Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "No. 31", dans: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.2\001 (1760), pp. 3-12, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2505 [consulté le: ].


Niveau 1►

Feuille du Jeudi 29 Mai 1760.

Niveau 2► Metatextualité► Je ne previendrai point le Lecteur sur le mérite de la lettre qui suit, & de l’histoire qu’elle renferme : les premieres lignes lui apprendront avec quelle attention il doit la lire. ◀Metatextualité

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Monsieur,

Si parmi les horreurs d’une situation désespérée, on pouvoit être sensible à quelque chose & sur-tout à des consolations, je le serois, aux marques d’intérêt que vous avez bien voulu me donner dans votre dixiéme Feuille. Je suis ce malheureux inconnu, gardien fidele [4] de Mademoiselle de * * * dans sa maladie. Le hasard, ou plutôt une providence qui conduit tout, m’a procuré la lecture de cette Feuille : j’ai pris la plume pour vous en remercier ; j’ai écrit sans méditer ni sans chercher l’esprit. Le cœur a-t-il besoin des ressources de l’éloquence ? en s’abandonnant au sentiment de ses peines, il se crée lui-même une éloquence particuliere que l’art ne connoît pas.

Metatextualité► Lisez, Monsieur, avec quelque attention l’histoire de trois personnes trop dignes de compassion. Je m’acquitte en vous la communiquant : vous y trouverez des choses que le Monde ne sçait pas, & qu’il faut lui apprendre ; c’est un motif de plus pour moi d’être fidele dans mon récit : non que je prétende à l’honneur d’être utile à un Monde que je ne connois plus : ma mémoire va s’effacer des registres où sont tracés les noms des humains ; tout mon desir est de cesser d’être, & [5] quand on sent ce desir avec tout ce qui peut le justifier, on ne s’occuppe plus de tout ce qui doit rester après soi : mais je tiens encore au Monde par la reconnoissance ; vous me l’avez inspirée par les sentimens que je vous ai inspirés moi-même, & c’est elle, Monsieur, qui va conduire ma plume dans ce récit. ◀Metatextualité

Metatextualité► Vous n’avez pas pû concevoir aisément, Monsieur, quels sentimens m’animoient, & soutenoient mon esprit & mon corps auprès d’une infortunée, dont le cœur étoit pour un autre que pour moi ! un sentiment particulier ne se devine pas, ne se comprend point ; cependant il peut exister, & le plus extraordinaire est le plus violent. Daignez lire, & vous ne douterez plus de cette vérité. ◀Metatextualité

Récit général► Cette infortunée qui m’a tant coûté de larmes, va justifier le prodige qui vous a déja frappé. Hétéroportrait► Nulle femme ne fit jamais une impression plus prompte. Sa [6] beauté étoit éclatante, & ses yeux sembloient commander l’Amour. Mais elle n’aimoit point à faire des impressions vives ; l’amitié lui suffisoit : elle le faisoit entendre à ceux qui vouloient s’expliquer, & forçoit à le croire, ceux qui s’étoient trop tôt expliqués.

Cette antipathie pour l’éclat, cette modération de desirs, ne venoit point de la raison ; la cause en étoit encore plus respectable. C’étoit une passion secrete qui la rendoit en apparence si incapable de passion. Aimant beaucoup, elle apprenoit chaque jour à penser ; elle avoit une si grande horreur pour la coquetterie, qu’elle croyoit qu’on ne pouvoit plus plaire innocemment lorsqu’on aimoit une fois : elle craignoit ce que les autres cherchent. ◀Hétéroportrait Cependant son indifférence n’avoit rien d’offensant, sa sévérité même étoit douce : un de ses regards consoloit de tous ses refus, si l’on étoit honnête ; & on devenoit honnête en l’écoutant.

[7] Dans cette foule d’Amans qui l’obsédoient, elle daigna me distinguer. J’avois des titres auprès d’elle : la plus grande amitié me lioit avec son Amant, & elle se retrouvoit en moi par la ressemblance du caractere. Ce qu’elle étoit pour tous les hommes, je l’étois pour toutes les femmes ; avec cette différence pourtant qu’elle n’étoit ainsi, que par le respect de sa passion, & que je l’étois par le peu de penchant à l’amour : elle craignoit de plaire, & moi d’aimer.

Un esprit sérieux, un sang froid, avoient hâté le terme de ma jeunesse ; je pensois déja, j’étudiois toujours ; mes études avoient été mes plaisirs, elles étoient devenues mes devoirs. Je voulois être distingué, je voyois des hommes inutiles, & jusqu’à leur ennui tout me disoit, qu’on ne vit point quand on végete, & qu’on est méprisable quand on ne souhaite pas d’être nécessaire.

