La Spectatrice. Ouvrage traduit de l'anglois: Livre premier

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Livre Premier.

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Metatestualità

C’est sur-tout le choix de nos Amusemens, qui distingue le goût épuré & délicat de celui qui est grossier & plus commun : La Lecture est généralement regardée, comme une occupation aussi utile qu’agréable : Mais afin qu’elle réünisse ces deux avantages, on devroit choisir, entre les livres qui sortent continuellement de la Presse, ceux qui paroissent répondre le mieux à ce but. Pour ce qui me regarde, j’évite autant qu’il m’est possible, d’etre trompé à ce sujet, & j’aime à apprendre tout ce qu’on peut savoir d’un Auteur avant que je m’expose à perdre mon tems, en parcourant son ouvrage. Je ne doute point que le plus grand nombre des Lecteurs ne pense comme moi. C’est pourquoi à l’imitation de mon illustre frere, dont la mémoire ne peut qu’être toûjours précieuse, je vais rendre compte de ce que je suis, de ce que sont les autres personnes qui ont part avec moi dans cette entreprise, comme aussi du principal but qu’on se propose dans cet Ouvrage. Par ce moyen le Lecteur n’aura qu’à jetter les yeux sur les quatre ou cinq prémieres pages, pour juger à quel point ce Livre est propre à l’amuser, & il pourra ensuite suivant son goût, ou le garder, ou le jetter à côté. Je promets encore que la flatterie n’aura aucune part dans le portrait, que je ferai de moi-même & de mes associées. Je me garderai bien d’attribuer à aucune de nous quelque qualité, qui ne nous appartienne réellement, & je n’essayerai point de passer le vernis sur aucun de nos défauts.

Autoritratto

Metatestualità

Afin de donner au Lecteur une preuve complette de ma sincérité, je commencerai par une confession,
que les personnes de mon Sexe ne font ordinairement que malgré elles, c’est que je n’ai jamais été une beauté, & qu’il s’en faut beaucoup que je sois encore jeune ; je reconnoîtrai aussi que j’ai donné dans toutes sortes de folies & de vanités, autant que la plus grande Coquette puisse le faire. La parure, les équipages, & la flatterie étoient les Idoles de mon cœur, j’aurois regardé comme perdu un jour qui se seroit écoulé sans que j’eusse pu me produire. Ma vie, durant quelques années, n’étoit qu’un enchainement continuel de ce que j’appellois alors plaisir, & mon tems étoit entièrement absorbé par le tracas d’une multitude de divertissemens. Mais quels que soient les inconveniens qu’une telle conduite m’a attirés, il me reste la consolation de penser, que le Public en pourra tirer quelque avantage : J’avoüe que la Compagnie que j’ai frequentée n’étoit pas toûjours aussi bien choisie, qu’elle auroit dû l’être pour mon intérêt & pour ma reputation ; mais d’un autre côté, comme j’étois extrémement répanduë, j’ai appris beaucoup de choses, qui sans cela m’auroient été toûjours inconnues ; & lorsque la réflexion est venue moderer la trop grande vivacité de mon temperamment, il m’a été facile de pénétrer dans les ressorts cachez qui ont donné naissance aux divers événemens dont j’ai été témoin, ou dont j’ai ouï parler : comme aussi de porter un jugement sain sur les différentes passions qui agitent l’esprit humain, de discerner par quels degrés imperceptibles elles se rendent maitresses du cœur, & usurpent l’empire sur la raison. Combien d’avantures extraordinaires, qui n’ont fait dans leur tems qu’une legere impression sur mon esprit, & auxquelles je n’ai plus pensé dès que mon étonnement a cessé, se présentent aujourd’hui à mon souvenir, comme si elles étoient toutes recentes ; & même avec cet avantage, qu’elles sont entièrement dépouillées de ce mysterieux que j’avois crû y trouver, par un manque d’attention, & que je puis aisement rendre raison des causes qui les ont occasionnées !

