La Spectatrice. Ouvrage traduit de l'anglois: Livre Sixieme

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Niveau 1

Livre Sixième.

Niveau 2

Il y a une qualité, qui a quelque chose de véritablement céleste, en ce que plus nous la possedons dans un haut degré, plus nous approchons du grand Auteur de la nature ; elle trouve sa recompense en elle-même mieux qu’aucune autre vertu, & elle nous rend plus chers à la societé, parce qu’elle sert presque d’équivalent pour tous nous défauts. Entre toutes les perfections, c’est celle qui attire l’admiration la plus durable, donne les plus grands charmes à tout ce que nous disons ou que nous faisons, & nous rend aimables dans toutes les situations & les circonstances de cette vie. Cependant elle n’a rien de si difficile, que chacun ne puisse l’acquerir à l’aide d’une legère application. A la vérité ce n’est qu’une affabilité dans nos manières & dans nôtre conduite, ou ce qu’on nomme ordinairement un bon naturel ; mais alors il doit être permanent, sincère, éloigné de toute affectation, & partir d’une bienveillance réelle dans l’ame, en sorte qu’on se plaise à contribuer de tout son pouvoir au bonheur des autres. J’ai toûjours pensé, que le bon sens doit produire un bon naturel, parce qu’il nous montre en quoi consiste nôtre veritable interêt & nôtre bonheur ; & quoiqu’on puisse dire en faveur du contraire, je ne croirai jamais qu’une personne possede l’un sans une portion de l’autre. Un homme peut être excellent Mathématicien, habile Philosophe, profond Théologien, savant Jurisconsulte, ou Poëte ; il aura du savoir, de la mémoire, de l’imagination, & du génie dans un degré éminent ; cependant si je remarque dans sa conduite la moindre teinture d’arrogance, de brusquerie, d’humeur chagrine, bourrue, ou quelcun <sic> de ces traits qui indiquent un mauvais naturel, je ne conviendrai jamais qu’il ait un jugement ferme & droit. Lorsque des talens extraordinaires lui font traiter avec mépris ou impatience les idées de ceux qui ont moins de savoir, ou des qualités moins brillantes, il montre que les siennes sont couvertes de nuages, & quoiqu’il en parte de tems en tems des éclairs, que le fond en est toûjours noir & obscur, qu’il y a toûjours de l’illusion & du préjugé dans son ame, qui l’empêche de devenir jamais un grand homme suivant la véritable signification de ce mot. Un bon naturel se confond même avec la pieté, dans la signification la plus étendue de ce terme, parce qu’il ne nous permettra pas de faire à personne ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fit ; & quoique je ne veuille pas traiter d’impies tous ceux qui n’ont pas cette heureuse disposition de l’esprit, cependant j’ose assurer, que ceux en qui elle se trouve ne seront jamais inféctés de ce vice. Une personne peut observer exactement les dix commandemens, & cependant faire beaucoup de mal dans le monde ; elle peut mépriser toutes les actions basses & vilaines, avoir même en horreur toutes les fautes capitales, & cependant contraindre les autres par ses mépris & par ses mauvaises maniéres, à se rendre coupables de quelques mauvaises actions, & devenir ainsi la cause, si non l’agent du crime.

Exemple

Un homme de condition qui passoit dans son tems pour être un arbître de l’esprit, trouva un matin, parmi les differentes piéces qu’on exposoit chaque jour sur sa toilette afin qu’il les examinât, un manuscrit d’un Auteur qui ne se nommoit pas, avec une lettre où on lui demandoit humblement son jugement sur cet ouvrage. On dit que c’étoit une tragedie intitulée Mariamne~i ; mais il est incertain, si cette piéce étoit écrite avec la force & l’énergie qui conviennent à une Histoire aussi touchante que celle de cette Princesse Juive, ou si elle ne parut si chétive à cet illustre Lecteur, que parce qu’il étoit de mauvaise humeur ce jour-là. Quoiqu’il en soit, il en fut si peu satisfait, qu’après l’avoir simplement parcourue, il prit la plume, & écrivit à la hâte, précisément au dessous du titre, les lignes suivantes :

Citation/Devise

Poëte qui que tu sois, que D . . . te d. . ne !
Va, pends toi, & brule ta Mariamne~i.
Ce fut toute la réponse qu’il daigna donner, & quand l’Auteur revint quelques jours après, le valet de chambre de ce Seigneur la lui remit par ses ordres. Passionné, comme l’est ordinairement un jeune Auteur pour son prémier ouvrage, il étoit très impatient d’apprendre comment le sien avoit été reçu ; mais la cruelle sentence que cet illustre Juge en avoit portée fut un coup si terrible pour lui, qu’il executa sur le champ cet arrêt, condamnant sa piéce aux flammes, & son cou au cordon. Personne ne supposera que ce Seigneur eût dessein d’occasionner la triste conséquence dont sa severité fut suivie à l’égard d’un inconnu qui pouvoit être un homme de mérite, quoiqu’il ne fût pas un excellent Poëte ; ce fut cependant un trait de mauvais naturel, qu’il prit plaisir à faire paroitre dans cette occasion, & qui sert à nous montrer combien le mépris & la derision peuvent être dangereux.
Il paroit que ce Poëte n’avoit ni vivacité ni présence d’esprit : car s’il avoit eu l’une ou l’autre, il lui auroit été facile de retorquer contre ce Seigneur sa sentence, & de le couvrir à son tour de honte ; je ne pense pas qu’il y eût une plus grande improprieté dans la piéce, que dans le jugement que ce critique sévere en avoit porté : ne devoit-il pas voir que l’ordre y étoit renversé, & qu’il étoit impossible à l’Auteur de se pendre & ensuite de bruler sa Mariamne~i ? Avec le respect que je dois à la mémoire de ce grand homme, il fit là un solecisme, qui n’auroit pas échappé au moindre tribunal de justice. Il écrivit néanmoins ces cruelles lignes sur le champ, & vraisemblablement, comme je l’ai déja observé, pour satisfaire un caprice qui l’emporta dans ce moment sur toute autre consideration. Mais j’en appelle à tout le monde, & j’en appellerois à lui-même s’il étoit encore en vie ; n’auroit-ce pas été une plus grande preuve de sa capacité, aussi bien que de cette bonne volonté & de cette complaisance que nous nous devons les uns aux autres, s’il avoit témoigné moins brusquement qu’il desapprouvoit cette piece, & s’il avoit soumis modestement sa critique au jugement de l’Auteur ? Je dis plus : il n’auroit derogé en rien à sa dignité, s’il avoit eu la complaisance de lui marquer les endroits où il s’étoit écarté des règles de la Poésie, s’il l’avoit même averti des corrections qu’il devoit faire dans sa piéce, & des précautions qu’il devoit prendre pour ne plus tomber dans de semblables fautes lorsqu’il entreprendroit un ouvrage de cette nature. Il faut ressembler à une furie, pour se plaire à donner du chagrin : cependant, combien ne voit-on pas de gens qui se glorifient & triomphent de leur pouvoir à cet égard ? Plus ils sont capables de tourmenter les autres, plus ils s’imaginent mériter de consideration. Ridicule entêtement d’un faux orgueil !

Niveau 3

Allégorie

Une guêpe, ou même une mouche commune, qui vient bourdonner autour des oreilles, n’inquiétent-elles pas pour un instant ? & le plus vil reptile n’a-t-il pas le même pouvoir ? n’est-il pas en ceci le rival d’un mauvais naturel, qui sa pare vainement d’une raison supérieure ? Les personnes de ce caractére repandent un nuage partout où elles arrivent : dès qu’elles paroissent, la conversation tombe, la gayeté s’évanouit, il semble que chacun a eu sa part de l’infection ; au lieu que l’arrivée d’une personne qui est reconnue pour avoir un bon naturel, répand partout une nouvelle joye, inspire de l’enjouement à ceux qui en manquoient, & l’augmente chez ceux qui en sentoient déjà.
Quiconque refléchira sur deux personnes d’une humeur si opposée, ne pourra qu’éviter naturellement la prémiére & rechercher la compagnie de la seconde, quand même elle n’auroit rien à deméler avec l’une ou l’autre ; mais si l’on est dans quelque dependance à leur égard, ou seulement si l’on est obligé de vivre avec l’une des deux, on ne peut que sentir de l’affection ou de la repugnance à proportion des bonnes ou des mauvaises qualités de celle que le sort nous destine. Chacun souhaite de trouver de la douceur chez ceux avec qui il est obligé de vivre, & sur-tout si ce sont des personnes d’autorité. Quand les chefs de familles sont reciproquement bons amis, lorsqu’ils se conduisent avec douceur & humanité à l’égard de leurs inférieurs, quelle parfaite harmonie ne doit pas règner dans le tout ? S’il s’y rencontre par hazard quelques personnes d’un mauvais naturel, elles tâcheront de le deguiser, ou plutôt de corriger leur humeur par l’exemple de leurs supérieurs ; une application prompte & volontaire à leurs differens devoirs leur rendra tout aisé, adoucira la rigueur des disgraces, & donnera de nouveaux charmes à la prospérité. Mais si ceux qui doivent gouverner montrent une inimitié reciproque, s’ils reçoivent mal & avec hauteur les services de leurs inférieurs, ils causent par là le malheur de ceux qui les environnent, le mécontentement devient général, leurs ordres ne sont executés qu’avec répugnance ; ils peuvent se faire craindre, mais on ne les aimera jamais véritablement, & leurs enfans même ne leur rendront qu’un respect extérieur. Ce qu’il y a encore de plus fâcheux, c’est lors qu’une personne douce & complaisante se trouve mariée avec une autre d’un caractère tout différent, & qu’elle ne trouve à la place des caresses qu’elle attend, que des marques visibles de degoût ; lors qu’elle s’endort à peine, que des songes désagréables viennent la reveiller en lui rappellant ses querelles ; lorsque bien loin de se consulter reciproquement & aimablement sur leurs interêts, les deux Epoux ne font que se traiter avec un silence morne, ou s’ils parlent, ce n’est que pour se faire des reproches, ou se contredire sans raison. Quelles paroles peuvent exprimer la misére d’un état semblable ? C’est encore pis, lorsque deux personnes d’un caractère également rude & insociable viennent à se marier ensemble ; on les verra se disputer laquelle fera plus de peine à l’autre, ou à ceux qui les environnent ; leur maison sera véritablement une Enfer en abregé, & on pourra très bien les comparer à des furies, qui ne trouvent en elles-mêmes ni repos ni consolation, & qui tâchent d’en priver tous ceux qu’elles approchent. Il y a deux sources de ce qu’on appelle un mauvais naturel ; l’une est un principe de tyrannie dans l’ame, l’autre n’est qu’accidentelle & vient de l’habitude. La première ne sera deracinée que très difficilement ; des bonnes manières serviront plutôt à flatter & à fortifier un penchant impetueux, qu’à l’abbattre : & des mesures rudes, quoiqu’on s’en serve avec habileté, pourront à peine le subjuguer ; pendant que la raison & la reflexion suffiront seules pour corriger un mauvais naturel qui vient de la seconde source. J’ai connu plusieurs personnes qui s’étant apperçues après un examen exact, qu’elles avoient du penchant à l’une ou l’autre maniére de faire paroître un mauvais naturel, ont eu assez de resolution pour se corriger : il a fallu qu’elles ayent veillé constamment sur leurs discours, & sur leur conduite ; par ce moyen elles ont tenu sous le joug tous les mouvemens tumultueux, & les ont enfin si bien écartés, qu’ils ne sont plus revenus. C’est à mon avis une tâche, que chacun devroit s’imposer, dans quelque situation qu’il se trouve placé ; la réligion, la morale, & même la commune politique l’exigent ; & quelles difficultés qu’on essuye, quelles peines qu’on se donne pour en faire l’essay, je suis bien sûre qu’on en sera amplement dedommagé par le succès. Nous pourrions en venir à bout avec plus de facilité, si nous considerions qui sont ceux sur qui nous avons le pouvoir de décharger notre mauvaise humeur ; n’est-ce pas en bonne partie le hazard qui nous les a soumis ? Car ce ne seront pas nos supérieurs, ni nos égaux qui digereront un rude traitement, & il y en a peu qui veuillent s’y exposer. Nous devrions donc réflechir que la vieillesse, comme l’enfance, le pauvre comme le malade, en un mot tout ce qui a besoin de compassion & de secours, a un droit indisputable d’obtenir ces deux choses ; & comme nous ne nous attribuons le privilege d’insulter que des personnes qui sont dans l’un ou l’autre de ces différens cas, n’est-il pas d’une ame lâche & corrompue de faire servir des moïens qu’un sort plus heureux nous a donnés, à aggraver l’affliction de ceux que nous devrions consoler ? Il n’y auroit réellement point de malheureux dans le monde, si tous les hommes se conduisoient réciproquement avec une bonté & une humanité médiocres. Un bon naturel est le ciment de l’amitié, le lien de la societé, un sujet de joïe pour le riche, & le refuge du pauvre. Il entretient partout la paix, l’harmonie & la joye, & il n’y a que discorde & confusion là où il est absent.

