Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "No. 25", dans: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.1\025 (1760), pp. 289-300, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2499 [consulté le: ].


Niveau 1►

Feuille du Jeudi 15 Mai 1760.

Niveau 2► Hétéroportrait► Il y a eu dans tous les tems des rêvecreux ; il y en aura dans tous les siécles. Ce sont en général les meilleurs, les plus heureux, & les plus inutiles hommes du monde ; cependant quelques-uns ont eu une réputation, & quelques autres ont mérité d’en avoir une. L’Abbé de Saint-Pierre étoit un rêvecreux ; il fut estimé : s’il avoit pu être écouté, il seroit devenu un des plus utiles citoyens qui eussent jamais existé. Mais il vouloit faire absolument le Monde comme il ne peut jamais être : il l’auroit mieux servi en pensant que comme il est, il approche plus de son état naturel. Il auroit proportionné le [290] remede à la constitution du malade.

Un autre rêve-creux qui a été très-connu, mais que je ne nommerai pas, parce que la grande illusion qu’il a faite, empêcheroit qu’on ne convînt de ce que je vais avancer, ce rêveur, dis-je, a eu aussi des idées très-singulieres, & qui auroient été très-utiles, si le monde pouvoit être parfait : il n’y a manqué que la possibilité. Je demande, par exemple, ce qu’on pense de cette Préface ou Plan d’Ouvrage ?

Niveau 3► Citation/Devise► « Je commence par déclarer que je veux représenter le Monde tout autrement qu’on n’a fait jusqu’ici ; & j’annonce que toute vie inutile ne sera plus appellée vie dans mon Livre. Mais de peur que ma doctrine ne paroisse frivole & fantasque aux gens non lettrés, & que cela n’empêche qu’elle ne fasse un certain progrès, je veux qu’on me permette de développer la sagesse & l’antiquité de ma très-juste proposition ; à sça-[291]voir que tout homme sans mérite est un homme mort. Cette notion est aussi ancienne que Pythagore. Dès qu’un de ses Disciples se lassoit d’étudier l’art de se rendre utile aux hommes, & qu’il abandonnoit son Ecole, pour aller vivre dans l’oisiveté, les autres Disciples le tenoient pour mort : on devoit faire ses funérailles, lui élever un tombeau avec des Inscriptions qui fissent souvenir ses Compagnons qu’ils étoient mortels comme lui. Je pourrois appuyer cette doctrine de l’exemple même des Hébreux, & de beaucoup d’autorités sacrées que je laisse à méditer à mes Lectures : ils pourront voir aisément dans quel sens on applique les termes de mort & de vivant aux hommes.

C’est là-dessus que j’ai dressé mon systême de l’existence, que l’on va voir ici à l’usage des vivans & des morts ; mais sur-tout des derniers, [292] que j’exhorte à y faire toute l’attention possible ; supposé qu’ils soient capables d’attention.

Au nombre des morts sont comprises toutes personnes de quelque qualité & rang qu’elles soient, qui employent la plus grande partie de leur tems à manger & à boire, afin d’entretenir cette existence imaginaire qu’ils nomment leur vie, ou à décorer ces ombres, ces apparitions que le vulgaire prend pour de vrais hommes & de vraies femmes. En un mot, quiconque réside dans ce bas monde sans y avoir des affaires, & ne songe point à quel propos il y a été envoyé, est, selon moi, bien & dûement trépassé. Les vivans sont ceux seulement qui s’appliquent à se perfectionner l’esprit & le cœur ; encore ne leur compterai-je pour momens de vie, que ceux qu’ils auront employés ainsi. Par-là nous trouverons, que les plus longues vies, ne [293] consistent qu’en très-peu de mois, & que la plus grande partie de la terre est entierement dépeuplée. Selon ce systême, il y a des gens qui sont nés à l’âge de vingt ans, d’autres à trente, d’autres à soixante, & d’autres environ une heure avant mourir. Bien plus, nous en verrons une très-grande multitude qui meurent avant que de naître. Nous verrons plusieurs morts se fourrer parmi les vivans, & figurer aux yeux des ignorans, mieux que ceux qui sont pleins de vie & de santé. Nous verrons, &c. &c. mais, &c. &c. » ◀Citation/Devise ◀Niveau 3

Ce rêveur prétendoit donc rendre la vie ou donner le mouvement à des statues inanimées. Je ne disconviens pas que ce projet ne fût beau ; mais s’il l’avoit exécuté, la société peut-être y auroit plus perdu que gagné. Il y a à parier qu’un homme, qui pendant toute sa vie a langui sans rien faire, & est mort dans cette incurable létargie, s’il [294] revenoit au monde avec le pouvoir d’agir, ne feroit que des sottises ou des crimes : en ce cas, il vaut beaucoup mieux qu’il ne ressuscite jamais. Il est donc heureux que ce faux Philologue se soit contenté de rêver son Livre1  ; disons encore que ce Livre & les anathêmes dont il eût été farci, n’auroient généralement eu pour principes que de simples conjectures. Car, par exemple, combien de milliers d’hommes n’y a-t-il pas qui paroissent constamment dans l’inaction la plus profonde, & qui font sourdement des actions, ou très-mauvaises, ou très-bonnes, & souvent extraordinaires. On ne les soupçonneroit pas d’avoir en partage la quatriéme partie de la plus simple des facultés qui cooperent au mouvement, & ils ne sont pourtant pas un moment sans rien faire ; mais cela ne se devine pas ; leur marche est cachée, leur agilité est ensévelie dans le fond de leur [295] cœur ; il n’y a qu’eux qui sçachent combien ils sont bons ou mauvais citoyens. Mais quand tout cela ne seroit pas ; quand il n’y auroit pas beaucoup de gens qui agissent d’autant plus qu’ils paroissent agir moins ; quand il ne seroit pas prouvé que l’homme indolent, inactif, paralytique, épargne des malheurs à la terre, faudroit-il mettre avec mépris, au rang des morts, qui conque ne donne pas des preuves palpables de mouvement ? Eh ! que deviendroient donc notre goût, notre estime pour les aimables paresseux ? Cet Anacréon, ce Chaulieu, ce Chapelle, dont la mémoire seule nous inspire le plaisir, étoient donc enveloppés des ombres du trépas, lorsque soupant avec eux entre l’amour & l’amitié, on chantoit leurs vers immortels pour ranimer un repas toujours languissant sans l’yvresse du plaisir ! . . . ◀Hétéroportrait

