Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "No. 16", dans: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.1\016 (1760), pp. 181-192, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2490 [consulté le: ].


Niveau 1►

Feuille du Jeudi 24 Avril 1760.

Niveau 2► Metatextualité► On va juger de ma résolution à remplir mes engagemens avec exactitude. Tout le Monde m’a demandé si je donnerois la suite de l’aventure de l’Armurier. J’ai répondu toujours que je souhaitois que cela pût dépendre de moi ; je suis aujourd’hui en état de prouver que je parlois sincerement. Voici l’Histoire toute entiere. ◀Metatextualité

Récit général► Deux Soldats du Régiment de * *, dont l’un étoit grenadier, & l’autre nouvellement engagé, eurent dispute ensemble, & le plus jeune dit des injures à l’autre. Le grenadier en voulut avoir raison ; & pour n’y pas perdre de tems, commença par tirer l’épée ; [182] l’autre lui dit, tu auras raison de moi tant que tu voudras ; mais je te prie de différer : si tu veux m’attendre ici, je te rejoindrai dans un quart-d’heure. Le grenadier bouillant ne vouloit pas y consentir, mais l’autre ne tirant pas l’épée, il falloit ou l’assassiner, ou faire ce qu’il souhaitoit. Il prit enfin ce dernier parti. Le jeune courut à sa chambre, prit un assez beau chapeau qu’il avoit conservé de ses anciennes dépouilles, & courut chez l’Armurier dont il a été question ; on sçait ce qu’il lui dit, & quels arrangemens il fit avec lui. Muni de deux pistolets, il courut acheter de la poudre & des bales, & de-là revint auprès de son camarade, qui l’attendoit de pied ferme. Tiens, lui dit-il, tu veux te battre ? je ne demande pas mieux ; mais tu as manié l’épée toute ta vie, & moi c’est depuis quatre jours que je la porte, prens ce pistolet, voilà de la poudre & des bales ; chargeons ; tu passeras [183] par cette rue, moi par celle-ci, nous nous rencontrerons, & nous nous saluerons ; cela sera bien-tôt fait. Non parbleu, dit le grenadier, je n’entens pas ce manége, je veux me battre avec mes armes, tu es un drôle, tu m’as offensé, tire l’épée sur le champ ou je te tue. Le jeune soldat fut indigné de ce discours : tu le veux donc, lui dit-il, en colere, tu le veux donc ? Eh bien, morbleu, tu vas voir si je suis un drôle. A l’instant il tire l’épée, se bat avec un courage admirable, & donne deux coups d’épée mortels à son camarade.

Cette action est héroïque, c’est la pensée que l’on a en l’entendant raconter : on peut le dire sans songer à autoriser les combats particuliers. Le vainqueur alla sur le champ chez son Capitaine, & lui fit part de son aventure en lui présentant les pistolets : le Capitaine chargea un Sergent d’aller s’informer si les pistolets avoient été achetés comme le disoit le soldat, [184] l’Armurier dit ingénuement ce qui en étoit ; & le Sergent fâché que le Régiment eût perdu un vieux soldat, ( quoique l’action du jeune fût très-belle, ) ne put s’empêcher de s’écrier avec douleur, vous avez fait une belle chose ! L’Armurier frappé de ces paroles énigmatiques & effrayantes, crut devoir aller faire sa déposition chez le Commissaire du quartier, & le prévenir sur son innocence. ◀Récit général

Metatextualité► Voilà la vérité de cette aventure : bien des gens en ont regardé le commencement comme une fiction : la fin leur apprendra qu’elle est vraie & indubitable. Il est d’ailleurs fort aisé de s’assurer du fait. Je profiterai de cette conjoncture, pour déclarer encore une fois, que toutes les histoires, toutes les nouvelles que je donnerai sans les marquer d’une croix, seront toujours aussi vraies, que tout ce dont on pourroit avoir été témoin soi-même. Je prévois que malgré cette assurance, [185] il restera toujours une certaine défiance dans le Public ; mais le tems la detruira infailliblement. Il y aura quelquefois des anecdotes dont la fidélité sera évidemment reconnue ; alors les unes feront croire les autres ; & mon Livre deviendra pour les plus incrédules & les plus indifférens, un monument précieux des vices & des vertus des hommes. Qui peut faire mieux connoître les uns & les autres, que les faits, les plus singuliers, les moins publics, les plus intéressans ? La curiosité doit se promener avec plaisir, sur des fastes autentiques & variés ; mais de plus, l’esprit humain, l’ame, doivent s’empresser à s’instruire dans cette école universelle ; comme on y trouvera des actions de toute espece, il y a tout à apprendre, & c’est un appas bien séduisant pour l’homme, une ressource bien utile, un amusement bien sage, s’il n’a pas renoncé à toute considération pour ses vrais intérêts, [186] & à toute liaison avec ce tout dont il forme une partie, & dont il dépend à tant d’égards.

Je saisirai encore cette occasion pour répondre à quelques plaisanteries que l’on a faites sur le modique prix de ces Feuilles. Une plaisanterie n’a aucune valeur réelle ; elle est pourtant de quelque conséquence ; & je ne crois pas qu’on doive négliger de la repousser, quand on le peut avec avantage.

Les deux sols ont paru ridicules, mesquins : beaucoup d’élégans s’en sont scandalisés. Je pourrois répondre à cet essain contagieux, vous êtes cause du ridicule que vous me reprochez : c’est votre inexactitude à payer vos plus petites dettes, qui m’a fait penser à vous mettre en état de ne pas faire souffrir mon Libraire de votre monstrueuse infidelité : j’ai voulu qu’une fois, sans conséquence, vous pussiez payer ce que vous achetiez ; mais j’ai mieux à répondre, & deux mots peuvent y suf-[187]fire. Trois grands hommes m’ont précédé à Londres dans la façon de distribuer, & de faire vendre des Feuilles de la nature des miennes. J’ai crû qu’un pareil exemple valoit une autorité, & que de grands hommes qui avoient réussi, étoient de bons modeles à suivre.

