Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "No. 9", dans: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.1\009 (1760), pp. 97-108, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2483 [consulté le: ].


Niveau 1►

Feuille du Mardi 8 Avril 1760.

Niveau 2► Metatextualité► L’auteur des Mondes écrivit autrefois à la Lune en style pompeusement burlesque, pour lui demander une grace, & l’obtint. Voici sa Lettre fidelement copiée1 . ◀Metatextualité

Niveau 3► Niveau 4► Lettre/Lettre au directeur► Madame,

Allegorie► « Dans le tems que nous sommes occupés des apprêts d’une Fête pour [98] l’heureuse naissance du Dauphin, Maître Almanach, notre surveillant, vient nous avertir que votre Altesse Lunatique veut être de la partie ; c’est trop d’honneur qu’elle nous fait. Pour lui parler franchement, nous ne lui cacherons pas que sa présente nous seroit plus importune qu’agréable. Ce n’est pas que l’on manque ici de respect pour une Princesse de si haut rang, & qui fait une si belle figure dans le monde. Vous n’ignorez pas, Madame, que la plus belle moitié du genre humain vous rend hommage, que plusieurs vous sont dévoués, jusqu’à mériter de porter votre nom, & que nos Astronomes passent les nuits à vous faire la cour, comme les Espagnols, sous le balcon de leurs Maîtresses. Si malgré cela, Mada-[99]me, nous osons refuser l’honneur de vous voir, c’est par un motif qui ne doit pas vous paroître désobligeant. L’on a remarqué depuis longtems, que vous fuyez le tumulte & le grand jour, ne marchant que dans l’ombre & le silence de la nuit. Ce goût seroit mal satisfait dans une fête où la nuit sera changée en jour, à force d’illuminations, & où notre artillerie doit faire un fracas épouvantable. D’ailleurs une beauté aussi éclatante que la vôtre, excite autant l’envie que l’admiration ; on craint d’en être offusqué. Notre vanité voudroit briller un peu, & l’on sent bien qu’il y a trop de désavantage à parôitre auprès de vous. Laissez-nous pour une fois cette petite gloire ; votre Altesse trouvera ailleurs des passe-tems à choisir. Si elle est encore de l’humeur qu’ont cru les anciens Philosophes, elle s’amusera à grossir les écrevisses, à remplir les os de [100] moëlle, & à ronger furtivement les pierres ; ou si elle veut complaire aux Modernes, elle trouvera une occupation plus digne d’elle dans le flux & reflux de la mer. On ne vous propose pas d’aller encore présider à quelques accouchemens ; après celui par lequel vous venez de combler nos vœux, il est juste que vous preniez quelque relâche. Autrefois on vous a vû courir le Monde au gré d’un Magicien qui vous invoquoit ; vous pourriez encore prendre ce divertissement ; ou si vous avez entierement renoncé à la sorcellerie, vous n’avez pas oublié votre ancien métier de la chasse, encore moins les doux momens que vous avez passés avec le bel Endimion ! il ne tiendra qu’à vous de lui donner rendez-vous pour ce soir. La complaisance, que vous nous témoignerez en cette occasion, ne sera point mal payée de notre part : Nous aurons la discré-[101]tion de ne vous pas troubler dans ce tête-à-tête, & même de n’en pas médire. Nous ne découvrirons point tous les larcins nocturnes, dont votre pruderie ne dédaigne point d’être la confidente. Nous défendrons aux Physiciens de publier que votre visage a des taches ; & malgré l’affection de ne nous montrer toujours que le même côté, nous croirons bonnement que l’autre que vous nous cachez ne lui cede en rien ; votre Altesse voit bien qu’elle n’obligera pas des ingrats. Il est bon aussi de lui faire observer qu’elle a quelques intérêts à ne pas indisposer les gens contr’elle dans un tems où son Empire est un peu chancelant : car on pourroit fort bien ne la plus consulter pour planter, pour semer, & pour se faire les ongles ; & qui sçait même si tant de gens, qui ont perdu l’esprit, ne vous forceroient point à restitution, ayant appris de l’Arioste [102] que tout ce qui se perd ici bas de raison, est recelé chez vous dans des phioles ? Au fond de ce que l’on vous demande est peu de chose ; cela tournera même à votre gloire : car c’est sans doute une entreprise téméraire, que de vouloir essayer de se passer de vous, & vous en serez bien-tôt vengée par le desir que chacun aura de vous revoir dès le lendemain. Si pourtant, Madame, vous êtes résolue devenir, on vous prie au moins que ce soit sous le masque, & incognito. L’équipage ordinaire des Divinités, est de marcher enveloppées d’un nuage ; on vous recevra volontiers sur ce pied-là.

Dans l’embarras où nous étions de vous faire parvenir cette Lettre, & lorsque quelqu’un proposoit déjà de vous l’envoyer au bout d’une fusée, l’ombre de Cyrano de Bergerac s’est venu offrir à propos : Il est de vos amis, & a déja fait une fois le voyage ; [103] ce qui nous fait espérer que le message réussira entre ses mains.

Nous faisons des vœux pour la sérénité perpétuelle de votre auguste face, & nous nous recommandons à ses benignes influences, ayant l’honneur d’être avec un profond respect, »

Madame,

De votre Altesse Lunatique, ◀Allegorie

Les très-humbles, &c. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 4 ◀Niveau 3

Des personnes, qu’on pourroit dire de tous les tems ( parce que de pere en fils elles tiennent registre de tout ce qui arrive dans l’univers, ) m’ont protesté, en leur parlant de cette singuliere Lettre, que la Lune se cacha après l’avoir lûe, comme le souhaitoit M. de Fontenelle ; & qu’elle ne reparut que trois jours après, dans la crainte de reparoître trop tôt, & de désobliger par là, un homme qui s’étoit fait une très grande réputation auprès d’elle.