Metatestualità

Avec cette expérience, jointe à une certaine pénétration naturelle, & à une meilleure éducation qu’on ne la donne ordinairement aux personnes de mon Sexe, je me flattois que j’étois en état d’amuser utilement le Public, ce qui s’accordoit si bien avec ces restes de vanité, dont je n’étois point encore totalement délivrée, que je résolus de m’y appliquer, & que je commençai sur le champ à considerer, quelle Méthode seroit la plus propre à me faire réussir. De me borner à un seul sujet, je sçavois que je ne plairois par-là qu’à une seule classe de Lecteurs, & mon ambition étoit telle, que j’aurois voulu voir mes ouvrages universellement lûs, s’il eût été possible. Mes observations sur la nature humaine m’avoient appris, qu’il y avoit dans chaque esprit plus ou moins de curiosité : c’est pourquoi je fis mon affaire principale de profiter d’une disposition si générale, de manière que mes Lecteurs se plussent à lire les avantures des autres, & apprissent par là à regler leur propre conduite. Dès que j’eus reglé avec moi-même ce point capital, je commençai à m’ériger en Auteur, en couchant par écrit plusieurs choses, que je m’imaginois devoir plaire à tout le Monde, parce qu’elles me plaisoient à moi-même ; mais les voulant examiner le jour suivant, je les trouvai très imparfaites tant pour le fond que pour le style, & il me parut absolument nécessaire d’appeller à mon secours quelques Dames de ma connoissance, qui eussent les qualités requises pour ce dessein.

Eteroritratto

La première sur qui je jettai le <sic> yeux, & à qui je donnerai le nom de Mira~i, est descendue d’une famille dans laquelle l’esprit passe pour être héréditaire ; elle est mariée à un Cavalier digne à tous égard de posseder une si excellente femme, & elle vit avec lui dans une harmonie parfaite, ensorte que rien ne peut interrompre la tranquillité dont elle jouit, ni confondre ces idées brillantes qu’elle tient de la nature & de son Education ; ce qui m’a fait penser que le Public goûteroit extremement ce qu’elle voudroit bien me communiquer.

Eteroritratto

Celle qui suit est une Veuve de qualité, qui n’a point enseveli sa vivacité dans la Tombe de son illustre époux, & qui continue de prendre part à tous les plaisirs du Monde, autant qu’ils sont compatibles avec son innocence & son honneur : Elle n’affecte jamais la moindre austerité dans sa conduite, & elle n’est nullement rigide à l’égard de ces fautes dont elle est elle-mêne exempte : aussi les personnes de sa connoissance, qui se sont conduites avec le moins de circonspection, ne se font aucun scrupule de lui confier des secrets qu’elles voudroient cacher à tout le Monde. La troisième est la Fille d’un riche Marchand, belle comme un Ange, & ornée de tant de perfections, que ceux qui la connoissent à fond, sont moins frappés de sa beauté, toute parfaite qu’elle est, que des qualités de son ame. J’appellerai cette charmante & jeune Dame Euphrosine~i, puisqu’elle a tout l’enjoûment & toute la douceur qu’on attribue à cette Déesse.

