Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "No. 36", dans: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.2\006 (1760), pp. 61-72, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2510 [consulté le: ].


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N°. 36. du mardi 10 Juin 1760.

Niveau 2► Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Récit général► Dialogue► balancer du moins l’autorité des refus dont elle alloit être payée, & il paroit que vous n’y avez apperçu que ce que votre gloire pouvoit y condamner. . . J‘ai cru devoir répondre ainsi, reprit-elle, parce que ne voulant jamais lui accorder le sacrifice qu’il exigeoit, ni le lui laisser espérer, c’eût été le tromper que de ne lui montrer que la moitié de mes motifs. . . Vos motifs, Mademoiselle, étoient plus respectables que les siens, mais ils nétoient <sic> pas plus naturels, & comme tels, les siens méritoient ces ménagemens indispensables que la raison doit toujours à l’amour. . . J’en conviens, reprit-elle, mais j’ai craint ma foiblesse, j’ai craint les trahisons de ce même amour qui abuse toujours des égards qu’on lui montre ; hélas, il n’en exige que pour en abuser. . . . Cela est vrai, Mademoiselle, mais quand on a fait cette réflexion, [62] on est déja bien forte contre le danger qu’elle éclaire, & l’on ne doit plus craindre d’y succomber : on doit alors compter un peu sur soi, & montrer du-moins du regret de devoir plus à sa gloire qu’à son amant. . . . C’est ce que j’ai voulu faire, poursuivit-elle, & vous concevez que ce seroit me juger ; avec trop de sévérité que d’en douter mais malgré moi je pensois à sa proposition, malgré moi je sentois ma foiblesse, malgré moi je m’occupois de ce qu’elle auroit de deshonnorant pour moi ; & de deux etrêmités, j’ai cru devoir préférer celle dont les suites me rendroient moins indigne de lui. Vous sçavez combien je l’aime ? Il est certain que si je ne m’étois pas armée contre lui d’une rigueur étrangere à mon cœur, il auroit insisté avec tout l’avantage que je lui aurois donné sur moi, & qu’à présent je toucherois au moment le plus redoutable, le plus affreux de ma vie. . . . Je venois vous [63] gronder, lui dis-je, & vous me désarmez ; la raison dans votre bouche prend tout l’empire du sentiment ; vous m’inspirez ce que vous dites : Mais la Barre ne pense pas comme moi ; il vous adore, & vous l’aimez ; il a le droit de combattre vos raisons, peut-être aussi qu’il adore en vous ces raisons comme des attraits nouveaux ; mais vos attraits sont son partage ; en l’aimant vous les lui avec soumis, & il peut s’offenser, qu’en lui refusant le plaisir d’en jouir, vous ne paroissiez pas même prévoir le chagrin que vous lui causez. ◀Dialogue

Nous conclumes qu’elle écriroit à la Barre, ce qu’elle fit sur le champ : je lus sa lettre. De combien d’amour elle étoit remplie ? avec quelle bonne fois elle s’accusoit ? combien son repentir étoit tendre ? Il n’y a que l’amour qui apprenne à se pénétrer ainsi de ses torts.

La lettre partit, mais la Barre n’é-[64]toit pas encore rentré, & je ne pus jouir de sa réponse ; je dis jouir, & ce mot peint toute la générosité de mon cœur. Un autre que moi, peut-être, avec la plus grande passion, voyant que l’orage commençoit à se former sur leur tête, eût cru pouvoir le grossir pour les diviser tout-à-fait ; mais un autre que moi n’eût pas été capable d’aimer Mademoiselle de * * * comme je l’aimois.

