Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "LXXII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.6\072 (1726), S. 464-471, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.3499 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

LXXII. Discours

Zitat/Motto► In Venere semper certat dolor et gaudium.

Senecæ ac P. Syri Sent. V. 331

Dans les honteux plaisirs de l’impudique Amour
La joie & la douleur se chassent tour-à-tour. ◀Zitat/Motto

Metatextualität► Lettre d’un Tuteur à l’égard d’une de ses Pupiles avec des reflexions sur l’Inceste. ◀Metatextualität

Ebene 2► Ebene 3► Brief/Leserbrief► Mon très-venerable Frere,

« J’ai fait en dernier lieu une découverte, qui m’a causé une grande afliction, & parce qu’elle a un rapport immédiat à la Tutelle, j’ai cru qu’il étoit de mon devoir de vous en avertir le plutôt qu’il me seroit possible, vous, dis-je, qu’on regarde, d’une façon toute particuliere, comme le Censeur de notre societé. Il y a une de mes belles Pupiles, qui aime beaucoup la lecture, & il m’arrive souvent de jetter les yeux par dessus son épaule, d’un air familier qui ne l’a jamais choquée, pour voir ce qu’elle lit : Je prenois un plaisir incroїable à trouver qu’elle avoit toujours entre les mains quelque bon Livre, propre à l’entretenir & à la fortifier dans les principes de vertu & de connoissance, dont la Nature l’a douée. L’autre jour que je l’épiai de plus près qu’à l’ordinaire, avec mes Lunettes sur le nès, & lorsqu’elle y pensoit [465] le moins ; ce qui redoubloit sa joie, parce qu’il n’y a rien de plus agréable sans doute que d’être surpris dans l’exercice de la Vertu ; je fus bien étonné de voir qu’elle s’amusoit à lire les Lettres de Silvie & de Philandre. La-dessus quelcuns vint à l’apeller tout d’un coup ; de sorte qu’elle jetta son Livre sur la table & qu’elle descendit au plus vite. Alors je pris la liberté de l’ouvrir, & je trouvai, au bas du Titre, ces mots écrits de sa propre main, Présent que mon Oncle m’a fait. Cet Oncle est un fort joli Gentilhomme, qui peut avoir environ cinq ans plus qu’elle, & que j’admetois volontiers à sa compagnie, sans en avoir le moindre soupçon, soit à cause de la parenté, ou parce qu’il me sembloit aussi attaché à la Vertu qu’elle pouvoit l’être. D’ailleurs, en feuilletant le Livre, j’y trouvai quelques oreilles qui marquoient certains endroits chatouilleux, vifs & touchants, pleins d’une fausse Rhétorique, pour diminuer l’horreur de l’Inceste. Peu de Feuillets après je découvris une Lettre du jeune Monsieur, où il témoignoit à sa Niéce la même passion qu’un Frere avoit pour une Sœur dans cet endroit du Livre, & où il a fait une charmante description d’un Cabinet de mon [466] Jardin, marquez pour leur rendez-vous qui devoit les mettre au comble de leur joie.

Un tel procedé excita contre lui tout mon ressentiment, & je deplorai, avec la tendre douleur d’un Pere offensé, le sort de ma Pupile, autrefois belle & vertueuse, mais aujourd’hui presque seduite & rendue diforme. Je mis le Livre à quartier & j’écrivis une Lettre au Pere du jeune Homme, où, si vous voulez, au grand-Pere de ma Pupile, pour lui découvrir toute l’Intrigue. C’étoit le Galant, qui avoit fait descendre la Belle avec tant de précipitation, qu’elle donna lieu à ma découverte, & je le rendis encore lui-même son Dénonciateur, en ce que je le priai de porter ma Lettre à son Pere. Lors qu’il fut parti, j’engageai ma Pupile à s’aller promener avec moi dans le Jardin, & je la conduisis à l’endroit même qui étoit destiné à sa ruine. Je l’entretins assez long-tems de choses indiférentes & je dissimulai mon chagrin le mieux qu’il me fut possible, quoi que je soupirasse au fond de mon ame, & que je crusse remarquer, dans son air, une certaine inquietude à mon égard, qui ne lui étoit pas ordinaire avec moi, & une envie secrete de voir son Oncle à ma place. Après [467] m’être tû quelques momens, pour mieux observer sa contenance, ma Fille, lui dis-je, ne lisez-vous jamais les Gazettes ? Fort rarement, me répondit-elle avec un souris. Il est arrivé, ajoutai-je, une-étrange Avanture dans le jardin des Tuileries La-dessus je lui fis lire l’Article de Paris, où l’on nous annonce qu’une infortunée Dame venoit d’y perdre sa-réputation de la maniere du monde la plus scandaleuse & la plus infame. Voilà, dit-elle, qui est bien sale & bien vilain. Le Livre que vous lisiez, repris-je, est dix fois pire, puisqu’il ajoute à l’Inceste à l’énormité du Crime. Mon cœur étoit prêt à se déchirer en mille piéces, de voir qu’elle ne faisoit que rougir à l’ouїe de ces mots & qu’elle entreprenoit même de sa defense. Ah! Mr. le Spectateur, qu’elle ne doit pas être la sensibilité d’un Pere à l’égard de sa Fille, puis que la mienne envers ma Pupile alloit si loin ? Je vous prie de nous donner votre avis sur tout cela, pour la satisfaction du Public, & pour celle en particulier de

