Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "No. 13", dans: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.1\013 (1760), pp. 145-156, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2487 [consulté le: ].


Niveau 1►

Feuille du Jeudi 17 Avril 1760.

Niveau 2► Metatextualité► Bien des personnes se sont déja plaintes de ma négligence à parler du fou public, du martyr public, connu sous le nom de Ramponeau : je répondrai à ces personnes avec ma franchise ordinaire, & si cette petite témérité leur déplaît, je les prie instamment de cesser de lire mes Feuilles : le petit malheur d’avoir quelques Lecteurs de moins , ne doit, ni ne sçauroit me toucher autant, que le malheur d’avoir quelques ennemis de plus ; & certainement ces personnes seroient bien-tôt au rang, & peut-être à la tête de mes ennemis, si après m’avoir donné des conseils, c’est-à-dire, des ordres, [146] ( car c’est ainsi que tout Lecteur mécontent, conseille, ) elles me voyoient persister dans mon sentiment & dans ma répugnance.

Je n’ai point parlé de Ramponeau, parce que je n’ai vu aucune réflexion à faire sur un pareil sujet qui ne se présentât très-naturellement à tous les esprits : j’ai peut-être fait en cela trop d’honneur à certaines gens, à ceux-mêmes qui se plaignent aujourd’hui de mon silence ; mais il vaut mieux risquer d’accorder un peu trop d’estime à des esprits qui ne pensent pas, que d’en ennuyer beaucoup d’autres qui pensent : ainsi j’ai méprisé un très-mince sujet, sur lequel je ne pouvois dire que des choses rebattues, parce que j’ai toujours regardé cette éloquence bavarde, babillarde, qui s’épuise en réflexions faites & refaites de tout tems, comme le plus insupportable talent de l’univers. Il est certainement très-facile de remplir des pages de rébus, de lieux communs, [147] de jeremiades, ( car c’est le mot propre pour ce que je veux dire ) cela me seroit très-commode ; mais cela ne seroit pas digne de moi. Ainsi, Monsieur, l’homme de finances qui n’aimes que les farces & les prônes burlesques, qu’une réflexion sérieuse, c’est-à-dire utile, excéde, qui peu ressemblant à la plûpart de vos confreres, n’aimez point à élever votre esprit, parce que vous ne le pouvez pas, parce qu’une bonne réflexion vous humilie, vous fait penser à vous, vous fait juger de vous ; parce que ne sçachant ni lire, ni écrire, ni parler, vous êtes furieux qu’il y ait du bon à lire, à cause qu’on s’en occupe dans les sociétés, & que cela empêche qu’on ne s’extasie sur la beauté de vos galons, de vos dentelles, de votre désobligeante si légere, si bien peinte, si bien assortie à la futilité de vos idées : soyez au désespoir de la solidité de mes réflexions ( s’il est vrai qu’elles ayent ce mérite ), & du [148] succès de mes Feuilles ( s’il est vrai qu’elles en ayant un ) : livrez-vous à votre chagrin, soyez jaloux comme un ultramontain barbare ; & après avoir dit que vous ne vouliez plus de mes Feuilles, parce que je ne parlois pas de Ramponeau, allez dans toutes les maisons où vous êtes reçu, & où vous croyez briller, parce que votre bague y brille, dites y beaucoup de mal de moi, de mon esprit, de mon ouvrage, de ma maniere, je ne parlerai point de Ramponeau, je ne vous ferai pas l’honneur de chercher à vous radoucir en cédant à la turpitude de votre goût.