Je n’en dirai pas davantage à ce sujet, ne voulant point ennuyer les gens que toute justification ennuie, & je passe au récit d’une nouvelle dont on vient de me faire part, & que je garantis. ◀Metatextualité

Récit général► Une revendeuse porta ces jours passés des dentelles de la plus grande beauté, à Madame de * *, Fermiere Générale, dans le dessein de les lui faire acheter. Les dentelles plûrent, on convint de leur beauté & l’on trouva que deux mille livres n’excédoient pas le prix dont elles pouvoient être. Mais on n’avoit pas deux cens pistoles : dans ce tems l’argent est rare : Madame de * * renvoyoit la Marchande ; [188] mais celle-ci perdoit avec douleur l’occasion de gagner : elle insista, avec la mievrerie que l’on connoît à ces sortes de femmes ; & Madame de * * se laissa subjuguer : eh bien, ma chere Dufour, dit-elle, je consens à t’acheter tes dentelles, qui sont en effet les plus belles qu’on puisse voir ; mais je n’ai au monde que cent pistoles : porte tes dentelles à mon mari ; tu lui diras qu’elles sont fort belles, & à très-bon compte : il s’y connoît ; il aime les bons marchés ; & comme il a de l’amitié pour moi, sans doute il m’en fera présent. Tu entends bien que je veux dire qu’il faut ne lui demander que cent pistoles ? Je te promets le surplus, & te le donnerai dans deux jours. L’avide Dufour sentit à merveille l’excellence de l’expédient : elle vola à l’appartement de M. de * *, & son éloquence le séduisit. Il donna les cent pistoles & prit les dentelles, qu’il trouva d’autant plus admirables, qu’il [189] les acquéroit à bon marché ( il n’est pas de ces hommes qui n’estiment les choses qu’à proportion de ce qu’elles coûtent ).

Madame de * * apprenant par la Dufour, que son mari avoit donné dans le panneau avec toute la joye du monde, s’attendoit que cette même joye l’ameneroit auprès d’elle, & qu’il s’empresseroit à lui apporter ces merveilleuses dentelles : sa sécurité étoit naturelle ; un mari qui a de l’amitié pour sa femme, pourroit-il avoir des attentions pour d’autres que pour elle ? Elle se mit sur le champ à sa toilette, se prépara à recevoir dignement un mari si aimable, & un présent si flatteur, mit le rouge, les mouches, & attendit le bonnet patiemment. Elle ordonna qu’on sortît sa plus belle robe. Une si riche parure que celle qu’on alloit lui donner ne pouvoit être accompagnée de trop de [190] magnificence. Elle attendit deux heures & commença à s’impatienter, elle seroit entrée chez cet indolent mari, mais elle étoit convaincue qu’à chaque instant il viendroit ; & se piquant de galanterie à son tour, elle ne vouloit rien retrancher du plaisir qu’il auroit à la prévenir. La Dufour plus impatiente qu’elle, lui disoit à tout moment, Madame, il ne vient point, & elle répondoit, il viendra. Quatre heures s’écoulerent, & M. de * * sortit. On entendit son carrosse, & l’on resta pétrifiée. Enfin il reviendra, il n’a point dit qu’il ne dîneroit pas chez lui ; il n’a peut-être pas trouvé l’ajustement assez complet ; il veut y joindre quelque chose. Il faut prendre patience, & sçavoir attendre pour mieux jouir.

Où a pû aller ce perfide, au lieu de venir chez sa femme qui l’attend ! chez Mademoiselle * *, à qui des [191] dentelles vont aussi bien qu’à la plus honnête femme du monde. Il offre ce présent précieux, & en un moment deux mille livres sont englouties. Le trait est noir ; c’est pourtant un homme qui a toute l’amitié possible pour sa femme ; que feront ceux qui n’ont que de la haine ? O, amitié, que ton nom est trompeur ! . . . Madame de * * apprend enfin cette nouvelle ; & sa consternation égale son dépit, elle fait des projets ; & si je les disois, aucune femme un peu sensible aux vilains tours, ne les trouveroit étranges : mais elle est sage, il faut espérer qu’elle ne se vengera pas. Cependant il reste cent pistoles à payer à la Marchande ; il est juste du moins que ce soit M. de * * qui les paye. Son espérance est encore déçue ; son mari la plaisante, & la laisse pleurer de dépit. Malgré l’amitié qu’il a pour elle. . . . Elle a donné sa parole à cette femme : elle vuide<sic> sa bourse, [192] & vend un bijou pour s’acquitter. Ce procédé est digne d’une Romaine ; il frappe d’une si grande admiration, que la Marchande même ne veut pas recevoir l’argent ( l’admiration jamais n’eut plus d’expression ), elle le reçoit enfin ; & Madame de * * pourroit acheter chez elle désormais pour cent mille écus sur sa parole, fût-elle à l’agonie. ◀Récit général

Metatextualité► Cette aventure a deux périodes : l’une est très-croyable dans le Monde comme il est, l’autre ne seroit croyable que dans le Monde comme il doit être, si je ne la garantissois pas. ◀Metatextualité

Metatextualité► Toutes mes recherches au sujet de la Demoiselle en couche, ont abouti à sçavoir qu’elle avoit reçu les derniers Sacremens le Dimanche de Quasimodo, & que l’Amant n’avoit pas reparu. ◀Metatextualité ◀Niveau 2 ◀Niveau 1