Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "No. 15", dans: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.1\015 (1760), pp. 169-180, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2489 [consulté le: ].


Niveau 1►

Feuille du Mardi 22 Avril 1760.

Niveau 2► Récit général► Vers les derniers jours de la semaine derniere, je fus engagé à souper dans une maison où l’abondance regne avec la probité ; maison qui rappelle l’idée de celles où l’on dit qu’autrefois l’hospitalité étoit si chérie & si respectée. L’élégance, la prodigalité, ou sous d’autres noms, la vanité & l’impertinence en sont bannies ; on y trouve la bonne chere, la propreté, le choix des vins, & c’est assez : Il ne faut pas qu’un repas étonne ; il faut qu’il fasse plaisir ; le plaisir, en tout ne se trouve que dans ce qui se rapproche plus de la nature, ou s’en éloigne moins ; or la nature. . . . mais on sçait bien ce [170] que je veux dire par-là, sans que je m’explique mieux.

La maison dont je parle bornée au nécessaire, abondamment & noblement donné, jouit de sa frugalité en ce qu’elle n’est point assiegée par ce torrent d’esprits familiers & importuns, à qui l’avantage d’un extérieur imposant donne le droit d’entrer par-tout où il y a un cuisiner. L’égalité, le bon sens & généralement l’amitié y regnent & y attirent ceux qui, quoique dans le monde riche, sont nés assez heureusement pour vouloir mettre du sentiment dans leurs habitudes, & de la simplicité dans leurs plaisirs.

Dans le soupé dont je parle, on parla beaucoup du commerce. Cette matiere y est souvent traitée, & c’est pour ainsi dire un entretien de situation, car c’est par la voye du commerce que les richesses ont abordé dans cette heureuse maison. Toutes les fois que je m’y trouve, mon esprit qui aime à raison-[171]ner sur le principe du bonheur des honnêtes gens, les excite à se mettre à leur aise à cet égard ; & à force de les avoir entendu parler sur cet important objet, je suis enfin parvenu à bien comprendre ce qu’ils disent, & quelquefois j’entre dans la conversation & je dispute sous prétexte de m’instruire. Mes objections ne viennent point d’un doute imbécille sur l’utilité du commerce ; c’est au contraire la connoissance, la consideration de sa très-grande utilité qui m’anime & me fait disputer. Après avoir bien étalé les richesses, les avantages infinis que le commerce feroit éclorre & circuler parmi nous, s’il étoit plus général, ils finissent toujours par un refrain qui me fâche, c’est qu’on n’adoptera jamais sur cela que jusqu’à un certain point les idées du meilleur négociant du monde. Moi, qu’un peu d’engouement, peut-être, pour l’objet de mes nouvelles méditations, fait penser autrement, je leur dis que la [172] peur les fait parler, & qu’on est trop éclairé pour s’abuser sur la branche la plus essentielle de l’arbre qui fait la richesse de l’état.

Hétéroportrait► Ce jour-là il y avoit un vieux Militaire, homme froid & caustique, qui n’est presque jamais d’aucun avis, mais sur-tout du bon, & qui même en disant le sien, affecte de l’envelopper d’un nuage impénetrable. Ce défaut est commun aux gens qui pensent autrement que les autres, & n’ont pas une certaine vivacité dans l’esprit. Au reste je ne prétens pas ici le choquer : j’estime sa valeur, car il en a ; je voudrois pouvoir estimer sa raison aussi, car il en a une ; il ne déraisonne pas, il se trompe seulement ; mais il prétend dogmatiser ; & Metatextualité► le but de mon Livre est d’empêcher que l’erreur ne triomphe. ◀Metatextualité La sienne est de regarder la gloire de l’état militaire, comme absolument exclusive ; il a tort : convenir qu’elle est la premiere, c’est rendre aux [173] armes tout ce que la vérité peut leur devoir, & ôter en même tems au Commerce, aux Sciences, aux Arts, un honneur que la philosophie, des nations entieres, & la raison peut-être, n’ont pas craint de leur accorder : cet Officier n’estimant que les armes, fait peu de cas du commerce ; cela est naturel ; ces deux sentimens naissent très-bien l’un de l’autre ; mais il faut deviner qu’ils sont en lui : j’ai dit qu’il ne s’expliquoit jamais librement, ni sur son avis, ni sur celui des autres : cependant il me semble qu’il vient de se démasquer ; & si cela est, j’ai le plaisir de penser que j’ai opéré sa conversion par un petit trait de sincérité qui m’échappa l’autre jour avec lui. ◀Hétéroportrait Metatextualité► Qu’on juge si son systême & sa manie ne se montrent pas à découvert dans la Lettre que je viens de recevoir, & si conséquemment il ne s’est pas trahi en l’écrivant. Je préviens au reste, que ce qu’il dit dans sa lettre est vrai ; mais [174] je condamne le desir injuste de ravaler le commerce qui est si utile & si estimable. ◀Metatextualité

