Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "No. 47", dans: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.2\017 (1760), pp. 193-204, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2534 [consulté le: ].


Niveau 1►

No. 47. du Samedi 5 Juill. 1760.

Niveau 2► Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Récit général► même en respectant sa résolution, fait parler sa douleur, & les preuves d’insolence n’auroient pas suivi de si près les sermens de tendresse. Il falloit donc que désormais elle ne songeât plus qu’à l’oublier, qu’à le mépriser ? C’est toujours une rude peine pour un cœur que l’amour a vivement blessé.

Zirphile étoit arrivée chez elle l’esprit plein de tristesse. Son aventure étoit déja publique, & déja elle se voyoit abandonnée d’un Amant nécessaire, dont elle sentoit tout le prix.

Zirphile n’étoit pas aussi corrompue que Moncade. Elle ne s’étoit pas familiarisée, comme lui, avec le mépris des sentimens : elle étoit capable de reconnoissance & de remords. Le mauvais exemple l’avoit rendu vaine, l’amour propre l’avoit rendu foible : mais elle n’étoit point tout cela par un penchant décidé, & elle reconnoissoit des [194] devoirs : il lui arrivoit quelquefois de désavouer ses foiblesses ; peut-être même auroit elle eu des vertus, si l’on pouvoit obéir à son cœur quand on s’est une fois dévouée aux travers.

Si du-moins, se disoit-elle, l’objet de ma funeste étourderie pouvoit être l’objet d’un attachement ; réduite à l’aimer pour me sauver les reproches que je mérite, je m’occuperois à trouver des consolations dans mes sentimens ; mais Moncade n’est pas fait pour être aimé, & de plus je sçai que je ne l’aime pas. J’ai été séduite, parce que j’ai cru être touchée : mon erreur n’a duré qu’un moment : hélas ! faut-il que je sois punie par d’éternels regrets d’une erreur qui a si peu duré.

Elle trouvoit autrefois tous les jours à son réveil, Dorimond au chevet de son lit : il ne parut point le lendemain ; elle l’attendit vainement jusqu’au soir. Elle envoya chez lui : on le trouva, & il répondit assez froidement aux repro-[195]ches qu’on lui faisoit de sa part : on lui demanda s’il ne viendroit point la voir un moment : il s’excusa en prétextant les affaires les plus pressées. Autrefois il n’avoit point d’affaires : mais son cœur étoit changé, ou du-moins sa raison cherchoit à triompher d’un penchant contre lequel tout lui donnoit maintenant des conseils & des armes.

Zirphile ne put consentir à renoncer à toute espérance : elle prit le parti de lui écrire. Sa lettre étoit extrêmement touchante, elle y parloit de sa foiblesse & de son repentir avec toute l’ingénuité que Dorimond pouvoit attendre d’elle : elle le prioit de considérer que pour lui-même, il ne devoit pas se livrer à un premier mouvement ; qu’il l’avoit trop aimée pour ne pas sentir combien il lui seroit difficile de triompher d’une passion dont il avoit pris plaisir à voir croître chaque jour la violence, & qu’il étoit impossible que [196] s’il n’en triomphoit pas parfaitement, il ne se rendît aussi malheureux qu’il la rendoit infortunée. Elle ajoutoit que quelque impression que son funeste égarement eût faite sur lui, il ne devoit pas croire qu’elle fût incapable d’amour & d’amitié : elle sentoit ses torts, & c’étoit assez qu’elle en eût rougi pour devenir honnête femme : elle le prioit d’en être persuadé, & de ne la pas désespérer par une inflexibilité qui la livreroit à d’éternelles douleurs.

Zirphile se croyoit sincere, & elle ne doutoit pas que Dorimond ne finît du-moins par être généreux. Elle se trompoit de toutes facons <sic>, & eut bientôt lieu d’en être convaincue.