Metatextualité► Je ferois là-dessus bien d’autres réflexions, si je voulois me livrer à toutes [296] les saillies raisonnables qui s’offrent en ce moment à mon esprit : mais ce ne seroit que de l’esprit, & il n’y auroit pas d’utilité : car quel homme aujourd’hui a besoin pour son repos & pour sa défense que l’on combatte les maximes des Moralistes trop séveres : les consciences (de quelque façon qu’on entende ce mot) ne sont malheureusement que trop rassurées par d’autres maximes également captieuses, que le plaisir & l’inorthodoxie ont généralement répandues. Je ne veux point d’ailleurs perdre inutilement de vue cette variété qui m’est prescrite, & je passe pour m’y conformer à deux nouvelles qu’on vient d me communiquer. Je reçois l’une de Maubeuge, & je puis la garantir, quoique je ne la tire pas de mes sources ordinaires : mon Correspondant, pour prévenir tout soupçon & toute difficulté, me l’envoye signée d’un Magistrat de la Ville. On ne me marque pas si elle est bien récente. ◀Metatextualité

Niveau 3► Récit général► Nouvelle extraordinaire.

Un homme de vingt-un à vingt-deux ans, d’une physionomie peu prévenante, & d’une mine basse & méprisable, ayant été condamné aux Galeres, brisa ses chaînes sur la route, pendant qu’on le conduisoit, & se sauva : comme il fut dénoncé aussi-tôt après sa fuite, il ne tarda guere à être arrêté ; on l’amena dans les prisons de la Ville. Depuis qu’il y est enfermé, il n’y a pas eu moyen de le tenir enchaîné, rompant ses fers en aussi peu de tems qu’il en faut pour les lui mettre. Cette facilité à se mettre en liberté, le fait passer pour un sorcier parmi le Peuple ; mais les honnêtes gens, qui ne croient point aux sorciers, se contentent tout simplement de le regarder comme un homme extraordinaire. On s’imagina la premiere fois qu’il fut enchaîné, que quelque anneau n’avoit pas été bien soudé, & qu’il ne s’agissoit que [298] de lui donner des chaînes plus fortes ; mais s’en êtant délivré tout aussi aisément que des premieres, on inventa une nouvelle machine qui ne réussit pas mieux que toutes les autres. M. le Procureur du Roi de la Ville fit mettre à cet homme des menottes de fer bien liant & bien battu, aux pieds & aux mains, les mains derriere le dos, les menottes étant à clavettes, scellées & recourbées. A peine le Magistrat fut-il sorti de la prison, que le prétendu sorcier jetta chaînes, menottes, & clavettes, (le tout en un monceau), au nez du Geolier. Celui-ci s’étant fâché par un mouvement plus prompt que la réflexion, prit une partie de ces mêmes fers qu’il lui jetta à son tour au visage ; le prisonnier en ressentit quelque douleur ; & dans son transport, sauta sur le Geolier qu’il renversa par terre pour l’étrangler ; & son projet n’auroit été que trop bien exécuté, si les cris du patient n’avoient fait courir [299] à son secours une assez grande quantité de monde pour le sauver de son éminent danger. M. le Procureur du Roi revint encore, & le menaça de la mort : je ne la crains pas, lui répondit-il, c’est pour me moquer de vous & de la mort que je fais tout cela ; il ne vous sera pas facile de me la donner. Sur ce propos il fut déshabillé tout nud, pensant que l’on trouveroit sur lui quelque instrument ou herbe, ou quelque chose enfin qui pût éclaircir une énigme aussi étonnante ; mais on n’a rien trouvé. Ce qui n’a pas moins excité la surprise, c’est qu’ayant été fustigé, il souffrit avec toute la constance imaginable, sans tourner la tête, l’application de la fleur-de-lys. Le parti qu’on a pris est de l’enchaîner avec plus de précaution qu’auparavant, & de le faire garder à vue. Ses gardiens sont attentifs à observer ses moindres mouvemens, & à lui prodiguer des coups de verges sur les mains dès qu’il [300] les remue. Ils sont en sûreté avec lui de cette façon ; cependant ils tremblent toujours, & n’ont pas assez d’amour propre pour le dissimuler. ◀Récit général ◀Niveau 3

Nouvelle galante.

Un homme d’esprit jouant hier au jeu, qu’on appelle le Pied de Bœuf, avec Madame la Comtesse d’Us * *, fut pris par cette Dame, & la pénitence qu’on lui ordonna, fut de faire sur le champ huit vers pour elle. Il fit ceux-ci :

Citation/Devise► On m’ordonne des vers pour vous ?

La pénitence est bien légere ;
Il me seroit beaucoup moins doux,
De m’en dispenser, que d’en faire :

L’esprit est un tribut que l’on paye aisément

Quand on a le dessein de plaire ;
Mon embarras est seulement
De sçavoir ce que je dois taire. ◀Citation/Devise ◀Niveau 2 ◀Niveau 1

1Il ne l’a jamais fini.