[8] La raison exercée fait insensiblement autant d’effet sur le cœur que sur l’esprit : on met au nombre des maux de la végétation, l’amour frivole, les goûts capricieux, & l’on devient sévere à soi-même, pour éviter d’être jamais foible. Cependant le sentiment ne devient pas impossible si l’on en a le germe dans le cœur ; mais on s’est mis du-moins, par là, dans le cas de mépriser toutes ces petites occasions que la coquetterie des femmes fait naître à chaque moment, toutes ces agaceries qui ne sont que des piéges, toutes ces tentations, qui ne sont que des malheurs ; & si l’on aime, c’est sans s’avilir & sans s’égarer.

Tel fut le caractere de mes sentimens pour Mademoiselle de * * * : elle m’estima assez pour les craindre pour moi ; & le sacrifice de tout l’intérêt qu’elle avoit à cacher les siens, fut la preuve qu’elle me donna de cette estime. Ici Monsieur, vous reçonnois-[9]sez une femme déja bien forte & bien admirable : votre étonnement augmentera de moment en moment : attendez-vous à tout ce qu’il y a de plus beau & de plus touchant. Helas ! Je la loue de ce qui a fait son malheur : en ai-je le courage ? Accablé de sa perte, puis-je me livrer à une admiration, qui me rappelle les causes de sa mort.

J’avois vécu jusqu’alors avec elle dans cette familiarité, que l’indifférence & l’estime rendent naturelle & réciproque : mon amour m’avoit ôté jusqu’au pouvoir de l’aborder librement : tout étoit devenu contrainte, & tout étoit amour. Je ne m’en appercevois pas ; elle s’en apperçut : je l’aimois tant que je ne voyois pas que d’autres que moi en fussent amoureux : les soins de son Amant, m’échappoient comme ceux des autres ; je ne voyois personne pâlir, trembler, balbutier devant elle, & je concluois qu’elle [10] n’avoit point inspiré de passion.

Sa générosité me désabusa. Un aveu sincere & terrible alloit me rendre ma raison : je l’appellois & la voyois revenir ; mais Mademoiselle de * * * eut des chagrins & recourut à moi. . . On est si intéressante dans la douleur, pour un homme dont on étoit adorée ? On fait retenir dans son cœur des sons si touchans ? Cette voix, qui doit troubler toute la vie, prend un charme nouveau en demandant du secours : on s’attache alors par les circonstances même qui devroient détacher.

Le plaisir de la servir m’emporta aussi loin qu’auroit pû faire le bonheur d’en être aimé : j’y trouvai une douceur que son amour peut-être ne m’auroit pas fait sentir ; ce sentiment est peut-être trop délicat ; jugez de l’empire qu’il a pû prendre sur moi. . . Ce qui l’affligeoit, étoit une légere brouillerie avec son Amant, brouillerie formée de quelques nuages de ja-[11]lousie : c’étoit lui qui avoit tort ; je le ramenai aisément à ses pieds : il y goûta un bonheur qui n’est connu qu’après les alarmes ; ses transports le rendirent adorable, & les larmes de la plus tendre joie acquitterent un cœur éperdu d’amour & de plaisir. Cependant je suis persuadé qu’ils ne furent pas aussi touchés de leur bonheur, que je le fus du service que je leur rendois.

Cette circonstance n’eut pourtant pas prévalu contre les réflexions que m’arrachoit un amour qui devoit être éternellement malheureux : je prévoyois des ressources contre un penchant trop fort : mes livres s’offrirent comme un moyen lent, mais assuré, & je les r’ouvris avec confiance. Je n’y retrouvai pas ce charme qui m’avoit fait douter s’il y avoit dans l’univers des plaisirs qui valussent ceux de la lecture ; mais je parvins du-moins à lire, & à m’occuper de ce que je lisois.

[12] Mon pere possédoit une grande charge dans la Province, & me destinoit à l’exercer après lui : l’étude des Loix y étoit nécessaire : je m’y abandonnai. Cette étude m’attristoit quelquefois ; j’y trouvois le malheur des hommes vainement prévu, leurs droits vainement fixés : les ruses de la chicane se développoient à mes yeux, & je ne voyois les Loix prononcer contre elles, qu’après des discussions infinies, pendant lesquelles un innocent, ou un malheureux souffroit des tourmens infinies. Mon sort étoit de me pénétrer trop des intérêts de l’humanité : ce sentiment m’a mené trop loin : il n’aura de terme que celui de ma vie. Je ne m’en repens pourtant pas ; si j’ai quelque regret, c’est que je me sois rendu malheureux inutilement pour le bonheur de celle qui m’avoit appris à penser si délicatement. ◀Récit général ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Metatextualité► La suite à la Feuille prochaine.◀Metatextualité ◀Niveau 2 ◀Niveau 1