Le Monde comme il est (Bastide): No. 39

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N°. 39. Du Mardi 17 Juin 1760.

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Letter/Letter to the editor

General account

J’oserai avouer que je m’attendois à trouver les armes de la coquetterie ingénieusement préparées contre moi : les motifs que je supposois à Madame de * * * demandent de la précaution aux femmes qui ont le moins à réparer, & certainement Madame de * * * n’avoit rien qui n’exageât une réparation particuliere. Mais je n’étois pas appellé chez elle par les desirs que je croyois avoir fait naître, & je ne trouvai aucun préparatif qui pût m’allarmer. Les graces avec lesquelles elle me reçut, n’étoient point enfantines, ses regards ne furent point embarrassés, sa toilette n’étoit qu’ébauchée, & l’art n’y perçoit pas. Je fus rassuré au premier coup d’œil ; cependant je dus comprendre par l’accueil qu’elle me faisoit, qu’un vague desir de me voir & de s’entretenir avec moi, n’étoit pas le motif qui l’avoit déterminée à m’attirer chez elle. Au premier mot qu’elle me dit, je devinai tout ce qu’elle alloit me dire. Il n’étoit question de rien moins que de me donner sa fille en mariage. Elle y avoit bien réfléchi, j’étois l’homme qui lui convenoit pour gendre, j’avois tout pour moi, sa fille quoiqu’entêtée de passion pour un autre, sentiroit bien-tôt toute la supériorité de mon mérite ; & si ce pouvoit être un sujet de répugnance pour moi que de connoître l’empire de cette passion fatale, ce devoit être aussi une raison d’acceptation, que de penser que j’en triompherois. . . . Je répondis à cette proposition avec toute l’honnêteté imaginable ; mais je crus qu’après m’avoir entendu elle n’insisteroit pas.

Dialogue

Je suis, Madame, très-sensible à l’honneur que vous voulez me faire ; si quelque chose pouvoit me donner de l’amour propre, ce seroit votre estime ; si quelque chose a pû jamais pénétrer mon cœur de reconnoissance, c’est le choix que vous daignez faire de moi : Mademoiselle votre fille est l’objet qu’il semble que le Ciel devroit naturellement destiner à un honnête homme ; elle feroit mon bonheur plus qu’aucune femme du Monde, & nul homme ne pourroit être heureux par elle autant que je le serois moi-même : mais, Madame, je ne sçais point fonder mon bonheur sur les ruines du bonheur des autres ; j’aurois des remords, & ils m’empêcheroient de plaire à Mademoiselle votre fille ; tout en moi lui apprendroit mon crime & l’opinion que je ne pourrois m’empêcher d’en avoir ; je l’instruirois à me mépriser, & à me rendre malheureux ; j’ai heureusement assez de raison pour sçavoir respecter les droits de l’humanité dans cette occasion importante, & j’y trouve l’avantage d’être généreux en faisant simplement mon devoir.
Elle s’étoit attendue à mon refus & ne manqua pas d’insister. Par ce qu’elle me dit, je compris qu’elle sçavoit tout l’intérêt que je prenois aux deux Amans qu’elle vouloit séparer ; je compris aussi qu’elle immoleroit tout sans balancer, au plaisir de satisfaire sa haine implacable ; elle m’offrit tout son bien, tout ce qui pouvoit me tenter. Je crus l’embarrasser en lui demandant à quel puissant motif je devois cet excès de générosité :