Je la quittai en lui faisant espérer un prompt raccommodement. Je n’en doutois pas, après avoir lû ses sentimens & ses regrets si tendrement exprimés. Mais elle avoit des craintes, & je m’apperçus que je ne les détruisois pas : en m’en parlant elle avoit les larmes aux yeux. Qu’est-ce qui vous afflige, lui dis-je, doutez-vous qu’il ne vous adore ? Dialogue► Oui, répondit-elle, il m’aime véritablement, mais son amour est cruel, vous ne sçavez pas combien on le ramene difficilement. . . . [65] C’est une chose que vous devez lui pardonner, repris-je ; les défauts d’un Amant ne sont que de l’amour : un jour peut-être vous vous plaindrez d’un excès contraire ; je verrai également couler vos larmes, & il me sera plus difficile de les essuyer : de tous les maux qu’un Amant peut faire souffrir à une femme comme vous, le refroidissement est le plus sensible. ◀Dialogue

Je la tranquillisai un peu avec ces paroles, & je prenois congé d’elle, lorsque nous entendîmes le carrosse de Madame de * * * entrer dans la cour. Il ne m’étoit pas possible d’éviter sa présence, & je redoutois cette rencontre. Sa fille étoit dans l’habitude de venir au devant d’elle, je la suivis, & mes genoux trembloient sous moi. Je fus bien-tôt rassuré. Dialogue► Ah ! vous voilà, Monsieur, me dit-elle d’un air riant, je plaignois ma fille d’avoir voulu rester seule, mais je vois bien qu’elle a dû s’amuser ; je ne la plains plus. Une [66] profonde révérence fut toute ma réponse. Que répondre en effet à un pareil compliment après la conversation que nous avions eue ensemble ? Une confusion singuliere de pensées me rendit fort sot, pendant un quart-d’heure. Après un supplice qui me parut bien long, je voulus me retirer ; elle m’en empêcha en me disant qu’elle se flatoit que je lui ferois l’honneur de soûper avec elle : je regardois toutes ces honnêtetés comme des artifices affreux, & je me hatai de répondre que j’avois un engagement indispensable. Oh, dit elle, vous le romprez ; ma fille a joui de votre conversation, Monsieur, il est juste que j’aie le même avantage qu’elle. . . Impudente, m’écrirai-je intérieurement, tu veux jouir de l’embarras d’un tendre ami qui protége tes victimes, pour l’immoler demain avec elles. . . . ◀Dialogue Avec une pareille prévention, il m’étoit impossible de céder ; cependant je m’imaginai qu’elle [67] pouvoit avoir mieux réfléchi aux avantages de ma déclaration, & que c’étoit ce qui la rendoit si honnête. Cette présomption me fit une résolution nouvelle, & je lui dis que j’obéirois. Ce qui contribua aussi à sa victoire, fut un regard de sa fille ; j’avois compris que je l’obligerois en restant, & ce qui étoit plaisir pour elle, étoit toujours plaisir pour moi.

Madame de * * * voulut badiner sur cet engagement que j’avois dit que je ne pouvois rompre. Elle me fit entendre que si j’avois été sincere, la veille avec elle, je n’aurois pas eu d’engagement. J’aurois pû lui répondre, quand une femme comme vous a fait la sotise de refuser un homme comme moi, cet homme ne doit plus la revoir ; mais c’étoit à la mere de Mademoiselle de * * * qu’il auroit fallu faire ce compliment incivil, & je n’étois pas capable d’oublier le respect infini que je lui devois à ce titre. Je ne me souviens pas de [68] tout ce que je répondis à ses plaisanteries ; sans doute l’on ne fut jamais plus bête & moins malin. Le mépris auprès de quelques femmes donne de l’esprit, mais il y a un certain mépris qui produit un effet contraire, & c’étoit précisément celui que je sentois pour Madame de * * *. Pendant que je cherchois mes réponses, elle me parut recourir à ses charmes : une femme-de-chambre fût appellée, on lui dit, Dialogue► Mademoiselle, je veux me deshabiller, & moi j’aurois dit volontiers, Madame, attendez que je sois sorti, voulez-vous me montrer les plus équivoques appas ; ◀Dialogue mais cela eût blessé l’amour propre le plus recalcitrant, & je ne devois pas blesser. Il me fallut essuyer la toilette & l’indécence les plus hardies. J’aurois tout craint de sa témérité ; car je lui supposois tous les vices, & je supposois encore, comme je l’ai dit, qu’elle avoit réfléchi utilement pour elle à la sotise qu’elle avoit faite la veille ; heureusement j’étois gardé [69] par Mademoiselle de * * * qui étoit avec nous : il ne m’en falloit pas moins pour me rassurer.