Votre Confrere en Tutelle, »

Montendre. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Metatextualität► Je ne sache pas qu’il y ait un meilleur moїen de répondre aux desirs du Tuteur [468] mon Confrere, qu’en transcrivant ici une Avanture, qui se trouve dans les Ecrits de Perkins. La voici telle qui nous la donne. ◀Metatextualität

Ebene 3► « Une Dame de consideration devenue Veuve, eut soin de faire élever dans sa maison un Fils qu’elle avoit. Ce Fils ne fut pas plutôt d’un âge mur, qu’enflammé d’une cupidité criminelle, il sollicita la Femme de Chambre de vouloir complaire à ses desirs. Elle eut non seulement la force de lui resister ; mais fatiguée de ses importunitez, elle s’en plaignit à sa Maîtresse. La Dame lui dit, dans le dessein de reprimer l’ardeur brutale de son Fils, qu’elle n’avoit qu’à lui donner rendez-vous à son Lit pour la nuit suivante, qu’elle-même s’y coucheroit à sa place, & qu’ainsi elle auroit l’occasion de lui faire une rude mercuriale. Cet ordre fut executé au pié de la lettre, — le recit en est si horrible ; — Le Démon tenta la Mere, & quelque afreuse qu’en soit l’idée, elle permit que son Fils l’embrassâ, & elle devint enceinte de ses œuvres. Lors que sa grossesse augmenta, pour la cacher aux yeux du Public, elle se retira, pleine de honte & au desespoir, dans un endroit reculé à la Campagne, où elle accoucha d’une Fille, qu’elle y fit élever en secret avec beaucoup de [469] soin. Quelques années après, elle trouva bon de la faire venir chez elle sur le pié d’une Parente. La jeune Demoiselle crût si bien en Vertu & en Beauté, que le Fils, qui étoit encore Garçon & qui pouvoit avoir trente & un, ou trente-deux ans, devint éperdûment amoureux d’elle : En un mot, il se maria, à son insû, avec sa propre Fille. Ils vecurent ensemble de très-bonne amitié, & mirent plusieurs Enfans au monde. Mais la Mere, qui savoit tout, nourrissoit, pour ainsi dire, un Enfer dans son sein : de sorte qu’un jour, incapable de soutenir les remords de sa conscience qui l’agitoient plus qu’à l’ordinaire, elle eut recours au savant Théologien, qui a laissé cette Histoire par écrit, & qui étoit un très-habile Casuiste, pour lui demander son avis là-dessus, & s’informer s’il ne seroit pas à propos qu’elle revelât le secret & qu’elle mît fin à la continuation du crime. Le Théologien repondit que, puisqu’ils vivoient heureux dans leur ignorance, elle devoit cacher l’affaire, & se repentir en secret de son abominable inceste. » ◀Ebene 3

En effet, quelle horreur n’auroient-ils pas eu, après une telle découverte, pour ces mêmes Enfans qui faisoient d’abord la joie & le lien de leur amitié reciproque. [470] Avec combien plus de violence ne se feroit-elle pas sentir à ceux qui, de leur bon gré, se rendent coupables d’un Mariage incestueux ? C’est un sujet si triste & si éfraїant, que je ne saurois en exprimer ma pensée d’une maniere plus étendue. Aussi ne crois-je pas qu’il soit fort nécessaire à l’égard de ceux qui ont quelque reste de Conscience, de Christianisme, ou d’Honeur. L’Avanture même que je viens de raporter me paroit si funeste, qu’elle a besoin d’être suivie par un petit Conte, qui approche du Badinage, mais qui finisse par une Moralité qui tende à notre but, pour servir à dérider le front de mes Lecteurs, qu’un tel recit ne peut qu’avoir atristez.

Je me souviens d’avoir lû quelque part, qu’un Roi de France, après avoir entendu parler de la beauté extraordinaire d’une Marquise, Femme d’un de ses Généraux, qui étoit alors emploїé dans la Terre sainte, en devint passionnement amoureux, & la fit avertir qu’il iroit diner chez elle un tel jour. La Dame, persuadée que le Roi ne lui feroit pas cet honeur, en l’absence de son Epoux, s’il n’avoit quelque dessein caché, resolut de le traiter à sa maniere, après avoir écouté les avis de differentes personnes, qu’elle ne jugea pas à [471] propos de suivre. Elle fit donc acheter toutes les Poules, qu’on pût trouver aux environs, & ordonna à son Cuisinier d’en faire divers Plats, sans aucun autre chose. Le Roi ne fut pas moins surpris de la beauté de son Hôtesse que de la singularité de son repas, où l’on ne servit qu’un Plat après l’autre, qui ne contenoient tous que des Poules diversement ragoutées, quoi que le Paїs abondât en toute sorte de Gibier, de Volaille, & de Bêtes fauves. Alors le Roi se tourna vers elle & lui dit d’un air riant, Est-ce, Madame, que vous n’avez ici que des Poules, & qu’il n’y a point de Cocs ? Ce n’est pas cela, Sire, repliqua la Dame, mais les Femmes sont ici les mêmes qu’ailleurs, quoi qu’on les puisse distinguer par leurs habits & leurs Titres. Le Roi sentit l’insinuation & desespera d’en venir à bout ; cependant, il lui témoigna sa reconnoissance pour l’avoir regalé en Poules. ◀Ebene 2

Fin du VI. Tome. ◀Ebene 1