Metatestualità

Ces trois Personne approuverent mon dessein, me promirent tout le secours qu’elles seroient en état de me donner, & me le prouverent bientôt en m’apportant leurs differens Essais. Mais comme le Lecteur ne s’embarrassera pas de connoître la Personne qui l’amuse pouvû qu’elle y réussisse ; je me contenterai de publier sous le Titre général de Spectatrice, toutes les productions que me seront communiquées par ces Dames, ou par d’autres qui pouront entrer dans notre correspondance, & quel que puisse être le nombre de ceux qui contribueront à cet Ouvrage, on doit les regarder comme les Membres d’un seul corps qui parle par ma bouche. Je dois aussi informer le Public que, pour m’assurer des intelligences qui ne manquent jamais, j’ai placé des Espions, non seulement dans les lieux les plus fréquentés de cette Capitale & de ses environs, mais encore à ( *1) Bath~i Tunbridge~i & Spaw~i, & que j’ai trouvé le moyen d’étendre mes correspondances, jusques en France~i, à Rome~i, en Allemagne~i, & dans d’autres parties du Monde, en sorte que rien de curieux ou qui soit digne de remarque, ne peut échapper à mon attention : En cela je crois avoir trouvé un meilleur moyen de pénétrer dans les Mysteres des ruelles, les intrigues du cabinet, ou les détails de la Campagne, que si j’avois le pouvoir de me rendre invisible, & de me transporter partout aussi vite que je le souhaiterois ; puisque malgré ces dons surnaturels, je ne pourrois jamais être que dans un seul endroit en même tems, au lieu qu’il me suffit maintenant de parcourir quelques papiers que j’ai reçus de mes émissaires, pour découvrir d’un seul coup d’œil tous les secrets de l’Europe~i, du moins ceux qui se rapportent à mon dessein. Cependant, je ne voudrois pas, pour tout au monde, que sur ce que je dis, on m’attribuât le dessein de me donner carrière sur les faits scandaleux en les repandant dans le Public : Quiconque se mettra à me lire dans cette idée, se verra extremement trompé. Il est vrai que je n’introduirai sur la scene que des faits qui seront réellement arrivés ; mais j’aurai soin de déguiser les personnages & les noms qui ayent du rapport à leur caractère ; mon intention étant seulement d’exposer le vice & non le vicieux. Je ne me bornerai point non plus à ce que arrive de nos jours ; mais lorsque je trouverai chez les anciens un exemple qui puisse répandre du jour sur le sujet que j’aurai dans l’esprit, je ne me ferai aucun scrupule de m’en servir. Dans quelque Siècle qu’on ait vû briller la vertu, on ne peut jamais la proposer trop souvent pour Modele, ni imprimer trop profondement dans les esprits des Jeunes gens des deux Sexes les fatales suites d’une mauvaise conduite ; & comme l’on ne se propose dans les feuilles suivantes que de corriger le fautif, & de procurer aux autres un innocent amusement, on évitera avec un très grand soin tout ce qui pourroit servir d’aliment au venin d’un coeur gâté & d’un mauvais naturel. C’est pourquoi si quelqu’un hazarde à jetter sur personne le deshonneur de ces actions dont nous pourrons parler dans la suite, ou de faire ce qu’on appelle une clef de cet ouvrage, il doit s’attendre à se voir traité dans le discours suivant, avec toute la rigueur qu’un procedé aussi injuste merite. J’ai dit à present tout ce qui m’a paru nécessaire touchant cette entreprise ; je la soumets donc à la censure du Public, sans avoir ni trop de confiance, ni trop d’inquiétude sur le succès.

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Citazione/Motto

De toutes les passions qui nous viennent d’en haut,
L’Amour est la plus noble, la plus douce & la meilleure.
Dit un de nos Poëtes les plus estimez, & je conviens sans repugnance que l’Amour en lui-même, quand il est sous la direction de la raison, donne, si l’on peut s’exprimer ainsi, de l’harmonie à nôtre ame, en la faisant incliner à la douceur & à la générosité.