[104] Metatextualité► A peu-près vers le même tems, le célébre Pascariel présenta un Placet plus plaisant encore à M. * * *, & je dirai l’effet qui en résulta lorsqu’on l’aura lû, car c’est une chose à dire, & qui peint bien le Monde comme il est. Le voici. ◀Metatextualité

Récit général► Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Monseigneur,

« Le risible Pascariel enté présentement sur défunt Scaramouche, & par-dessus cela grimacier du Roi en titre d’office, sur le Théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, remontre à votre grandeur, en termes sérieusement ridicules, que depuis six vingt ans de pere à fils sa famille a grimacé sans interruption, & fait rire à crédit presque tous les princes de l’Europe, sans que les gambades & postures accumulées de ses ayeuls ayent grossi leurs inventaires. Lassé d’une si longue & si instructueuse généalogie de contorsions, [105] il est venu asyler en France, où, grace au Ciel, ses plaisanteries ont été mieux payées, & lui ont à la fin produit de quoi assurer du pain à quatre enfans bien étoffés qu’il doit aux soins de sa femme, sans parler de ceux que la peur de mourir sans héritiers lui fera encore entreprendre dans la suite. Ce sont, Monseigneur, ces nombreux héritiers qui font toute l’enclouure de mon affaire : car s’il est vrai, comme on le dit & comme je le crains, qu’un Italien à Paris ne puisse laisser de bien à ses enfans, à moins qu’il ne meure à la Françoise, en prenant des Lettres de naturalité, je vous conjure, supplie & replie, Monseigneur, de me prêter la main pour parvenir à cette métamorphose nécessaire, & de m’accorder autant de cire qu’il en faut pour la surêté des abeilles de ma ruche, vous assurant à la caution de mon bonnet, de mes grimaces & de ma guitarre, que je [106] porterai en votre Hôtel un amas de plaisanteries si bien concertées, qu’elles interrompront, malgré vous, votre sérieux, & qu’elles vous feront convenir que vous ne pouviez faire tomber vos graces, Monseigneur, sur un plus badin, plus folâtre, plus risible, plus facétieux & plus bouffon personnage que Pascariel ». ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Le Ministre rit beaucoup de ce Placet, & reçut Pascariel, quelques jours après, avec toute la bonté & toutes les graces imaginables. Il faut présumer que le premier Placet sérieux qui fut présenté après celui-là, eut besoin de trouver toute la justice qui étoit en lui, pour ne pas paroître d’une prolixité & d’une tristesse affreuses. Voici de quoi justifier cette présomption si elle paroît téméraire. ◀Récit général

Récit général► Un homme de condition très-estimé & très-malheureux, alla ces jours passés chez un fort grand Seigneur pour lui demander une grace. Son mal-[107]heur étoit peint sur son visage, & tracé sur son habit, & conséquemment, il eut d’abord beaucoup de peine à entrer dans l’Hôtel. Son importunité lassa à la fin les tyrans : il perce jusqu’à la seconde anti-chambre ; il attend deux heures & prépare les accens de sa misere ; le grand Seigneur pendant ce tems, quoique averti, joue avec ses chiens, compte ses prouesses de la veille à son Valet-de-Chambre, qui profite de sa bonne humeur pour lui faire signer un mémoire de dépenses qu’un Juif rougiroit de présenter. Il paroît enfin un fredonnant, sifflant, sautillant : le Gentilhomme l’aborde : Dialogue► Monseigneur, lui dit-il, je viens me jetter dans les bras de votre Grandeur, je suis le plus malheureux des hommes, j’ai perdu ma femme & sa dot, deux enfans au service, un bras dans la derniere action, tout mon bien par un procès injuste ; je n’ai plus que des douleurs, [108] que des besoins, je meurs de faim, je suis au désespoir ; & prêt à me tuer. . . . Ah, Monsieur, cela est affreux, voilà des discours horribles, & je ne sçais pourquoi on vous a laissé entrer ; . . . . il n’avoit pas achevé de prononcer ce dernier mot, qu’il étoit déja dans son carosse. . . .  ◀Dialogue Voilà ce qu’a vû ces jours passés un homme digne de soi ; on le croira aisément, car les atrocités de cette espece sont communes. Je fais à présent une courte réflexion sur ce qu’on vient de lire. Un placet burlesque est présenté à un Grand, il se déride, éprouve un plaisir indiscret en le lisant, & accorderoit volontiers plus qu’on ne lui demande. Le même Grand est abordé par un malheureux ; ce spectacle lui fait horreur, il est près de se mettre en colere. . . . Cette réflexion n’est ni honorable, ni consolante pour l’humanité ; mais voilà le Monde comme il est. ◀Récit général ◀Niveau 2 ◀Niveau 1

1Elle m’a été communiquée par M. l’Abbé Trublet, qui en me l’envoyant y a joint ce petit billet. Voici un petit morceau, qui sûrement a été imprimé quelque part, mais je ne sçaurois dire, ni personne peut-être, où il a été imprimé. Je l’ai entendu attribuer à M. de Fontenelle depuis sa mort, je ne le crois pourtant pas de lui, quoiqu’il lui ressemble un [98] peu : je ne lui en ai jamais entendu parler. Vous pouvez dire que vous le tenez de moi. M. l’Abbé me permettra de le croire de M. de Fontenelle : la vraisemblance y est : il en est convenu avec moi.