Niveau 4► Lettre/Lettre au directeur► Réponse de Dorimond à Zirphile

« C’est une assez grand consolation pour moi, Madame, dans l’état d’accablement où je me trouve, que du-moins je sois dispensé de vous ap-[197]prende les raisons qui m’ont forcé à m’éloigner de vous. Ce seroit éprouver une seconde fois votre trahison & mon malheur, que d’entrer dans un détail qui m’en rappelleroit la cause. Je ne pourrois m’en plaindre avec modération, & je ne veux point vous offenser. Vous m’avez dit que vous m’aimiez, j’ai dû me croire heureux : vous cessez de m’abuser, je peux m’en plaindre ; mais je n’ai pas le droit des reproches, si ma vivacité ne permet pas qu’ils soient modérés. Cependant je souffre beaucoup, & je peux vous le dire : jamais il ne m’arrivera d’aimer aussi tendrement, & d’être aussi malheureux. Je permets à ma passion de s’exprimer ainsi, quoique j’aie prononcé dans mon cœur contre son fatal pouvoir. C’est une derniere consolation que je veux goûter, & ma douleur peut se la permettre sans que ma raison en murmure. Jamais l’enchantement qui [198] m’avoit séduit ne reprendra son empire sur mes sens ; je suis sûr de moi, je ne m’expose à rien en cédant encore une fois à mon cœur. Cet aveu, Madame, renferme toute ma résolution & toutes les idées qui m’occupent ; je vous aime & ne vous verrai plus, c’est un contraste de foiblesse & de force ; mais si vous sçavez de quoi un homme d’honneur est capable, il n’est pas nécessaire que je vous apprenne laquelle des deux triomphera. Je vous prie de ne me pas contraindre à vous humilier, en vous permettant un doute qui m’humilieroit moi-même ».

J’ai l’honneur d’être, &c. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 4

Cette lettre n’accabla point Zirphile comme on le pourroit croire. Elle pensa que Dorimond affectoit une fermeté qu’il n’avoit pas, ou que du-moins sa résolution combattue par sa foiblesse ne tiendroit pas contre son manége [199] & ses regards. Elle perdit bientôt une erreur dont elle n’étoit pas digne. Elle alla chez Dorimond, sa porte lui fut refusée ; elle lui écrivit, sa lettre ne fut pas lûe : elle retourna chez lui, il étoit parti pour la campagne.

Certaine de son malheur, elle se livra au chagrin qu’elle en devoit ressentir ; mais ce chagrin qui eût pû la rendre vertueuse s’il eût eû sa source dans le repentir, ne servit qu’à la plonger dans des égaremens plus étranges. Les extrêmités se touchent dans les têtes sans principes. Elle rentra dans le grand monde, fit ouvrir sa porte à toutes les pestes publiques de Paris, & tâcha de remplir par la frivolité, le vuide immense de son cœur.

La fierté d’Araminte mettoit l’orgueilleux Moncade dans la nécessité d’imiter Zirphile. Il ne s’étoit pas comme elle plié à la nécessité des circonstances ; il s’étoit obstiné à ramener l’esprit d’Araminte, par l’excès [200] même de la douleur, & il n’y avoit rien que son insolence n’eût mis en usage, pour forcer sa vanité à composer : mais Araminte n’avoit pas une vanité qu’on pût humilier ; l’amour-propre au contraire étoit en elle l’appui de la vertu ; & le manége de Moncade loin de l’humilier, ne pouvoit jamais aboutir qu’à l’attacher plus parfaitement au soin de sa gloire.

Désespéré d’un courage qui le réduisoit au sentiment de son indignité, il venoit enfin de renoncer à son systême, & de se rendre à la dissipation. Dans des momens de vuide que sa brouillerie lui avoit laissés, il avoit examiné attentivement la sorte de frénésie qui l’avoit rendu si coupable aux yeux d’Araminte : il n’avoit trouvé dans son cœur que de l’indifférence pour Zirphile, & il n’étoit pas encore parvenu à concevoir comment il se pouvoit faire qu’on fût emporté si loin par une passion imaginaire.

[201] Devenu libre par sa résolution, & voulant s’expliquer à lui-même un phénomene aussi singulier, il vola chez Zirphile dès qu’il se sentit l’esprit plus tranquille.