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Satira

Mais je n’approuve nullement les définitions de cette passion telles qu’on les trouve communement dans les Comédies, les Historiettes ou les Romans. Les Auteurs de ces Ouvrages semblent épuiser toute leur adresse pour rendre plus intéressant le caractère qui fait le moins de cas des obligations, dont l’observation pourroit seule faire de l’Amour une vertu. Ils parent de roses leur Cupidon~i, le nomment le Dieu des tendres désirs, & des plaisirs toujours renaissans, & dans le même tems ils lui donnent l’esprit vindicatif & la fureur de Mars~i : ils le représentent comme ne pouvant souffrir aucune contradiction, & foulant aux pieds tous les liens de devoir, d’amitié ou d’affection naturelle, & qui plus est, ils veulent que le motif excuse le crime.
Combien de telles maximes ne doivent-elles pas être fatales & pernicieuses á á <sic> une ame jeune & sans expérience, surtout quand elles lui sont présentées sous des termes pompeux ! La beauté de l’expression lui en cache le venin, & chaque calamité, chaque malheur que l’Amour occasionne lui paroit avoir mille charmes. Ceux qui sentent cette passion sont si éloignez de s’en défendre, ou de rougir d’un attachement qui est fort souvent contraire à la raison, qu’ils se plaisent á tourner en ridicule les remontrances de leurs Amis les plus sensez. Mais ce qui est encore plus fâcheux, & qui montre évidemment les mauvais effets des ouvrages de cette nature, c’est qu’on voit souvent des filles, trop jeunes encore pour qu’on leur parle d’Amour, ou même pour savoir ce qu’est cette passion, affecter les manières languissantes que leurs lectures leur ont apprises, rouler amoureusement les yeux, soupirer, croiser les bras & négliger les connoissances les plus utiles, pour s’appliquer uniquement à acquerir la réputation de connoître aussi bien qu’aucune femme toutes les peins & les délicatesse de l’Amour.

Esempio

La jeune Tenderilla~i est une de celles dont je parle : il y a quelques jours qu’elle fut invitée à un concert & aussi-tôt que la Musique commença elle s’écria sur un ton languissant, mais assez haut pour être entendue de la plus grande partie de l’assemblée : Jouez donc si la Musique est l’aliment de l’Amour. Il y avoit avec elle une jeune Dame qui passe pour être sur le point de se marier, mais qui se contente de faire part des tendres sentimens qu’elle a pour son futur époux, à ceux qui y ont intérêt. Celle-ci rougit extrêmement de l’extravagance de sa voisine, & plus encore lorsqu’elle s’apperçut que chacun tournoit les yeux de son côté, & qu’elle démêla à travers les sourires & les chuchetemens de la compagnie, que l’on s’imaginoit que la jeune Demoiselle ne s’étoit écriée de la sorte qu’à son sujet. Un Petit Maître qui se trouvoit à ces côtez saisit cette occasion de la railler fort spirituellement, à son avis, sur la decouverte, que sa jeune confidente venoit de faire : ce qui mit cette pauvre Dame dans une très grande confusion, jusqu’à ce que celle qui l’avoit occasionnée, fâchée de voir qu’on prenoit si mal sa pensée, & qu’on faisoit point d’attention à elle, fit tant d’extravagances, qu’il ne resta plus aucun doute sur celle qui meritoit d’être tournée en ridicule.