Niveau 3

Hétéroportrait

Mais entre tous les vices, une humeur aigre convient encore moins aux femmes qu’aux hommes ; je ne connois point de caractère plus méprisable, que celui d’une femme resolue, enflée de son propre mérite, qui s’imagine faire paroître son esprit & sa conduite en dominant, en disant des injures & en faisant du carillon ; c’est avec raison que les personnes de son sexe qui ont plus de douceur la fuyent & la haïssent, & que les hommes la tournent en ridicule & s’en moquent. La douceur & l’affabilité devroient aller à côté de la modestie : là où manquent ces deux premières qualités, on peut bien supposer que la dernière a ses taches. Mais comme la corruption dans les mœurs se montre sous différentes formes, un naturel hargneux & contrariant est souvent aussi fâcheux qu’un caractère violent & imperieux : malheureux sont ceux qui contractent aucune liaison avec une femme de l’une ou l’autre de ces humeurs ; mais plus malheureux encore est l’époux, l’enfant & le domestique d’une femme, d’une mère ou d’une maîtresse semblables.
J’ai souvent trouvé fort étrange que des Dames, à qui rien ne paroît trop cher ou trop fatiguant pourvu qu’elles puissent conserver leurs charmes ou en acquerir de nouveaux, veuillent détruirre par une mauvaise disposition d’esprit, ce que l’art ne pourra jamais reparer. Un mauvais naturel est un plus grand ennemi de la beauté que la petite verole la plus cruelle ; il donne une tournure desagréable aux trait du visage, creuse les jouës, jette dans les yeux un amortissement qui deplait, ou une rougeur feroce. Suivant que cette disposition vient d’un excès de phlegme ou de colère, elle enfle les lévres, ternit le teint, contracte les sourcils & fait naître les rides avant le tems. Si celles qui sont jalouses de leurs charmes vouloient faire cette refléxion, je ne doute pas que plusieurs d’entr’elles ne fissent un changement considérable dans leur conduite. Il y en a bien peu à qui la nature ait été si prodigue de ses faveurs, qu’elles ne puissent point affoiblir le pouvoir attractif de leurs charmes. Celles-ci peuvent maintenir leur crédit sur leurs amans, & paroître même sans fautes pour quelque tems ; mais lorsque le mariage a fait une fois d’une maîtresse impérieuse une femme, cette beauté brillante, qui n’étoit considerée auparavant qu’avec transport & admiration, devient familière aux yeux d’un époux : son éclat ne l’éblouit plus, & il découvre des vices auxquels il ne s’attendoit pas ; peut-être remarquera-t-il de l’orgueil, de la vanité, une extrême prévention en faveur de soi-même & un grand mépris pour les autres, avec toutes les folies qu’on attribue aux plus foibles de notre sexe, & qui perceront alors au travers de cette beauté qu’il avoit tant admirée. Confus & chagrin de s’être ainsi trompé, il tâche de la réformer & de la ramener à ce degré de perfection qu’il lui attribuoit, il la presse, il l’exhorte, il la menace, mais le plus souvent en vain. Incorrigible, déterminée à ne pas changer, elle se plaint de sa trop grande pénétration, elle lui fait à son tour des reproches, leur indifférence se change bientôt en mépris, ils ne finissent une querelle que pour en commencer une autre, & ils peuvent s’assurer que toute leur vie ne sera qu’une suite continuelle de divisons. C’est un cas si commun, que je m’étonne comment une femme mariée peut s’attendre de conserver son autorité, à moins qu’elle ne mette en usage les seules armes que notre sexe peut employer avec avantage. Quand une femme renonce à la douceur de son sexe, & qu’elle se vante follement qu’elle peut se rendre la maîtresse, un homme est en droit de se servir de la force pour lui montrer la vanité de son entreprise. La complaisance, la tendresse & la fidélité auront toujours des charmes pour un homme de bon sens, mais des mesures rudes ne gagneront jamais qu’un fou. On pourroit m’objecter, qu’une femme de bon sens se trouve souvent unie avec un homme d’une capacité très-médiocre, & d’une humeur si revêche, qu’elle ne peut jamais lui plaire, quoiqu’elle fasse tout ce qui est en son pouvoir ; & qu’il y auroit trop de lâcheté, si elle continuoit à donner des marques de tendresse à une personne qui en est tout à fait indigne. Je conviens qu’une femme dans cette situation est fort malheureuse ; mais elle doit penser qu’elle le deviendroit encore davantage, en se debattant dans ses chaines. Le plus grand fat connoit le pouvoir qui appartient à un époux, & l’exerce souvent lorsqu’il en a le moins de raison : c’est pourquoi elle devroit pour l’amour de la paix, prendre bien garde de ne pas reveiller sa mauvaise humeur, & si elle ne peut pas s’en garantir, la supporter du mieux qu’il lui est possible. Je sçais fort bien que cette doctrine ne plaira pas à la plûpart des femmes ; mais j’en appelle à celles qui en ont fait l’essai, ont-elles jamais rien gagné par la hauteur ? Enfin, je ne reçois point d’excuses pour un mauvais naturel. Il y a sans doute des occasions, où il n’est ni injuste ni imprudent de ressentir un affront ; mais nous ne devrions jamais le rendre de la même manière, puisqu’il y en a plusieurs autres de montrer notre sensibilité, sans imiter la conduite qu’on a tenue contre nous, & qui fait le sujet de nos plaintes. Beaucoup moins devons-nous décharger notre mécontentement sur d’autres qui n’y ont point contribué, lorsque nous croyons avoir été maltraités de ceux que nous sommes obligés de menager par devoir, par intérêt, ou pour quelque autre considération ; ce seroit alors punir l’innocent en place du coupable, & cependant ceci n’est pratiqué que trop souvent par des personnes des deux sexes, dans tous les âges & dans toutes les conditions. Combien de fois n’ai-je pas vû des gens se vanger en rentrant chez eux sur tous ce qu’ils rencontroient, de quelque chagrin qu’ils avoient essuyé dehors ? Leur femme, leurs enfans, leurs domestiques, jusques au chien favori, ressentent alors les effets de leur mauvaise humeur, quoique les uns & les autres bien loin d’y avoir contribué, ne sachent pas même quelle est la cause de ces écarts. Il y en a même qui poussent cette folie jusqu’aux choses insensibles, & qui briseront porcelaine, verres, miroirs, tables, chaises & tout ce qui leur tombera sous la main. Quelle monstrueuse stupidité est celle-ci ! Que doit penser un spectateur d’un homme qui extravague de cette façon ! Il arrive souvent que les effets d’un mauvais naturel ne s’arrêtent pas ici : si celui qui a reçu la première offense s’en vange sur un autre, celui-ci peut tomber sur un troisième par le même motif, celui a sur un quatrième, & ainsi à l’infini ; ensorte que plusieurs familles peuvent souffrir de la mauvaise conduite d’une seule personne. Ils allegueront plusieurs prétextes pour justifier ce qu’il y a de blamable dans leur conduite ; ils vous diront qu’ils sont sujets à des épanchemens de bile, à des vapeurs, à des maux de rate, à un abattement d’esprit, que ce sont des infirmités corporelles, qu’ils ne sont plus les maîtres d’eux-mêmes dans le tems de l’accès, qu’un homme saisi d’une fiévre chaude ne peut s’empêcher de réver. Je conviens que ce sont des infirmités corporelles : mais si nous considérons la grande influence que l’esprit a sur le corps, nous serons forcés de réconnoître, qu’en rectifiant les erreurs du premier, nous préviendrons en bonne partie les desordres auxquels le dernier est sujet. Combien de personnes sont tombées en consomption par un effet de quelque chagrin excessif ? Quels terribles ravages des passions furieuses n’ont-elles pas fait parmi le genre humain sous le nom de fiévres, de pleuresies, & de convulsions ? Il est évident, & aucun médecin ne le niera, que des violentes agitations d’esprit ont produit plus de suicides, que le poison, le fer ou la corde n’en ont jamais fait. Il est donc possible que les mauvaises dispositions de l’esprit occasionnent une agitation continuelle dans l’intérieur, troublent les mouvemens des esprits animaux, & causent les desordres dont j’ai parlé ; ainsi l’excuse dont on se sert à cet égard, grossit la faute plutôt que de la diminuer. Je ne dis pas que l’esprit ait dans tous les tempérammens une si grande influence sur le corps, qu’il puisse le rendre malade ou plein de santé, prolonger ou abréger sa vie par son seul pouvoir ; mais j’ôse assurer, qu’il peut le faire dans quelques tempérammens, & qu’il n’y en a point sur lesquels il ne puisse avoir plus ou moins d’influence. Je sçais fort bien que nous héritons quelques incommodités de nos parens, que nous en contractons d’autres dans notre enfance, & qu’après être arrivé à l’âge de maturité, trop de sommeil, ou des veillées excessives, un violent froid ou une extrême chaleur, un nourriture mal-saine, un mauvais air, trop ou trop peu d’exercice, & mille autres accidens, auxquels l’esprit n’a aucune part, peuvent produire des incommodités dans le corps, & hâter sa dissolution ; mais dans ce même cas, les bonnes ou les mauvaises dispositions de l’esprit, modereront ou augmenteront la violence du mal.

Exemple

C’est une maxime si claire, si sensible, qu’il n’est point nécessaire d’en prouver la verité par des exemples ; cependant je ne puis m’empêcher d’en rapporter un, qui a donné de l’admiration à tous ceux qui en ont été informés. Une personne que je connois particuliérement, a été plus de sept ans affligée d’une fâcheuse indisposition : je l’ai vuë souvent se débattre entre la vie & la mort, souvent les fonctions animales étoient suspendues, & paroissoient devoir cesser pour toujours ; cependant elle a enfin surmonté les tourmens que son corps lui faisoit souffrir, & recouvré cette santé & cette force dont elle avoit été si long-tems privée : ceux qui avoient pris d’elle suivant toute apparence leur dernier congé, la voient à présent plus robuste que plusieurs même d’entr’eux. Ce qui rend encore cette guérison plus étonnante, c’est qu’elle n’est point dûë au pouvoir de la médecine, comme les médecins eux-mêmes en conviennent, mais uniquement à sa patience consommée, à sa gayete constante, à sa fermeté inébranlable au milieu de toutes les douleurs qu’elle enduroit. Pour comble de maux, (ce qui lui fait à présent plus d’honneur, depuis qu’elle les a surmontés) elle avoit à combattre plusieurs chagrins secrets, dont le moindre auroit accablé un esprit qui ne se seroit pas mis au-dessus de tous les événemens, & qui n’auroit pas été entiérement resigné à la volonté de l’être suprême. Je pourrois opposer à ce seul exemple d’un véritable heroïsme, plusieurs autres d’une nature toute différente.
Il y a bien peu de familles, où on n’ait vû une ou plusieurs personnes, qui par leur négligence à reprimer ces mouvemens déreglés de leur esprit, se sont attiré de terribles incommodités, & ensuite par une petitesse d’esprit proportionnée, ont succombé sous ces maux.

