Sugestão de citação: Anonym (Ed.): "LXV. Discours", em: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\065 (1716), S. 410-418, etidado em: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Os "Spectators" no contexto internacional. Edição Digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1584 [consultado em: ].


Nível 1►

LXV. Discours

Citação/Divisa► Alter rixatur de lanâ fӕpe caprinâ ;
Propugnat nugis armatus : scilicet, ut non
Sit mihi prima fides ; & verè quod placet, ut non
Acriter elatrem ; prӕtium ӕtas altera sordet.
Ambigitur quid enim ? Castor sciat, en Docilis plus ?
Brundusium Numicî melius via ducat, An Appî?

Hor. L. I. Epist. XVIII. 15.

Un autre qui ne sait pas le monde, armé de frivoles raisons, disputera souvent sur un rien. Quoi ! dira-t-il, on ne me croira pas ? quoi ! je ne soutiendrois pas hautement & avec chaleur mes sentimens ? Non, je ne me tarois pas, quand on me promettroit encore cent années de vie. De quoi s’agit-il dans le fond ? De savoir si Castor est plus adroit que Docilis ? si le chemin de Numicius conduit plus droit à Brindes, que celui d’Appius ? ◀Citação/Divisa

Nível 2► Tous les âges, à travers lesquels un Homme passe, & les differens genres de vie qu’il choisit, ont chacun quelque Vice particulier ou une imperfection natur-[411]elle qui l’accompagne, & qui demande les soins les plus exacts pour s’en garantir. Les Poëtes & les Philosophes nous ont tracé depuis long-tems les foiblesses, ausquelles l’Adolescence, la Jeunesse, l’Age viril & la Vieillesse nous exposent ; mais je ne sache pas qu’aucun d’eux ait parlé de ces méchantes habitudes, ausquelles nous sommes sujets, non pas tant a cause de la différence de l’âge ou de l’humeur, qu’à cause des Emplois, & du genre de Vie que nous embrassons.

Je suis d’autant plus surpris qu’on ait négligé cet Article, qu’il se trouve fondé sur une observation générale, qui saute aux yeux de tout le monde. L’Emploi, auquel on s’attache, ne donne pas seulement un certain tour à l’Esprit, mais il paroît souvent dans la conduite exterieure, & quelques-unes des actions les plus indifferentes de la Vie. Cet air singulier, qui se répand sur toute la Personne, nous aide si bien à la reconnoître du premier coup d’œil, que ceux qui sont capables de la moindre attention peuvent distinguer un Matelot ou un Tailleur, d’abord que l’un ou l’autre se présente.

Les Arts libéraux, quoiqu’ils aient peut-être moins d’influence sur l’exterieur & la mine, font une si grande impression sur l’Esprit, qu’ils le tournent absolument d’un certain côté.

Le Mathématicien ne veut admettre, dans les choses les plus triviales, que ce [412] qui approche de la Démonstration, & le Scholastique aime beaucoup les Dennotions & les Syllogismes. Le Medecin & le Theologien font souvent les Docteurs en Compagnie, avec la même autorite qu’ils exercent á l’égard de leurs Patiens & de leurs Disciples, pendant que le Juriconsulte pose de nouveaux Cas, & plaide sur tout ce qui s’offre dans la Conversation.

Peut être que j’examinerai quelque jour un peu plus au loug le Défaut particulier dont chaque Profession est infectée ; mais je me bornerai ici à cet Esprit de Dispute, que j’ai nommé le dernier qui se trouve parmi les Gens de robe.

Ces Messieurs, accoutumez à l’Argumentation, qui semble être de leur ressort, & qui leur produit même de l’argent comptant, croient qu’il n’est pas de la prudence de ceder jamais en bonne Compagnie. Ils font voir dans leur Discours ordinaire le Zele avec lequel ils defendroient une Cause en Public, & c’est pour cela même qu’ils oublient souvent de tenir ce juste milieu qui est si nécessaire pour rendre la Conversation agréable & utile.