Avec quelle facilité un de ces Avanturiers qui cherchent fortune, ne pourroit-il pas faire sa proye de cette Héroine à la Bavette ? Moins il auroit de qualités qui justifiassent le choix qu’elle en feroit, plus ses parens lui paroitroient-ils contraires à une telle union, plus aussi se feroit-elle honneur d’une noble obstination à mépriser leurs avis, & à sacrifier sa personne & sa fortune en faveur d’une passion qui ne seroit qu’imaginaire ; & il n’est pas nécessaire d’être un grand Prophête pour prédire, que si on ne lôte pas au plûtôt des mains de ceux qui ont actuellement l’œil sur sa conduite, & si on ne prend pas une Méthode toute différente pour l’accoutumer à penser & à reflêchir, ces mêmes richesse que ses Parens avoient amassées pour lui assûrer un bonheur durable, seront un appas qui occasionnera sa ruine. Je remarque avec chagrin, que depuis quelques années, cette disposition s’est manifestée de plus en plus parmi nos jeunes Dames, dont quelques-unes sont à peine entrées dans leur treizième année, qu’elles deviennent impatientes d’avoir des Admirateurs, & de faire le sujet d’une Piéce de vers ou d’une chanson d’Amour : elles s’attendent que la presse sera grande pour leur faire la Cour, & celui qui s’applique le premier à les persuader qu’il les aime, est bien près de réussir dans son entreprise. L’ardeur de leurs désirs donne de nouveaux charmes aux poursuites de leurs soupirans ; ce qui fait, qu’une jeune personne qui s’est devouée à être la victime des artifices de son prétendu amant, & de sa propre étourderie, & qui vient ensuite à se convaincre de son erreur, ne peut refléchir sur sa conduite passée sans être saisie d’étonnement & de honte ; elle déteste alors l’objet de sa première passion imaginaire, & elle ne désire rien avec plus d’ardeur, que de se voir délivrée pour toujours, de celui à qui elle avoit témoigné autrefois tant d’empressement. Ce n’est donc pas l’inconstance naturelle que les homme reprochent à nôtre Sexe, qui nous porte à toutes ces démarches, pour secoüer un joug, que nous nous sommes imposées avec tant de précipitation, mais plûtôt une disposition romanesque à nous persuader que nous aimons lorsqu’il n’en est encore rien. Dès qu’une fois nous aimons véritablement nous changeons rarement, nous soutenons les revers de fortune avec courage & patience. Nonobstant les chagrins que notre choix nous attire, nous ne nous en repentons point, & il n’y a qu’une suite continuelle de mépris & de mauvais traitemens de la part de l’objet que nous aimons, qui puisse nous le rendre moins cher. Une Maxime qu’on recommande ordinairement avec beaucoup de raison à une jeune Dame, c’est qu’elle doit bien se convaincre de la sincérité du Cavalier, qu’elle est sur le point d’épouser : mais j’ajoute, qu’il n’importe pas moins à son bonheur comme à celui de son prétendu Epoux, qu’elle soit bien assûrée de son propre cœur, & qu’elle examine avec la plus grande attention si ce qu’elle ressent pour lui est une tendresse réelle, ou un simple goût ; & comme cet examen ne peut point se faire sur le camp, je ne saurois approuver ces Mariages précipitez, ou ceux que se font avant que les parties soient parvenues à cet âge, où l’on suppose qu’elles sont capables de se connoître.

