’avoir aucun secret pour lui, non pas même des moindres bagatelles. Un Mari jaloux a de l’antipathie pour tous les clins d’œil, & les petits murmures de ceux qui causent à l’oreille ; & s’il ne voit tout ce qui se passe jusqu’au fonds, à coup sûr il portera ses craintes au-delà des bornes. Vous ne sauriez lui ôter de l’esprit que vous devez le choisir pour votre principal Confident, & s’il trouve qu’on lui a fait un mystere de quelque chose, il s’imaginera qu’il y a plus de mal qu’il n’en paroît. De sorte que vous êtes fort interessée à maintenir votre Franchise, & à ne rien avancer qui la combatte, parce que s’il découvre une fois que vous lui avez déguisé le but de quelque démarche, toutes les autres lui deviennent suspectes ; c’est une source seconde pour son Imagination, qui travaille d’abord là-dessus, & en tire des consequences à perte de vûe, qui ne servent qu’à redoubler ses chagrins.

Si ces deux Méthodes ne produisent pas leur effet, le meilleur Expedient sera de paroître abatue & affligée à cause de la mauvaise opinion qu’il a de vous, & du tourment qu’il se donne à votre consideration. Il y a bien des Femmes qui prennent un plaisir cruel à exciter la Jalousie de ceux qui les aiment, à insulter un pauvre cœur langoureux, & à triompher de voir que leurs [273] charmes peuvent causer tant d’inquiétude. C’est ce qui a fait dire à 2 Juvenal,

Cita/Lema► Ardeat ipsa licet, tormentis gaudet amantis.

Quoi qu’elle ait beaucoup de tendresse pour son Mari, elle se divertit à lui causer du tourment. ◀Cita/Lema Mais les Femmes de cette humeur la portent d’ordinaire si loin, que leur indifference affectée ruïne toute la tendresse d’un Epoux, & qu’elles ne manquent pas de s’attirer alors tout le mépris & le dédain que leur insolence mérite. Au lieu qu’un air triste & abatu, l’effet naturel de l’Innocence opprimée, peut adoucir un Mari jaloux, exciter sa compassion, le rendre sensible au tort qu’il vous fait, & bannir de son esprit toutes ces craintes & ces soupçons qui empoisonnent le bonheur de l’un & de l’autre. Une pareille conduite l’engagera du moins à cacher sa Jalousie, & à ne murmurer qu’en secret, parce que convaincu de son foible, il ne voudra pas vous le découvrir, dans la pensée qu’il pourroit avoir quelque suite fâcheuse, vous refroidir à son égard, & vous enflâmer pour un autre.

Il y a d’ailleurs un Expedient, qui est infaillible, pourvû que vous puissiez trouver créance auprès de la personne intéressée, & qui est souvent mis en usage par des Femmes qui ont plus de ruse que de vertu : Je veux dire de jouër le rôle du [274] Mari jaloux, & de tourner sa Baterie contre lui-même, de prendre quelque occasion pour lui témoigner de la Jalousie, & de suivre l’exemple qu’il vous en a donné. Cette Jalousie masquée ne peut que le chatouiller agréablement, s’il la croit sincere, puisqu’il sait par experience qu’il s’y mêle beaucoup d’Amour, & il sentira d’ailleurs une espèce de satisfaction maligne à vous voir souffrir les mêmes inquiétudes qui le désolent. Mais il faut avouër que c’est un tour si difficile à jouër, & si éloigné de la Franchise, qu’on ne doit jamais le mettre en œuvre, à moins qu’on n’ait assez d’habileté pour bien couvrir la supercherie, & assez d’innocence pour la rendre excusable.

Quoi qu’il en soit, je raporterai ici l’Histoire d’Herode & de Mariamne telle qu’on la trouve dans 3 Joseph, & qui nous fournit un exemple de tout ce qu’on peut dire sur un si triste sujet.

