Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "No. 19", dans: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.1\019 (1760), pp. 217-228, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2493 [consulté le: ].


Niveau 1►

Feuille du Jeudi 1er Mai 1760.

Niveau 2► Il n’appartient qu’à Dieu de juger les consciences ; mais un moraliste peut innocemment, & doit même quelquefois nécessairement porter un regard attentif sur certaines démarches dont l’éclat fait penser qu’elles ont pour objet le desir de la réputation. On a quelque droit à s’en défier, tant que le motif n’en est pas précisément éclairci ; car la vertu est modeste, & se dérobe volontiers l’admiration qui lui est dûe plutôt que de s’en glorifier. Ainsi il n’y a point de malignité évidente dans la curiosité qui cherche à s’assurer du principe d’un fait qui ne présente rien que de très-équivoque. Cet exa-[218]men est dans les devoirs de ma charge : un hypocrite déshonore l’humanité & peut lui nuire infiniment : l’esprit des passions a imaginé le masque dont il se couvre ; il a donc des desseins dangereux ; son art fera des dupes, & toute dupe d’un imposteur, est victime. On a vu bien souvent d’honnêtes gens trompés, éblouis, enyvrés, faire beaucoup de mal sur les pas d’un faux homme de bien : nous sommes tous exposés au même malheur ; nous marchons tous, pour ainsi dire, sur le bord de cet abîme profond. Quand l’admiration commence à nous subjuguer, notre caractere, notre probité, toutes nos vertus dépendent de celui qui nous l’inspire ; nous éprouvons tout l’ascendant de son genie, & il peut nous rendre infâmes, après nous avoir rendu <sic> faux.

Metatextualité► D’après cela j’ai cru devoir rendre compte de l’impression qu’à faire sur moi la Lettre qu’on a lue dans mon [219] avant derniere Feuille, & c’est l’objet de la réponse qui suit.

J’ai tâché de m’exprimer fidelement. Les gens dont l’imagination aime à voler au devant des prodiges, & ceux qui sont naturellement jaloux qu’on puisse comme eux éclaircir de faux prodiges, m’accuseront de malignité, & peut-être de noirceur. Ces sortes d’accusations sont dans le caractere de la plûpart des hommes, de ceux même qu’on veut éclairer ; elles ne m’étonnent point ; je n’y répondrai que par un silence sans feinte & sans effort ; & ma modération fera voir du moins que je connois le Monde comme il est. ◀Metatextualité

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Reponse.

J’aurois un singulier plaisir, Monsieur, à vous féliciter de votre abjuration puisqu’elle va vous rendre heureux ; mais une cruelle prévention . . . pardonnez-moi ce mot qui paroît of-[220]fansant, je me crois autorisé à le prononcer : quand vous relirez votre Lettre, quand vous ne serez plus dans l’accès de la ferveur, vous conviendrez que je ne suis pas trop prompt à me prévenir : elle est remplie de phrases & de tours qui concourent tous à armer la défiance de vos Lecteurs, contre la sincérité de vos intentions : c’est une sorte de faste, une abondance d’esprit surnaturelle depuis la premiere ligne jusqu’à la derniere, & la dévotion méprise également le faste & la coquetterie. Il y a eu quelques anciens qui sont morts en faisant de très-beaux discours sur le mépris de la vie : vous sçavez ce qu’on en a pensé ; personne n’a été la dupe d’un courage démenti par la foiblesse, & d’une vertu démentie par l’orgueil ; le mensonge de leur mort n’a servi qu’à prouver le mensonge de leur vie. Je suis Spectateur, & je vous dois compte de mes sentimens quand vous me confiez les vôtres : [221] je vous crois de bonne foi dans votre repentir & dans la déclaration publique que vous en faites ; mais vous avez rassemblé, sans le vouloir, tout ce qu’il falloit pour que j’en doutasse, & j’ose dire, que triompher de mes soupçons, comme je fais, est le chef-d’œuvre de la charité. J’ai montré votre Lettre à beaucoup d’honnêtes gens, & ils m’ont tous ri au nez en voyant ma crédulité : j’ai dit en votre faveur, tout ce que j’ai pû imaginer, & j’ai senti vingt fois en écoutant leurs raisons, que les miennes ne devoient persuader personne. En effet, Monsieur, écrit-on comme vous avez fait quand on est bien touché ? Ce n’est point là le style d’une Lettre ; vous êtes sans cesse guindé, sans cesse fleuri, cet amour des vers auquel vous renoncez se manifeste encore avec complaisance, & peut-être avec orgueil dans vos phrases cadensées : chaque période marque la contention de l’esprit, & semble dési-[222]gner une imposture particuliere. De plus, vous dérobez à la vertu l’honneur de son triomphe ; vous finissez par une méditation pompeuse sur la mort, qui fait penser que vous n’avez renoncé au Théâtre, que parce que vous avez craint ce moment éternel. Je ne vous reproche point de vous être laissé entraîner par un sentiment auquel on ne peut plus opposer qu’un courageux malheureux lorsque l’on est frappé ; mais je vous reproche de n’avoir pas commencé par faire l’aveu de votre état, de ne vous être pas montré dans votre véritable jour, & d’avoir voulu me donner pour amour de Dieu, pour respect de l’ordre, pour amour de l’humanité, pour résolution libre & généreuse, ce qui n’est que crainte de l’enfer. Si votre Curé a vu votre Lettre, & qu’il vous ait conseillé de me l’envoyer telle qu’elle est, son zele a trompé le vôtre ; & je le soupçonne de connoître mieux les vérités de la Religion, [223] que les conséquences d’une fausse démarche. Cette Religion même lui ordonnoit d’arrêter votre main quand vous écriviez : elle a des loix expresses qui défendent à tout Chrétien de s’exposer à devenir, même à force de zele, un sujet de scandale : or c’est ce que vous êtes devenu par votre étonnante inconsidération ; car d’un côté on vous accuse d’hypocrisie, en considérant ce prodigieux étalage d’esprit, ce ton rhéteur, cette éloquence boursoufflé que je viens de vous reprocher ; & de l’autre, on s’indigne que vous donniez pour uniques motifs de votre conversion, les idées les plus libres, la soumission la plus raisonnée, la résolution la plus courageuse, quand vous ne pouvez vous empêcher d’avouer vous-même, en quelque façon, que c’est la terreur qui a tout fait.