Niveau 3

Hétéroportrait

Satire

Thaumantius~i est regardé par tous ceux qui le connoissent, comme un des plus grand valetudinaires qu’il y ait au monde. Il tremble à l’ouie d’une maladie dont une seule personne est attaquée, en fût-il éloigné de plusieurs lieuës, & il consulte d’abord son médecin, pour sçavoir si des symptomes qu’il s’imagine sentir ne sont point une marque qu’il a attrapé la même maladie : il fuit la ville aussi-tôt que les bils de mortalité augmentent, & il y revient à l’ouie d’un enfant qui sera tombé malade à la campagne. Il craint en été la fiévre continue, & en hyver la fiévre tierce, l’automne & le printems le menacent de quelque changement fâcheux dans sa constitution. Il avoit ouï dire que l’attitude du corps en tirant des armes, degageoit la poitrine & prévenoit toute indisposition dans les poumons, c’est pourquoi il donnoit les trois quarts de son tems à cet exercice ; mais comme on lui dit ensuite que ce mouvement étoit trop violent & trop précipité, qu’il pouvoit occasionner des langueurs & des sueurs anéantissantes & dangereuses au corps humain, il mit de côté ses fleurets, & ne voulut plus des lors porter d’épée, de peur qu’un affront ne l’obligéat e la tirer au préjudice de ses muscles. Quand le vent est à l’est, il incommode ses yeux ; s’il est au nord, il lui donne un rhume ; est-il au sud, il lui ôte l’appetit ; à l’oüest il interrompt sa digestion. Il ne peut tourner à aucun point du compas sans incommoder Thaumantius~i, & chaque variation lui inspire de nouvelles terreurs. Il n’est jamais satisfait trois minutes de suite de la situation du soleil, ou de la lune, & de la temperature de l’air ; la continuelle perplexité où il est au moindre mouvement des corps célestes ou terrestres, l’a enfin rendu d’une humeur si chagrine, que vraisemblablement elle ne tardera pas à lui attirer ces mêmes maladies, qu’il craint le plus, & dont il prend tant de peine à se garantir.

Exemple

Mirando~i avoit autrefois une figure fort gracieuse, ses yeux étoient beaux, & son teint seulement trop délicat pour son sexe ; toute son ambition se bornoit à être bien auprès des Dames ; mais l’envie contre la bonne fortune de son cadet en a fait un squelette, a donné de l’aigreur à ses traits, répandu une paleur livide sur son visage, ensorte qu’il n’excite plus que la pitié. Placide~i s’apperçoit que ses charmes s’évanousissent, & elle se prive de ceux même qu’elle pourroit conserver dans un âge avancé, en devenant mécontente d’elle-même, & trop sevére sur le sujet des autres. Draxalle~i s’imaginoit que son époux navoit <sic> pas pour elle l’affection dont il se paroit, & qu’elle regardoit comme une chose qui lui étoit dûe ; prévenue de cette idée elle devint si hargneuse, & le persécuta tellement par son injuste jalousie, qu’il se lassa enfin d’une telle compagnie, & qu’il chercha réellement à se consoler dans les bras des autres femmes, des chagrins qu’il essuyoit dans sa maison ; la laissant dans des langueurs presque mortelles, pour un malheur dont sa mauvaise humeur a été l’occasion.
Combien de personnes se sont ainsi attirées des calamités réelles par des frayeurs ridicules ! & d’autres en voulant éviter un danger qui paroissoit les menacer, se sont precipitées dans des maux qui surpassoient infiniment ceux qu’elles avoient prévus ! L’imagination n’est jamais inactive, & quelque indolent ou nonchalant que soit le corps, elle présentera toûjours à l’esprit des idées, d’une nature ou d’une autre. Nous devrions donc prendre garde de ne flatter que celles qui nous présentent une perspective agréable, & lorsque des images noires & horribles veulent s’introduire malgré nous dans notre esprit, nous devrions les écarter autant qu’il nous est possible. Si nous avons de la complaisance pour des pensées tristes, elles ne seront que se fortifier dans notre esprit, & ne se contenteront pas de nous montrer sous une forme hideuse ce qui de soi-même est désagreable ; elles nous rendront encore odieux ce qui pouvoit nous combler de délices. Nous nous ennuyerons partout, nous nous déplairons dans toutes les compagnies, nous en viendrons au point de nous haïr nous-mêmes, & nous regarderons la vie comme un fardeau. Et alors, mais je m’arrête de peur de choquer le lecteur, en lui étalant les fâcheuses conséquences qu’une semblable disposition d’esprit n’a produite que trop souvent, sur tout dans ces derniéres années. Mais supposons que celui qui peut seul disposer de notre vie & de notre mort, nous ait donné le pouvoir de réprimer ces actions de désespoir ; comment pourrons-nous nous acquitter des devoirs d’un bon Chrétien ou d’un honnête homme, tandis que nous continuons à nous tourmenter nous-mêmes ? Tout sentiment d’amour ou d’affection s’éteint alors dans notre cœur ; nous ne prenons part ni aux maux, ni aux succès de notre prochain ; au contraire, nous sentons redoubler notre chagrin à la vûe d’une personne qui est dans la joye, & nous tâchons de l’inquiéter pas mille actions qui partent d’un mauvais naturel : insensibles à toute autre satisfaction qu’au plaisir infernal de faire du mal, tous ceux qui nous environnent, comme je l’ai déjà dit, sont sûrs d’éprouver notre mechanceté : & je ne sçais point si en donnant de cette manière l’essor à notre bile, & en communiquant la même humeur à d’autres dont la constitution est plus foible ( ce qui contribue à détruire leur santé) nous ne sommes pas réellement coupables de meurtre, quoique nous n’ayons pas dessein de le commettre. Des vapeurs, un mal de rate, un abbatement d’esprit, ou quel autre nom qu’on donne à cette maladie de l’ame, soit qu’elle procède d’une cause réelle ou imaginaire, font certainement le plus grand mal dans lequel on puisse tomber. Il embarrasse l’art des médecins, parce que le remède n’est qu’en nous-mêmes, & que nous ne pouvons plus nous en servir dès que cette incommodité s’est fortifiée. Peu en ont été guéris, mais tous peuvent la prévenir par des précautions prises à propos. Si nous desirons donc une longue vie, si nous voulons jouïr des biens que l’avenir nous promet, commençons de bonne-heure à mettre notre ame dans un parfait accord avec tout ce qui l’environne, & à lui inspirer une gayeté inébranlable dans toutes les circonstances de la vie, à être constamment resignés à la volonté du grand Dispensateur de toutes choses, à conserver la paix dans notre propre sein, à nous accoûtumer à tous les actes de bienveillance, d’affabilité & de bonne humeur en faveur de ceux avec qui nous vivons. Des sentimens & une conduite de cette nature, sont le seul antidote dont nous puissions nous servir contre ces dispositions contagieuses, qui corrompent les mœurs, pervertissent l’entendement, & nous privent de tout ce qui est ou devroit nous être cher.

Metatextualité

Je ne doute pas que quelques-uns de mes Lecteurs ne ma blâment de m’être exprimée sur ce sujet avec trop de chaleur ; & d’autres, de ce que j’ai omis plusieurs choses sur lesquelles l’authorité de la Ste. Ecriture m’authoriseroit à insister. Je pourrois répondre aux prémiers, que les exemples mélancholiques que je vois, ou dont je suis informé chaque jour, joints à la bonne volonté que je porte au genre humain en général, ne me permettoient pas d’être plus froide ; & aux seconds, qu’il m’a paru convenable de laisser les plus forts argumens aux Ecclesiastiques, puisqu’ils sont mieux en état de les manier, & qu’ils y sont obligés par leur employ.
Certainement rien ne seroit plus digne de leurs soins, & ne montreroit mieux leur zèle & leur charité, pour le petit nombre de ceux qui dans ces tems de libertinage ne laissent pas de regarder l’obligation d’assister au service divin, comme un devoir indispensable. Que ceux donc qui se moquent aujourd’hui de nos rites sacrés, parce que c’est la mode, me tournent en ridicule s’ils le veulent ; je n’aurai jamais honte d’assurer comme une chose certaine, que non seulement toutes les irrégularités & les extravagances dont j’ai parlé, mais plusieurs autres encore dont je n’ai rien dit, doivent principalement leur origine à la décadence visible de la réligion parmi nous. Si nous jettons loin de nous toute considération pour cet Etre tout puissant qui nous a donné la vie, qui nous conserve, & de qui dependent toutes nos espérances, il n’est plus extraordinaire que nous en agissions de même avec nos semblables. Si nous mettons de niveau la nature humaine avec celle des brutes, on doit s’attendre que nous nous conduirons comme ces dernières ; & lorsque nous renonçons aux prétentions d’un autre monde, il ne faut pas s’étonner que nous suivions, tandis que nous sommes dans celui-ci, pour seule règle notre propre volonté, & que nous le quittions, dès que nous ne pouvons plus satisfaire nos mauvaises inclinations. Le plus grand sceptique est obligé de reconnoître que la réligion est avantageuse à la societé, en ce qu’elle donne de la terreur au vice. Est-ce donc une chose compatible avec cette puissante raison dont ils se vantent, ou avec cette morale qu’ils veulent prendre pour la règle de leurs actions, d’avilir un établissement, qui de leur propre aveu, peut extrêmement contribuer à la paix & au bonheur du genre humain ? Quelques-uns s’imaginent peut-être qu’ils peuvent sonder l’infini avec leur foible raison, & se servir de la petite portion qu’ils en possedent, contre celui qui la leur a donnée ; cependant je suis fortement persuadé que la généralité de ceux qui affectent de tourner les choses sacrées en ridicule, pensent très différemment : ils voyent assez clairement les verités dont ils ne veulent pas convenir, mais ils se piquent d’incrédulité, par complaisance pour d’autre qui en sont réellement infectés.

Metatextualité

Quel vaste champ pour mes observations se présenteroit ici à ma vûe ! Mais on m’accusera peut-être d’être allée déja plus loin qu’une Spectatrice~i n’auroit dû le faire ; aussi je dois avouer, que des accidens fâcheux qui sont arrivés derniérement, & d’autres qui mémacent <sic> des familles pour qui je m’interesse véritablement, m’ont fait écarter un peu de mon chemin ; mais je reviendrai, comme je l’espére, aisément sur mes pas, à la satisfaction & à l’avantage de ceux pour l’amour de qui j’ai entrepris cet ouvrage.
Une des plus grandes fautes que les hommes fassent dans la vie privée, ou le plus grand obstacle à l’acquisition de ce qu’ils desirent, c’est de tâcher de l’obtenir uniquement par la contrainte. Celui qui est orgueilleux & obstiné ne trouvera pas plus de complaisance dans les autres qu’il n’en a lui-même, & ils ne feront tous que se confirmer réciproquement dans l’opiniatreté & dans la méchanceté. Au-lieu qu’une conduite douce & moderée gagne insensiblement le cœur le plus dur. Elle est victorieuse lorsqu’elle paroit cèder, & si ses victoires sont ordinairement assez tardives, elles ont cependant cet avantage qu’elles sont totales & permanentes. Quoique la depravation des habitudes & des passions vicieuses puisse rendre l’homme assez long-tems intraitable, il y a quelque chose dans son cœur qui ne lui permet pas de resister à une bienveillance & à une douceur continuelles <sic>.