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► On vient de m’assurer, Monsieur, que scandalisé des fréquentes banqueroutes arrivées depuis peu dans cette Ville, on travailloit à y remédier par des loix rigoureuses, & par une meilleure police. Helas ! à quoi s’amusent ces Magistrats ? Si on vouloit réformer les grands abus dans un grand Royaume, on en banniroit les plus grands plaisirs & les plus aimables désordres. Rien ne contribue plus à la circulation des especes qu’un luxe bien étendu. Un Marchand qui fait une belle dépense, en ne risquant que le bien d’autrui, est toujours un très-digne sujet : il est comme le dispensateur des graces de la fortune, & il fournit un entretien honnête à nombre de bonnes gens qui vivent pour les plaisirs des autres & des plaisirs des autres. Ma foi, si nos peres revenoient au Mon-[175]de, & qu’ils nous vissent mener une si belle & si brillante vie avec la dix ou douzieme partie de leur bien, ils nous croiroient devenus de grands Seigneurs, & s’imagineroient que nous avons découvert un nouveau Pérou.

Heureux siécle où un simple Particulier, quoique né sous la maligne influence d’un astre ennemi, sçait le disputer aux personnes du premier ordre pour la spendeur <sic>, & où il peut se procurer les mêmes avantages dont le bonheur de leur condition les fait jouir, & que le malheur de la sienne lui refusoit : c’est une preuve incontestable que la science des calculs se perfectionne de jour en jour, & qu’à la fin un habile négociant fera figure, sans avoir un sol qui lui appartienne. Vous me direz que ce négociant cesse de payer & fait banqueroute ! Eh bien, qu’est-ce qu’une petite banqueroute ? Il est vrai qu’il trompe le Public, & vole le bien de son prochain ; mais ce n’est pas [176] absolument son intention ; il ne fait qu’employer ce bien ; il contribue à la circulation des especes ; il en décharge charitablement des gens qui ne sçauroient pas si bien les dépenser.

Hétéroportrait► Regardez le pauvre Alpin. Il fait pitié ; il a le corps sec, le visage maigre, les yeux enfoncés : il ne sort jamais qu’il n’ait toute sa garde-robe sur le corps : toujours réduit à sa maigre cuisine, toujours obligé à un travail pénible pour subsister. Le corps de l’Etat deviendroit hypocondre, s’il y avoit beaucoup de membres comme lui. Et qui est-il cet Alpin ? c’est un homme d’esprit, un homme sçavant, un très-habile Avocat ; mais de ces Avocats chrétiens qui ne se chargent que d’une cause innocente. Quel sot ! s’il étoit sage, il apprendroit le commerce, il seroit bien une autre figure. ◀Hétéroportrait