Le Capitaine 1 Sentry pousse la chose si loin à leur égard, que je lui ai ouï dire, qu’il connoissoit très-peu d’Avocats, dont la societé fût supportable. Au reste cet Officier, qui est un Homme de bons sens, mais d’une Conversation un peu seche, me racon-[413]toit hier au soir une dispute qu’il avoit euë avec un de ces jeunes Chicaneus. Nível 3► Exemplum► Diálogo► « Je donnois, me dit-il, mon opinion, sans craindre de m’attirer aucun débat, sur la conduite qu’un General avoit tenuë dans une Bataille qui s’étoit livrée, quelques années avant que mon adverse Partie & moi fussions au Monde. Le jeune Avocat me releva d’abord, & après avoir raisonné plus d’un quart d’heure sur un sujet qu’il n’entendoit pas, comme je m’en apperçus bien-tôt, il tâcha de me faire voir que mon opinion étoit mal fondée. Pour couper queuë à la dispute, je lui répondis que tous ces Argumens ne m’étoient jamais venus dans l’Esprit, & qu’ils ne manquoient pas de vrai-semblance. Mais, répliqua mon Antagoniste, qui ne vouloit pas que je lui échapasse de cette maniere, il y a plusieurs choses qu’on peut alleguer en votre faveur, & que vous avez negligées : Là-dessus il se mit à déclamer à nouveaux frais, & à combattre tout ce qu’il venoit de dire. Je revins donc à mon premier sentiment, & j’aquiesçai à toutes ses raisons. Alors mon jeune Avocat reprend le Poste qu’il avoit abandonné, & me refute pour la troisiéme fois, sans s’épargner lui-même. Quoi qu’il en soit, convaincu qu’il ne vouloit qu’escarmoucher, & qu’il ne souffriroit pas que je le serrasse de près, je crus que le meilleur étoit de garder le silence, [414] & de permettre qu’il s’aplaudît de ses Victoires, puisqu’à l’exemple de 2 Hudibras il pouvoit toûjours changer de Parti & avoir toûjours de bonnes raisons pour cela. » ◀Diálogo ◀Exemplum ◀Nível 3

Pour moi, j’ai toûjours regardé nos Colleges en Droit comme des Pepinières de Politiques & de Legislateurs ; c’est aussi pour cela que je fréquente souvent les Quartiers de la Ville, où ils sont situez. Nível 3► Narração geral► Je passai en dernier lieu à l’un des plus célèbres Caffez du 3 Temple, où je vis toute la Chambre pleine de jeunes Etudians, separez en differentes Bandes, qui disputoient sur l’un ou l’autre sujet. La conduite de nos derniers Ministres y fut attaquée & défendue avec beaucoup de chaleur : On y proposa divers Préliminaires de la Paix, qui furent acceptez par les uns & rejettez par les autres ; On insista sur la démolition de Dunkerque, & on la combatit si vigoureusement, que peu s’en falut qu’on n’en vînt à se donner un Cartel. En un mot je m’aperçus que le desir de la Victoire, soutenu des petits préjugez de Parti & de l’Intérêt, portoit la dispute si loin, que les Antagonistes en concevoient de la haine les uns pour les autres, & qu’ils se retiroient fort chagrins de l’un & de l’autre côté. ◀Narração geral ◀Nível 3

[415] L’Art de manier une Dispute honêtement est si délicat, & il y a si peu de Gens qui y soient experts, que je hazarderai ici quelques-unes de ces Règles que j’en ai données autrefois par écrit, avec plusieurs choses de cette nature à un jeune Homme de mes Parens, qui avoit fait de si grands progrès dans l’étendue des Loix, qu’il commençoit à plaider en Compagnie sur tous les sujets qui se présentoient. D’ailleurs, j’ai ce Manuscrit entre les mains, & je pourrai de tems en tems en publier quelques morceaux, lorsqu’ils me paroîtront nécessaires pour l’instruction de notre Jeunesse. Quoi qu’il en soit, voici ce que je vous en destine aujourd’hui.