Nivel 3► Relato general► « Mariamne avoit tous les charmes que la beauté, la naissance, l’esprit & la jeunesse peuvent donner à une Femme, & Herode toute la passion que ces charmes sont capables d’inspirer à un Naturel bouillant & amoureux. Au milieu [275] de tous les excès de sa tendresse, il mit à mort le Frere, & ensuite le Pere de Mariamne. On se plaignit de cette barbarie à Marc Antoine qui somma Herode qu’il eût à passer au plutôt en Egypte pour y répondre du crime dont on l’accusoit. Herode ne manqua pas d’attribuer cette sommation à l’envie qu’Antoine avoit de posseder Mariamne : de sorte qu’avant son départ, il la mit entre les mains de son Oncle Joseph avec un Ordre secret de la faire mourir, s’il venoit à échouer lui-même dans son voïage. Charmé de la conversation de cette Princesse, Joseph emploïa toute sa Rhétorique pour lui persuader qu’Herode l’aimoit tendrement, & sur ce qu’elle y paroissoit insensible, il eut l’imprudence de lui dire l’Ordre qu’il en avoit reçû, & qu’il regardoit comme une preuve convaincante de sa passion ; puisque le Roi ne pouvoit ni vivre ni mourir sans elle. Cette cruelle marque d’une passion furieuse banit, pour quelque tems de son cœur, les foibles restes de reconnoissance qu’elle y avoit. Uniquement occupée de la cruauté de cet Ordre, & incapable de reflechir sur la cause qui l’avoit produit, elle envisagea l’Auteur sous l’idée effraïante d’un Meurtrier, sans faire aucune attention à celle de l’Amant. Herode n’eut pas été plutôt absous & congedié par Antoine qu’il revint animé de nouveaux feux [276] pour sa chere Mariamne ; mais à l’ouïe de la grande familiarité qu’il y avoit eu, pendant son absence, entre elle & son Oncle Joseph il fut saisi de cruelles allarmes. De sorte qu’à leur premiere entrevûë, il falut en venir à des éclaircissemens, où elle eut beaucoup de peine à calmer ses soupçons. Enfin elle y réussit, & il parut si convaincu de son innocence, que des plaintes & des reproches il passa aux larmes & aux embrassades. Ils pleurerent tous deux à cette occasion avec une extrême tendresse, mais lors qu’Herode, au milieu des sanglots & des soupirs, lui faisoit les plus vives protestations d’un amour & d’une constance à toute épreuve, elle s’avisa de lui demander, si l’Ordre secret, qu’il avoit donné à son Oncle Joseph en étoit une bonne marque. Le Roi n’eut pas plutôt ouï cette question si peu attendue, qu’enflâmé de jalousie, il en conclut que Joseph ne pouvoit qu’avoir poussé trop loin sa familiarité avec elle, puisqu’autrement il ne lui auroit jamais revelé un secret de cette nature. En un mot, il fit mourir son Oncle, & par un effort tout extraordinaire sur lui-même, il laissa vivre Mariamne.

Quelque tems après, obligé de retourner en Egypte il recommanda son Epouse à Sohemus avec le même Ordre secret qu’il avoit donné à son Oncle, & en cas qu’il vînt à perir dans ce voïage. [277] Malgré toutes ses précautions, Mariamne gagna si bien l’esprit de Sohemus par ses presens & ses manieres obligeantes, qu’elle tira de lui le secret qu’Herode lui avoit confié. Lors donc que revenu d’Egypte il voulut l’embrasser avec de grands transports de joie & de tendresse, elle n’y répondit que par des sanglots & des pleurs, accompagnez de toutes les marques d’indifference & de haine dont elle put s’aviser. Irrité d’une si froide reception, il n’auroit pas manqué de l’immoler à son ressentiment, s’il n’avoit craint d’en être lui-même la principale victime. Bien-tôt après il eut un si violent retour de tendresse pour elle, qu’il l’a fit venir en sa présence, & qu’il tâcha de la ramener par toutes les voies & les caresses que l’Amour conjugal lui put inspirer en cette occasion, mais elle n’y répondit que par des invectives, & de cruels reproches sur la mort de son Pere & de son Frere. Herode fut si outré de cette conduite, qu’il eut de la peine à se retenir : La dispute s’échauffoit de plus en plus, lorsqu’un Témoin suborné par les ennemis de Mariamne entra tout d’un coup dans la chambre, & l’accusa d’avoir forme <sic> le dessein d’empoisonner le Roi. Prêt à écouter alors tout ce qu’on auroit dit contre elle, Herode fit aussi-tôt mettre à la torture un des principaux Domestiques de son Epouse : Ce-[278]lui-ci pressé par la violence des tourmens, avoua que l’aversion de sa Maîtresse pour le Roi venoit de quelque chose que Sohemus lui avoit dit ; mais à l’égard d’aucun attentat sur la vie du Roi, il protesta qu’il n’en savoit rien. Cette confession ne manqua pas d’être fatale à Sohemus qui se vit exposé aux mêmes soupçons & à subir le même sort que Joseph La vengeance d’Herode ne se borna pas à cette seule victime ; il accusa Mariamne d’avoir tramé contre sa vie, &, par l’autorité qu’il avoit sur les Juges, il la fit condamner & executer en public. Bien-tôt après la mort de cette Princesse, il tomba dans une profonde mélancholie, & abandonna l’administration des affaires pour se retirer dans une Solitude, où il se vit en proie à tout ce qu’un violent Amour, la Pitié, les Remords & le Desespoir ont de plus cruel. Au milieu de ses rêves, & du trouble qui l’agitoit, il appelloit souvent sa chere Mariamne & il n’auroit pas tardé, selon toutes les apparences, à la suivre, si des calamitez publiques, qui le menaçoient de près, ne l’avoient détourné d’un si triste objet. » ◀Relato general ◀Nivel 3

L. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1Lib. i. Ode xiii.I.

2Sat. vi. 209.

3Hist. de la Guerre des Juifs contre les Romains, traduite par Monsieur Arnaud d’Andilly & imprimée à Amsterdam chez H. Schelte en 1703. Voïez Tome iv. pag. 156, &c. où cette Histoire est rapportée avec des circonstances un peu differentes de celles que notre Auteur Anglois y a mises.