Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "No. 21", dans: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.1\021 (1760), pp. 241-252, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2495 [consulté le: ].


Niveau 1►

Feuille du Mardi 6 Mai 1760.

Niveau 2► Metatextualité► Mes réflexions sur les défauts de l’éducation, ont produit des conseils d’un galant homme à une Demoiselle, que je crois très-dignes d’être lus : en me les communiquant, on m’a permis d’en faire usage ; mais je me bornerai à en donner une partie pour éviter le reproche de monotonie & de prolixité. ◀Metatextualité

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Conseils

A Mademoiselle T * * de M * * *

Vous m’avez prouvé vingt fois, Mademoiselle, que c’étoit parler à votre ame que de parler à votre raison : j’ai vu même qu’un conseil intéressoit vo-[242]tre reconnoissance : quand on a un pareil caractere on touche de bien près à la perfection ; on voit du moins ce qui en éloigne, & l’on n’a plus besoin que d’apprendre ce qui y conduit.

Tout ce que je vais vous dire, vous seriez un jour capable de vous le dire à vous-même, car vous êtes née avec beaucoup d’esprit, & il ne vous faut que du tems pour pouvoir vous suffire en ce genre d’étude : mais ce tems pourroit vous paroître long, parce que vous êtes vive ; & il faut vous sauver du malheur de vous dégoûter de vos propres réflexions. Disons aussi qu’une jeune personne est entourée, dans le Monde, d’hommes légers, frivoles, impatiens, qui trouvent toujours qu’on est parfaite dès que l’on a quinze ans & des charmes, & qui ne peuvent pas souffrir qu’on s’occuppe à penser, parce que cette occupation apprend à se passer de leurs louanges & de leurs petits talens. Ces hommes, [243] ces gens-là ne manqueroient pas de consulter leur intérêt, beaucoup plus que le vôtre dans le point dont il s’agit : ils vous diroient d’abord & avec beaucoup de cette éloquence qui consiste à assortir des mots & des mines, que vous êtes la sçience & la raison même, que vous risquez de devenir serieuse en réfléchissant trop, que vous épouvantez le plaisir : & comme on plaide toujours bien la cause du plaisir, devant l’amour propre, ils pourroient quoiqu’avec peu d’esprit, vous persuader ; & vous faire ensuite des Loix. Si cette premiere tentative ne réussissoit pas ; ils s’y prendroient d’une autre maniere qui est très-adroite, quoiqu’impertinente, & presque sûre, quoique commune. Ils ne vous diroient plus rien de flatteur, ne prendroient plus garde à vous, affecteroient de vous préférer d’autres personnes moins intéressantes que vous ; & vous refuseroient jusqu’aux égards : tout cela cho-[244]queroit d’abord votre raison bien plus que votre vanité, & vous les mépriseriez, sans les honorer d’un reproche ; mais on n’a pas assez de Philosophie à votre âge pour borner long-tems au simple mépris, tout le ressentiment d’une offense qui blesse la beauté ; vous les haïriez bien-tôt, & la haine, en pareil cas, n’est qu’un sentiment de désespoir ; il soumet une femme au caprice des hommes ; & le moindre retour de leur part les expose à sentir une joie & une reconnoissance fatales. Alors vous ne pourriez plus vous empêcher de vous conformer à leurs maximes ; vous seriez subjuguée, & vous seriez comme les Pélerins de la Mecque, qui poussent d’inutiles soupirs vers les lieux qu’ils ont quittés : vous consulteriez encore un peu la raison, & vous éprouveriez le dernier malheur qui est d’en entendre vainement les reproches.

