Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "No. 23", dans: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.1\023 (1760), pp. 265-276, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2497 [consulté le: ].


Niveau 1►

Feuille du Samedi 10 Mai 1760.

Niveau 2► Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Lettre

Ecrite du petit Hôtel du Luxembourg.

Monsieur,

J’ai été édifié de vous voir promener au Luxembourg avec le Père Elisée pendant près de deux heures, il y a quelques jours. Il est beau qu’un homme qui s’occupe à nous faire connoître le Monde, ne s’attache pas uniquement aux objets ridicules ou méprisables, pour exercer sa critique ; & qu’il sçache en même tems rechercher des hommes estimables & célébres, pour les offrir à notre admiration : sans doute, Monsieur, vous nous parlerez un peu [266] plus en détail de cet éloquent Prédicateur dans votre premiere Feuille ! mais ne vous êtes-vous pas mis dans le cas de ne le connoître que superficiellement, en négligeant un peu trop l’attention d’écouter & d’interroger dans cet entretien remarquable1  ? j’ai peur que cette inquiétude ne soit que trop fondée. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Extrait d’une Lettre écrite de Versailles.

D’après cela, Monsieur, vous jugez que je ne suis pas dans l’intention de continuer à lire vos Feuilles : ayez donc la bonté d’ordonner à votre Bureau qu’on cesse de me les envoyer. Quand vous voudrez m’avoir pour lecteur, vous aurez soin de dire exactement tout ce qui arrive, dûssiez-vous vous faire enfermer pour quelques mois : je ne vous lirai qu’à cette con-[267]dition ; votre intérêt me touche très-médiocrement ; & pourvu que vous m’amusiez, il m’importera toujours fort peu que vous y couriez quelque risque. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Extrait d’une Lettre écrite du Bureau des Droits rétablis.

Vos Feuilles deviennent chaque jour plus intéressantes, Monsieur, & les histoires que vous y répandez m’amusent si fort, que je voudrois que vous pussiez donner une Feuille tous les jours. Je vous prie de. . . . &c. . . . Je vais tâcher de vous procurer beaucoup de Souscripteurs en Province. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Extrait d’une Lettre écrite dans la Loge de Mademoiselle * * * à l’Opera.

Rosalie vient d’apprendre que dans une histoire contenant plusieurs feuilles que M. de Bastide va donner bientôt, il est question d’elle & d’un soupé qu’elle a fait il y a quelques jours avec [268] Mademoiselle Raton, sa bonne amie, & que celle-ci y est fort maltraitée. J’avertis charitablement M. de Bastide (à qui je voudrois voir beaucoup de succès) que si cette histoire paroît, Rosalie & Raton feront une affreuse cabale contre lui, & que je serai moi-même obligé de lui rendre de mauvaises offices pour complaire à une Fille qui exige impérieusement, & dont je suis, &c. &c. &c. &c. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Extrait d’une Lettre écrite du Caffé de * * *

Un Critique y déploya hier au soir son éloquence sur le talent de tourner les choses en ridicule. Il disoit très-justement, qu’il s’y rencontroit d’ordinaire quelque chose de trop bas pour la société des honnêtes gens, à moins qu’on ne le reglât suivant les circonstances des personnes, du tems, & du lieu. Un honnête homme, continua-t-il, doit se servir de ce talent comme [269] de son épée pour sa seule défense, & jamais offensivement, à moins que ce ne soit pour dévoiler l’imposture & l’impertinence. Mais on a si fort méprisé ce principe, que le burlesque dans lequel est travesti V. . . . a passé de nos jours pour de l’esprit, & que les plus nobles pensées qui soient jamais entrées dans l’esprit de l’homme, ont été mises au niveau de la grossiereté & de la bouffonnerie. Suivant les regles de la justice, aucun homme ne devroit être tourné en ridicule, à cause de ses imperfections, à moins que précisément, il ne veuille se faire valoir par les qualités qui lui manquent ; tels, par exemple, que les poltrons qui pensent se cacher sous un air fier & insolent, & les pédans qui prétendent montrer une certaine profondeur de sçavoir, par un certain air grave & capable : ils deviennent l’objet naturel de notre risée, & l’objet indispensable de notre critique : non qu’ils soient en eux-mêmes, [270] ridicules & méprisables, par leur manque de courage, & la foiblesse de leur entendement ; mais à cause qu’ils semblent ne pas sentir le rang qu’ils tiennent dans la vie, & qu’ils se placent témérairement avec ceux dont le mérite répand un si grand jour sur leurs défauts & leur médiocrité.

Le Critique ne s’arrêta point là. Il faut observer d’un autre côté, continua-t-il, que le rire étant l’effet de la raison, on devroit chasser des compagnies sensées ceux qui parlent sans raison. . . . Ah, ah ! dit le Chevalier de. . . . (rieur ennuyeux & incommode) est-ce qu’on voudra me faire rire par regle & par méthode ? Non, Monsieur, on sçait très-bien que cela est impossible ; mais permettez-moi de vous dire ma façon de penser sur votre rire continuel : vous pouvez à la vérité faire beaucoup de bruit, & personne en France n’a le don de contourner son visage à sa fantaisie aussi-bien que vous ; mais sur ma parole [271] ce bruit que vous faites-là en ouvrant la bouche, cette agitation d’estomac que vous soulagez en vous tenant les côtés, tout cela n’est point rire : le rire est de plus grande importance que vous ne pensez, & je vous dirai en secret que vous n’avez ri de votre vie, & que je crains même que vous ne rïez jamais, à moins que vous ne vous fassiez guérir de ces convulsions.

