Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "No. 14", dans: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.1\014 (1760), pp. 157-168, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2488 [consulté le: ].


Niveau 1►

Feuille du Samedi 19 Avril 1760.

Niveau 2► Hétéroportrait► Il y a eu dans tous les tems des filoux de toute espece : les mal-adroits sont perdus ; le bon ordre exigeroit que les plus fins fussent les plus punis ; mais ils ont grand soin d’éviter qu’on ne les surprenne, & en effet on ne les surprend presque jamais.

J’ai vû des gens toujours étonnés que la friponnerie pût être un talent. Ils connoissoient mal & le cœur & l’esprit. . . . Le Monde est divisé en gens d’esprit & en sots : les sots sont nés pour être dupes, & les gens d’esprit pour duper. Je le dis comme je le pense ; & sur tout ce qui est du caractere des hommes, je ne pense en vérité que d’après ce que [158] j’ai vû & revû. Dans tous les états celui qui en sçait plus, profite des avantages de sa science ; quand il se contente d’un certain tribut d’admiration, il est bien modeste. Cette modération est rare. L’homme a trop de passions, & ces passions sont trop grossieres pour qu’il se contente d’un peu de vent ou d’un peu de fumée quand il peut exiger une rétribution plus materielle & plus conforme au caractere de ses besoins & de ses desirs. Or cette rétribution, réelle, materielle, exhorbitante<sic>, que l’homme d’esprit exige & obtient du sot qu’il subjugue, n’est-ce pas une vraie filouterie ? Et cette façon d’exiger ce tribut en paroissant souvent le desirer à peine, ou plus singulierement encore en se montrant hardiment convaincu qu’on y a tout le droit possible, n’est-ce pas un art, un talent ? Certainement il faut avoir bien de l’art pour persuader aux autres ce qu’on ne croit pas soi-même, & pour leur faire croire [159] que l’on souhaite à peine ce qu’on desire infiniment.

Metatextualité► Mais je développe mal nom idée, ou du moins je ne l’explique pas tout-à-fait : la voici mieux présentée. ◀Metatextualité Si tout homme qui n’a pas d’esprit, étoit sot absolument ; & si la bêtise, l’ineptie, étoient généralement caractérisées par leur air propre, c’est-à-dire, par cet air lourd & plat qui devroit naturellement les annoncer, le filou le moins adroit ne songeroit pas même à devenir plus habile ; il verroit de la pusillanimité & de la duperie à se donner la moindre peine pour tromper des dupes de si bonne volonté, & marquées, pour ainsi dire, du crayon même de la nature. Mais il y a des sots qui déconcertent : on gageroit quelquefois qu’ils ont de l’esprit ; ils rêvent avec une certaine attention qui fait croire qu’ils pensent ; ils protestent qu’ils ne veulent pas être dupes, & l’on s’imagine qu’ils ne peuvent pas l’être ; il n’y a [160] rien en eux qui n’annonce un triomphe très-difficile ; & ne voulant pas reculer, souvent même ne le pouvant plus, on met son esprit à l’alambic pour les séduire ; cette opération est sans relâche jusqu’à ce qu’on ait réussi : or ce qu’elle produit ne peut être qu’une véritable quintessence, & c’est là l’art dont j’ai d’abord parlé.

La filouterie peut donc être un talent ! ( falloit-il écrire trois pages pour le prouver ? ) Elle est si naturelle, que comme talent, même, elle est commune ; dirai-je qu’elle est souvent applaudie. On entend raconter un tour très-fin, & l’on ne peut s’empêcher de rire avec je ne sçais quel goût, qui équivaut presqu’à l’admiration. J’ai vû bien d’honnêtes gens s’ennuyer aux meilleures scenes de nos Comédies morales, & s’extasier aux fourberies de Scapin : en leur reprochant cette singuliere préférence, ils répondoient que c’étoit l’imagination inventive [161] de ce Valet qui les faisoit rire ; non, auroit-on pû leur dire, c’est le charme secret de la friponnerie qui flate & excite, en vous, un petit goût de tromper qui vous est naturel. Si Cartouche condamné à la mort avoit pû être sauvé à la pluralité des voix, il l’eût été sans contredit : on entend encore tous les jours louer son esprit avec une complaisance extraordinaire. Louer l’esprit d’un voleur ! rien ne prouve plus ce que j’ai dit d’abord, que la moitié du Monde est faite pour être dupe, & l’autre pour duper.

Je conviendrai par-tout qu’il y a des filoux d’une adresse inconcevable, & que leurs tours absolument fins ou hardis excitent au rire sans qu’on en puisse rien conclure contre l’allure de l’humanité : j’en vais raconter quelques-uns dont j’ai ri moi-même en les apprenant. Les premiers sont sçus de très peu de personnes, & le dernier est absolument nouveau.

[162] Récit général► Un homme entendoit dévotement la Messe aux Grands Jésuites : un inconnu vint se placer auprès de lui, & se fit remarquer par une certaine affection à examiner sa personne. Le premier disoit en lui-même, Dialogue► voilà un homme bien importun. ◀Dialogue Après la Messe il se retira charmé d’être délivré d’un voisinage aussi incommode ; mais il fut bien surpris, lorsqu’à la porte de l’Eglise, ce même inconnu le tirant par la manche lui dit tout bas : Dialogue► Monsieur, j’ai ordre de vous arrêter ; moi ! Monsieur, dit cet homme, je n’ai rien fait contre le Roi, je vous jure ; & vous vous trompez certainement. . . . Je ne me trompe point, & il faut me suivre, voilà mon ordre ; mais si vous êtes prudent vous ne me forcerez point à l’exécuter avec éclat. . . Ah ! Monsieur, ne me perdez pas, ne me deshonorez point, je vous jure que je n’ai rien fait, ayez pitié de l’innocence opprimée. . . . Je ne demande [163] pas mieux ; donnez-moi votre canne & votre épée ; voilà une Chaise-à-Porteurs, entrez-y sans résistance, & personne ne s’appercevra de ce qui vous arrive. ◀Dialogue Le pauvre diable obéit ; & les porteurs ayant demandé Dialogue► où il falloit aller, le faux Exempt répondit, à la Bastille. ◀Dialogue Il suivit la chaise pendant quelques minutes, & au premier coin de rue qu’il trouva, il eut grand soin de se sauver, & de courir de toutes ses forces : on devine le reste de cette aventure. . . .

