Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "No. 32", dans: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.2\002 (1760), pp. 13-24, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2506 [consulté le: ].


Niveau 1►

Feuille du Samedi 31 Mai 1760.

Niveau 2► Metatextualité► Suite de la Feuille précédente. ◀Metatextualité

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Récit général► Je devenois plus tranquille : mon amour toujours excessif, souffroit pourtant que Mademoiselle de * * * ne fût pas toujours au bout de ma table, au bout de ma plume, sur mon papier, ou dans mon livre : renfermée dans mon cœur par le pouvoir de la raison, elle ne s’offroit plus à mon esprit, que comme l’image d’un objet qu’on aima & qui n’est plus : ainsi j’étois en commerce avec elle sans y mettre trop de foiblesse : je n’étois ni obligé de la voir, ni obligé de la fuir.

Me voilà, Monsieur, dans un état où vous sentez que mon bonheur de-[14]mande que je reste toujours : ne vous y intéressez pas tant pour moi ; vous m’en verriez sortir avec trop de peine. Il faut que le cours de mes chagrins commence : il faut que ma destinée s’accomplisse : je suis né pour épouvanter ceux qui se félicitent d’avoir un cœur tendre : cependant je meurs sans avoir souhaité d’être né moins sensible : celle qui a fait mon malheur, a fait également mon courage, & je bénis sa mémoire qui l’entretient en moi, comme un de ses bienfaits.

Mon ami (que j’appellerai la Barre) adoroit Mademoiselle de * *. Il voyoit d’autant plus de raison à l’aimer, que de sa vie il n’avoit consulté la raison pour quoi que ce fût au monde. Leur naissance & leur fortune étoient égales. Il pensoit à l’épouser. Il mit de a <sic> prudence jusques dans la façon de faire proposer ce mariage, & c’étoit une preuve du grand pouvoir que l’amour exerçoit sur son cœur. Car dans [15] ses principes, il n’y avoit pas la moindre précaution à prendre pour cela. Il auroit dit tout uniment à la mere de Mademoiselle de * * * : Madame, votre fille ma plaît, elle m’aime, nous nous convenons, je viens nous demander sa main. Il pensoit qu’il faut de la ruse avec les animaux, & de la simplicité avec les hommes. Mais dans la suite, il apprit à penser autrement.

Malgré la sagesse de sa conduite, il trouva des obstacles insurmontables : Madame de * * * répondit de façon à le désesperer. Elle étoit maîtresse de la destinée de sa fille : La mort avoit enlevé son mari depuis plusieurs années, & c’étoit elle qui avoit apporté tout le bien qui étoit dans la famille. La Barre, trop vif pour être capable de lire dans les cœurs, ne put rien concevoir au motif de Madame de * * *. Cela lui parut d’une extravagance incompréhensible ; & s’il ne l’avoit pas respectée dans sa fille, il s’en seroit [16] expliqué avec elle un peu brusquement. Il me parla de son chagrin. J’en avois soupçonné la cause ; mais je n’osai pas la lui apprendre tant elle étoit désespérante. Je dis à la Barre : C’est ici un secret, & celui des femmes se devine difficilement quand leur cœur s’est formé à l’artifice : Madame de * * * eut toujours de l’aversion pour la sincérité, vous ne l’ignorez point. . . Oui, répondit-il, ses vues ambitieuses, son despotisme, ses sentimens cruels l’ont réduite à tromper l’univers sur ses moindres desseins : quand on pense toujours mal & qu’on veut dominer, on est réduite à dissimuler toujours ; mais je lui arracherai son odieux secret, & je la ferai rougir. . . Vous vous perdrez auprès d’elle, lui dis-je, & vous pensez trop bien pour vouloir faire à Mademoiselle de * * * des malheurs irréparables ; mais il y a des remedes moins violens, & je me charge de les employer pour vous si vous vou-[17]ez m’en confier le soin : il faut d’abord commencer par sçavoir au juste, quelles sont les raisons, car sans cette connoissance nous n’irions pas au but, & nous nous égarerions sans retour. J’obtins qu’il me laisseroit agir, & qu’il seroit sans mouvement pendant que je ferois mes recherches. Il lui en coûta d’y consentir : c’est peut-être un des momens de sa vie où il a le plus souffert. Mais il vit deux heures après Mademoiselle de * * * ; il prit dans ses yeux autant de désespoir que d’amour, & il ne comprit plus que la patience & la dissimulation fussent nécessaires. Metatextualité► Il vint me voir avant la nuit, & m’apporta la Lettre que vous allez lire. ◀Metatextualité

