Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "No. 60", dans: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.2\030 (1760), pp. 349-360, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2535 [consulté le: ].


Niveau 1►

N°. 60. Du Mardi 5 Août 1760.

Niveau 2► Niveau 3► Récit général► pour bien des femmes, d’avoir à choisir entre un Amant pauvre & un mari riche. Ce dernier se nommoit Rizis, & joignoit à une grande fortune, la naissance & le mérite. Il adoroit Eglé, il s’offrit lui-même. Sa proposition fut la déclaration la plus tendre ; Zamor lui-même ne s’étoit jamais exprimé plus tendrement.

Eglé éprise d’amour, ne connoissant de bonheur, que de vivre pour son Amant, ne fut point embarrassée à répondre : elle sçavoit qu’elle avoit affaire à un honnête homme : l’aveu de sa passion, fut l’excuse de son refus. Rizis admira sa vertu, respecta son secret, & déguisa sa douleur, pour lui épargner une pitié qu’une ame aussi tendre, ne refuse jamais, & qui auroit troublé un bonheur aussi respectable.

[350] Eglé avoit fait ce sacrifice sans violence, il ne lui en coûta pas plus de le faire sans indiscrétion : elle eût voulu l’apprendre à Zamor, non pour s’en vanter ; mais pour lui prouver toute sa passion. La crainte de l’humilier, & de lui donner des inquiétudes pour l’avenir, l’emporta sur le penchant le plus doux à suivre ; & dès qu’elle eut senti tout ce que Zamor pouvoit y perdre, elle ne vit plus ce qu’elle y pouvoit gagner ; mais Rizis n’étoit pas obligé à la même discrétion : sa douleur extrême avoit besoin d’un soulagement. De mille qui s’offrirent à son imagination, il préféra celui qui s’accordoit mieux avec le respect qu’Eglé lui avoit inspiré. Il écrivit cette lettre à Zamor :

Niveau 4► Lettre/Lettre au directeur► « Vous possédez un trésor ; en connoissez vous le prix ? souvent l’excès du bonheur nous empêche de le connoître. Un rival malheureux peut vous fournir des lumieres nouvelles ; c’est [351] tout ce qu’il osera jamais se permettre d’une passion immortelle, réduite au respect & à l’admiration. Mais quand je vous apprends combien Eglé est au-dessus de l’opinion que vous avez pû prendre d’elle ; quand je vous rends un service qui ne peut être reconnu, me rendrez-vous ce que vous me devez, me donnerez-vous la consolation d’avoir été utile à Eglé ? Vous le pouvez, vous le devez : ici le devoir devient plaisir ; heureux qui peut en avoir de si doux à remplir ! Vous connoissez mon rang & ma fortune : Eglé vient de me refuser, à ses genoux. L’offre d’un établissement brillant, les sermens de l’amour, les larmes du désespoir n’ont abouti qu’à augmenter sa passion par le plaisir de vous les sacrifier. Jugez du cœur d’une femme si tendre, si génereuse : jugez aussi de vos devoirs ; ils ne peuvent être remplis que par une passion qui égale la mien-[352]ne. Une ardeur extrême vient d’apprendre à Eglé combien elle mérite d’être aimée ; & si elle ne retrouvoit pas mes sentimens dans les vôtres, elle seroit en droit de vous accuser d’ingratitude : ne méritez jamais ce reproche deshonorant ; tout vous y invite. Hélas ! vous devez juger de la douceur qu’on goûte à mériter d’être aimé, par les consolations que je trouve dans la délicatesse de mes sentimens ». ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 4

Zamor vola aux genoux d’Eglé : ce n’étoit que là qu’il pouvoit reconnoître la nouvelle faveur qu’elle venoit de lui accorder. Une générosité aussi admirable, lui imprimoit un respect qui passoit dans tous ses sentimens. Eglé répondit à ses discours avec cette modestie des cœurs qui regardent leurs bienfaits, comme un avantage sur les autres qu’ils doivent leur adoucir. Vous donnez un trop beau nom à ce que j’ai fait, lui-dit-elle ; les plus grandes preuves d’a-[353]mour ne sont plus des faveurs, dès qu’on y trouve soi-même un charme qui en est la récompense. Ah ! Eglé ! Eglé, répondit Zamor, ne retranchez rien de vos bienfaits ; laissez-moi croire qu’à force de les sentir, je puis les mériter.