Esempio

S’il étoit possible à cet âge de se connoître soi-même, & de juger de ce qui nous convient, y a-t-il quelqu’un qui ait connu la belle Martesia~i à cet âge, & qui n’eût voulu se reposer sur sa conduite ?

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Autoritratto

Martesia~i descendoit d’une Famille très-illustre, elle pensoit avec une dignité convenable à sa haute naissance, la Nature l’avoit douée d’un esprit, d’un jugement & d’une pénétration surprenante ; toutes ces qualités naturelles avoient été perfectionnées par une excellent éducation.
Martesia~i l’étonnement & les délices de tous ceux qui la voyoient, ou l’entendoient parler, donnoit à un monde d’Admirateurs les plus grandes espérances qu’elle seroit un jour autant distinguée par ces vertus qui rendent agréable l’état conjugal, qu’elle l’étoit alors à l’égard des autres perfections qui font honneur au beau Sexe. Mais hélas ! comment toutes ces charmantes espérances se sont-elles évanouies ! Plusieurs jeune gens de qualité ses égaux en naissance, & en fortune, craignant que ceux qui devoient disposer de son sort ne rejetassent leurs propositions à cause de sa trop grande jeunesse, attendoient qu’elle fût plus âgée pour lui déclarer leur passion : mais un rival plus hardi, & dont on ne se défioit point, hazarda ce que leurs respect & leur timidité les empéchoit de tenter, & réussit dans ce dessein. Martesia~i sans expérience fut charmée de cet Amant, & se plût à écouter ses protestations d’Amour ; la nouveauté de ses poursuites ajoutoit de la grace à tout ce qu’il disoit, & elle croïoit ne joüir d’aucun bonheur que dans sa conversation. Enfin ses frequentes visites furent remarquées ; on lui refusa la liberté de la voir, & on ne permit plus à Martesia~i de sortir sans être accompagnée d’une autre personne qui devoit épier sa conduite. Comme elle avoit une grande vivacité, & qu’elle ne pouvoit point souffrir de contradiction, cette contrainte ne servit qu’à augmenter l’inclination qu’elle avoit conçue en faveur du Cavalier. Elle se faisoit les idées les plus Romanesques du mérite & de la passion de cet Amant ; son imagination agitée formoit mille tendres & mélancholiques soliloques, & elle les mit par écrit comme s’ils avoient été faits par son Amant sur cette séparation. Il est vrai qu’il fut très mortifié de cet obstacle à la continuation de ses poursuites ; mais ni elle, ni aucune autre personne n’a jamais pu savoir s’il soulagea de la même manière son affliction. Il faut cependant convenir qu’il employa des moyens bien plus efficaces pour parvenir au but de ses désirs. A force de présens, de promesses, & de priéres, il obtint d’une personne qui frequentoit cette Maison, qu’elle se chargeroit de ses Lettres & des Réponses. Cette correspondance lui fut peut-être plus utile que s’il avoit toujours eu la liberté de la voir : Elle consentit à l’épouser, & pour lui tenir parole, elle exposa sa vie en descendant au milieu de la nuit par la fénétre d’un second étage à l’aide de son matelas & de ses couvertures, & d’autres choses qu’elle avoit attachées ensemble. Son Amant l’attendoit avec son équipage au bout de la rue, d’où il la conduisit à sa Maison de Campagne. Le jour ne faisoit que paroître lors qu’ils y arrivèrent, & son Chapelain ne tarda pas à les unir si étroitement, qu’aucune autorité ne fut plus capable de les séparer. Comme le Cavalier étoit d’une Famille ancienne & honorable, & qu’il jouissoit d’un bien fort considérable, les parens de la Dame eurent bien- tôt pris leur parti sur une chose qui étoit irreparable, & on les regarda quelque tems comme le plus heureux couple du monde. Mais que ces plaisirs passagers s’envolérent bien vite, pour ne laisser à leur place qu’angoisse & qu’amertume ! Martesia~i étant allée faire visite à une Dame de ses intimes amies, y rencontra par malheur le jeune Clitandre~i ; il ne faisoit que d’arriver de ses Voyages, étoit bienfait de sa personne, avoit infiniment de gayeté, & un certain je ne sçais quoi, dans son air & dans ses manières, qui avoit déjà été funeste à la tranquillité & à la réputation de plusieurs personnes de notre