Voilà Lysias qui vient de mourir. Jamais homme n’a mieux fourni sa carrière. Il se fit Marchant sans avoir [177] rien à lui. Il perça dans une maison, riche du commerce ; il en obtint la fille ; il n’en coûta à cette Demoiselle que son innocence & sa réputation : le commerce du mari fut établi : on lui offrit du crédit de tous les côtés : des gens qui ne sçavoient où placer leur argent, le solliciterent de vouloir bien s’en charger, il les endébarrassa généreusement & en paya ses dettes. Tout alloit bien jusques-là : Madame qui entendoit tous les jours le doux carillon des especes sonnantes, y accoutuma ses oreilles, & bien-tôt se crut en droit de danser au son de cet instrument harmonieux : elle ne se refusa rien. Vaisselle d’argent, pierreries, étoffes riches, beaux meubles, équipages, bonne chere, parties de plaisir, rien ne manqua plus à sa satisfaction ; cependant le négoce prit des caprices ; il changea de face ; Lysias fit banqueroute. Cette disgrace ne l’abîma point ; elle tomba sur quelques benêtes, qui furent les du-[178]pes de leur crédulité. Il promit pourtant de les payer ; mais il n’en fit rien. Depuis sa mort, la veuve se tient à ses droits, fondés sur certains priviléges, que jadis un fort honnête & galant homme nommé Velleius, a accordés au sexe. Elle reclame, non-seulement sa dot, qu’elle sçait étendre au double suivant la régle in favorabilibus ; mais elle gardera aussi la plûpart des effets & des meubles, sans compter sa vaisselle d’argent, ses pierreries, ses épargnes, & autres acquisitions semblables ; & tout cela pour avoir employé ses soins & son esprit dans un ménage, qui a fait tant d’honneur à feu Monsieur son mari.

Voilà ce que c’est que d’avoir de l’esprit. Un homme moyennant un fond de peu de valeur, & souvent sans fond, se tire de la bassesse, & sçait vivre noblement. Oh ! l’heureuse chose que le commerce. Le service militaire est sujet à mille dangers : l’homme de [179] guerre expose sa vie ; toutes sortes de fatigues le poursuivent continuellement ; l’âge le surprend : enfin roide, cassé, épuisé, il meurt très-peu connu, & très-peu regretté. . . . Qu’est-ce que la vie d’un homme de Lettres ? S’il est Medecin, sa prospérité dépend de la misere du genre humain : il court les Hôpitaux, & ne voit que ce qu’il y a de plus triste, & de plus affreux dans la nature. Le Juge & l’Avocat se trouvent à la vérité dans une condition plus supportable ; mais à moins de se vouer au Diable, ils feront toujours triste figure en comparaison des Marchands. . . . L’homme de Cour est d’un état agréable en apparence, mais fatiguant en effet : qui ne connoît les peines & les chagrins d’un Courtisan ! . . . . Il y a encore le Gentilhomme campagnard ; mais quelle vie que celle de la Campagne ! Triste demeure de l’oisiveté, du besoin de la privation, de l’ignorance, où l’on craint de mourir & où on s’ennuie de vivre.

[180] Que tout cela est bien peu comparable au commerce ! de quelque côté que je me tourne, je ne trouve point de condition plus agréable, ni plus avantageuse que celle d’un négociant. N’allons pas, Monsieur, par nos discours sévéres troubler les principes d’une si belle vie : ce seroit renverser le plus brillant systême de notre Ville.

Vous me direz peut-être qu’il est pourtant malhonnête de briller aux dépens d’autrui ? je vous ai fait voir l’éclat que cela jette sur la surface du Monde, & les avantages qui en résultent. La premiere utilité du commerce, vient de luxe même du Marchand. Mais me direz-vous encore, ces banqueroutes meurtrieres, frauduleuses, impudentes, que le luxe entraîne. . . . A la bonne heure, elles peuvent bien faire quelque tort à la réputation du commerce & du commerçant ; mais efforçons-nous à voir la chose du beau côté ; car voilà comme il faut voir dans le Monde comme il est, & quand on regarde ainsi, on approuve tout. S’il y a des voleurs, des fourbes, des banqueroutiers, laissons à la Providence le soin de les châtier comme ils méritent, s’ils le méritent en effet. J’ai l’honneur d’être, &c. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3 ◀Récit général ◀Niveau 2 ◀Niveau 1