Les parens de Zamor avoient pour lui une tendresse qui n’étoit que de l’ambition. Ils voulurent l’établir avantageusement : pour éviter les importunités cruelles, il s’expliqua dès la premiere fois qu’ils lui en parlerent. Ils sçavoient qu’il voyoit Eglé tous les jours ; ils soupçonnerent sa passion, & l’éloignement le plus prompt, fut le remede qu’ils apporterent à ce qu’ils appelloient sa phrénésie. Il fallut obéir : mais où trouver des consolations ! Il alloit perdre Eglé, & elle ne seroit plus défendue par son ardeur contre les persécutions que ses charmes lui attiroient de toutes parts. Il partit dans [354] cette prévention affreuse : il aimoit trop pour n’être pas injuste.

Il fut à peine arrivé au lieu de son exil, qu’il tomba malade. Il fut bientôt en danger : ses parens en furent informés, & le bruit s’en répandit. Que devint la sensible Eglé, en appreprenant <sic> cette nouvelle ! Elle avoit épuisé l’effort des bienséances en consentant au départ d’un Amant adoré : Zamor lui avoit proposé les partis extrêmes ; elle avoit préféré de le pleurer toujours à l’exposer un moment. Mais toutes les considérations cedent au désespoir où la plonge une nouvelle accablante : elle prévoit toutes les suites de sa démarche, & les réflexions qu’elle fait malgré elle, & qu’elle se reproche, lui prêtent une nouvelle ardeur : elle vole où l’amour transformé en vertu, vient de marquer sa place. Elle trouve Zamor expirant : ses larmes bienfaisantes cou-[355]lent dans le sein d’un Amant, qui ne peut plus vivre qu’en s’en abreuvant. Zamor renaît, & sa guérison subite le flatte plus par la faveur qui en est le principe, que par tous les plaisirs qui en seront l’effet.

Il revoit à peine la lumiere ; il jouit à peine des embrassemens d’une Maîtresse adorable, qu’il n’est plus occupé que du danger où elle est exposée. Il lui propose la fuite la plus prompte. Eglé n’a pas les mêmes terreurs que lui : elle aime assez pour braver les murmures de la gloire & le courroux de ses parens : mais on a voulu la séparer de Zamor ; on prendroit des précautions pour l’en séparer à jamais. Cette idée se grave dans son esprit, & décide sa réponse. Ils partent : Eglé y excite Zamor ; c’est elle qui a tout préparé pour leur départ. Elle est dans l’âge des graces, des plaisirs & des amours : elle eût pu vivre heureuse & brillante ; mille fortunes lui étoient [356] offertes, mille amans n’attendoient qu’un regard pour tomber à ses pieds : elle va perdre tout l’honneur de la beauté : elle vivra dans la solitude obscure : elle sentira l’affreuse indigence. . . tout ce qu’elle va perdre & tout ce qu’elle va souffrir, est un nouvel aiguillon pour elle. L’excès de son courage naît de ses sacrifices ; le nom de faveur que Zamor donne à tout ce qu’elle fait pour lui, la flatte plus que toutes les couronnes.

Un héroïsme si touchant trouve des protecteurs dans le ciel & dans les hommes. Ils arrivent dans une ville où ils se croient en sûreté sous un nom étranger ; ils sont reconnus par un oncle de Zamor, que ses affaires viennent d’y conduire. C’est un Dieu tutelaire que l’Amour a placé sur leur passage. Il est assez tendre pour protéger des amans, il est assez riche pour faire des heureux : il leur fait bientôt éprouver l’un & l’autre. Il écrit aux [357] maîtres de leur destinée : il demande leur aveu pour une union qu’il croit déjà signée dans le Ciel ; il l’obtient, & tout son bien est le prix de leur consentement.