On ne tarda pas à servir, & je me sentis soulagé : pendant tout le repas Madame de * * * ne cessa de faire briller son esprit, & me prouva au plus juste combien elle en avoit peu. Des lieux communs, des répétitions, des coq-à-l’âne furent les traits qui caractériserent son génie ; elle dit du mal de tout le monde, & sa méchanceté même fut commune : il me prit une furieuse envie d lui rompre en visiere ; car elle croyoit m’enchanter, & sa sécurité m’avilissoit ; mais je sçus toujours me contraindre. Enfin nous sortîmes de table. je regardai bien vîte à ma montre, & je vis que je ne pouvois pas encore décemment me retirer. Je souffrois exactement le matyre. Qui m’eût dit que j’aurois pu être fâché da passer deux heures de plus avec Mademoiselle de * * * ? sans ce [70] que j’éprouvois, je ne l’aurois jamais pu croire.

Je n’étois pas au bout de mon martyre. Une femme-de-chambre vint parler à l’oreille à Mademoiselle de * * * & celle-ci sortit un moment après. Ma premiere pensée fut que sa mere lui avoit fait dire de nous laisser seuls. Je me trouvois pour lors assis auprès d’elle ; je tremblai, & ne pus m’empêcher de me lever. Dialogue► Elle s’imagina que je voulois partir, & me dit qu’il étoit encore de bonne heure. Je répondis machinalement que je craignois de l’ennuier : oh ! vous ne m’ennuirez jamais, me dit-elle en minaudant ; quoique j’aie résisté hier à l’occasion que vous m’offriez de m’amuser beaucoup, je n’en sçais pas moins combien vous avez d’esprit : de l’esprit ! Madame ; je ne m’en connois point ; mais quand même j’en aurois comme tout le Monde, ce ne seroit pas assez pour pouvoir vous amuser, ni pour [71] me croire amusant. . . . On l’est bien plus quand on croit ne pas l’être, reprit-elle ; il échappe mille choses simples, qui aujourd’hui ont le droit de charmer : car l’esprit & la fureur d’en montrer ont tout gâté. (Cette phrase n’étoit pas d’elle, & d’ailleurs elle définissoit la modestie & non pas l’agrément ; mais elle n’en sçavoit pas assez pour bien faire une définition). Votre bonté vous abuse, Madame, lui répondis-je ; je ne suis rien de ce que vous dites, ni de ce que vous croyez : non, reprit-elle, je ne m’abuse point ; mais la justice que je vous rends peut vous étonner, hier je ne me montrai pas si équitable. . . . Elle vouloit toujours revenir à cette déclaration dont elle avoit si mal profité. Oublions, Madame, tout ce que j’ai eu le malheur de vous dire hier ; vous m’avez guéri du défaut de sentir trop promptement. . . . Ce n’est pas un défaut, Monsieur ; j’ai acquis le droit de vous [72] faire estimer votre cœur, & je veux que vous pensiez que par cette même qualité que vous vous reprochez, vous méritez de plaire à la femme la plus sage. . . . Madame, répondis-je méchamment, la femme la plus sage, c’est vous, & je ne vous ai pas plu ; je sçais à présent ce que je dois penser de moi, vous me l’avez appris, & j’ai la bonne foi de vous en remercier. Non, Monsieur, ne croyez pas cela, j’ai résisté à l’amour sans être aveugle, ni même indifférente ; j’ai très-bien jugé de ce que vous valiez, & de ce que vous pouviez être pour moi ; mais j’ai voulu vous faire un bonheur plus grand, que celui auquel vous aviez la modestie de borner vos vœux : Nous parlerons de cela quand vous voudrez, & je parviendrai aisément à vous détromper. . . . Madame, il est trop tard pour vous demander à présent ces détails intéressans ; je me souviendrai de votre promesse, & je viendrai incessamment vous la rappeller. ◀Dialogue ◀Récit général ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

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