Citazione bibliografica: Jean-François de Bastide (Ed.): "No. 26", in: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.1\026 (1760), pp. 301-312, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2500 [consultato il: ].


Livello 1►

Feuille du Samedi 17 Mai 1760.

Livello 2► Metatestualità► On ne croira pas ce que je vais dire; il n’y a cependant rien de si vrai ; & les gens du Monde, ceux du-moins qui connoissent un peu le train de certaines femmes, verront bien que mon imagination, ici, n’a point cherché à se jouer de celle des autres. ◀Metatestualità

Livello 3► Utopia► Racconto generale► Deux femmes que j’appellerai Valfine & Rodolphe, se sentant sur le retour s’en rapportant, pour se juger, à certaines offenses qu’elles recevoient tous les jours, résolurent de trouver un expédient pour échapper à la dent meurtriere du tems, & au néant qui les menaçoit. Redevenir jeunes, cela n’étoit pas possible ; cacher leurs rides indis-[302]cretes, cela n’étoit plus possible ; depuis deux ans toute leur rhétorique y avoit été employée, & l’esprit n’est pas aussi habile à inventer, que le tems ne l’est à détruire. Mais n’y avoit-il d’autre expédient que celui d’attaquer la source du mal ? Il s’en présentoit d’autres : elles étoient sûres, par exemple, de paroître moins vieilles, en paroissant dans un monde nouveau. Elles n’étoient pas aussi d’écrépites qu’anciennes ; elles s’étoient trop long-tems montrées dans leurs sociétés ; mais leurs sociétés n’étoient pas l’univers, & à deux doigts de l’endroit où l’on ennuie, on peut amuser : la nouveauté à son prestige universellement adoré, & tout prestige doit produire des miracles.

Il étoit donc question de déloger, & puis de déloger encore ; de n’avoir plus d’habitudes ; de devenir enfin citoyennes de l’univers. Ce projet très-sensé, leur parut d’une exécution si agréable & d’un succès si sûr, que dès cet instant [303] elles cesserent de se désoler de la perte de leurs charmes. Ce fut Rodolphe qui pensa à cet expédient ; elle vouloit qu’on l’employât dans la minute ; cette heureuse impatience étoit tout-à-fait dans son caractere : jamais femme n’avoit moins perdu de tems en sa vie : aussi personne ni elle-même n’auroit pu compter les Amans ni les plaisirs qu’elle avoit eus. Mais Valfine quoique aussi galante, n’avoit pas la tête aussi chaude, & ses démarches étoient pour ainsi dire géométriques. Elle demanda quelques jours à son amie, & celle-ci eut quatre accès de fievre pendant la premiere nuit, en pensant qu’il falloitêtre quatre jours sans pouvoir jouir du plus agréable projet du monde. Enfin Valfine lui annonça que son impatience alloit cesser d‘être enchaînée, & que dès le soir même elles pourroient jouir ensemble des avantages d’une nouvelle existence dans une maison où on devoit les présenter. Rodolphe ne dîra [304] point, regarda deux cens fois sa montre, fut tour-à-tour charmante & insupportable, & donna cent preuves de la violence du génie qui l’avoit tourmentée pendant les quatre jours de délai.

Elles arriverent dans la maison vantée par Valfine. Rodolphe s’y déplut d’abord. Elle n’y vit rien qui ne contrariât ses idées & ses usages ; la Maîtresse & les suppôts lui parurent des singes engourdis qui parloient sans idées, & agissoient sans mouvement. Cette maison étoit le refuge des amours politiques ; on n’y parloit que de réforme, & l’on n’y pensoit qu’au plaisir ; contraste monstrueux, peu rare, & peu croyable. Le respect pour les femmes, l’éloge éternel de la raison, les complimens insipides, les prévenances importunes, le jeu assassin, y partageoient la belle vie de cette troupe méprisable : à travers tout cela, cependant, on discernoit des projets, des desirs, des commer-[305]ces ; mais il falloit de bons yeux pour le voir ; le mystere couvroit tout, jusqu’à la méthode ; il ne laissoit voir que l’ennui.