Sexe. Il étoit naturellement fort porté à l’Amour ; aussi sentit-il toute la force de ses charmes, qui auroit pû toucher l’homme le plus froid & le plus moderé dans ses désirs. Enhardi par ses bonnes fortunes, & quoiqu’il apprit que Martesia~i n’étoit plus libre, cela ne l’empêcha pas de lui déclarer sa passion. Elle trouva une secrette satisfaction à l’entendre, & sa jeunesse l’empêcha d’en prévoir le danger : c’est pourquoi elle ne se mit pas en peine d’étouffer cette inclination dans sa naissance, jusqu’à ce qu’elle eût fait de si grand progrès, qu’il n’eût plus été en son pouvoir d’en venir à bout, quelque violence qu’elle se fût faite. Il est vrai qu’elle brûloit alors réellement d’une flamme qui n’avoit été qu’imaginaire à l’égard de son Epoux, & elle avoit trop de repugnance à combattre une inclination qui paroissoit ne lui préparer que des délices, pour qu’elle voulût en prendre la peine. La maison où ils avoient fait connoissance devint bientôt le Théatre de leurs rendez-vous. La Maitresse du Logis aimoit trop la Galanterie, pour troubler le bonheur dont ils jouïssoient sans témoin dans leurs entretiens secrets. Combien la vertu est-elle foible lorsque l’Amour & l’occasion se réunissent contre elle ! Quoique Martesia~i pensât avec autant de rafinement & de délicatesse qu’aucune autre Femme, elle ne put résister aux sollicitations d’un Amant qu’elle adoroit. Un seul moment fatal détruisit toutes ses sublimes idées d’honneur & de réputation, & effaça les principes de vertu qu’on avoit gravés de bonne heure dans son Ame. Un total oublie de son Epoux, de sa Maison & de sa Famille fut la consequence de cet Amour ; s’étant abandonnée elle-même, tous ses devoirs le furent bientôt. Tous ceux qui la connoissoient ne tarderent pas à s’apercevoir de ce changement, mais sur-tout son Epoux, qui y étoit le plus interessé. Il l’aimoit véritablement, & avoit crû en être aimé de même : ne pouvant se figurer encore que son infortune fût réelle, il chercha quelque autre motif de l’aversion qu’elle témoignoit pour rester chez elle, ou pour le suivre dans les mêmes Maisons qu’ils avoient accoutumé de frequenter. Mais soit qu’elle n’eût point l’art de dissimuler, ou qu’elle ne voulût point en prendre la peine, il fut convaincu, en dépit de lui-même, que cette affection dont elle lui avoit donné fraichement tant de preuves ne subsistoit plus. En vain examinoit-il toutes ces actions, il n’y trouvoit rien qui eût pût occasionner un revers si affligeant. Il se plaignit un jour à elle dans les termes les plus tendres, de ce qu’elle le laissoit jouïr si rarement du bonheur de sa conversation. Il la conjura que s’il l’avoit offensée par inadvertance, elle voulût l’instruire de sa faute, l’assûrant qu’il y prendorit garde à l’avenir : Il lui demanda si elle souhaitoit qu’on changeât quelque chose dans les conditions de son Contract, & de son Douaire, lui promettant que si elle lui faisoit connoître sa volonté, elle seroit obéïe sur le champ. Elle ne repliqua à ce discours qu’avec une indifference qui l’assomoit, qu’elle ne savoit point ce qu’il voloit dire ; qu’elle ne s’étoit jamais plainte de rien, & qu’ainsi il ne devoit point s’imaginer qu’elle fût mécontente ; qu’on ne pouvoit pas être toujours de la même humeur, & qu’elle le prioit de s’épargner & à lui-même & à elle le desagrément de pousser plus loin ses questions. Eut-il été doué de la plus grande insensibilité, au lieu que chacun le connoit pour un homme très sensible, un semblable procédé n’auroit pû que lui ouvrir les yeux : il ne douta plus de son malheur, & résolu d’en découvrir l’Auteur, s’il étoit possible, il fit observer sa chaise partout où elle se rendoit, & il prit de si bonnes mesures qu’il fut bientôt informé de la vérité. Dans les premiers mouvemens de sa rage, il vouloit envoyer un cartel au Destructeur de son bonheur ; mais étant un peu revenu à lui-même, il rejetta ce dessein, parce qu’il vouloit menager la réputation de Martesia~i ; elle lui étoit encore chere, & il se flattoit de la ramener un jour à son devoir. Il est sûr qu’il mit en pratique tous les tendres stratagémes que son