Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "LXVI. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\066 (1716), pp. 418-424, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1585 [consultado el: ].


Nivel 1►

LXVI. Discours

Cita/Lema► Cervi, luporum prӕda rapacium,
Sectamur ultro, quos opimus
Fallere & effugere est triumphus.

Hor. L. IV. Ode IV. 50.

Que faisons-nous ? lâches & timides Cerfs destinez, à être la proie de ces Loups ravissans ! Nous les poursuivons ! Helas ! Leur échaper & les éviter seroit pour nous un glorieux triomphe ! ◀Cita/Lema

Nivel 2► Nivel 3► Retrato ajeno► Il y a une espèce de Femmes, que je distinguerai par le nom de Salamandres. Ce sont des Heroïnes en Chasteté, qui mar-[419]chent sur des brasiers, & qui vivent au milieu des flammes sans en recevoir aucun mal. Une Salamandre ne connoît point de Sexe dans les Personnes qu’elle fréquente ; elle se familiarise avec un Etranger dès la premiere vûe, & n’a pas le cœur assez lâche pour examiner si la Personne, avec qui elle s’entretient, porte des Culotes ou une Jupe. Elle reçoit au Lit les visites d’un Homme, jouë avec lui au Piquet toute une après-dinée, se promene avec lui deux ou trois heures au clair de la Lune, & se scandalise beaucoup de ce qu’un Mari est assez déraisonnable, ou un Pere assez cruel, pour défendre au Sexe de si innocentes libertez. C’est à cause de cela même qu’elle déclame toujours contre la Jalousie, qu’elle admire la bonne Education Françoise, & qu’elle plaide avec ardeur pour les manières libres & dégagées. En un mot, la Salamandre vit dans l’état d’une Innocence & d’une Simplicité invincibles : elle est environnée d’un certain froid naturel qui l’empêche de se corrompre ; elle s’étonne qu’on parle de Tentations, & défie les assauts de tout le Genre Humain. Sa Chasteté est toujours exposée à l’épreuve du Feu ; &, à l’exemple de la bonne Reine Emma, la pauvre Innocente marche, les yeux bandez, sur des Socs brûlans, sans en être même noircie. ◀Retrato ajeno ◀Nivel 3

Ce n’est donc pas à l’usage de la Salamandre, mariée ou non, que je destine ce Discours ; il ne doit servir qu’à celles du [420] beau Sexe, qui sont composées de chair & de sang, & qui se croïent sujettes à la fragilité de la Nature Humaine. C’est à celles-ci que je m’adresse, & je les exhorte fort serieusement à tenir une toute autre conduite, & à s’éloigner, autant qu’il leur sera possible, de tout ce que l’Ecriture appelle des Tentations, & le Monde des Occasions. Si elles savoient combien de milliers de leur Sexe ont passé peu à peu de ces innocentes Libertez à la Honte & à l’Infamie ; & combien de millions du nôtre, après avoir commencé par des Flateries, des Protestations & des marques de Tendresse, ont fini par des Reproches, le Parjure & la Perfidie ; si elles savoient, dis-je, tout cela, elles éviteroient comme la Mort les premieres avances de celui qui les pourroit conduire dans d’étranges labyrinthes de Crime & de Misere. Qu’il me soit permis d’abandonner ici la Cause des Hommes, & d’avertir les Femmes, avec l’honnête Chamont dans la Pièce intitulée 1 l’Orpheline, Cita/Lema► qu’elles doivent se tenir en garde contre tous les Hommes, qui sont naturellement perfides, dissimulez, fins, cruels & inconstans. Lorsqu’un Homme, ajoûte-t’il, vous parlera d’Amour, ne vous y fiez qu’à tonnes enseignes ; mais s’il jure, à coup sûr il vous trompera. ◀Cita/Lema Il seroit aisé de m’étendre là-dessus ; mais je me bornerai au récit d’une Histoire, qu’un de nos Offi-[421]ciers, du nombre de ceux qui ont servi en Espagne, m’a racontée depuis peu, & qui fournit un triste Exemple du danger qu’une Femme court, lorsqu’elle se familiarise trop avec un Homme. La voici mot pour mot telle que je l’ai reçue.