Ces deux femmes qui avoient un nom & de la fortune y furent reçues respectueusement. . . . respectueusement, pour Rodolphe ! quelle trahison ! Elle s’approcha de son amie, & lui dit, Dialogo► où m’avez-vous menée ici ? j’y péris d’ennui, sortons, ma chere, sortons, je ne veux pas y rester un moment de plus. Valfine voulut lui faire entendre raison, & lui dit, vous êtes toujours trop prompte à vous prévenir, ne jugez pas sur l’apparence ; tous ces hommes que vous voyez adorent le plaisir & vous adoreront ; vous les verrez venir auprès de vous ; sçachez attendre. Ah ! je n’attends pas, & mon parti est pris ; je m’éclipse si vous ne voulez pas me suivre. Encore un quart-d’heure, reprit Valfine, & je ferai ce que vous souhaitez, si vous ne voyez [306] pas cette surface se détendre. Allons donc, encore un quart-d’heure, dit Rodolphe, mais pas un moment de plus ; comptez que je ne l’accorderai pas. ◀Dialogo

Elle n’auroit pas manqué de tenir parole : heureusement ce que Valfine lui avoit annoncé, arriva. Un grand homme fort sec, un peu basané, presque modeste, & paroissant malin, lui adressa la parole, & lui demanda si un breland pourroit l’amuser ? Dialogo► Ah ! le jeu m’ennuie, Monsieur, on ne fait que cela dans le Monde. . . . on y feroit autre chose qui vaudroit mieux, Madame, mais on est obligé de se soumettre aux usages. . . . Quel usage, Monsieur, que celui de tenir des cartes insipidement, ou de se dévorer ?. . . J’en conviens avec vous, Madame & cette réflexion se présente à quiconque est né avec des goûts plus aimables ; mais on vit dans le Monde, avec presque tous gens qui ne pensent ni ne sen-[307]tent, ni n’imaginent ; & il faut le jeu à ces gens-là. . . . Ah ! Monsieur, qu’ils jouent tant qu’ils voudront, je ne m’y opposerai pas ; mais comme je crois qu’il n’y a point de raison sans amour de la liberté, je crois aussi qu’il m’en coûteroit moins de me bannir de leur société, & de rester seule, que de faire leur partie. . . . Mais, Monsieur poursuivit-elle, je m’explique peut-être trop librement, je ne prens pas garde, que peut-être vous aimez le jeu. . Moi ? Madame, ah ! je vous proteste que je l’ai en horreur ; il est quelquefois ma ressource contre un ennui plus grand ; quelquefois aussi il m’a servi à faire connoissance avec des femmes fort aimables que je n’aurois pas osé aborder sans cela : Voilà tout ce que j’en tire & tout ce que j’en attens. . . . Eh bien, Monsieur, vous avez très-bien fait de jouer : il y a des choses très-ridicules en elles-mêmes, qui se justifient aisément, [308] comme vous voyez ; mais les femmes ne sont pas d’un abord si difficile, & vous m’étonnez d’avoir cru devoir recourir. . . . Vous en êtes surprise, Madame, & j’aurois dû pourtant commencer par-là avec vous. . . . Ah ! vous en étiez dispensé, Monsieur ; je ne suis point rébarbative ; on m’aborde aisément ; & je vous avoue que ces respects inutiles, par où tant d’hommes se distinguent, & contre lesquels si peu de femmes échouent, m’ont paru toujours un excessif abus de la décence & des conventions. . . . Madame, vous ne risquez rien avec moi de les calomnier ; je ne prendrai point une faillie pour une maxime, & si j’ai l’honneur de vous faire ma cour quelquefois, vous verrez que je ne hazarde jamais rien sur un mot. . . . Monsieur, vous devez avoir bien de la politesse ; je m’imagine que votre société est très-agréable, & vous devez être un homme à [309] rechercher : Je me ferai un singulier plaisir de vous recevoir chez moi, & ce sera quand vous voudrez. ◀Dialogo

Elle se leva à ces mots & dit à Valfine, ma chere, je viens de causer avec le plus sot homme de l’univers, & de peur de pis, je me sauve sans balancer ; vous pouvez rester si vous voulez, pour moi je n’y sçaurois plus tenir.