A peu près vers le même tems un autre filou vola la montre de son voisin, dans le Parterre de la Comédie, le volé s’en apperçut & alloit crier ; le voleur lui dit, Monsieur, ne faites pas de bruit, c’est l’extrême misere qui m’a porté à cette extrêmité ; mais reprenez votre montre vous-même, elle est dans mon gousset : à peine le premier y eut porté la main, que le se-[164]cond cria au voleur. . . . Le stratagême étoit assez bien imaginé, mais l’aventure pourtant ne finit pas bien pour lui. La vérité du fait fut éclaircie, & le coupable fut envoyé aux Galeres. . . . ◀Récit général

Metatextualité► Tout cela n’est pas aussi plaisant, que ce que vient de faire une femme contre laquelle il y a trente dépositions, & que la Justice fait chercher vainement, par-tout, depuis quinze jours. ◀Metatextualité

Récit général► Elle alloit tous les matins dans un carrosse de remise, suivie de deux laquais, dans tous les quartiers de Paris, chercher un appartement. Ce manége dura huit jours, pendant lesquels elle a volé pour plus de vingt mille francs. C’étoit toujours depuis huit heures, jusqu’à onze, qu’elle faisoit sa ronde. On voyoit une femme bien mise & ayant des gens, on la laissoit tourner tout autant qu’elle vouloit dans les appartemens ; elle avoit [165] grand soin d’empêcher qu’on ne se dérangeât pour elle, qu’on ne prît garde à elle ; elle fouilloit par-tout, & les cabinets de toilette n’étoient pas oubliés ; elle décrochoit une montre, prenoit une tabatiere, & dégarnissoit les toilettes avec une dextérité admirable. Ces vols étoient plus ou moins tard découverts ; mais ce n’étoit pas elle qu’on en soupçonnoit ; les domestiques accusés, osoient la nommer, Dialogue► eh, non, non, répondoient les Maîtres, vous êtes des coquins qui profitez de ce prétexte ; cette Dame est à l’abri de tout soupçon ; retrouvez les effets, ou vous serez pendus. ◀Dialogue

Cette sécurité fut générale pendant huit jours, & en effet la friponne avoit un air & un train qui ne permettoient pas de l’accuser. Un des meilleurs tours qu’elle ait joués, c’est celui qu’on va lire. Elle avoit été chez un homme en Charge, dont l’appartement étoit [166] à louer : elle avoit vû sur sa cheminée force bijoux de prix, & son ame avide en avoit été très-tentée : mais soit que ce Magistrat fût naturellement défiant, soit qu’il eût entendu parler des vols dont Paris commençoit à s’entretenir, il ne la quitta pas d’un moment. Elle imagina sans doute, dès lors, la façon dont elle s’y prendroit pour l’attraper, & commença par lui dire que son appartement lui convenoit beaucoup, qu’elle s’accommoderoit volontiers de toutes les commodités qu’il y avoit répandues, de quelque prix qu’elles pussent être, parce qu’elle voyoit beaucoup de goût dans tout cela, & qu’elle adoroit le goût. Le Magistrat vain & avare fut enchanté d’elle, répondit à ses honnêtetés avec autant de bonne foi qu’elle en montroit, & l’engagea avec vivacité à se laisser tenter par l’appartement, parce qu’il alloit prendre une maison à côté [167] de celle-là, & qu’il auroit le bonheur d’être son voisin.

Elle revint le lendemain, & trouva les mêmes bijoux sur la cheminée, & la même honnêteté dans le propriétaire. Pendant qu’il étoit occupé à mesurer avec elle le tour de la tapisserie, un domestique vint lui dire, qu’une personne chargée d’une lettre demandoit à lui parler de la part de M. de * * pour une affaire très-pressée. . . . Faites attendre, répondit-il : Vous voyez bien que je suis occupé avec Madame. Ah, Monsieur, que je ne vous dérange point, je vous prie de ne pas prendre garde à moi, je puis prendre seule la mesure dont j’ai besoin, & je ne sçaurois ce que je fais, si vous vous géniez. Eh bien, Madame, puisque vous me le permettez, je vais dire un mot à cette personne, & je vous rejoins dans l’instant. Peut-être y avoit-il un peu de crainte dans cet [168] excès de politesse ; si cela est, il dut être moins surpris, en rentrant dans l’appartement, de voir que les tabatieres, deux bagues & deux montres avoient disparu. Il fit courir après elle ; mais il n’étoit plus tems. La friponne sçavoit qu’elle auroit celui de se sauver : elle avoit fait venir elle-même la personne qui venoit d’entretenir le Magistrat, & lui avoit recommandé de le retenir autant qu’elle pourroit. ◀Récit général

Metatextualité► On pense que c’est par cette aventure qu’elle a fini son cours de filouterie : il est très-probable qu’elle a disparu : Il y a trente dépositions contre elle ; on la fait chercher par-tout avec un soin extrême, & on ne la trouve pas. ◀Metatextualité ◀Hétéroportrait ◀Niveau 2 ◀Niveau 1