Eglé & Zamor reçoivent la récompense de leur grand amour. Leur joie pénétre les témoins : ils semblent se voir & s’aimer pour la premiere fois. Eglé toujours plus tendre, paroît tous les jours plus nouvelle à Zamor : en lui prodiguant tous les plaisirs de la passion, elle en fait autant de faveurs par l’air d’accorder qu’elle a, sans le prendre : il reçoit encore ce qu’il a épuisé. ◀Récit général ◀Niveau 3

Par cette histoire, on apprend à fixer le degré de reconnoissance que mérite une femme qui accorde véritablement des faveurs ; mais on apprend aussi combien il faut avoir d’amour & de vertu pour mériter l’honneur de pouvoir nommer faveur ce qu’on accorde ; [358] & par conséquent un jeune homme, qui se transporte aisément, qui croit toujours qu’on l’adore, parce qu’on l’a regardé tendrement, & à qui le plaisir fait une reconnoissance aveugle & souvent fatale, s’instruira en la lisant, & apprendra à mieux examiner la femme à qu’il aura eu l’honneur de serrer la main, avant que de se persuader qu’il vient de contracter par ce plaisir commun, l’obligation d’être reconnoissant & amoureux toute sa vie.

Je demande pardon aux femmes d’un excès de sincérité qui peut blesser leur amour-propre : mais il m’est impossible de me taire sur un sujet aussi important pour la moitié du genre humain. Qu’un homme attaché par des dons & des sacrifices réels, & qui font le bonheur, pense qu’il a contracté le devoir de les croire d’un prix infini, je ne m’y oppose pas ; je lui dirai : vous ne pouvez trop faire pour une femme qui a tout fait pour vous : mais [359] qu’une femme qui se livrant, ne donne rien, parce que son inconstance & sa facilité font qu’elle n’a rien à elle, s’imagine qu’on doit vivre son esclave, parce qu’elle aura ajouté un simple chaînon à la chaîne naturelle qui lie un homme porté par tempérament, à l’amour ou au plaisir ; je pense que cette présomption orgueilleuse est un malheur général pour la société, si de pareilles femmes ne sont point rares, & certainement on peut croire qu’elles ne le sont point. Mes raisons ne demandent pas d’être mieux justifiées : tout homme un peu intelligent, & toute femme un peu équitable, comprendront ce que je veux dire, & me feront la grace de convenir, que j’ai bien dit.

Metatextualité► Avis.

Je n’ai point la vanité de croire que mon livre soit ni bien utile ni bien agréable, cependant il a attaché quel-[360]ques personnes depuis sa naissance, & leur goût ainsi que leur estime eût suffi pour me rendre facile, la continuation d’un travail pénible. Mais l’agrément que j’aurois trouvé à plaire à quelques êtres sensibles, n’a pû me faire oublier que j’écrivois peut-être inutilement pour le reste de mes Lecteurs. Depuis que j’ai commencé cet Ouvrage, on a vû naître des guerres litteraires pour lesquelles le Public a pris généralement parti : ces guerres ont fait naître des libelles, & ces libelles n’ont cessé un moment d’occuper & d’emporter les esprits. La curiosité y est fixée : vainement espéreroit-on, en ce moment, de se faire lire par des Ecrits même infiniment supérieurs aux miens. J’interromps donc mon ouvrage ; j’attendrai la paix des esprits & une meilleure saison, pour le continuer, & j’espere qu’au mois de Novembre, je pourrai donner avec quelque succès mon troisieme Volume en entier. Il est déja tout prêt. ◀Metatextualité ◀Niveau 2

Fin du second Volume. ◀Niveau 1