Elle profita du moment où on ne la regardoit point, & elle sortit. Valfine jugea nécessaire de la suivre. Dans le carrosse grande conversation & grande dispute entr’elles. Rodolphe redoutant l’ennui, jugeant qu’il alloit devenir son sort si elle fréquentoit d’avantage de pareilles maisons, protesta avec une naïvité très-croyable qu’elle courroit plutôt les rues, que de s’assujettir à un genre de vie qui sentoit la réforme & la décrépitude. Valfine lui débita vainemement les plus sages maximes sur la nécessité & les avantages d’une patience raisonnée ; cela n’aboutit qu’à lui [310] donner de l’humeur : elle voulut l’engager du-moins à ne prendre aucun parti précipité. Dialogo► Tu n’as pas pu connoître cet homme qui t’a parlé, lui dit-elle, c’étoit pour la premiere fois que tu le voyois, sa figure ne previent pas pour lui ; mais je le crois malin, & tout homme malin cache des desirs : s’il en a & qu’il y joigne de l’esprit, ne peut-il pas t’amuser ? . . . Il m’impatienteroit avec tout cela, dit Rodolphe ; je ne l’ai vû qu’un moment, mais j’ai jugé qu’il étoit froid & faux ; il parle lentement, il cherche ses idées, & je gage que tout traîne chez lui comme sa conversation. . . . Comment tout traîne chez lui ? que veux tu dire par-là ? . . . Eh, oui, est-ce que cela ne s’entend pas ? Je veux dire que compas & mesure, tout est employé avant que la moindre de ses volontés soit décidée ; & si cela est, c’est un homme capable de me faire mourir. Enfin je ne veux plus que tu m’en parles. . . . ◀Dialogo

[311] Le carosse arrêta comme Rodolphe cessoit de parler. Elles se séparerent. Deux femmes d’un pareil caractere ne peuvent plus vivre ensemble : aussi sans se brouiller se trouverent-elles bientôt très-désunies. Rodolphe ne dormit point, fit des projets extravagans, eut beaucoup d’humeur le lendemain, brisa deux miroirs qui lui avoient dit vingt fois dans une heure qu’elle n’étoit plus jolie. Son sang bouillonnoit ; elle avoit de l’esprit, elle avoit lu certains livres de Philosophie, & dans son désepoir, étoit capable de se tuer pour le mieux. Elle prit un parti plus sage quoique très-fou. Dès le lendemain une voiture élégante fut commandée ; les modes furent mises à contribution, tout ce que l’art peut inventer pour la beauté expirante fut appellé au secours de la coquetterie en délire. Rodolphe dans cet équipage galant courut toutes les maisons, assiégea tous les jeunes gens, fit des conquêtes & des bassesses, fut en-[312]core citée, & crut avoir rajeuni ; mais elle fut bientôt détrompée. Ces jeunes gens si complaisans mirent leur moindres soins à prix ; elle ne comptoit point, paya par-tout, & se ruina. La vieillesse hâta ses pas, & le ridicule ne la quitta plus. Elle se regarda encore dans le miroir ; toutes ses glaces étoient saisies ou cassées : le chagrin la consuma.

Valfine avec le même vice eut un sort moins malheureux. Elle avoit compris que la maison où on l’avoit menée, lui convenoit, ou étoit du-moins un tombeau honorable. Elle eut la prudence s’y renfermer, jusqu’à ce que l’ennui, vînt l’en chasser. Sa politique fut récompensée par le succès : elle apprivoisa tour-à-tour les animaux qui formoient cette ménagerie ; & lorsqu’elle crut nécessaire de porter ailleurs ses bontés précieuses, les pauvres bêtes en furent inconsolables. ◀Racconto generale ◀Utopia ◀Livello 3

Metatestualità► Dans le Monde comme il est, ces deux femmes ne doivent point paroître des êtres de raison. ◀Metatestualità ◀Livello 2 ◀Livello 1