Je voulois répondre à plusieurs personnes à la fois, & je n’ai répondu qu’à une seule ; c’est le sentiment qui m’a emporté ; j’en demande pardon à cette partie du Public, qui sentant peu, n’excuse point. Je dis à tous ceux qui me condamnent, qui se plaignent de mon silence, & à qui je voulois d’a-[149]bord répondre : Si vous méritez que je me disculpe auprès de vous, si la jalousie, l’esprit de parti, l’esprit d’une société, la vivacité inconsidérée, ne vous font point parler, je veux, & il m’est aisé de vous calmer, car on dit que vous êtes très-mécontens de moi. J’ai cru ne devoir pas vous entretenir d’un homme qui n’a rien d’extraordinaire, n’a rien fait d’extraordinaire, n’a rien produit d’extraordinaire. Il a vendu du vin à bon marché, & beaucoup de gueux se sont empressés à en aller boire ; il n’y a rien là de surprenant : ces gueux se sont enyvrés, ont fait du tapage, ont mal payé ; il n’y a rien là de surprenant. Les Bourgeois ont voulu voir ce spectacle qu’ils ont trouvé digne de leur curiosité ; il n’y a rien de surprenant. Les gens de qualité ont suivi les bourgeois, ont beaucoup parlé de cela qui n’étoit rien, ont cru avoir du plaisir où ils n’en avoient pas ; il n’y a rien là encore de [150] surprenant. Les gens de qualité sçavent peu, pour la plûpart, ce qui leur fait plaisir ou ce qui ne leur en fait pas : il leur arrive tous les jours de s’y tromper ; ils s’extasient & bâillent tout-à-la-fois, & il n’y a encore rien là de suprenant : on a chanté Ramponeau, on a peint Ramponeau, on a fait de Ramponeau un homme merveilleux ; il n’y a rien là de surprenant : le suprenant, c’est qu’on ait trouvé cela surprenant.

Metatextualité► Si pourtant vous voulez sçavoir le vrai de l’histoire ? le voici en deux mots : ◀Metatextualité Hétéroportrait► Ramponeau a vendu quelques piéces de vin, quelques yvrognes ont été boire ce vin, quelques badauts ont été voir boire ces yvrognes, quelques esprits sensés ont été rire de ces badauts : Il y a eu quelques verres cassés, quelques friponneries faites, quelques coups de pieds distribués : Ramponeau n’a rien gagné à tout cela : il est aujourd’hui très-fâché d’avoir été célebre, & l’on oubliera demain qu’il l’ait été : ◀Hétéroportrait cela [151] doit arriver ; cela est arrivé cent fois pour des choses qui ne devoient jamais être oubliées : Il n’y rien là de surprenant ; & le Monde comme il est, est si bien comme cela, que ce n’est pas la peine de le dire.

A présent, Messieurs, qui vous plaignez : jugez moi ; voyez si j’ai eu tort, mais jugez-vous à votre tour, si vous sentez que vous m’ayez condamné injustement, afin que pour le mieux de l’ouvrage & pour votre plus grande satisfaction, vous mettiez fin à des murmures, qui font perdre l’esprit à tout Auteur.

Voulez-vous que je vous prouve encore mieux la sagesse de mon obstination, & le vif desir que j’ai de vous plaire ? Daignez suivre mes idées, vous les approuverez. Quand je me suis proposé de vous montrer le Monde comme il est, je me suis proposé en même tems de vous être utile ( si cela peut dépendre de mon zele & de me <sic> [152] lumieres ) : vous l’avez dû penser, à moins que plus injuste encore que ce même Monde que je veux vous faire connoître, vous ne soyez buttés à croire que tout homme qui écrit se moque du genre humain, & n’est occupé que de son plaisir & de sa fantaisie. Je me suis proposé de vous parler de choses que vous ne pouviez pas sçavoir sans moi, 1 de vous faire réflechir à ces choses après vous les avoir apprises ( car sçavoir n’est rien, réflechir est tout ) ; de vous tirer de votre indolence ; ( car vous êtes indolens, quoique vous vous remuïez beaucoup ) de votre ignorance ; ( car vous avez encore tout à apprendre, quoique vous ayez lû bien des livres ) de vous faire une ame tendre, un esprit droit, un goût sûr, ( car tout cela vous manque, quoique vous pleuriez aux Tragédies, que vous ayez quelquefois des procédés honnêtes, & [153] que vous persiffliez assez joliment ) je me suis proposé enfin de vous peindre les hommes, afin que vous sçachiez qu’il y a bien loin de la machine qui marche ; qui danse, qui résonne, à un homme ; & que vous ayez à l’avenir un peu moins d’orgueil devant les glaces qui vous répetent, & devant les lâches qui vous encensent. C’est une rude tâche que je me suis imposée, & j’y cours encore le risque de vous voir douter de la vérité de mes intentions ; mais quoiqu’on ait très-bien dit en chanson, que jamais la peine n’est un plaisir2 , je vous avouerai qu’il m’a toujours paru qu’en morale ce n’étoit pas la même chose. J’ai senti vingt fois qu’il y avoit une grande douceur à parler aux hommes dans de bonnes intentions.

