Citazione bibliografica: Jean-François de Bastide (Ed.): "No. 30", in: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.1\030 (1760), pp. 349-360, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2504 [consultato il: ].


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Feuille du Mardi 27 Mai 1760.

Livello 2► Metatestualità► Réponse à la question proposée & traitée dans la Feuille précédente ; par une femme. ◀Metatestualità

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Je ne m’aviserois pas d’essayer aujourd’hui mes forces contre un adversaire qui doit faire trembler des personnes beaucoup plus fortes que moi ; si dans la question, proposée, l’esprit & la raison n’étoient pas obligés de se rendre aux décisions du sentiment. C’est ici une de ces disputes où les inspirations fournissent plus que les raisonnemens ; je sonde mon cœur ; je le sens, pour ainsi dire, éclairé, & je m’embarque avec la confiance de mes propres mouvemens.

[350] Je sçais que le préjugé réduit à très-peu de valeur ce présent que la nature nous fait, & que nous faisons aux hommes le jour qu’un mot, un Prêtre, & un serment nous permettent & nous obligent à nous dépouiller pour eux de cette fleur qui passe si vite. Je sçais aussi qu’un homme qui a donné tout son amour à une femme dont il avoit tous les sentimens, a beaucoup à souffrir, lorsque la voyant devenir infidelle, il est obligé de chercher des consolations & des ressources contre l’injustice de celle qui faisoit toute sa consolation. Mais si d’un côté, le préjugé se plaît à diminuer le prix d’un présent précieux ; de l’autre, il faut convenir, qu’il exagere furieusement l’horreur d’une trahison commune. Je n’aime point à disputer mal-à-propos ; il ne revient d’ailleurs qu’un avantage très-inutile de la chicane la plus spécieuse, lorsque l’on plaide devant des Juges qui ont de l’esprit ; je ne dirai donc pas [351] qu’on ait tort de ne pas regarder en général comme un moment uniquement délicieux, celui où la loi de l’hymen soumet toute la beauté d’une fille aux desirs d’un homme qu’elle épouse. Je ne soutiendrai pas non plus que ce soit pour cet homme un moment bien terrible que de s’appercevoir que cette fille fut belle pour un autre, avant que de l’être pour lui. S’il a de l’usage, il ne sera point surpris ; s’il a de l’esprit, il ne sera point humilié ; il pensera que ce qui lui arrive est écrit dans la destinée de la plûpart de ceux qui épousent de jolies personnes ; & il sera consolé, ou parce qu’il envisagera le sort de ses pareils, ou parce que les événemens ordinaires ne sont pas des malheurs pour l’homme d’esprit. Mais j’exigerai, en même-tems, que l’on convienne qu’un homme qui a vécu avec une femme, n’est nécessairement plus si amoureux d’elle, malgré le goût qu’il conserve, qu’une [352] infidélité puisse le jetter dans un aussi grand désespoir que mon adversaire l’imagine. Je sçais que l’estime ajoutoit beaucoup à ce goût, & qu’il étoit bien flatteur pour lui de trouver les plaisirs réunis de la confiance, de la raison, de l’intelligence, dans un commerce qu’il devoit regarder comme éternel. Mais ces plaisirs, sont proportionnés à l’amour que l’on a pour la femme qui les fait sentir ; & s’il est prouvé qu’entre mari & femme l’amour ne subsiste jamais tel qu’il fut ; il est prouvé dès lors que le mari, que je plains ici, ne fait point une perte irréparable, & n’éprouve point une douleur horrible en perdant le cœur de sa femme. Je crois que le malheur particulier de ce mari, & la tromperie ordinaire qu’éprouve un homme qui épouse une fille qui ne l’est plus que de nom, forment à-peu près un égal sujet de douleur. Si j’étois homme, je n’aurois pas plus de répugnance à [353] éprouver l’un ou l’autre, que d’embarras à choisir entre les deux. Mais je veux supposer que dans l’état où je présente les choses, le mari trahi soit plus à plaindre que le mari trompé ; cette supposition ne subsistera plus, & les choses changeront bien de face lorsque j’aurai donné à cet homme, dupé le jour de son mariage, tout l’amour de l’Amant le plus tendre, & tous les sentimens de l’homme le plus passionné & le plus délicat. Jusqu’à présent je n’ai parlé que d’un mari ; mais parlons d’un Amant ; car voilà l’état de la question. J’ai supposé un homme plein d’amour, plein des idées du plaisir ; qui trouve que le premier de tous est d’en donner à ce qu’on aime, & qui sent en lui-même, que le plus grand charme qu’on puisse goûter à lui en faire sentir, est dans la volupté qu’on goûte à le lui faire connoître. Il se représente une fille qui ne sçait rien de ce qu’elle va sentir, de ce qu’elle va penser, de ce [354] qu’elle va être ; il l’a formée par son amour, il l’a préparée à recevoir la vie, & il va la lui donner. Jusqu’à présent elle l’a regardé, elle l’a écouté, elle l’a aimé ; mais des sons exprimoient ses plaisirs, & ses plaisirs n’étoient encore que des idées. Elle n’est encore qu’un automate, & il ne l’envisage pas autrement, (quoi qu’il l’adore), en la comparant à ce qu’elle va devenir. L’espace des tems est franchi, les difficultés sont surmontées, la statue est animée. Quel moment pour un homme amoureux ?. . . Ce moment durera toujours. Le marbre toujours flexible, recevra toujours le ciseau de la main dont il est l’ouvrage. Cette femme adorée & qui respire par l’époux qui forma son cœur au plaisir, n’aura long-tems que les mêmes sentimens qui l’animerent le jour qu’elle commença à vivre par lui. Ce seroit assez du plaisir pour la rendre fidelle ; elle y joindra le souvenir de ce premier [355] moment, & ce souvenir lui imprimera la reconnoissance, le respect, l’envie de plaire, & la résolution de ne plaire qu’à lui. Elle n’aura que ses sentimens, que ses goûts, que ses idées ; elle sera long-tems, & peut-être toujours, ce qu’elle fut d’abord. . . Voilà le bonheur où aspire l’homme amoureux qui épouse une jeune personne, lorsqu’il a le cœur & l’esprit comme je les lui ai faits. On a senti que ce bonheur est inexprimable. . . . pour juger de sa douleur dans un état contraire, il suffit de se le représenter dans ce tableau touchant. Les pensées & les regrets qui doivent l’accabler, se présentent aussi aisément à notre imagination, qu’ils agissent cruellement sur la sienne. Il n’apprendra rien à un esprit qui étoit déja instruit ; il trouvera un caractere formé qui se cachoit pour imiter l’innocence, par un motif, qui peut-être n’étoit pas innocent ; il n’a fait naître dans le cœur que des senti-[356]mens accoutumés, & peut-être que des souvenirs : fut-il adoré, il n’aura jamais qu’un plaisir commun ; il n’y avoit que le plaisir de devoir tout à sa flamme, qui pût le rendre heureux ; l’essentiel lui a été ravi ; rien ne peut le racheter, & ce qu’il reçoit, qui n’est plus rien pour lui, n’est peut-être que l’ouvrage d’une sensibilité déja excitée, qui prescrit des caresses, parce qu’elle exige des plaisirs. . . . Js <sic> n’ai pas dit tout ce que je pense : parce qu’on ne sçait pas tout dire, & qu’on n’ose pas tout dire, quand on traite de certaines matieres ; mais ce que j’ai dit, prouve je crois que je pense juste, &c. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Lettre écrite de Dijon