Exemple

Notre siécle nous présente un exemple de cette vérité dans une personne du premier rang. Nous avons eu un Héros exposé à l’indignation de son Père & de son Roi, disgracié, menacé, emprisonné, & enfin obligé de donner sa main à une Princesse pour laquelle il ne sentoit alors que de la répugnance. Il l’épousa, il est vrai ; la cérémonie se fit : mais ce fut tout ; le mariage ne fut point consommé : aucune considération ne pût l’engager à prendre d’un époux que le nom. Longtems la Princesse resta dans cet état. Long-tems elle fut réduite à étouffer ses chagrins secrets : elle ne se plaignit jamais à cet époux de l’injustice qu’il lui faisoit ; elle lui montra toûjours en particulier une complaisances & une tendresse inébranlables : & elle paroissoit en public avec une gayeté, qui surprenoit le Prince lui-même, aussi bien que ceux à qui il n’avoit pas été possible de cacher ce qui se passoit entr’eux, & qui persuadoit en même tems les autres que cette Princesse étoit aussi heureuse qu’elle pouvoit le desirer. Enfin la mort du Roi son Père vint mettre fin à la contrainte de ces deux Epoux ; & la pauvre Princesse ne douta plus alors que le nouveau Roi ne commençât son règne par annuler leur mariage, puisqu’il n’avoit jamais été consommé. Après que les chefs de la noblesse eurent complimenté leur nouveau Souverain sur son avénement au thrône, ils se rendirent tous à l’appartement de cette Princesse pour le même sujet ; le plus grand nombre n’y vint que pour la forme, dans l’incertitude si elle jouiroit long-tems du titre qu’ils lui donnoient ; elle reçut cependant leurs félicitations avec son affabilité ordinaire, quoiqu’elle eût le cœur dans la plus grande agitation, & qu’elle fût convaincue que le respect qu’on lui montroit alors n’étoit qu’une comédie, qui ne serviroit qu’á augmenter sa disgrace, lorsque l’intention du Roi seroit connue. Mais que son desordre & ses appréhensions augmenterent considerablement, lorsqu’elle apperçut ceux qui étoient au bas de la chambre s’ouvrir pour faire passage à Sa Majesté, qui entroit dans ce même moment ! Elle ne douta plus que cette visite inattendue ne fût destinée à lui signifier qu’elle devoit se retirer du Palais ; & elle se persuada que le Roi vouloit, pour la mortifier davantage, lui declarer son intention en présence de ceux qui lui faisoient alors la cour. A peine put-elle se lever de son siége pour le recevoir, & quand elle le fit, ses jambes tremblantes refusérent de la soutenir, & elle fut obligée de s’appuyer sur le bras d’une de ses Dames. Elle alloit cependant lui faire quelque excuse sur le desordre qui étoit si visible dans sa contenance, quand il la prévint, en lui parlant de cette maniére.

Dialogue

« Madame ! Tout le Royaume sçait avec quelle répugnance je vous ai accompagnée à l’autel, & vous sçavez vous-même comment j’ai vécû avec vous depuis cette époque ; ces deux reflexions vous persuadent peut-être que devenu le maître de mes actions, je renoncerai à ces obligations, dans lesquelles on m’a forcé d’entrer, & qui n’ont jamais été remplies de ma part ; mais apprenez, Madame, que votre patience, votre tendresse, votre douceur constante, & mille autres vertus dont vous êtes douée, m’ont ouvert les yeux, il y a longtems, sur les charmes de votre personne quoiqu’il y eût quelque chose dans mon naturel (donnez-lui le nom qui vous plaira) qui ne me permettoit pas d’en convenir, jusqu'à ce que je pusse le faire de maniére à vous convaincre avec tout el monde que c’étoit un effet de ma pure volonté : cette occasion est arrivée ; & je vous invite à-présent à partager avec moi un thrône que vous êtes si digne de remplir, & un lit dont vous avez été si long-tems absente. Que le souvenir de mes injustices passées reste dans l’oubli, ou ne soit rappelleé que pour embellir votre triomphe. »
Le commencement de ce discours, qui lui paroissoit confirmer ses cruelles appréhensions, fit une telle impression sur son esprit, qu’elle auroit eu de la peine à en comprendre la derniére partie, si elle ne s’étoit pas trouvée à la conclusion dans les bras du Roi, qui la serroit avec la plus grand tendresse ; c’étoit une faveur qu’il ne lui avoit jamais faite auparavant, & elle ne pouvoit plus douter en la recevant, que ce revers favorable dans sa condition ne fût réel. A la vûe d’une scène aussi touchante, les yeux de toute l’illustre assemblée furent remplis de larmes de joye ; leur admiration étoit partagée entre le <sic> vertus de la Reine qui avoient <sic> occasionné un si grand changement, & la générosité du Roi dans cette circonstance. Que ne devoit pas sentir cette aimable Princesse, dans un passage si soudain d’un état d’angoisse & d’amertume, à un autre qui ne lui promettoit que joye & que bonheur ! Essuyer, à la place d’une aversion & d’un dédain implacables, des preuves du respect & de l’affection la plus forte ; au lieu de la disgrace qui lui paroissoit inévitable, se voir élevée à partager l’autorité souveraine ; & refléchir que ce changement étoit l’effet de sa prudence & de sa douceur, la dédommageoit amplement de toutes les souffrances qu’elle avoit essuyées.

Metatextualité

C’est, à mon avis, un exemple remarquable des prodiges qu’un bon naturel, & les qualités qui en naissent, sont capables de produire.
Combien cette Princesse n’auroit-elle pas été malheureuse dans cette circonstance, si elle avoit répondu à l’indifference de son illustre époux avec un morne mécontentement, des reproches secrets, des plaintes ouvertes, & toutes les autres marques de ressentiment pour l’affront qu’il faisoit à sa jeunesse & à sa beauté ? une telle conduite n’auroit-elle pas justifié en bonne partie le dégoût de ce Prince ? D’un autre côté, que la douceur & la bonté de cette Princesse dûrent lui paroître aimables ! & qu’il fut aisé à ce grand cœur que l’autorité n’avoit pû ébranler, de se rendre & de cèder à la force plus efficace de l’amour & de la tendresse ! Des exemples de cette nature n’arrivent que rarement parmi les personnes d’une condition si relévée : & quand ils arrivent, ils s’attirent l’admiration de tout le monde : quoiqu’on en voïe aussi dans une condition inférieure, des exemples qui ne sont pas moins dignes d’imitation.