Nivel 3► Relato general► « Un Habitant du Roïaume de Castille, qui ne manquoit pas de prudence, dont la conduite étoit grave & serieuse, résolut de se marier à l’âge d’environ cinquante ans. Afin même de n’avoir aucun sujet de se repentir de son choix, & de passer le reste de ses jours avec quelque douceur, il jetta les yeux sur une jeune Demoiselle, qui n’avoit pour tout mérite que sa Beauté & une bonne Education, puisque sa Famille étoit ruinée par la Guerre qui a désolé ce Roïaume. Après donc qu’il l’eut épousée, & joui quelque tems avec elle d’un bonheur extrême, il fut obligé de passer à Naples, où il avoit la meilleure partie de son Bien. Sa Femme l’aimoit trop pour ne le suivre pas dans ce voïage ; mais à peine avoient-ils été un jour en Mer, qu’ils tomberent entre les mains d’un Corsaire Algerien, qui les fit Esclaves, avec tous ceux qui étoient à bord du même Vaisseau. Dans ce malheur inopiné, le Castillan & son Epouse eurent la consolation de servir le même Maître, qui, à la vûe de leur tendresse mutuelle, & de l’impatience qu’ils avoient de se délivrer, demanda [422] une Somme exorbitante pour leur rançon. Le Castillan, qui auroit mieux aimé, s’il avoit été seul, mourir dans l’Esclavage, que payer cette somme qui le réduisoit presque à la chemise, fut si ému de compassion à l’égard de sa femme, qu’il envoïa des ordres réïtérez à un de ses proches Parens en Espagne de vendre son Bien-fonds, & de lui en remettre au plutôt la valeur. Celui-ci, dans l’esperance qu’on diminueroit quelque chose de la Somme demandée, & qui d’ailleurs n’avoit pas trop envie d’aliéner un Bien, dont il croïoit pouvoir heriter quelque jour, y apporta de si longs délais, qu’il se passa trois années entieres sans avoir fait aucune démarche qui rendît à les délivrer.

Cependant il se trouva qu’un François Renégat demeuroit dans le même Lieu, ou le Castillan & sa Femme étoient Prisonniers. Cet Estafier, qui avoit toute la vivacité de ceux de sa Nation, les entretenoit souvent de ses Avantures, & y ajoûtoit quelquefois une Chanson, un tour de Danse, ou quelque autre Plaisanterie, pour les divertir. La connoissance qu’il avoit d’ailleurs de toutes les maniéres des Algériens, le mit en état de leur rendre plusieurs bons offices. De sorte que le Castillan, un jour qu’ils raisonnoient ensemble de bonne amitié, lui découvrit la mauvaise manœuvre de son proche [423] Parent à son égard, & lui demanda ce qu’il lui conseilloit de faire en cette occasion, puisqu’il lui étoit impossible de lever la Somme exigée pour sa rançon & celle de sa Femme, à moins qu’il ne pût aller en personne vendre ses Domaines. Le Renégat l’assura d’abord que son Maître Algerien ne consentiroit jamais à le relâcher sous ce prétexte, mais il lui fournit ensuite un expedient pour s’esquiver en habit de Matelot. L’entreprise réussit, & le Castillan, après avoir vendu ses Terres, ne voulut confier son argent à personne, de crainte qu’il ne lui arrivât quelque autre malheur ; mais resolu de perir plutôt que de laisser dans l’esclavage une Epouse qui lui étoit plus chère que sa Vie, il se rembarqua sur un petit Vaisseau destiné pour Alger. Il est impossible d’exprimer la joie qu’il eut, dans la pensée qu’il reverroit bien-tôt ce charmant Objet de son Amour, & qu’il lui deviendroit plus cher par cet acte d’une generosité si extraordinaire.

Quoi qu’il en soit, pendant son absence, le Renégat s’étoit si bien insinué dans les bonnes graces de sa jeune Femme, & lui avoit tellement rempli la tête d’Avantures galantes, qu’elle le prit bien-tot pour le Gentilhomme le mieux fait & le mieux tourné qu’elle eût connu de sa vie. En un mot, devenuë de la plus grande indifference du monde [424] pour l’honnête Castillan, elle ne devoit plus le regarder que comme un pauvre Vieillard indigne de posseder une si charmante Créature. D’ailleurs le Renégat l’avoit instruite de quelle maniere elle devoit se gouverner à l’arrivée de son Epoux ; de sorte qu’après l’avoir reçu, avec toutes les marques de la tendresse la plus vive, & de la reconnoissance la plus sincere ; enfin elle lui persuada de remettre au Renégat, leur Ami commun, l’argent qu’il avoit amassé pour leur Rançon, sous prétexte qu’il en tireroit diminuer quelque chose, & qu’il en tireroit meilleur parti qu’eux-mêmes. Le bon Homme admira sa prudence, & suivit son conseil. Metatextualidad► Je voudrois pouvoir cacher le reste de l’Avanture ; mais puisque j’en ai tant dit, il faut l’expedier en aussi peu de mots qu’il me sera possible. ◀Metatextualidad Le lendemain, à son réveil, le Castillan, qui avoit dormi plus qu’à l’ordinaire, ne trouva pas sa Femme : Là-dessus il se leve, il la cherche, il la demande, & il apprend qu’on l’avoit vûe, dès la pointe du jour, avec le Renégat. Celui-ci avoit pris de si justes mesures, & pour leur fuite, qu’ils se virent bien-tôt hors des terres d’Alger ; qu’ils emporterent l’argent, & laisserent le pauvre Homme Captif, qui, exposé à toute la rage de son cruel Maître, & accablé de la perfidie de sa malheureuse Femme, mourut au bout de quelques Mois. » ◀Relato general ◀Nivel 3

L. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1Tragédie écrite par Mr. Olway.