Le Chevalier se leva pour sortir, & quand il fut à deux pas de la porte, fort bien, dit-il au Colloqueur, vous êtes un étrange homme : en même-tems il fit un éclat de rire.

Il y a beaucoup de gens du caractere de ce Chevalier, Monsieur, & leur société me paroît très-importune : il seroit peut-être facile de les corriger de leur défaut, car il n’est ni dans l’esprit ni dans le cœur : c’est un effet d’une joie trop facile & trop prompte : c’est un premier mouvement, si vous voulez ; & comme il n’y a véritablement [272] que le mouvement de la colere qui soit dans le sang, on pourroit peut-être reprimer celui-ci, qui n’est presque qu’accessoire. Mais si je vous invite à cette bonne œuvre, si je vous communique mes idées à cet égard, vous en abuserez peut-être étrangement ; car soit dit sans vouloir vous fâcher, vous êtes un étrange homme pour les réflexions ; vous les allongez comme une courroie molle & docile ; & personne ne tombe mieux que vous dans un défaut, en voulant réprimer un abus. Si vous me promettez d’être un peu plus maître de votre plume, vous le serez demain de mes idées, & je vous écrirai pour vous en mettre en possession, &c. &c. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Lettre d’un homme à bonne fortune.

Monsieur, j’aime à lire vos Feuilles, mais je trouve que vous les surchargez de faits, d’aventures, de nouvelles, & que les réflexions y sont fort épargnées ; je trouve qu’il faut avoir un esprit extrêmement méditatif pour pouvoir les [273] lire avec quelque profit. Si vous pouviez vous corriger de cette avarice, Monsieur, on pourroit vous prouver que vous êtes un Auteur utile ; vous le seriez du-moins à mon égard, car après avoir tant vu, tout vu, je trouve qu’il est tems que je réflechisse, & je dois avouer que de moi-même je n’en suis pas capable. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Réponse générale.

Messieurs, je vous prie de considérer attentivement la différence d’opinions qui regne dans vos Lettres : je ne sçais si vous m’avez pris pour un Ange descendu du Ciel avec l’intention & le don de vous plaire à tous : mais en vérité, vous me donneriez une grande opinion de moi, si après vous avoir démontré que vous n’êtes nullement d’accord ensemble, vous espériez encore que je pusse y prétendre & y réussir : je ferai pourtant de mon mieux pour parvenir à ne mériter du moins que des reproches raisonnables & unanimes. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Metatextualité► Avis.

Je remercie la personne qui m’a écrit du Palais Royal il y deux jours, & qui a bien voulu me faire part de quelques anecdotes clandestines : pour lui en montrer ma reconnoissance, je lui dirai franchement que son pinceau m’a paru d’une indécence révoltante : j’aime la peinture plus que personne ; mais en la chérissant comme talent & comme plaisir, j’ai compris qu’elle devoit être décente : & quand je lui verrai employer trop de couleur à représenter certains objets qui doivent à peine être apperçus, je dirai que dans ce moment là elle n’est qu’une saillie formée des vapeurs de la débauche. Le portrait que me fait mon correspondant, de la Nymphe qui l’aborda pour lui parler de moi, seroit très-ingénieux, s’il n’y faisoit pas entrer certains traits qui n’appartiennent qu’à la nudité grossiere. La dépense de la plus simple gaze eût triplé le prix du tableau : cette [275] épargne involontaire ou mal-entendue le privera ici de l’honneur de son talent, car il n’est pas possible que j’expose une Nymphe toute nue aux yeux de mes Lecteurs.

Il n’y a point de sujet qui ne puisse être traité, au gré même de l’imagination ; mais il faut que l’imagination soit réglée. Je prie mon correspondant de lire avec attention la romance qui suit : ◀Metatextualité

Niveau 3► Citation/Devise► Sur l’air l’Amour m’a fait la peinture.

Dans cette belle contrée

Où le Tybre, en ses replis,
Roule son onde dorée ;
Ma vûe, au loin égarée,
Erroit parmi des débris.

Le Dieu des ombres légeres

M’invitoit au doux repos,
Quand d’antiques caracteres
Suspendirent mes paupieres
Qu’alloient fermer ses pavots.

C’étoit la triste aventure

De Lucrece & de Tarquin ;
J’en ai traduit la peinture ;
Puisse la race future
Me sçavoir gré du larcin. [276]

Lucrece eut une ame tendre

Avec un cœur vertueux ;
Tarquin ne put s’en défendre ;
Et le défaut de s’entendre
Fit le malheur de tous deux.

Un jour tout parfumé d’ambre,

Méditant d’heureux efforts ;
Il la surprit dans sa chambre :
On n’avoit point d’antichambre,
On ne siffloit point alors.

Lucrece reste muette ;

Mais bientôt prenant un ton,
Elle court à sa sonnette :
Il en avoit en cachette
Exprès coupé le cordon.

A ses pieds il tombe, il jure

Qu’il sera respectueux ;
Que sa flamme est vive & pure :
On dit qu’en cette posture
Un homme est bien dangereux.

Tarquin devient téméraire,

Lucrece a recours aux cris,
Elle tombe en sa bergere ;
Le pied glisse, d’ordinaire,
Sur les parquets sans tapis.

Le remords trouble son ame,

Jusqu’au plaisir, tout l’aigrit ;
Un poignard éteint sa flamme :
Dans notre siecle une femme
A plus de force d’esprit. ◀Citation/Devise ◀Niveau 3 ◀Niveau 2 ◀Niveau 1

1Trait de critique, qui vient sans doute de ce que dans cette conversation, je parlai pendant assez long-tems de suite, & avec beaucoup de feu.