Zirphile rougit en voyant Moncade, & Moncade qui s’en apperçut, ne put se mettre au-dessus d’un certain embarras. C’est que malgré l’avis des libertins, notre ame n’est pas faite pour partager sans trouble les excès auxquels une imagination égarée a le don malheureux de l’associer. Ils se remirent bien-tôt l’un & l’autre. Moncade plus hardi, parce qu’il étoit plus méprisable, commença le premier à parler. Dialogue► Je ne sçais, lui dit-il, s’il m’est permis de vous faire des excuses des torts que j’ai avec vous ; ils sont si grands, j’ai tant tardé à remplir un devoir qui ne devoit être qu’un plaisir, qu’en vérité j’ai peur que mes regrets ne vos paroissent faux. Avoir laissé passer six jours sans vous voir ! cela est [202] inoüi ; & vous avez beau jeu pour faire éclater un courroux vrai.

Il est vrai, répondit Zirphile, en minaudant, que cela m’a paru singulier. Singulier ? reprit-il, simplement singulier ! Ah ! vous êtes donc accoutumée à ces impertinences-là ? Pour moi, Madame, à qui il est pourtant arrivé d’avoir avec les femmes des torts tout à-fait graves, je vous avoue que je ne m’accoutume point à l’idée de celui-ci, & que j’en suis pénétré & confus. Pourquoi donc l’avez vous eu ? dit-elle : ah, pourquoi ? C’est qu’on est né malheureux, qu’on a sa destinée à remplir, & qu’on se voit quelquefois forcé d’être à jetter par les fenêtres avec la femme qu’on aime le plus ; car je vous aime véritablement ; & sans compter les devoirs que mon extrême bonheur m’a fait auprès de vous, il doit m’être affreux de vous avoir si cruellement offensée.

Je sçai, reprit Zirphile, de l’air le moins sincere, qu’il est des circonstan-[203]ces malheureuses, des enchaînemens . . . Mais malgré leur funeste autorité, si vous m’aviez aimée. . . . Comment, si je vous avois aimée ? Mais, Madame, pensez-vous bien à ce que vous dites, me prenez-vous pour un homme sans honneur ? Eh ! comment ne vous pas aimer ? assurément cela n’est pas possible, & je ne sçais pas répondre à ces complimens-là.

Vous vous fâchez aisément, reprit Zirphile ; il m’est permis de donner quelque chose au ressentiment, & vous ne devez pas le trouver mauvais. Que feriez-vous à ma place, si vous vous formalisez d’un soupçon aussi juste ? Vous seriez donc furieux : car assurément ce que je vous dis n’est pas, à beaucoup près, aussi déplaisant que ce que j’éprouve.

Vous ne croiriez pas vos droits si supérieurs aux miens, lui dit Moncade, si vous sçaviez ce qu’il m’en a coûté me priver du plaisir de vous voir. . . . Tant de générosité dans un [204] homme de votre caractere, m’étonne on ne peut pas plus ; voudriez-vous bien m’apprendre ce qu’il vous en a coûté ? . . . J’allois me marier, Madame ; & pour comble de maux, j’épousois une de ces femmes importunes, qui ne vous souffrent pas la moindre distraction, qui sont jalouses de tout ce qui respire, & qu’on s’exposeroit à voir périr de chagrin, si l’on n’avoit pour elles les plus grands ménagemens. Araminte est cet objet charmant : elle avoit été témoin de mon infidélité : le désespoir l’avoit saisie : elle vouloit absolument rompre avec moi ; & pour me faire quitter avec moins de danger pour elle & pour moi-même, il m’a fallu donner à la pitié des jours que j’aurois voulu ne donner qu’à l’amour. ◀Dialogue

Zirphile n’ignoroit pas qu’un fat peut être à la fois impertinent & sincere. Frappée de l’aveu qu’il venoit de lui faire, elle le crut plus amoureux ◀Récit général ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3 ◀Niveau 2 ◀Niveau 1