Monsieur,

J’ai cru ne pouvoir mieux m’adresser qu’à vous, pour trouver un mari à Mademoiselle * * * ; la Province ne lui présentant que des objets dignes de mépris ; elle vouloit aller à la Capitale, [357] où son rare mérite auroit mis à ses pieds une foule d’adorateurs, parmi lesquels elle auroit pû faire un choix digne d’elle ; mais pour lui éviter un voyage, peut-être injurieux à sa vertu, j’ai cru qu’en rendant publiques ses intentions, elle pourroit recevoir des hommages sans sortir de chez elle.

Voici qu’elles sont ses conditions, & sa naissance. Elle veut pour le moins un Avocat ; un Conseiller lui sembleroit préférable ; mais elle fera la grace au premier de lui sacrifier un peu de sa petite ambition, en faveur d’un bien considérable, & d’un mérite superieur. Elle aura cent mille livres ; & le caractere & l’esprit, sont dignes de sa beauté, c’est le plus bel éloge qu’on en puisse faire : son grand-pere, ainsi que ce fameux Roi de la Judée, dont les accens enchanteurs sçavoient calmer les maux de Saül, gardoit les moutons ; sa grande-mere, semblable à cette Jeanne si connue, & si mal chantée [358] par le vieux Chapelain, servoit dans un Cabaret, lorsque l’amour forma les nœuds indissolubles, auxquel la mere de Mademoiselle * * * doit le jour.

Voilà je crois, Monsieur, des éclaircissemens suffisans pour lui attirer des Amans de toutes parts, & lui éviter ce pénible voyage.

Je suis très-parfaitement,

Monsieur,

Votre très-humble & obéissant serviteur.

Dijon le 15 Mai 1760. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Reponse.

Votre Demoiselle, Monsieur, est vraisemblablement un Iris en l’air ; mais je veux croire qu’elle existe. Votre dessein est de l’humilier dans mes Feuilles en lui reprochant sa naissance ! Trouvez bon que je la défende contre de malignes intentions : ce sera peut-être vous rendre service à vous-même. . . Il vaut mieux dater d’un pere Berger, [359] que d’un pere usurier. Cela s’explique de lui-même. Quelle est d’ailleurs cette fureur de vouloir reprocher aux gens leur naissance & leur origine ? L’origine de tout homme dans l’univers, est toujours un secret qui n’est sçu que d’une seule personne : la nôtre même, si nous y faisons bien attention, est ce qu’il y a dans le Monde de plus conjectural : & tel grand Seigneur, croit pouvoir nous reprocher notre grand-pere, qui n’attendroit pas la raillerie pour rougir, s’il connoissoit le sien. Heureusement pour bien des saquins illustres, ceci est presque toujours un secret, & le secret est toujours bien gardé. Mais l’incertitude d’une chose qu’on veut regarder comme si importante pour lui, devroit rendre du-moins bien des gens plus modestes. . . A l’égard d’un mariage pour Mademoiselle * * * dont vous voudriez que je m’occupasse, je vous dirai, Monsieur, que je ne me mêle point de mariages, [360] parce que je suis incapable de trahisons. Cette expression est peut-être un peu forte ; mais il me seroit difficile de l’affoiblir sans faire violence à mes sentimens. Je crois, Monsieur, que les bons mariages sont ceux qui se font d’eux-mêmes. Si les considérations humaines (peut-être respectables) exigent que la main des hommes s’en mêle, permettez que la mienne ne s’en mêle pas : Elle préféreroit une paralysie éternelle au dangereux emploi dont vous voulez la charger. J’aime les hommes, & ne veux leur faire que du bien : pour remplir le vœu de mon cœur, ma premiere attention doit être de ne pas agir contre mes propres principes, & certainement, mes principes me montrent le mariage dans un point de vûe d’où je ne puis le considerer qu’avec effroi, quoique je reconnoisse toute la sagesse de son institution. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3 ◀Livello 2

Fin du premier Volume. ◀Livello 1