Je veux vous sauver de tout cet em-[245]barras, de toute cette violence, en vous sauvant de la nécessité de faire vous-même vos réflexions. Ce sera l’affaire d’une heure, si vous voulez me lire ; & un bonheur pour toute votre vie, si vous voulez me croire. Vous sentirez qu’il n’y a rien d’arbitraire dans ce que je pense pour vous. Je suis également ennemi de la sévérité & du relâchement ; & je puis dire, sans amour propre, que quand je m’avise de vouloir reflechir pour quelqu’un, je mets toujours son esprit dans mon parti. Il voit clairement la vérité, parce qu’elle se trouve précisément entre les deux extrêmités que j’évite.

De mille objets sur lesquels je pourrois m’étendre, il en est plusieurs que j’abandonnerai à votre raison, qui ne manquera pas de les condamner en les appercevant : il ne faut pas tout dire à ceux que l’on instruit, car on pourroit empêcher par-là, qu’ils ne prissent la peine de penser eux-mêmes ; & il y a [246] d’ailleurs des choses qu’un jour ils verront mieux que nous, par une suite de leur façon de sentir.

Parmi celles que l’on peut traiter sans risquer de tout dire, je m’attache d’abord à l’Amour ; il est le premier sentiment de notre ame, & le premier bonheur de votre âge. Convaincu de cela, je ne dois pas vous le peindre comme un Dieu redoutable : vous ne le redouteriez pas, & vous croiriez que je vous ai trompée. Laissons employer ces noires couleurs à ces Sibilles mercenaires, dont les fonctions sont d’effaroucher un jeune esprit, & qui souffrent qu’on les emploie à prix d’argent, à la destruction de la sensibilité, dans un cœur destiné peut-être à puiser un jour mille vertus dans le sentiment. Laissons les aussi à ces imposteurs, qui ne cessent de faire des Epigrammes contre l’Amour, en lui adressant perpétuellement des vœux secrets. Ces derniers ne nuisent qu’à eux : on [247] les connoît, on sçait leurs motifs, & on ne les écoute pas : s’ils écrivent avec esprit, on lit leurs Livres, comme d’ingénieux mensonges, & on s’indigne qu’ils emploient un talent si beau, à mentir avec éclat, à l’univers & à leur propre cœur. Mais je vous dirai que pour pouvoir goûter dans toute sa pureté ce sentiment délicieux, il faut commencer par avoir l’aveu de la raison dans le choix que l’on fait : vous concevrez aisément que cette précaution est indispensable. Ce mot de raison d’abord effarouche ! C’est la faute de ceux qui ont la fureur d’en parler sans la connoître : dans ce petit écrit je tâcherai de vous la peindre telle qu’elle est ; & si mon pinceau n’est pas infidele, je vous jure que vous ne ferez pas la grimace en considerant ses traits. La raison ne paroît sérieuse que parce qu’elle est solide, que parce qu’elle est constamment & essentiellement occupée de nos intérêts : c’est nous [248] qui lui faisons le caractere que nous lui reprochons d’avoir ; nos défauts qui la fâchent, notre étourderie qui l’allarme, notre inconstance qui l’afflige, lui donnent un air sévere que nous ne voulons attribuer qu’à sa mauvaise humeur : si nous étions moins imparfaits elle n’auroit que les mêmes traits de la nature ; car elles sont sœurs, elles sont faites pour se ressembler, & elles ne different que par les divers emplois dont elles se sont chargées pour notre félicité : l’une nous indique les sources du bonheur, l’autre nous instruit de ce qui peut nous rendre dignes d’y puiser sans cesse.

Vous voilà donc sûre que la raison mérite d’être écoutée lorsqu’elle conseille ! Soyez-le aussi qu’elle ne prend le ton de grondeur que lorsque l’on abuse de son air simple & doux pour rester dans l’indépendance de ses maximes. Il y a des gens à qui elle n’a jamais parlé qu’en souriant ; ce sont ceux qui [249] ont de l’esprit & point de suffisance ; qui sçavent que les passions naissent du sang, & que le sang n’est point réglé ; qui voient dans le monde plus de fautes que de vertus ; & qui jugent par-là, qu’un jeune esprit, même un esprit formé, (abandonné à lui-même,) est un prodige s’il ne s’égare pas. Ces personnes-là sentant leur besoin, vont au-devant de la raison ; eh ! comment la raison ne leur souriroit-elle pas en voyant leur confiance & leur modestie ? Elle leur parle avec extrême douceur, elles se sentent éclairées par un pouvoir magique ; elles croient écouter le plaisir, en écoutant la raison ; aussi ont-elles une gaieté qui se manifeste & qui séduit ; leur air charmé vaut un exemple : on les consulte pour les imiter, & l’on convient avec elles de ses propres défauts, sans faire violence à l’amour propre.