Je ne pousserai pas plus loin des reproches qui vont peut-être jetter bien du trouble & de l’amertume dans votre [224] ame : je pourrois y ajouter mille choses encore, & l’on me reprochera de vous les avoir épargnées ; mais je ne suis pas persuadé que vous ayez voulu tromper le Public, & l’humanité me défend de deviner vos secrets. Je me borne toujours, quand je le puis, à user de la moitié de mes droits. Imitez ma charité, & ne me haïssez point. Je suis, &c. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Metatextualité► Pour prévenir le reproche de longueur & de monotonie, j’abandonne cette matiere délicate & abondante ; & je vais faire part au Public d’une aventure qu’on vient de me communiquer. Elle sera d’autant mieux placée ici, qu’il y est question de mort ; & puisque c’est la pensée de ce dernier moment qui a converti le Comédien qui m’a écrit, peut-être que le même miracle est réservé à celui de mes Lecteurs qui éprouvera une certaine horreur en lisant cette histoire. ◀Metatextualité

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Monsieur,

Récit général► Je me hâte de vous faire part d’un [225] affreux spectacle dont j’ai été témoin hier au soir ; l’intérêt public l’exige, & vous trouverez que cette nouvelle entre très-naturellement dans vos Feuilles, puisque vous vous proposez d’y raconter les aventures qui arrivent journellement.

En traversant le bois de Vincennes, à cheval, suivi d’un seuldomestique <sic>, j’apperçus devant moi un homme baissé qui paroissoit ramasser ou chercher quelque chose. Le cheval que je montois est un peu ombrageux : il s’arrêta en voyant un spectre devant lui, & ce fut même ce qui me fit remarquer cet homme, car il avoit un habit couleur de terre, il étoit nuit, & je lui aurois infailliblement passé sur le corps si mon cheval ne s’étoit arrêté. Il se releva, mais sans se tirer de la place où il étoit. Ce mouvement augmenta la peur de mon cheval ; j'eus de la peine à le contenir ; à chaque instant je croyois qu’il alloit me désarçonner, & enfin je me fâchai [226] contre cet homme qui restoit là comme un terme : tire-toi donc de-là, lui dis-je, ne vois-tu pas que tu fais peur à mon cheval. Le drôle loin de s’écarter me répondit, parbleu il est bien peureux, je ne me dérangerai pas pour lui, dérangez-vous vous-même, ou passez-moi sur le corps. Cette réponse insolente me parut d’un mauvais augure, je jugeai que c’étoit un voleur, & quoique sans armes, ou du moins réduit à un simple coûteau de chasse, je serois tombé sur lui ; mais mon cheval reculoit toujours. Cette scene dura un demi quart-d’heure, pendant lequel j’entendois dans le fossé, (qui regne le long du bois) un bruit gémissant que je prenois pour l’aboyement d’un chien. Je parvins enfin à réduire mon cheval, je le fis partir, mais je ne fus pas le maître de l’arrêter quand je voulus, & il m’enporta à plus de cinq cens pas. Je l’arrêtai enfin, plein d’idées tristes, ou plutôt plein de courroux contre ce co-[227]quin, & voulant retourner vers lui pour lui couper les oreilles, au hasard de tout ce qui en pourroit arriver. Je dis à mon laquais, c’est sûrement un voleur que cet homme-là, il assassinera quelqu’un avant la fin de la nuit : oh ! me répondit mon domestique, je crois que c’est déjà fait ; n’avez-vous pas entendu une voix dans le fossé ? Comment, une voix ! repris-je, j’ai cru que c’étoit un chien qui aboyoit. Oh ! un chien, c’est bien un homme vraiement, je l’ai bien entendu, le drôle venoit de l’assassiner dans le chemin, & il l’a jetté dans le fossé quand il vous a vû venir. . . Le cri de la nature se fit entendre à mon cœur ; je piquai mon cheval & volai au secours de ce malheureux. Je trouvai en effet un homme étendu dans le fossé. Sans faire aucune réflexion je mis pied à terre pour le secourir s’il en étoit encore tems : mais à l’instant où je quittois l’étrier, je vis trois ou quatre coquins sortir du bois : la raison [228] triompha de mon courage & de ma sensibilité ; je remontai à cheval, & m’éloignai promptement. J’avois l’esprit si troublé, que je ne pensai pas en passant par Vincennes, d’avertir de ce qui venoit de m’arriver. Ce matin jai <sic> envoyé à cinq heures mon domestique à ce même endroit ; il n’a plus trouvé le cadavre. Les coquins apparemment l’ont enterré dans le bois, & cette triste aventure eût peut-être été à jamais ignorée, si la Providence, qui ne cesse de veiller à la poursuite du crime, n’avoit voulu que j’en fusse témoin. ◀Récit général

J’ai l’honneur d’être, &c. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Metatextualité► Comme je ne tire pas cette nouvelle de mes sources ordinaires, je ne la garantie pas ; mais elle est racontée de façon à la faire croire. Nous l’entendrons peut-être confirmer au premier jour par quelque découverte. ◀Metatextualité ◀Niveau 2 ◀Niveau 1