« Evitez les Disputes autant qu’il vous sera possible. Si vous voulez paroître bien élevé en Compagnie, sachez qu’il y a plus d’esprit & de bienseance à faire valoir qu’a contredire les Notions des autres : Mais si vous êtes obligé d’entrer en dispute, donnez vos raisons avec toute sorte de calme & de modestie, deux choses qui ne manquent presque jamais de vous attirer la bienveillance des Auditeurs. D’un autre côté, si vous n’êtes ni décisif, ni plein de vous-même, & que vos paroles ou vos actions ne le montrent pas, alors tout le monde se réjouïra de votre Victoire. Que dis-je ? Si vos raisons se trouvoient insuffisantes, vous pourriez vous battre en retraite de fort bonne grace, puisque vous n’avez [416] jamais été positif, & que vous êtes bien aise d’être mieux instruit. De là vient que certains Philosophes approvent la maniere d’argumenter de Socrate, où vous n’affirmez presque rien, où vous ne pouvez ainsi tomber dans aucune absurdité, & quoique vous tâchiez d’en amener un autre à votre opinion, il semble avec tout cela que vous ne pensiez qu’à prendre ses avis.

Pour conserver ce calme, qui n’est pas moins nécessaire que difficile à obtenir, souvenez-vous, s’il vous plaît, qu’il n’y a rien de plus injuste ni de plus ridicule, que d’être fâché contre quelqu’un parce qu’il n’est pas de votre opinion. Les Etudes, les Intérêts & l’Education des Hommes varient tant, qu’il est impossible qu’ils aïent tous les mêmes idées ; & votre Antagoniste a le même droit contre vous, que vous prétendez avoir contre lui. D’ailleurs examinez-vous un peu de bonne foi, & demandez-vous, quelle seroit votre opinion, si vous aviez reçu tous les préjugez de l’Education & de l’Intérêt qu’il peut avoir lui-même ? Mais si vous ne disputez que pour l’honneur de la Victoire, & que vous en veniez aux emportemens, c’est la plus fausse démarche où vous puissiez tomber, & qui donne sur vous un avantage inconcevable. Lorsque la Dispute est finie, combien d’Argumens solides ne vous rappellez-vous pas, que la chaleur & la violence de la [417] Passion vous avoit fait oublier ?

Il est encore plus ridicule de s’emporter contre un Homme, parcequ’il ne sent pas la force de vos raisons, ou qu’il en allegue lui même de foibles. Si vous disputez pour acquerir de l’honneur, sa foiblesse rend votre Victoire d’autant plus aisée ; mais il doit être à tous égards l’objet de votre pitié plutôt que celui de votre colere ; & s’il n’a pas la conception aussi facile que vous, remerciez-en l’Auteur de la Nature qui vous a donné de plus grandes lumieres qu’à lui.

Ajoûtez à ceci, qu’entre vos égaux il n’y a personne qui se mette fort en peine de votre colere, qu’elle ne fait tort qu’à vous même, & qu’elle vous ronge le cœur. Peut-être aussi qu’il n’est pas trop de la prudence de vous chagriner & de vous punir vous même toutes les fois que vous avez le malheur de vous rencontrer avec un Impertinent ou un Fripon.

Enfin, si vous ne cherchez que la Vérité, qui doit être l’unique but de la dispute, c’est un nouveau motif qui vous engage à conserver votre sens froid, puisqu’il vous est presque indifferent quelque part que vous la trouviez. D’ailleurs j’ai souvent remarqué dans les Compagnies où l’on dispute, que le meilleur parti, que l’on puisse prendre alors, est de n’en épouser aucun ; mais d’agir en Médiateur ; celui de tous les rôles qui [418] est le moins exposé à l’Envie, & qui attire le plus d’estime. On acquiert de cette maniere le titre d’équitable, on a l’occasion d’approfondir les choses, de faire paroître on discernement, & quelquefois même de donner des éloges aux Parties interessées.

Pour conclusion, lorsque vous avez gagné la Victoire, ne la poussez pas trop loin ; il suffit que votre Antagoniste & la Compagnie voïent qu’il est en votre pouvoir, mais que vous êtes trop généreux pour en abuser. »

X. ◀Nível 2 ◀Nível 1

1Voïez Tome I. p. 13.

2C’est le Titre & le principal Personage d’un fameux Poëme Anglois, qui contient une satire fine & piquante contre la rebellion de Cromwel, les Independans, les Fanatiques & autres qui suivirent son Parti. L’Auteur de cet Ouvrage étoit Samuel Butler, qui mourut à Londres en 1680.

3Voïez la premiere Note, qui est au bas de la page 10. du I. Vol.