Dialogue

A vos vertus, me dit-elle, à la certitude de voir ma fille heureuse par vos sentimens, aux sacrifices cruels que vous avez fait en ne cessant de favoriser une passion dont vous étiez moins le protecteur que la victime, & enfin à l’envie que j’ai de faire un heureux qui ne puisse jamais être ingrat. . . . Eh bien, lui dis-je, en tombant à ses genoux, si ma générosité a pu vous faire naître des sentimens que j’admire, daignez me les rendre délicieux en m’imitant tout-à-fait. Songez, Madame, à l’exemple que je vous donne : je sacrifie tout ce qui peut faire le bonheur de ma vie ; vous n’avez qu’à sacrifier une répugnance injuste ; la Barre ne peut vous avoir déplu par des choses qui ne puissent pas se pardonner ; je n’exige point que vous me les appreniez, je craindrois d’avoir alors trop de raisons de vous condamner ; mais enfin de quelque nature qu’elles puissent être, je vous invite à ne vous pas exagerer les avantages d’une vengeance cruelle : Votre haine est plus forte que la cause qui l’a produite : dîtes-vous cela, Madame, vous ne vous serez pas plûtôt rendu ce témoignage, que vous sentirez la générosité couler dans votre ame, des sources même du sentiment : Nul objet n’est plus près de se faire chérir que que <sic> celui à qui on vient de pardonner, il n’y en a aucun pour qui on sente dans la suite un attachement plus tendre, quand il sçait s’en rendre digne, & j’ose vous répondre de mon ami : Daignez, Madame écouter mon conseil & le suivre ; c’est par une inspiration du sentiment que je vous parle, elle ne vous est point étrangere, vous venez de me le prouver. . . . Oui, Monsieur, je vous ai prouvé qu’avec des qualités estimables on pouvoit tout attendre de mon cœur ; mais Monsieur de la Barre n’a pas ces qualités, il a pû les feindre avec vous, il devoit les feindre avec moi ; il m’auroit trompée & il seroit heureux ; il ne le sera jamais ; il est inutile que vous me parliez pour lui, songez à vous-même, Monsieur, occupez-vous de ce que je vous propose : quand on ne peut pas faire du bien aux autres, il faut s’en faire à soi-même autant que l’on peut. Vous y rêverez ; je vous accorderai tout le tems qu’il faudra pour cela, car je n’agis point ici par passion.
Elle m’avoit parlé avec un sérieux affecté ; je vis qu’elle étoit fâchée, & elle me tourna le dos afin de m’en convaincre. Rien ne pouvoit me faire mieux connoître son caractere & sa résolution, que la violence de ce procédé envers la Barre. Après m’être livré à l’indignation qu’il m’inspiroit, je crus devoir considérer la situation où il nous mettoit tous trois. J’avois jusqu’à ce moment sacrifié tous les intérêts de mon amour à l’amitié la plus généreuse : mais si la Barre renonçoit véritablement à Mademoiselle de * * *, il devenoit ridicule que je n’essayasse pas de me procurer un bien dont il ne vouloit plus. Mademoiselle de * * * abandonnée pour jamais, pouvoit par le secours du tems vouloir oublier un Amant ingrat, & en devenir capable ; je pouvois esperer qu’alors mon amour trouveroit sa récompense dans un retour formé du-moins par l’estime & par la reconnoissance : C’étoit même s’occuper essentiellement de son bonheur, que de songer à lui faire perdre sa passion, pour un homme qui ne vouloit plus l’aimer. Je fis cette réflexion, dont la probité la plus exacte ne pouvoit murmurer, & je me promis d’écarter les scrupules qui voudroient s’opposer à la nouvelle conduite qu’elle me prescrivoit. Cependant j’étois résolu à ne rien précipiter : tout dépendoit des sentimens de la Barre ; je ne pouvois me persuader qu’il fut aussi déterminé qu’il croyoit l’être. J’étois obligé de chercher soigneusement la vérité dans son cœur ; les questions n’y suffisoient pas, il falloit y employer les épreuves les plus redoublées. J’en imaginai plusieurs dont une seule m’eût paru suffisante si j’avois été moins délicat. La premiere fut de lui écrire ce qui venoit de se passer entre Madame de * * * & moi. Je m’imaginai que cette nouvelle lui feroit faire de terribles réflexions. Pour en rendre l’effet plus certain & plus salutaire pour lui, j’eus l’attention d’y ajouter le détail des dispositions de mon cœur. Le moindre détour m’eût rendu indigne de mon estime, & je ne voulois pas risquer de la perdre, après avoir tout fait pour l’acquérir. Je devois jusqu’au dernier moment me représenter la Barre comme un homme aveugle qui ne peut plus ni se connoître, ni se conduire, & pour lequel l’humanité réclame l’assemblage de tous les rayons qui peuvent l’éclairer. Je lui disois expressément, que ce moment étoit le dernier où l’amitié auroit le droit de m’imposer des loix ; que je ne connoîtrois plus d’autre autorité, que celle d’un amour qu’on auroit excité à me séduire, par une dissimulation inconsidérée, & que pouvant me procurer un bien dont la possession devoit faire le bonheur de ma vie, je n’aurois pas la foiblesse de le sacrifier à un homme qui se seroit joué de ma générosité. Je relus ma lettre après l’avoir écrite : je fus content de la façon dont je m’y expliquois, & je la fis partir très-impatient d’en recevoir la réponse. Je ne dissimulerai point mes véritables sentimens dans cette conjoncture décisive. Peut-être que le petit nombre d’hommes sensibles à qui cette histoire sera un jour communiquée, me sçaura gré de cette attention. A la veille d’être, pour ainsi dire, dans le chemin du bonheur, je ne desirois rien pour moi. Le sort de ma chere amie m’occupoit seul : je connoissois toute la vivacité de sa passion, toute l’amertume dont son ame étoit remplie, & je n’étois pas assez cruel pour souhaiter que la fortune y ajoutât l’affreuse certitude de n’être plus aimée. Je souhaitois de lui rendre son Amant, en lui faisant lire une réponse digne d’elle ; je ne pouvois ni desirer, ni concevoir un plaisir qui fût contraire à ses chers intérêts. J’éprouvai jusqu’au soir la même agitation, & lorsque la réponse arriva, j’aurois volontiers consenti à en différer la lecture, si cela avoit été possible, tant mes tristes méditations me l’avoient rendue redoutable. Voici ce qu’elle contenoit.

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Letter/Letter to the editor

« Si je n’avois pas fait toutes mes réflexions en renonçant à un cœur où je ne méritois pas de regner, j’aurois lû avec effroi ce que vous m’apprenez, & plutôt que de me laisser ravir un bien, fait pour m’être toujours précieux, je serois parti sur le champ pour l’aller arracher moi-même aux odieuses mains qui veulent en disposer. Mais j’ai tout prévu en me rendant justice, & votre bonheur ni vos résolutions ne peuvent plus m’accabler. Jouissez de ce que je perds, je ne m’y oppose point ; que Mademoiselle de * * * vous aime après m’avoir aimé, je ne trouverai point étrange un changement auquel je l’ai condamnée. Tout ce que je vous demande à l’un & à l’autre, c’est de m’oublier pour jamais ».

La suite à la Feuille suivante.