Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "No. 6", dans: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.1\006 (1760), pp. 61-72, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2481 [consulté le: ].


Niveau 1►

Feuille du Mardi Ier. Avril 1760.

Niveau 2► Metatextualité► Quand on veut faire le tableau du Monde, & le représenter sous les traits les plus fideles, comme je m’y suis engagé, on est obligé de tout dire, & je ne me sentirois de répugnance à remplir mes engagemens à cet égard, qu’autant que je verrois le Public n’adopter que certaines matieres ; mais par la raison même de cette diversité, il y a beaucoup de gens à qui je dois être sûr de ne pas plaire. La différence des esprits offre un hydre à combattre à tout Auteur ; mais sur-tout à un Auteur obligé de dessiner tous les objets, & de contenter tous les goûts. Les uns vous disent, pourquoi peindre cette fi-[62]gure ? d’autres, comment cette figure est-elle peinte ? Tout le monde juge, peu de gens raisonnent ; personne ne se dit, je ne suis pas seul dans l’univers, ce n’est pas pour moi seul que cet homme a formé le projet général qu’il exécute. Ainsi la manière, l’intention, le zele même sont condamnés tour-à-tour, & il n’y auroit pas même la ressource de se borner à plaire à une seule partie du Public, dont le goût seroit bien connu ; car cette partie même, naturellement inconstante, & bientôt ingrate, oublieroit que vous avez renoncé pour elle à la diversité, & vous accuseroit de manquer de l’esprit propre à la répandre.

Dans cet embarras que chaque instant augmente, je crois qu’il faut un peu s’en rapporter à soi, quand on a écouté tout le monde. Ce n’est point, au reste, ma situation que je peins ici, je n’ai encore à me justifier de rien aux yeux du Public, il ne m’a point en-[63]core fait mon procès ; mais si le jugement qu’il portera dans la suite est si vague & si incertain, qu’il ne puisse servir qu’à me jetter dans l’embarras ; pour éviter le supplice de marcher toujours à tâtons, je prendrai le parti de ne suivre que la lumiere de mon cœur & celle de mes amis : j’aurai du moins la consolation d’avoir satisfait mon penchant, sans mériter d’être accusé d’imprudence.

Je me flatte de plaire aujourd’hui au plus grand nombre en répandant quelques réflexions sur une matiere qui ne seroit jamais traitée inutilement, par les Philosophes, si les passions, ces ennemis puissans & terribles, n’avoient le magique pouvoir de soustraire les hommes aux loix de la raison, sans être obligées de leur offrir du moins un dédommagement un peu réel dans des plaisirs durables.

Je veux parler du caprice de la fortune qui dirige tout à son gré, & [64] détruit en un moment les trônes, les réputations & les générations. Ses attentats sont connus ; mais qui pourroit en faire l’histoire, en ne nous apprennant rien de surprenant après ce que nous avons vu mille fois, pourroit cependant se flatter de nous faire fremir à chaque page. Je n’ambitionne point d’avoir cet honneur aujourd’hui. Quoique j’entende tous les jours des esprits présomptueux renier, pour ainsi dire, la nature, le sentiment de l’être, l’amour si invincible de soi-même, & dire publiquement que tout le caprice, toute la cruauté de la fortune, ne leur fera jamais pousser un soupir ; cette fanfaronade, ou plutôt cette affectation d’impudence ne me donne point d’humeur ; & je ne ferai point de ma plume un instrument de géométrie pour leur prouver qu’ils mentent grossierement : je sçais qu’une pareille sécurité ne peut exister, & que conséquemment il n’y a point d’erreur ici [65] à détruire : si le mal étoit réel, je n’entreprendrois pas davantage de le guérir, car il me paroîtroit sans remede ; & en effet il ne peut jamais y avoir qu’un homme privé du principe du sentiment, qui voye de sang froid, sans altération, sans émotion, la chûte de sa maison, la perte de tous ses biens, la mort malheureuse d’un grand homme, la mort plus cruelle d’un bon Roi, & tant d’autres événemens qui font frémir la nature, comme la tempête fait frémir l’arbre qu’elle agite & renverse : or un tel homme est le malade le plus incurable qu’il y ait au monde, il seroit fou d’entreprendre de le guérir, & je dirai même que c’est un très-grand malheur qu’il existe ; mais heureusement l’espece en est très rare, & ne deviendra jamais plus commune.

Je me suis écarté de mon sujet & j’y reviens. Ce caprice de la fortune dont j’ai commencé à parler, sera toujours quelque chose de très inexplica-[66]ble. On diroit que la cruelle s’attache sur-tout aux honnêtes gens pour les persécuter & les abattre : c’est la pensée que l’on a & que l’on est, pour ainsi dire, forcé d’avoir en la voyant agir tous les jours ; cependant il est très-probable qu’un génie bienfaisant veille au bonheur des cœurs vertueux : il est très-naturel & très-consolant de le croire, & il faut le croire toujours pour ne se pas désespérer dans cette vallée de larmes. Mais pourquoi tant d’hommes du premier mérite & de la vertu la plus reconnue, ont-ils été des exemples du plus grand malheur ? J’en connois un qu’on ne peut ni trop estimer ni trop plaindre, qui vient de me rendre cette énigme inexplicable & très-douloureuse : il m’a écrit il y a deux jours : je ne puis pas faire entrer toute sa lettre dans ma feuille, mais, en voici les premieres lignes ; elles renferment encore un grand sujet de réflexions. ◀Metatextualité

[67] Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Monsieur,

« Je suis malheureux, & peut-être même le plus infortuné des hommes : là-dessus chacun s’en rapporte à sa sensibilité, & la mienne est à la derniere épreuve : cette situation déplorable m’a occasionné une espece de scene qu’il faut que je vous représente pour le bien de l’humanité ; car j’aime toujours les hommes quelques coups qu’ils m’ayent porté ; & dans ma profonde disgrace, je goûterai une espece de bonheur de pourvoir être utile à mes semblables jusqu’au dernier soupir.