Niveau 4► Lettre/Lettre au directeur► Madame,

« Je sens toute la témérité d’une démarche dont votre amour propre doit condamner le motif ; mais les plus grands dangers ne peuvent plus arrêter un homme que vous avez ré-[18] réduit <sic> aux plus grandes douleurs. Vous m’avez refusé Mademoiselle votre fille, j’ai osé peser le droit qui vous y autorisoit, & j’ai trouvé, Madame, qu’une autorité qui faisoit des malheureux étoit une usurpation. Rien ne peut rendre la violence légitime que la nécessité de l’employer pour éviter un mal : le desir d’un simple mieux ne la justifieroit pas. Ici, Madame, il n’est question que d’un mieux ; je conviens à Mademoiselle votre fille, nos fortunes sont égales ; j’ai dans mes mœurs & dans mon caractere de quoi la rendre heureuse ; elle me souhaite & je l’adore : qu’ambitionnez-vous de plus pour elle ? La certitude de son bonheur ne doit-elle pas suffire à votre tendresse ? Il faut croire, Madame, qu’une tendresse qui impose des loix dont le sentiment murmure est tyrannie, dans les vues même les plus désintéressées : & qu’est-ce que c’est [19] que la tyrannie ? daignez la considerer dans ce tableau : elle fait frémir à son aspect ; elle est armée de poignards, elle fait tomber sans cesse à ses côtés des malheureux sans défense, elle promene ses regards sur l’humanité gémissante, & elle marche sur ses victimes pour s’assurer de son triomphe. . . Voyez-nous, Madame, dans cet état, pardonnez-nous de le sentir ; pardonnez-moi de vous le reprocher : je n’avois que cette seule ressource pour vous rendre à la justice & à vous-même. Si ma voix devient criminelle, il en coûte à mon cœur plus qu’à votre vanité : j’aurois voulu, Madame, qu’elle ne s’elevât jamais que pour chanter vos bienfaits ». ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 4

Cette Lettre m’avoit fait frissonner dix fois en la lisant, Dialogue► je le dis à la Barre, je lui dis, mon ami, voilà un moyen bien violent & bien inutile. . . . Comment, bien inutile ? Vous croyez qu’il [20] y a un cœur qui ne se rende pas. . . . Je crois, repris-je, qu’il est toujours dangereux de parler au cœur avec autant d’esprit ; cet esprit d’ailleurs n’est ici qu’effervescence d’imagination ; elle verra que vous avez bien examiné, bien défini la cause de ses refus, & que votre pénétration est déja un désespoir qui cherche à la braver. Ah ! reprit la Barre, si elle fait cette réflexion, c’est un tyran qu’il ne faut plus ménager : oui, lui dis-je ; mais ce tyran vous aime, & la passion. . . . La passion ? reprit-il, que m’apprenez-vous ! qu’osez-vous me dire ? ne suis-je pas assez malheureux. . . . ◀Dialogue

Je vis qu’il étoit accablé de cette confidence, je voulus lui donner un courage que je n’avois pas ; mais le coup étoit porté. Il me quitta sans s’expliquer. Je compris qu’il venoit de former quelque projet désespéré, & je me mis à rêver aux moyens d’empêcher qu’il ne fût nécessaire d’en venir à des extrêmités.