Exemple

Lorsque Dorimon~i & Alithée~i se marierent, ils étoient encore trop jeunes pour connoitre les devoirs de l’état dans lequel ils entroient ; mais comme ils étoient d’un très bon naturel, ils montroient dans leurs discours & dans leurs actions un désir mutuel de s’obliger l’un l’autre : & quoique cette complaisance ne fût pas dûe à ces tendres émotions qui attirent le cœur avec une force irrésistible, & qui portent le nom d’amour, cependant les effets en étoient si semblables, qu’il n’étoit pas possible de les distinguer. Alithée~i mit au monde un heritier, la permiere année de son mariage. Les parens des deux côtés semblerent alors se disputer à qui donneroit les plus grandes marques de satisfaction. Ils reçurent les félicitations de tous leurs amis ; & pendant un tems, la joye & la tranquillité la plus parfaite regnerent, non seulement dans leur maison, mais encore parmi toutes les personnes de leur sang. Alithée~i devenue mère, commença à sentir par degrés, plus d’ardeur & d’affection pour son époux ; des plaisirs dont elle n’avoit point eu d’idée, furent les fruits de cet amour ; & ne doutant point qu’il n’en sentît autant pour elle, elle se regardoit aussi heureuse qu’une femme puisse l’être. Il en étoit autrement de Dorimon~i ; le tems étoit venu à la vérité, où il devoit apprendre ce que c’étoit que l’amour ; les espérances, les craintes, les inquiétudes, les impatiences & tous les autres soucis sans nombre qu’on attribue à cette passion, s’emparérent alors de son cœur : il languissoit, il bruloit ; mais hélas ! ce n’étoit pas pour sa femme. Il avoit vû malheureusement à l’opéra une jeune Dame, qui lui parut avoir des charmes supérieurs à ceux de son sexe. Comme il se trouvoit dans la même loge, il eut la facilité de s’entretenir avec elle, & quoique la conversation eût roulé sur un sujet ordinaire, il crut découvrir tant d’esprit dans les réponses de cette Dame, qu’il en conçut un ardent désir de la connoître. La fortune fut favorable à ses désirs, il la vit le jour suivant dans le parc, accompagnée d’une autre Dame & d’un Cavalier qu’il connoissoit legérement : il se contenta au premier tour de leur faire la révérence, mais il prit courage au second & resolut de les aborder ; ce qu’il fit, & s’appercevant que ce Cavalier paroissoit plus attaché à l’autre Dame, il profita de cette liberté pour dire mille choses galantes à celle qui étoit l’objet de sa nouvelle flamme. Melisse~i, c’est ainsi que je l’appellerai, étoit vaine, enjouée, & à tous égards une de ces dames à la mode dont un Spectateur précédent a fait le portrait. Il crut s’appercevoir que sa conservation ne lui étoit pas desagréable, & sur ce qu’on vint à parler de la mascarade, elle dit, comme par hazard, qu’elle devoit y être, & qu’elle iroit avec son amie en quittant le parc, commander des habits dans un endroit qu’elle lui nomma. Cette insinuation ne fut pas inutile, Dorimon~i jugeoit qu’il seroit trop hardi, s’il lui demandoit, dès la premiére fois, la permission de lui rendre ses devoirs chez elle ; il résolut donc de découvrir, s’il étoit possible, l’habit dont elle feroit choix, se flattant que la liberté qui regne à la mascarade, lui faciliteroit l’occasion de lui faire connoître son dessein, sans qu’elle pût s’en formaliser. Après donc que les Dames l’eurent quitté à la porte du parc, il suivit de loin leurs deux chaises, & vit avec plaisir que l’objet de sa nouvelle flamme ne lui en avoit point imposé. Les Dames ayant fini ce qu’elles avoient dessein de faire, rentrerent dans leurs chaises. Dès qu’elles furent parties, Dorimon~i entra dans la boutique, & sous le prétexte de commander un Domino pour lui-même, il commença à s’entretenir avec la marchande, l’engagea aisément á l’instruire non-seulement des habits que ces Dames venoient de commander, mais encore de leur condition & de leur caractére. Elle lui apprit que Melisse~i avoit un gros bien, que ses parens étant morts, elle étoit sous tutelle, mais qu’elle ne vivoit pas avec son tuteur, & qu’elle logeoit près du quarré de Grosvenor~i : qu’elle étoit fort répandue, & ce que le monde appelle une coquette, quoiqu’elle eût conservé jusqu’alors sa réputation ; que l’autre Dame étoit la fille d’un Gentilhomme campagnard, sa parente ; qu’elle ne savoit pas dans quel degré, mais qu’elle avoit ouï dire que cette jeune Dame étoit sur le point de se marier avec un homme du premier rang. Dorimon~i fut transporté de cette découverte, se flattant de faire aisément connoissance avec Melisse~i, & d’en obtenir la liberté de lui faire visite. Il n’avoit peut-être aucun autre dessein dans les premiers jours de sa passion, ou s’il portoit ses vues plus loin, il ne prévoyoit pas des obstacles aussi rédoutables que si elle avoit été plus reservée dans sa conduite, déjà mariée, ou sous la direction de quelques parens. Jamais le tems ne lui parut si long que depuis ce moment jusqu’à l’heure de la mascarade ; son impatience le fit arriver un des premiers, & il en profita pour observer les personnes qui entroient. Il avoit appris que Melisse~i devoit être en habit de Nonnain ; & quoiqu’il y en eût plusieurs habillées de cette maniére, il la distingua, dés qu’elle parut, par la richesse de sa taille. Il l’aborda avec les expressions ordinaires : Me connoissez-vous ? je vous connois. Mais il ne tarda pas à lui montrer un attachement particulier, lui disant entr’autres chose, que la perte qu’il avoit faite le matin de son cœur dans le parc, lui aidoit à découvrir l’aimable voleur, quoiqu’il fût deguisé, parmi une assemblée si nombreuse. Ce discours, & d’autres de la même nature, la convainquirent que c’étoit le même Cavalier qui lui avoit dit tant de politesses le matin précedent. Sa vanité fut d’abord flattée de cette nouvelle conquête ; il paroissoit être homme d’esprit, & ne doutant point à son extérieur qu’il ne fût de condition, elle resolut de mettre tout en usage pour s’assurer cet amant. Elle affecta donc, comme font toutes les coquettes, d’écouter d’abord avec complaisance les assurances qu’il lui donnoit de sa passion ; elle laissoit tomber comme par mégarde, quelques expressions, qui tendoient à le persuader qu’elle ne seroit pas ingrate, s’il persistoit constamment à lui donner des témoignages de sa flamme. Les Dames de ce caractére ont toûjours à cœur la maxime suivante ; que la douceur & un accueil obligeant ont des charmes irrésistibles, qu’ils dorent les chaines de l’amant, & le rendent content &satisfait de son sort. Mais le malheur est, qu’une telle conduite leur est le plus souvent fatale à elles-mêmes : elles badinent si longtems avec les traits de l’amour, que leur propre cœur est enfin blessé lorsqu’elles y pensent le moins ; & l’aimable trompeuse qui a fait languir un si grand nombre d’amans, devient enfin la proye de celui qui meritoit le moins une telle victoire, ou qui en faisoit le moins de cas. Quoiqu’il en soit, Dorimon~i étoit transporté de joye, en voyant que l’offre de son cœur étoit si bien reçue ; il profita si bien de la facilité qu’elle lui donna de l’entretenir, aussi long-tems que dura la mascarade, qu’il en obtint enfin la permission de l’accompagner chez elle, & comme il étoit trop tard pour continuer leur conversation, de lui faire visite le jour suivant après mydi <sic>. Dès ce moment leur liaison fut entiérement formée ; il la vit chaque jour, il étoit admis lorsqu’elle refusoit sa porte à toute autre compagnie ; il étoit toûjours l’heureux mortel qui l’accompagnoit au parc, à l’opera, à la comedie, & enfin par-tout où elle se rendoit. Il fut impossible aux parens de cette Dame de ne pas remarquer son commerce avec Dorimon~i : ils lui en parlérent, ajoutant que c’étoit un homme marié ; mais elle ne fit que rire de leurs remontrances, & leur repliqua, qu’il n’étoit question entr’eux que de quelques civilités que ce Cavalier lui faisoit dans le public ; qu’elle ne se mettoit point en peine de s’informer quelle pouvoit être sa situation ; que s’il étoit marié, c’étoit uniquement l’affaire de sa femme ; & que pour elle, il lui paroissoit un fort joli Cavalier, & tout-à-fait propre pour l’usage qu’elle en faisoit ; ajoutant, que si elle étoit maîtresse de son cœur, il lui étoit indifférent que sa main appartint á tout autre personne. Il est vraisemblable que Melisse~i n’avoit aucun autre dessein en recevant si favorablement les galanteries de Dorimon~i, que celui qu’elle avoit eu à l’égard de tant d’autres, c’est-a-dire de s’entendre louer, & de tourmenter quelques uns de ses adorateurs, en les recevant plus rarement chez elle. Mais qu’il est dangereux d’avoir une trop grande liaison avec une personne d’un séxe different ! Combien de personnes plus reservées que Melisse~i en ont fait la malheureuse expérience ? Cette imprudente Dame se prit elle-même dans les filets qu’elle tendoit à son amant ; enfin il lui plût, & elle l’aima autant qu’une femme de ce caractére puisse aimer : ce qu’elle sentit, cependant, produisit tous les effets de la passion la plus forte, bien-tôt Dorimon~i n’eut plus rien à désirer. Dans le cours de cette passion Alithée~i perdoit chaque jour de son affection ; elle lui paroissoit de jour en jour moins belle, tout ce qu’elle disoit ou faisoit lui paroissoit avoir un aire gauche, qu’il ne lui avoit jamais remarqué auparavant ; rien ne lui étoit agréable de sa part : si elle vouloit lui plaire, sa tendresse lui paroissoit niaise & enfantine ; si elle étoit plus reservée, il la trouvoit morne & méchante. Un moment il se mettoit de mauvaise humeur si elle parloit, & le suivant il s’offensoit de son silence. En un mot, il cherchoit continuellement des fautes dans la conduite la moins blamable qu’il y eut jamais, & il étoit même fâché de ce qu’il ne trouvoit rien à condamner. Suite malheureuse, mais infaillible d’un nouvel attachement ! Celui en qui il se forme, ne se contente pas d’être injuste, il y ajoute encore la mauvaise humeur, & il soupire après une occasion qui puisse lui inspirer de la haine pour l’objet qu’il n’aime plus. Cette pauvre Dame ne put que remarquer un changement si sensible ; mais elle étoit bien éloignée d’en pénétrer le véritable motif ; elle l’attribua donc à quelque fâcheuse affaire d’intêret, qu’il lui étoit impossible de deviner, puisque son époux avoit reçu une dot considerable en se mariant, outre qu’il devoit entrer en possession, après la mort de son père, d’un gros bien que personne ne pouvoit lui ôter. Dès qu’elle s’apperçut de son chagrin, elle lui demanda, comme il convenoit à une femme tendre & affectionnée, s’il avoit quelque sujet de se plaindre de leurs parens ; mais voyant qu’il lui répondit avec un air mécontent, elle se desista de sa demande, s’imaginant qu’elle ne feroit que l’inquiéter davantage si elle lui témoignoit trop d’empressement pour en être instruite, puisqu’il ne jugeoit pas à propos de lui confier ce secret. Elle combattit plus d’une année contre sa mauvaise humeur, avec les seules armes de sa douceur, de sa modération & de la conduite la plus obligeante ; & quoiqu’elle commençât alors à soupçonner qu’elle avoit perdu l’affection de son époux, elle ne laissa pas de supporter cette affligeante réflexion avec la plus grande patience, se flattant encore, que son époux considereroit un jour ou un autre qu’elle ne meritoit pas ce traitement. Elle ne sentoit encore aucun mouvement de jalousie ; elle avoit eu souvent chez elle des Dames fort aimables, mais elle n’avoit jamais remarqué que son époux eût le moindre penchant à la galanterie ; il en agissoit même à leur égard avec une réserve trop grande pour un homme de son âge ; ainsi elle le soupçonnoit plûtôt d’un dégoût pour tout le sexe, que d’un attachement particulier. De cette manière son innocence & la franchise de son caractére l’entretinrent dans l’erreur jusqu’á ce qu’une de ses amies vint lui ouvrir les yeux sur la véritable cause de la froideur de son époux. Cette Dame avoit appris tout ce qui s’étoit passé entre Dorimon~i & Melisse~i, par une femme qui avoit servi assez long-tems chez cette derniére Dame, pour être parfaitement instruite de ses amours, & qui avoit été renvoyée pour quelque mécontentement. Cette infidéle créature lui avoit dit que Melisse~i étoit devenue mère, & qu’on avoit disposé de l’enfant auprès d’une personne, qui pour un présent de cinquante guinées s’en étoit chargée, ensorte qu’il ne paroitroit jamais pour couvrir de confusion ceux à qui il devoit le jour. Il n’y eut pas jusqu’aux plus petites circonstances de cette affaire qui ne fussent divulguées par cette misérable, en partie pour se vanger de ce qu’elle avoit été renvoyée, & en partie pour gagner la faveur de sa nouvelle maîtresse, qui lui avoit laissé voir qu’elle aimoit des confidences de cette nature. Alithée~i panchoit à traiter ce récit de fabuleux, elle auroit voulu persuader son amie que c’étoit uniquement un trait de malice de la personne qui en faisoit le rapport ; mais celle-ci soutint ce qu’elle avoit avancé, prétendant qu’il auroit été impossible à cette créature de forger une histoire de cette nature avec tant de particularités, & une si grande apparence de vérité.

Dialogue

D’ailleurs, continua-t-elle, s’il n’y avoit rien de vrai, il nous seroit très-aisé de la convaincre de mensonge, en allant trouver la femme qui doit avoir soin de l’enfant, & dont elle m’a dit le nom avec le lieu de sa demeure.
Obligée enfin de se rendre à cette preuve de son infortune, elle laissa couler pour quelque tems ses larmes, & fit d’abord quelques plaintes ; mais son bon sens, aussi-bien que son bon naturel l’emportérent bien-tôt sur ces premiers mouvemens ; & quand son amie lui demanda quelle justice elle vouloit se faire à elle-même ?

Dialogue

Que puis je faire, répondit cette estimable épouse, si-non tâcher de me rendre, s’il est possible, plus obligeante, plus agréable, plus engageante que ma rivale, afin que Dorimon~i ne trouve rien chez Melisse~i qu’il ne puisse aussi trouver chez moi ? O ciel ! s’écria son amie, pouvez-vous pardonner une telle offence ? Oui, repliqua Alithée~i, étouffant ses soupirs du mieux qu’il lui fut possible, l’amour est une passion involontaire. Et ne lui reprocherez-vous pas son ingratitude ? n’exposerez-vous pas l’infamie de Melisse~i ? dit celle-ci. Ni l’un ni l’autre, répondit froidement Alithée~i ; ces deux methodes me rendroient également indigne de regagner jamais son affection ; & je vous prie, je vous conjure, ajouta-t-elle, par cette amitié que vous me témoignez, de ne faire jamais la moindre mention de cette affaire.
On ne peut être plus étonné que cette Dame le fut d’une telle moderation ; cependant elle lui promit de se taire, puisqu’elle le lui demandoit avec tant d’instance ; mais il ne lui fut pas possible de tenir sa parole ; à peine trois jours s’étoient-ils écoulés, que toutes ses connoissances apprirent non seulement la faute de Dorimon~i, mais encore la manière dont sa femme en avoit reçu la premiere nouvelle. Alithée~i ne fut pas plutôt seule, & en liberté de mediter sur l’avis qu’on lui avoit donné, qu’elle commença encore à en soupçonner la fausseté ; trouvant néanmoins le doute plus insupportable que la certitude, elle résolut de s’éclaircir pleinement de la vérité, s’il étoit possible d’en venir à bout. Elle fit confidence de cette affaire à une vieille femme, qui avoit été sa nourrice, & dont elle connoissoit la fidélité & la discrétion ; elles convinrent entr’elles, qu’on feroit épier Dorimon~i par-tout où il iroit, & qu’on s’informeroit parmi les voisins de Melisse~i du caractére & de la conduite de cette Dame. Une information légére leur suffit pour découvrir tout le mystère, & pour confirmer tout ce qu’on avoit dit à Alithée~i. Son émissaire apprit bientôt que Dorimon~i ne passoit pas un jour sans voir celle qui possédoit son cœur ; qu’ils sortoient souvent ensemble, & le soir, dans un fiacre, & que la Dame ne revenoit chez elle qu’environ le matin ; qu’on avoit remarqué quelques mois auparavant qu’elle avoit plus d’embonpoint qu’à l’ordinaire, & qu’elle portoit constamment une robe volante ; qu’elle avoit été trois à quatre jours absente, qu’elle étoit revenue fort indisposée, & qu’elle avoit gardé plus d’une semaine le lit, sans avoir fait appeller ni médecin ni apoticaire, & sur le tout, que chacun croyoit qu’elle avoit accouché dans cet intervalle. L’épouse malheureuse de Dorimon~i, maintenant aussi certaine de la perfidie de son époux qu’elle pouvoit l’être sans une demonstration oculaire, s’appliqua à la supporter avec toute la prudence dont elle étoit capable ; elle se conduisit donc de manière que son époux ne soupçonna jamais qu’elle eût le moindre vent de son intrigue. Souvent il se condamnoit lui-même, mais il n’avoit pas assez de résolution pour rompre avec Melisse~i, quoique cette Dame ne pût pas s’empêcher de coquetter même en sa présence avec d’autres Cavaliers ; ils avoient eu souvent des querelles á ce sujet, & il avoit reconnu en dépit de sa passion la différence qu’il y avoit entre une maîtresse & une femme. Lorsqu’Alithée~i refléchissoit au changement de son époux, comme cela lui arrivoit souvent, ce qui lui paroissoit le plus étrange dans cette avanture, étoit qu’une Dame bien née & élevée comme Melisse~i l’avoit été, & qui s’étoit livrée à sa passion au point de se dépouiller, pour la satisfaire, de toute modestie & de tout sentiment d’honneur, pût faire si peu de cas du petit innocent, le fruit de sa flamme criminelle, que de l’abandonner à une infinité de maux qu’elle ne pouvoit pas prévoir. Cette barbarie lui paroissoit surpasser encore le crime de lui avoir donné le jour, & elle auroit pardonné plus volontiers l’offense qu’on lui faisoit à elle-même, que celle qui regardoit ce malheureux enfant. Plus elle refléchissoit, plus elle étoit surprise qu’une femme pût agir d’une manière si dénaturée ; & en se représentant souvent à elle-même les maux auxquels ce pauvre abandonné étoit exposé, elle forma enfin par compassion un dessein dont peu de personnes auroient été capables. Elle avoit appris de son officieuse amie le nom & la demeure de la femme à qui on avoit confié ce pauvre enfant ; & sans communiquer à personne son dessein, elle s’affubla de sa capucine & entra dans un fiacre pour l’aller trouver ; cette femme la reçut très obligeamment & avec respect, s’imaginant qu’elle venoit pour la même affaire, que Melisse~i, & plusieurs autres qui haissent la honte non le crime, s’étoient rendues chez elle. Elle introduisit d’abord Alithée~i dans une chambre particuliére, en lui disant, qu’elle pouvoit lui communiquer librement quoi que ce fût, puisqu’elle avoit la confidence de plusieurs personnes, qui ne voudroient pas pour tout au monde qu’on leur attribuât un seul faux pas. La vertueuse Alithée~i rougit de se voir ainsi soupçonné, elle qui se sentoit même revoltée si elle apprenoit que d’autres fussent coupables, & elle mit bientôt fin aux éloges que cette femme faisoit de sa prudence, de sa conduite & de sa fidélité :