J’étois donc accablé sous le poids de mes malheurs, livré à ce cahos de réflexions, le fruit du sombre désespoir ; un de mes amis, c’est-à-dire, de ces connoissances qui usurpent ce nom sacré, entre chez moi, me voit dans cet affreux état ; & au lieu de [68] me plaindre & de me secourir, il me donne des conseils cruels, retourne le poignard dans mon cœur déchiré, me peint, me reproduit sous vingt détails plus humilians, mon extrême misere, me demande ce que je veux faire, me remontre très-charitablement que je mourrai de faim : enfin il me presse de parler. Qu’avez-vous à me répondre ? me dit-il : rien, Monsieur, & tout de suite je le conduis à la porte de mon appartement, & je la ferme promptement sur lui.

Ce que je vous envoye, Monsieur, sont donc des reflexions puisées au sein du sentiment même : Précepteur courageux des hommes, criez-leur tout ce qu’ils doivent à un malheureux : un Payen l’a dit avant moi, miser res est sacra, le malheureux est une chose sacrée. Que tous les cœurs se pénetrent de cette sainte maxime ; que les humains, si inhumains, ap-[69]prennent que celui qui leur a donné un cœur pour s’attendrir, doit les regarder comme des monstres abominables, en Voyant le mal qu’ils font, & la dureté qu’ils montrent, &c. &c. &c. » ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Niveau 3► Lorsque Timur dans Zulica dit en parlant de la terre des anciens Russes, qu’il étoit nécessaire de l’abreuver de sang pour la rendre fertile, ◀Niveau 3 il fait frissonner tout le monde par ce vers terrible, & c’est une preuve que l’on sent qu’il y a de la justice dans l’arrêt qu’il renferme. Eh, bien, j’oserai dire aujourd’hui à ceux qui ont frémi en entendant ce vers, vous marchez sur une terre non moins dure, non moins stérile en vertus, & vos cœurs sont généralement cent fois plus sauvages & plus barbares qu’elle. Si vous avez frémi, c’est par un remord secret de votre cruauté ; vous vous êtes dit, cette terre qu’on maudit ici n’est pas plus criminelle que celle qui me porte, & [70] mon cœur n’est pas moins coupable que le cœur du plus farouche Moscovite. Cet aveu vous est échappé ; il vous étonne ! Connoissez mieux la conscience ; elle est donnée à l’homme pour le conduire, s’il l’écoute ; & pour le punir, s’il la brave : chaque homme trouve nécessairement en elle le châtiment ou le prix de ses sentimens ; elle est pour l’un le premier bienfait de Dieu ; & pour l’autre, le premier instrument de sa vengeance. Pour Emilie qui est belle sans coquetterie, charitable sans orgueil, fidelle sans humeur, &c. elle est le premier gage & le premier rayon de l’heureuse immortalité. Pour * * * qui ne dit que de bons mots insultans, qui n’aime que son Cuisinier, qui consume 20000 écus à payer la servitude, & trente mille à corrompre la vertu ; qui marche en cadence sur l’humanité asservie ; qui fait tous les jours des crimes qui ne seront jamais punis par les hommes, elle est la preuve se-[71]crette d’une justice divine. Pour toi, dont j’ignore le nom, mais dont le cœur ne m’est que trop connu, toi qui n’as pas rougi de venir voir un homme, un ami malheureux, pour augmenter ses peines, & jouir peut-être de ses larmes ; toi qui n’as pas craint de lui conseiller l’humiliation & peut-être la dégradation, au lieu de lui accorder des secours qui dépendoient si aisément de ta volonté : la conscience sera pour toi ce vers affreux, ce vers terrible & épouvantable destiné à ronger lentement & perpétuellement le cœur maudit par l’Eternel. Ce châtiment est si juste, tu l’as si bien mérité par ta noire action, que ceux qui voudroient douter qu’il pût exister un vers rongeur, souhaiteront désormais qu’il existe pour toi, & le demanderont au Dieu des vengeances pour t’accabler.

Metatextualité► J’ai annoncé des moyens particuliers d’intéresser dans cet Ouvrage : en voici un. Je compte être désormais [72] exactement informé des aventures qui arriveront dans Paris, & j’aurai soin d’en instruire le Public. Si cependant il m’en vient d’apocryphes qui, malgré cela méritent d’être sçues, j’aurai soin de les marquer d’une étoile. A l’égard des premieres on pourra toujours les regarder comme très-certaines. Telle est celle qui suit. ◀Metatextualité

Récit général► On arrête sur le Pont-neuf à dix heures du soir un Particulier qui s’enfuyoit, après avoir ôté de dessus la tête d’un autre un bon chapeau, en place duquel il avoit mis le sien qui étoit mauvais. Il soutient chez le Commissaire qu’il n’avoit fait que reprendre son chapeau qui lui avoit été volé. On lui représente que si cela étoit, il ne devoit pas s’enfuir ; & sur ce qu’il répond : qu’il ne connoît pas les attitudes de Paris (ce sont ses propres termes). On l’envoye en prison. Il est donc bien dangereux, s’écrie-t-il, de reprendre son bien où on le trouve ! ◀Récit général ◀Niveau 2 ◀Niveau 1