Cette douceur sera ma récompense, si votre dureté me réduit à n’en esperer point d’autre : j’espere avoir le courage [154] de m’y entêter, & j’ai aujourd’hui celui de vous en prévenir. Ainsi cessez de me lire, si vous vous ennuyez de me voir tel que je suis, & tel que j’ai été ; car je ne changerai pas. Mais avant de prendre ce parti, ayez pour vous-même l’attention de voir si vous feriez bien de le prendre. Connoissez tout mon projet : Il est bon d’étudier les hommes ; n’est-il pas vrai ? Vous sçavez au moins cela, & votre bonne foi peut bien aller jusqu’à en convenir ! Eh bien, dans ce livre vous aurez le caractere des hommes, & les aventures qu’ils produisent. Un amas aussi considérable de parties, qui toutes ont quelque chose de relatif avec l’intérêt de la société, pourroit-il former un tout qui vous fût tout-à-fait indifférent ? Je ne le pense pas ; mais si malheureusement pour vous, cela étoit plus vrai que je ne puis le croire, ayez la discrétion de ne le dire à personne ; vous donneriez aux coquins mêmes le droit de vous mépriser.

[155] Tous les caracteres seront saisis tour-à-tour, & ramenés quelquefois sous d’autres formes pour vous les rappeller : à l’égard des aventures, elles seront toujours vraies, j’ai déjà dit que je les garantissois, & j’ajoute aujourd’hui que je les tirerai de sources, où personne ne peut puiser que moi ; ainsi je puis bien dire, comme j’ai déja fait, que sans moi vous ne les auriez jamais sçues. Si ce n’est pas là représenter le Monde comme il est, toutes mes idées ont été fausses, & toutes mes notions infidelles jusqu’à présent : mais je ne suis pas disposé à la croire. Je finis par un dernier éclaircissement ; prenez bien garde à ce qu’il renferme.

Je vous donnerai quelquefois sous le nom d’aventures, des choses qui jamais n’eurent ce nom, & je refuserai quelquefois ce nom à d’autres choses qu’on ne s’est jamais avisé de nommer autrement. Par exemple, tout ce qui a rapport à Ramponeau ne me paroît [156] pas mériter trois lignes, & je vous entretiendrai peu, ou du moins très laconiquement de nouvelles de cette espece ; mais vous avez depuis quelque tems un Prédicateur qui fait beaucoup de bruit, qui attire bien du monde ; cela me paroît une vraie aventure par la façon dont je l’envisage : ce n’est pas que je veuille obscurcir la gloire de cet Orateur, ni diminuer le mérite sensible des bonnes prédications : mais c’est que les Sermons & la vogue de ce nouveau Prédicateur on produit des choses très-singulieres, des hypocrisies d’une espece très-nouvelle, des conversions très-extraordinaires, c’est-à-dire, très-peu croyables. . . . Je raisonnerai là-dessus dans une de mes premieres Feuilles, & vous serez bien étonné en lisant, si toutefois vous qui pensez si peu, pouvez être étonnés. ◀Metatextualité ◀Niveau 2 ◀Niveau 1

1J’expliquerai mieux dans un moment ce que je veux dire par là.

2Duo de l’Auteur d’Eglé.