Dialogue

Je ne viens pas ici, dit l’épouse de Dorimon~i, pour l’affaire que vous soupçonnez, mais pour une autre qui ne demande pas moins de secret ; Je n’ai point de malheureux enfant à vous laisser, mais je veux vous delivrer d’un, dont vous vous êtes derniérement chargée.
L’Accoucheuse parut extrêmement surprise de se discours, & ne savoit quelle réponse lui faire : mais Alithée~i mit bientôt fin à son incertitude, en lui disant qu’elle étoit dans la confidence d’une Dame qui avoit accouché chez elle dans un tel tems, & qui lui avoit donné cinquante guinées afin de se delivrer pour toûjours de tout soin à l’égard de son enfant.

Dialogue

Je suis, dit Alithée~i, proche parente du Cavalier à qui ce petit misérable doit la naissance, & qui ne peut consentir à l’abandonner & à l’exposer au sort commun de tous les enfans dont la naissance est illégitime ; je vous prie donc, s’il est en vie, que je puisse le voir & pourvoir à sa subsistance mieux que vous ne pouvez le faire avec la modique somme que la mère vous a laissée.
Cette femme commença alors à s’étendre sur l’impossibilité où elle étoit de prendre, des enfans qu’on lui laissoit sous cette condition, tout le soin qu’elle souhaiteroit ; mais Dieu sçait qu’elle faisoit tout son possible, & dépensoit souvent plus qu’elle ne recevoit. Elle l’assura que l’enfant dont elle s’informoit étoit en vie, & un beau garçon ; & qu’il étoit chez une personne qui nourissoit à la vérité pour la paroisse, mais qui étoit une honnête femme & s’acquitoit bien de son devoir.

Dialogue

Cela peut être, dit Alithée~i, mais je veux qu’on change sa nourrice ; & si vous pouvez en trouver une autre sur laquelle on puisse se confier, j’ai ordre du père de vous satisfaire pour vôtre peine plus amplement que vous ne pouvez désirer ; en même-tems, continua-t-elle en lui mettant cinq guinées dans la main, prenez ceci comme un arrhe de ma promesse, & faites ensorte que l’enfant soit apporté ici demain à la même heure ; en même-tems faites venir une nouvelle nourrice que vous puissiez recommander, & je reviendrai alors pour lui donner mes instructions.
Elles s’entretinrent encore plus au long de cette affaire, & pour conclusion cette femme consentit à faire tout ce qu’Alithée~i désiroit ; elle n’étoit pas moins joyeuse des offres de cette Dame inconnue, que celle-ci l’étoit de préserver de la misére une innocente petite créature, pour qui elle sentoit déja, parce qu’il appartenoit à Dorimon~i, une sorte d’affection naturelle, quoiqu’elle ne l’eût pas encore vûe.
Cet excellent modèle de bon-naturel & d’amour conjugal revint le jour suivant, avec tout ce qui convenoit à un enfant qu’elle avoit résolu de rendre sien par adoption ; elle ne le vit pas plutôt dans les bras de sa nouvelle nourrice, qu’elle le prit, l’embrassa & le baisa avec une affection presque maternelle, & ayant convenu pour l’entretien de cet enfant, elle le fit revêtir en sa présence des nîpes qu’elle avoit apportées, qui étoient fort riches, & avoient servi à cet âge à son propre fils ; ensuite elle reprit le chemin de sa maison, avec un secret contentement d’esprit que les paroles ne peuvent point exprimer. Et ceci n’étoit point une de ces saillies de bonté & de générosité, qu’on remarque de tems en tems dans la conduite de quelques personnes, mais dont elles se repentent bientôt ; plus elle refléchissoit, plus elle se plaisoit dans ce qu’elle avoit fait. Elle ne laissoit passer aucune semaine sans aller voir cet enfant, pour s’informer comment on le traitoit. Eût-il été réellement son propre fils, & l’héritier du bien le plus considérable, elle n’auroit pas pû en prendre plus de soin. Dans cet intervalle Dorimon~i persistoit dans son attachement pour Melisse~i, quoique la mauvaise conduite de cette Dame occasionnât des frequens demélés entr’eux, ensorte qu’ils furent plusieurs fois sur le point de rompre pour toûjours. Cependant leur longue liaison ne donnoit que trop de sujet à la critique ; ceux qui penchoient le moins à juger désavantageusement, ne pouvoient s’empêcher de dire, qu’il ne convenoit pas à un homme marié de paroître toûjours dans le public sans sa femme, & avec une Dame qui n’étoit pas même connue de son épouse ; mais d’autres mieux informés des particularités de cette intrigue, en parlerent avec si peu de reserve, que ce qu’ils dirent parvint bientôt aux oreilles des parens des deux époux. Ceux d’Alithée~i furent extrémement indignés en apprenant la maniére dont on traitoit une femme que l’envie elle-même ne pouvoit pas blâmer ; mais ils souhaiterent d’être mieux instruits de la vérité qu’ils ne pouvoient l’être par le bruit public : c’est pourquoi ils commencerent par la questionner sur la conduite de son époux à son égard, lui insinuant assez clairement que le monde avoit fort mauvaise opinion de lui á ce sujet. Mais cette excellente femme ne repliqua, qu’en faisant connoître combien peu elle aimoit des disours de cette nature ; leur disant qu’on devoit mépriser & rejetter les vains rapports de quelques personnes uniquement occupées à ramasser des choses destituées de fondement ; qu’elle devoit être reconnue pour le meilleur juge à cet égard, & qu’elle ne trouvoit aucun sujet de plainte dans les manières de Dorimon~i ; en un mot, qu’elle ne regarderoit jamais comme une personne bien intentionnée, celle qui s’efforceroit à la remplir de soupçons sur un semblable sujet. Une telle réponse imposa enfin silence à tous ceux qui s’interêssoient à son bonheur ; ses parens refléchirent sagement qu’en supposant même la vérité de tout ce qu’on leur avoit dit touchant Dorimon~i, le plus grand malheur qui pouvoit lui arriver étoit d’en être convaincue. Mais il ne lui fut pas aussi facile de satisfaire le père même de Dorimon~i. C’étoit un homme sage & de probité, il chérissoit extrêmement Alithée~i à cause de la vertu de cette Dame ; il reprit donc fortement son fils, & comme celui-ci nioit ce dont on l’accusoit, & insinuoit même qu’il devoit ces reproches aux plaintes de sa femme, Non, s’écria le vieux Gentilhomme, elle ne supporte qu’avec trop de patience l’injure que vous lui faites ; & elle ne s’apperçoit pas, ou elle affecte d’ignorer ce qui est visible à toute la ville. Il s’étendit alors à exalter la douceur de caractère de cette Dame, & lui dit que si sa complaisance étoit l’effet d’un naturel incapable de défiance, ou si elle se conduisoit ainsi par prudence afin de regagner son amour, l’une ou l’autre de ces qualités ne devoit pas perdre son prix auprès d’un homme de bon sens ; elles devroient même, ajouta-t-il, vous couvrir de honte, chaque fois que vous refléchissez que vous l’avez obligée par votre conduite à se servir de tout son amour & de toute sa vertu pour vous pardonner. Ce discours ne fût pas entiérement sans effet ; Dorimon~i s’étoit souvent étonné que les bruits qui s’étoient répandus touchant son intrigue avec Melisse~i, & qui ne pouvoient manquer d’être parvenus aux oreilles de sa femme, ne l’eussent jamais engagée à lui insinuer au moins, qu’elle craignoit une rivale dans son cœur. Il sçavoit fort bien qu’elle ne manquoit pas de discernement à d’autres égards, & il ne comprenoit pas comment elle pouvoit s’aveugler sur un sujet de la plus grande importance. Il avoit souvent ouï parler, & il avoit même été le témoin de la conduite d’une femme jalouse à l’égard de son époux ; & Alithée~i lui paroissoit si différente de toutes celles de son sexe, qu’il étoit extrêmement embarrassé à deviner le motif d’une conduite si extraordinaire. Il ne pouvoit s’empêcher de souscrire en lui-même à la remontrance de son père, qui soit que ce fût l’effet de l’innocence de sa femme qui ne lui permettoit pas de croire facilement le mal, ou de sa prudence & de sa force d’esprit qui la mettoit en état de supporter cette injure, il étoit à l’un ou l’autre égard l’époux le plus heureux qu’on pût trouver dans une telle circonstance ; & en dépit de son inclination criminelle pour Melisse~i, il trouvoit en refléchissant de sang froid, Alithée~i toûjours plus aimable. Il est très vraisemblable, qu’en pesant mûrement le mérite solide de son épouse, & en le comparant avec les frivoles attraits de sa maîtresse, il auroit enfin rendu justice à la première, & perdu toute consideration pour la seconde ; mais la vertu d’Alithée~i avoit soutenu un <sic> épreuve suffisante, & il plût à Dieu de la recompenser, lorsqu’elle n’attendoit plus de soulagement. S’étant accoûtumé à remplir tous les devoirs de mère à l’égard de l’enfant de Melisse~i, elle commença à l’aimer réellement comme tel, & ce qui n’etoit d’abord que pitié se convertit insensiblement dans une tendre affection. Elle se faisoit souvent apporter cet enfant, dans l’absence de Dorimon~i, & envoyant chercher le sien dans le même tems, elle se divertissoit des petites grimaces que ces deux enfans faisoient l’un à l’autre. Elle s’occupoit un jour de cette manière, lorsque Dorimon~i revint contre son attente, & entra directement dans la chambre où elle étoit. Quelque indifférence qu’il eût pour son épouse, il avoit toûjours montré la plus grande tendresse pour son fils ; & il le prit alors entre ses bras & le baisa suivant sa coume <sic>.