Vous êtes faite comme ces personnes-là, Mademoiselle, & la raison [250] aura toujours le même procedé avec vous. Que vous dira-t-elle par exemple, si jamais vous l’interrogez sur une préférence trop légérement accordée ? (Je parle ici d’un Amant) elle vous dira qu’un choix est une affaire très-importante ; qu’il n’est pas réservé à dix personnes dans l’univers de se décider aisément, & de ne s’en pas repentir ; qu’un Amant à qui on soupçonne des défauts, doit être mis au rang de ceux à qui on en peut reprocher avec assurance, tant il faut éviter d’être dupe de sa prévention, & de sa foiblesse. Elle vous dira que, quoique le Public soit souvent extrême dans ses jugemens, il faut pourtant toujours le consulter lorsque l’on veut faire un choix, parce qu’il y a des secours à tirer de sa malignité même. Il est aisé de sentir que le Public doit se tromper moins que nous sur l’objet qui nous intéresse ; il est placé bien plus avantageusement pour juger de ses défauts & de ses ver-[251]tus. Vous sçavez, Mademoiselle, qu’un objet à plusieurs côtés différens. Cela fait un espace immense à parcourir ; avec nos deux yeux nous ne pouvons jamais regarder que d’un côté, & il faudroit pouvoir considérer toutes les faces à la fois ; car c’est l’ensemble qui doit décider. Un objet rempli de défauts pourra les cacher tous à notre pénétration, s’il est adroit, & si nous sommes seuls à l’examiner : pendant que nous examinerons l’esprit, par exemple, il jettera un léger vernis sur le cœur ; & il se trouvera que nous n’aurons examiné que des surfaces momentanées, en croyant avoir épuisé les regles de la prudence, pour le bien connoître. Le Public en cela abien <sic> de l’avantage sur nous ; il est par-tout ; un objet ne peut avoir de repli pour lui ; en ouvrant les yeux, il voit tout d’un coup toutes les parties. Il peut se tromper cependant ; mais en ce cas même, son erreur ne peut jamais nous être aussi fatale que la nôtre, parce [252] qu’il nous reste la ressource de la lui reprocher, lorsqu’elle nous a égarée, &c. &c. &c. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Niveau 3► Nouvelle.

Depuis trois semaines, une femme plus que centenaire, s’est mariée en septiémes noces à un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans. S. Jerôme raconte agréablement dans ses Lettres, l’histoire d’une femme moins âgée, qui veuve de six maris, épousa un homme qui avoit eu six femmes. Il dit que tout Rome s’intéressoit à cet étrange himenée, & brûloit d’envie de voir qui des deux conjoints enterreroit l’autre. Ce fut le mari. Le Peuple Romain lui en témoigna sa joye d’une maniere éclatante. On n’auroit gueres pû faire davantage pour un Général vainqueur des Barbares. Ces honneurs aussi n’étoient-ils pas bien dus à un homme, qui avoit ruiné une place aussi meurtriere ? ◀Niveau 3

Metatextualité► Le Procès de Ramponeau devient tous les jours plus célebre. Il paroît contre lui un Mémoire très-curieux de M. Elie de Beaumont, Avocat, imprimé chez Cellot, Imprimeur-Libraire, au Palais. ◀Metatextualité ◀Niveau 2 ◀Niveau 1