[21] Je n’imaginois rien de consolant ni de raisonnable ; & je me perdois dans un dédale sans issue, lorsque Mademoiselle de * * * me fit prier de me rendre dans une maison où elle m’attendoit. Il y avoit à-peu-près deux heures que la Barre m’avoit quitté. Dialogue► J’ai besoin de vos conseils, me dit-elle, je suis dans une situation affreuse, je ne me connois plus. Ce fou est venu me trouver dans ma chambre, il m’a regardée d’un air égaré, j’étois ocupée à faire de la broderie pour ma mere, il m’a arraché la mousseline des mains en me disant : à quoi vous amusez-vous, Mademoiselle ? est-ce ainsi que vous partagez mes peines, est-ce ainsi que vous vous vengez d’une mere barbare ? . . . Je sçais que ma mere a des torts avec moi, lui ai-je répondu, mais le devoir m’ordonne de les oublier. . . . Le devoir ! a-t-il repris séchement, il n’en est qu’un pour vous, & je vois que c’est celui que vous ou-[22]bliez : vous êtes ma femme, & quiconque vous dispute le droit de m’aimer & de me rendre heureux, n’est plus digne que de votre haine.

Je n’ai pas voulu m’étendre en grands raisonnemens avec lui, poursuivit Mademoiselle de * * * ; je voyois qu’il étoit hors d’état de m’écouter patiemment : je lui ai demandé ce qu’il avoit, ce qu’il souhaitoit de moi, & sa réponse m’a fait frémir. Ce que j’ai ne peut être senti que par moi si vous m’aimez foiblement ; mais si votre amour est tel que je l’ai cru, vous allez en être accablée. Votre mere s’est laissée surprendre de passion pour moi, c’est son amour qui nous prive du bonheur d’être unis. Vous la connoissez ; ses passions sont ses loix, & son orgueil fait son opiniâtreté quand elle ne peut plaire ; elle ne changera pas, & nous sommes malheureux & séparés pour jamais, si nous ne sçavons nous soustraire aux persécutions [23] que nous prépare une odieuse passion. A l’égard de ce que je souhaite, c’est que vous ne connoissiez plus que moi, quand je lui aurai parlé, si je n’obtiens rien de son cœur.

Sa demande étoit raisonnable : oui, je vous le promets, lui ai-je répondu ; mais comment lui parlerez-vous ? que lui direz-vous ? songez que vous allez attaquer une passion défendue par l’orgueil ; ma mere se croit encore jolie, ou du-moins, voudroit qu’on la crût telle. Ce desir me rend odieuse à ses yeux : sans sa haine pour moi, nous n’eussions été malheureux qu’un moment, l’amour l’eût rendu généreuse : mais cette haine est un arrêt terrible contre nous. Ménagez-la : peignez-vous comme très-malheureux de ne pouvoir vous rendre à des sentimens qui vous flateroient ; vantez-lui une beauté qu’elle n’a plus, & méprisez la mienne ; sacrifiez-moi, imputez votre amour à ces coups d’étoile qui renver-[24]sent tout dans la nature ; qu’elle croye qu’elle a vos regrets, & que je ne triomphe que de votre foiblesse : songez enfin que je suis la fille, son esclave, & que des partis violens, dans le cas où je me trouve, n’arrachent à un esclavage, que pour jetter dans un autre. . . . Je songe à tout, m’a-t-il répondu avec humeur ; mais vous, Mademoiselle, vous pensez-trop, vous refléchissez trop : vous devriez par ménagement me paroître plus troublée ; songez à votre tour, que je vous aime jusqu’à l’idolâtrie, que la raison m’offense, que s’il falloit vous perdre pour moi, vous n’auriez pas le droit. . . Mais enfin nous n’en serons peut-être pas réduits à ce malheur, je parlerai à Madame votre mere, dans deux heures notre sort sera décidé. . . . ◀Dialogue Il est sorti à ces mots, & m’a laissée dans un état que j’aurois de la peine à représenter. ◀Récit général ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Metatextualité► La suite à la Feuille prochaine. ◀Metatextualité ◀Niveau 2 ◀Niveau 1