Dialogue

En voici un autre, lui dit Alithée~i en soûriant, qui a aussi quelque droit à vôtre tendresse : & elle lui présenta en même tems l’enfant de Melisse~i. Quel droit Madame ? repliqua Dorimon~i avec un air gay. Parce qu’il m’appartient, reprit sa femme. A vous ! s’écria-t-il. Oui répondit-elle, il m’appartient par adoption : & je veux que vous le regardiez aussi comme votre fils. Ma complaisance pour vous peut me porter bien loin, lui dit-il, mais comme je suis persuadé que vous ne faites jamais rien sans avoir de bonnes raisons, je serois charmé d’apprendre le motif d’une conduite si extraordinaire.
Dans ce moment un des enfans commençant à criailler, Alithée~i ordonna aux nourrices de les emporter dans une autre chambre, & voyant que Dorimon~i étoit de très-bonne humeur, elle fût entrainée par un mouvement irrésistible à lui parler de la manière suivante.

Dialogue

L’enfant que vous venez de voir, lui dit-elle d’un ton plus sérieux, & dont je me suis chargée, doit la naissance à deux personnes de condition ; mais étant illégitime, le soin de la réputation l’a emporté sur les mouvemens de la nature ; & j’ai trouvé ce fruit innocent d’une passion inconsiderée abandonné, misérablement delaissé, exposé à périr, ou à vivre dans une condition pire que la mort. Cette pensée m’a choqué, & j’ai résolu de l’arracher aux malheurs qui le menaçoient & de l’entretenir à mes propres fraix, de manière que la vie ne lui soit jamais odieuse. Voilà une action fort charitable, dit Dorimon~i, un peu embarrassé, mais ce n’est pas la raison que j’attendois ; vous pourriez étendre la même pitié à des centaines que vous trouveriez sans doute dans le même cas. Il doit donc y avoir quelque motif plus fort que la pure compassion, qui vous attache si particuliérement à cet enfant.
Alithée~i qui avoit prévû cette réponse, agitoit en elle-même tandis que son époux lui parloit, si elle feroit mieux de deguiser la vérité de cette affaire, ou de la confesser ; mais elle ne savoit quel parti prendre, & elle ne paroissoit pas moins confuse & en desordre, que si elle avoit dû avouer quelque grand crime.

Dialogue

Un motif ! il y en a bien un, dit-elle enfin, mais. . . . . . Ici la voix & le courage lui manquérent, & elle ne pût plus lui donner la satisfaction qu’il demandoit.
Dorimon~i étoit confondu au-déla de toute mésure ; il ne savoit que penser d’une conduite si nouvelle, & qui paroissoit denoter que cette Dame étoit agitée d’un secret de grande importance ; il la regarda fixement pendant quelques minutes, enfin s’appercevant qu’elle changeoit de couleur, & qu’elle tenoit les yeux colés contre terre, il devint tout-à-fait impatient de s’éclaircir de ce qu’il commençoit à soupçonner, comme il l’a avoué dans la suite.

Dialogue

Quel motif ? s’écrira-t-il alors, Quel mystère ? Un mistère, repliqua-t-elle, que j’aimerois mieux vous laisser déviner que d’être obligée de vous le revéler. Oh Dorimon~i ! continua-t-elle après une courte pause, ne sentez-vous point d’instinct naturel qui puisse vous en instruire ? Mon affection pour le père me rend le fils chèr, qu’elle qu’en soit la mère. Je ne puis pas hair Melisse~i autant que j’aime Dorimon~i ; & quand je m’acquite des désirs de mère à l’égard de cet enfant, j’oublie la part qu’elle y a eûe, pour me souvenir uniquement de ce que je lui dois comme venant de vous.

Metatextualité

L’imagination du lecteur doit ici suppléer à la description ; il est impossible que les paroles donnent une juste idée de ce qu’un époux dans les mêmes circonstances que Dorimon~i doit sentir.
Voir que sa faute étoit si clairement connue de celle à qui il auroit souhaité de la cacher pour toûjours, recevoir les plus grandes obligations, là où il ne pouvoit se promettre que du ressentiment ; entendre la personne qu’il avoit offensée s’exprimer comme si elle avoit été elle-même la criminelle ; toutes ces réflexions l’agitoient tellement entre le remors, l’étonnement & la honte, qu’il n’avoit pas la force d’ouvrir la bouche. Il se promenoit avec précipitation dans la chambre, tâchant mais en vain de recouvrer la présence d’esprit qui lui paroissoit si nécessaire dans cette occasion ; & enfin se jettant sur une chaise, vis-à-vis de celle qu’occupoit son épouse, Bon Dieu ! s’écria-t-il, suis-je éveillé ! Est-il possible qu’il y ait une telle femme dans le monde ! La douce, la bonne Alithée~i ne pût pas le voir dans ces agitations, sans se repentir presque de les avoir occasionnées ; elle courut à lui, & l’embrassant,

Dialogue

mon cher, mon cher Dorimon~i lui dit-elle, ne vous chagrinez point de ce que je suis en possession d’un secret que je n’ai point recherché, & que je n’ai divulgué à personne, depuis qu’on m’a forcée en quelque manière de l’apprendre. Considerez ce que je suis, votre femme, partie de vous-même, & vous serez persuadé que je serai toûjours prète à excuser vos fautes, ou à les cacher avec soin. Jugez de ma sincérité, continua-t-elle, en renouvellant ses caresses, par ma conduite, qui a été toûjours la même malgré la connoissance de cette affaire. O Alithée~i, s’écria-t-il la pressant tendrement contre son sein, je sens vivement combien peu j’ai merité de semblables preuves d’une bonté qui me confond ; mon ame est inondée d’amour & de gratitude ; mais comment pourrai-je expier mes fautes passées ? En n’en parlant plus, interrompit-elle, & en me laissant partager ce cœur que mes foibles charmes ne me promettent pas de posseder entiérement.
Il ne répondit à ces dernieres paroles que par des sentences entrecoupées, qui marquoient mieux les sentimens de son cœur, que le discours le plus éloquent n’auroit pû le faire. Elle étoit alors convaincue que sa victoire étoit complette, & elle en auroit sentie une joye parfaite, si elle avoit eu moins de peine à lui persuader de se pardonner lui-même. Il la tenoit sur ses genoux, pendant qu’elle lui racontoit la maniére dont elle avoit appris son intrigue ; ne lui cachant rien de ce qu’elle avoit ouï dire, des démarches qu’elle avoit faites après avoir été instruite de son infortune, & des diverses agitations de son ame, tandis qu’elle lui avoit été indifférente. Il trouvoit dans ce recit quelque chose d’admirable ; & plus il voyoit la grandeur de son ame aussi bien que la douceur de son caractère, plus il sentoit augmenter son amour & son étonnement. La première preuve qu’il lui donna, qu’elle n’auroit rien à appréhender dans la suite au sujet de Melisse~i, fût d’écrire une lettre à cette Dame ; il lui marquoit dans cette lettre qu’il sentoit l’injustice dont il avoit été coupable envers la meilleure de toutes les femmes, & qu’il étoit determiné à cesser de poursuivre des plaisirs où elle n’auroit point de part. Il lui représentoit de la manière la plus pathetique la honte & la folie de leur intrigue passée, & l’exhortoit à tâcher de regagner cette reputation qu’il avoit contribué à lui faire perdre, comme il étoit obligé d’en convenir ; l’assurant qu’il avoit pris une ferme resulution <sic> de ne la plus voir, que toutes les raisons dont elle pourroit se servir ne seroient jamais capables d’ébranler ; c’est pourquoi il la prioit de suivre son exemple, & d’oublier tout ce qui s’étoit passé entr’eux. Cette lettre, qu’il montra à Alithée~i, procura à cette Dame une nouvelle occasion de montrer l’excellence de son naturel. Elle l’engagea à lui écrire une seconde fois, pour adoucir certaines expressions, qu’elle trouvoit trop rudes à l’égard d’une femme qu’il avoit aimée ; & elle l’auroit peut-être rendue trop foible pour le but qu’il se proposoit, si elle avoit pû obtenir de son époux qu’il y fit les changemens que sa douceur & sa compassion lui inspiroient : mais il connoissoit mieux l’humeur de la personne à qui il écrivoit, & il ne vouloit pas lui faire ses adieux sur un ton qui lui laissât le moindre sujet de se flatter qu’ils ne seroient pas irrévocables. Quoiqu’il ne demandât point de réponse, il en reçut une remplie des plus vifs reproches contre lui-même, entre-mêlés de plusieurs réflexions méprisantes contre sa femme. Il ne s’émût point de ce qui le regardoit, mais il ne pût voir Alithée~i attaquée sans perdre ce reste de consideration qu’il conservoit pour elle. Il dechira la lettre en mille morceaux, & pour montrer à cette Dame le mépris & le ressentiment qu’il avoit témoigné pour ce qu’elle avoit écrit, il en ramassa les fragmens épars, & les lui renvoya sous une enveloppe, mais sans y joindre un seul mot. Il fut dès ce moment fort tranquille. Melisse~i ne fit point d’éfforts pour le rappeller, elle se contenta de le tourner en ridicule lui & la vertueuse Alithée~i, partout où elle se trouvoit ; mais le plus grand nombre connoissoit le motif de ses railleries, ainsi sa malignité ne faisoit que l’exposer elle-même à la risée. Cependant elle lia bientôt une nouvelle inclination, & le bruit que fit celle-ci, fut cause qu’on ne parla plus de la première. D’un autre côté, la vertueuse Alithée~i jouissoit de la rêcompense de sa vertu, dans la constante tendresse d’un époux, qui ne l’auroit jamais autant cherie s’il n’avoit pas aimé ailleurs, parce qu’il n’auroit jamais connû si clairement ses vertus, qui étoient le fondement de son affection. La compassion que cette Dame avoit montrée pour l’enfant de Melisse~i, n’étoit pas un trait d’une bonté passagére ; elle continua à prendre le plus grand soin de cet enfant, le fit élever comme son propre fils, & pour adoucir la disgrace de sa naissance, elle engagea Dorimon~i à mettre à part une somme considerable, pour l’établir quand il sera en âge d’entreprendre quelque affaire, ensorte que suivant toute apparence, ce sera sa propre faute s’il ne réussit pas.

Metatextualité

Si j’ai donné une longueur extraordinaire à ce recit, c’est qu’il m’a semblé qu’il n’y a point de particularités dans la conduite de l’aimable Alithée~i, qui doivent être omises, ou qui ne puissent servir à montrer combien un excellent naturel nous aide à supporter & à pardonner les offenses. Cependant je ne voudrois pas qu’aucun époux se réposât sur cet exemple, & hazardât de devenir un Dorimon~i dans l’attente de trouver une Alithée~i dans sa femme : ce seroit mettre à une trop rude épreuve l’amour & la vertu d’une femme ; & plus on la croit capable de pardonner, moins on doit l’offenser.
Combien d’autres vertus ne naissent pas d’un bon naturel ! combien d’avantages n’en tirons-nous pas nous-mêmes, & n’en faisons-nous pas retomber sur les autres ? Mais quoique chacun parle de cette qualité, il y en a bien peu, comme je l’ai observé, qui s’en forment une idée claire : la plupart la confondent avec une autre, qui lui ressemble beaucoup à quelques égards, & qui lui est réellement fort inférieure. On la peut appeller justement la servante de cette grande Dame, elle obéït à ses ordres, exécute ses résolutions, & la sert dans toutes ses actions. La vertu dont je veux parler suppose de l’aisance dans la conduite, de la complaisance pour tout ce qui se propose en compagnie, des efforts pour plaire & divertir, & quelquefois de l’hospitalité & de la liberalité ; cependant une personne peut avoir tout cela & manquer de ce bon naturel que j’ai tâché de décrire, & qui peut operer des choses si surprenantes. Je ne voudrois donc donner à cette qualité inférieure que le nom de bonne humeur, ou d’humeur obligeante, pour exprimer, s’il est possible, l’extrême différence qu’il y a entre cette disposition d’esprit & un bon naturel. Une humeur obligeante ne laisse pas d’avoir ses degrés, quoique moins étendus & moins permanens ; si on en abuse, elle dégénerera dans son extrême. Mais un bon naturel est toûjours le même, & incapable de changer ; semblable à la divine bonté dont il est une émanation, il rend des bienfaits pour des injures ; il tâche d’agir sur un mauvais cœur par la persuasion, & il a compassion de ce qu’il ne peut pas reformer. Enfin une humeur obligeante dépend de la conduite des autres, mais un bon naturel se soutient de lui-même. Cependant ces deux dispositions ont tant de ressemblance, qu’on ne peut pas les distinguer si on ne connoît parfaitement la personne en qui elles se trouvent : aussi nous les confondons ordinairement, lors même qu’il s’agit de nous. Il est donc absolument nécessaire de refléchir à nos actions & de remonter même à leur source ; alors celui qui posséde l’une de ces qualités pourra aisément lui ajouter l’autre. Il n’y a point de plus grande preuve d’un bon naturel, que d’être communicatif, & de faire part, autant qu’il est possible, de nos connoissances à ceux qui ont moins de capacité, ou des occasions moins favorables de s’instruire. Une humeur obligeante nous disposera à reconnoître & à exalter, peut-être au-delà de leur mérite, les bonnes qualités des autres ; mais un bon naturel nous engagera à les instruire comment ils peuvent perfectionner ces qualités. Une humeur obligeante ne fuit jamais les occasions de rendre service, mais un bon naturel est industrieux à les rechercher. Une humeur obligeante promet souvent plus qu’elle ne peut tenir ; mais un bon naturel fait au-delà de ce qu’on attend. Ce sont là quelques caractères qui serviront, avec une légére application, à connoître la différence de ces deux qualités ; toute personne sage doit tâcher de les découvrir dans ceux avec qui elle a des affaires à traiter, ou dont elle dépend, de peur qu’elle n’ait une trop haute opinion de l’un, tandis qu’elle n’aura pas pour un autre toute l’estime qui lui est dûe. Il y a des gens dans le monde qui ne trouvent point de satisfaction égale à celle de faire le bien, qui vous rendent avant que vous le demandiez tous les services dont ils sont capables, qui ne craindront point une légére perte, pourvû qu’ils puissent procurer à leurs voisins un avantage considérable ; & cependant malgré cette bienveillance naturelle, qui obligent de si mauvaise grace, que celui qui reçoit y perd la moitié du plaisir, & celui qui donne plus de la moitié des éloges qui sont dûs à sa générosité. L’ame d’une telle personne a toutes les divines qualités qui composent ce qu’on nomme un bon naturel ; mais quelques défauts dans l’éducation, ou dans le tempérament, l’empêchent de briller avec cet éclat vif & pur, qui attire l’amour & l’admiration du genre humain : & le plus beau titre qu’une telle personne reçoive de ceux qui lui sont obligés, est celui de bon homme, quoique fort brusque. Un bienfait accordé de mauvaise humeur ou avec un air de hauteur, fait sentir trop vivement la nécessité où l’on est de le recevoir ; & il y a des personnes si délicates, qu’elles aimeront mieux souffrir les plus cruelles extrémités, que d’en être delivrées par une personne de ce caractère. Ainsi une humeur obligeante est le propre canal, par lequel les effets d’un bon naturel doivent couleur, afin de composer un caractère vraïment aimable. Mes lecteurs doivent être persuadés que j’entends par une humeur obligeante, de la politesse, de l’affabilité, de l’enjouement, & une certaine douceur dans les manières, qui nous gagne tous les cœurs, & particuliérement ceux qui nous ont quelque obligation, On peut comparer à mon avis ces qualités à autant de ruisseaux qui n’ont pas assez de profondeur pour nous procurer quelque avantage considérable, mais qui nous plaisent, & nous charment par l’agréable murmure de leurs eaux ; d’un autre côté, un bon naturel est le fleuve qui fournit à leurs courants, il est la source de tous les plaisirs qu’ils produisent, mais sans ces ruisseaux qui en sortent, il s’enfleroit, & frapperoit désagréablement les yeux & les oreilles de tous ceux qui approcheroient de ses bords.

Exemple

Surinthe~i & Montan~i sont également enclins à la bienveillance & à la générosité, quoiqu’ils soyent très différens dans leur manière d’agir. Un marchand de la cité avoit été fort long-tems en liaison avec l’un & l’autre, lorsque des pertes sur mer, & d’autres disgraces le reduisirent dans une situation fort étroite ; on tiroit sur lui à chaque instant de nouvelles assignations, & quoiqu’il payât tandis qu’il étoit en état de la faire, & qu’il aimât mieux s’exposer à de très grands inconveniens que de perdre son crédit, dans l’espérance de se rétablir, si quelques affaires, qu’il avoit au-dehors, réussissoient ; il étoit cependant sur le point de faire banqueroute, quand Surinthe~i, qui avoit ouï quelques bruits sourds de son état, vint le trouver, & l’abordant avec un air brusque,

Dialogue

Comment, lui dit-il, est-il vrai que vous êtes ruiné ? On dit que vous devez faire banqueroute dans deux ou trois jours, sans que vous puissiez tenir plus long-tems.
Quoique le marchand fût extrêmement choqué de ce compliment, il ne laissa pas d’avouer que ce bruit n’avoit que trop de fondement ; & qu’il seroit obligé de céder à son mauvais sort, à moins qu’il ne trouvât sur le champ mille piéces ; mais que cette somme le mettroit parfaitement á son aise jusqu’à l’arrivée d’un vaisseau, qui devoit lui apporter de meilleures nouvelles.

Dialogue

Cela est incertain, repliqua Surinthe~i avec la même rudesse, cependant je vous avancerai cet argent ; venez chez moi dans deux ou trois heures, & vous le trouverez tout prêt. Mais, continua-t-il, il faut que vous ayez manqué de conduite, puisque vous êtes tombé dans cette infortune ; il poursuivit alors en lui disant, qu’il n’approuvoit point ses affaires avec telle & telle personne, son commerce dans telle & telle partie du monde, & qu’il cragnoit dès long-tems ce qui venoit d’arriver, suivant cette maxime du Poëte, Que dans les mauvais succès, chaque fou prétend donner son avis, & si la fortune devient favorable, il se fait honneur de ce changement.
Le pauvre marchand fût obligé de souffrir ce discours à cause de la faveur qu’il devoit recevoir, & qui étoit dans le fond amicale & généreuse, quoiqu’elle fût offerte d’une façon très dure pour un homme de cœur, & qui étoit plus accûtumé à faire plaisir qu’á avoir de l’obligation. Mais il avoit à peine eu le tems de refléchir à cette avanture, lorsqu’on vint l’avertir que Montan~i souhaitoit de lui parler. Celui-ci avoit appris les mêmes nouvelles que Surinthe~i, & il venoit, inspiré par le même motif, lui offrir ses services, mais sur un ton tout-à-fait opposé. Il ne lui fit point mention de ses malheurs, & après avoir parlé avec son enjouement ordinaire de quelques affaires indifférentes,

Dialogue

Je suis charmé, lui dit il, de vous avoir trouvé chez vous ; car j’ai une grace à vous demander, qui, si vous me l’accordez, me délivrera d’une grande inquiétude. Le marchand l’ayant assuré qu’il se réjouiroit de pouvoir lui rendre service, Je viens de recevoir quinze-cents piéces, repliqua-t-il, & pour vour <sic> dire la vérité, je ne sçais point comment en disposer ; je ne veux point garder cette somme chez moi, je n’ai point de banquier actuellement, & j’ignore où je pourrai la place à ma fantaisie ; je vous serois donc infiniment obligé, si vous vouliez vous en charger, & la mettre dans le commerce ; je sçais que des personnes qui font comme vous de grosses affaires, on toûjours quelque occasion de faire valoir leur argent.
Celui-ci ne pouvoit qu’être surpris de deux offres de cette nature qui lui étoient faites dans le même jour, par deux hommes qui ne lui avoient point d’autres obligations, que celles qui sont réciproques & communes, entre des personnes dont la fortune & la condition sont égales ; mais cette dernière offre faite d’une manière si engageante, l’étonna encore davantage. Cependant comme il doutoit que Montan~i connût sa situation, il ne put se resoudre à abuser d’une amitié si généreuse, & il lui découvrit franchement tout ce que cet ami savoit aussi-bien que lui-même. Tandis qu’il faisoit le détail de ses pertes, Montan~i l’interrompit plusieurs fois, lui disant, que ces accidens n’étoient point surprenans ; que ce qu’on perdoit une année pouvoit revenir la suivante : & que bien-loin de craindre qu’une plus grosse somme ne fût pas en sûreté entre ses mains, il seroit très mortifié s’il n’acceptoit pas celle qu’il lui offroit.

Dialogue

Je vous assûre, Monsieur. lui dit il, que je ne vous offre rien que je ne puisse très-bien épargner, & que si la fortune étoit assez injuste à votre égard, pour vous ôter le pouvoir de me rendre cette somme, dans une, deux, trois années, ou même plus long-tems, mes affaires ne souffriront rien de ce délay ; & je verrois avec chagrin, que vous vinssiez à vous inquiéter de cette affaire, jusqu’à ce qu’il vous convint de me payer.

Metatextualité

Un discours de cette nature ne pouvoit que déterminer le marchand à accepter l’argent qu’on lui offroit, il l’accepta donc, & dès qu’il l’eut reçû il se rendit chez son autre ami pour lui faire les remercimens qui lui étoient dûs, lui disant en même-tems, qu’un coup de bonheur imprévû l’avoit mis en état de satisfaire ses créanciers, sans qu’il eût besoin de recourir à cette assistance généreuse qu’il lui avoit offerte.
Surinthe~i ne témoigna à cette nouvelle ni plaisir ni mécontentement ; mais avec le même ton brusque qu’il avoit toûjours eû, quoique dans une très-bonne intention, il lui dit, que cela étoit fort-bien ; qu’il auroit été le bien-venu pour cet argent, s’il en avoit eû besoin ; & que s’il en manquoit jamais dans la suite, il sçavoit où en trouver. Assûrément il n’y auroit personne dans les mêmes circonstances que ce marchand, qui ne regardât comme une grande bénédiction de trouver un ami tel que Surinthe~i ; mais il faut convenir que cette obligation devenoit beaucoup plus légére par la manière gracieuse avec laquelle Montan~i sçavoit rendre service.
Il me paroit fort étrange que des personnes zélées pour leurs amis, ne veuillent pas aller un peu plus loin, & orner leurs ames de complaisance & de bonne humeur, puisqu’il ne leur en couteroit rien, & que cette vertu ajouteroit infiniment au bonheur de celui qui reçoit. Il est sûr qu’ils ne s’apperçoivent point de ce défaut, ou ils ne voudroient jamais diminuer le mérite de leurs faveurs, en les conférant de mauvaise grace ; sur-tout puisqu’il leur seroit facile de s’en corriger. Je voudrois donc persuader ceux qui sont sur le point de rendre service, de le concerter de façon qu’il paroissent y gagner. C’est ce qui rendit l’offre de Montan~i si préférable à celle de Surinthe~i ; qui donne un nouveau-prix aux moindres bienfaits, & met à son aise celui qui reçoit, sous les plus grandes obligations.

Citation/Devise

Fin du sixième Livre.