genie fecondé de son Amour put lui inspirer  mais bien loin qu’elle se laissat toucher par ses discours ou par sa conduite, elle devint de jour en jour plus sévére à son égard. Enfin il en vint aux plaintes & aux reproches ; il lui insinua qu’il n’ignoroit pas sa conduite, & quoiqu’il fût prêt à pardonner ce qui s’ètoit passé, qu’il ne convenoit pas à son caractère d’Epoux, de souffrir plus longtems des insultes de cette nature. Ce Discours lui fit perdre patience ; elle lui reprocha avec une extrême aigreur, qu’il eût ôsé concevoir le moindre soupçon de sa vertu, & traitter de criminels des amusemens très innocens ; peutêtre aussi fut-elle ravie que cette occasion se présentât de lui faire connoître combien elle regrettoit de l’avoir jamais écouté, & de pouvoir maudire en sa présence le jour qui avoit éclairé leur union. Ils vécurent ensuite si mal ensemble que n’ayant pas des preuves suffisantes pour obtenir un divorce, il se détermina à faire lit à part ; & quoiqu’ils continuassent à habiter la même maison, ils en agirent réciproquement comme avec des étrangers, ne mangérent plus à la même table, à moins qu’ils n’eussent compagnie ; & cela uniquement pour éviter les questions qu’on n’auroit pas manqué de leur faire s’ils s’en étoient exemptez, & parce qu’ils souhaitoient également que personne ne fût jamais informé de leurs differends. Mais tandis qu’ils continuoient à se traitter réciproquement d’une manière si contraire à leurs premières espérances, ou aux vœux dont ils s’étoient liez aux pieds des Autels, Martesia~i devint enceinte. Malgré toute l’indolence qu’elle avoit témoignée, elle commença à s’alarmer : son Mari alloit être le maître d’obtenir un divorce, & quoiqu’elle eût été charmée de se séparer d’avec lui pour quelle autre raison que ce fût, elle ne pouvoit supporter la pensée de se voir perdue de reputation dans le mode. Elle n’ignoroit pas les bruits qui couroient sur sa conduite ; elle avoit eu assez de fierté & de courage pour les mépriser tandis qu’ils n’étoient appuyez d’aucune preuve ; mais elle alloit en donner une si convaiquante, qu’elle ne pouvoit y refléchir sans se sentir pénétrée de honte & de confusion. Elle fit tout son possible pour enlever cette preuve de son crime ; mais ne pouvant pas réussir à faire périr son fruit, elle n’eut point d’autre recours qu’à cette Amie qui étoit la seule confidente de sa malheureuse passion. Cette pernicieuse Amie la consola aussi bien qu’elle put, & l’assura qu’elle n’avoit qu’à venir directement chez elle lorsque son heure approcheroit, & qu’elle y trouveroit toutes choses prêtes pour recevoir une femme de son état. Elle prétexta une indisposition pour cacher l’alteration de sa taille, vit peu de monde, & ne porta que des robes amples. Enfin le moment si redouté la surprit au milieu de la nuit ; saisie des douleurs les plus vives, que ses inquiétudes & ses angoisses rendent encore plus horribles, elle se leve, sonne pour faire venir sa femme de chambre, lui dit qu’elle a fait un songe effrayant touchant cette Dame, qu’elle considere plus que personne au monde, comme elle-même a pû s’en apercevoir, lui ordonne de faire venir une chaise, car elle ne peut pas être tranquille qu’elle n’y soit allée & ne l’ait vue elle-même. La femme de chambre est d’une surprise extrême, mais sa Maîtresse étoit absolue dans ses volontez. La chaise arrive, & sans autre compagnie que le desordre & l’agitation des ses pensées, on la transporte dans le seul endroit où elle s’imaginoit trouver un asile contre l’infamie. On avoit eu soin de tenir une sage femme prête ; ainsi elle accoucha heureusement d’une fille, qui expira un moment après sa naissance. Il falloit encore prévenir autant qu’il seroit possible que cette avanture ne transpirât : c’est pourquoi la nouvelle accouchée se fit porter chez elle le même matin, & s’étant mise au lit, elle y resta plusieurs jours sous prétexte qu’elle s’étoit foulée le pied. Nonobstant toutes ces précautions, on le devina, & on en murmura dans le Public. Les personnes à qui la proximité donnoit le privilege de lui parler à cœur ouvert, ne manquerent pas de lui dire tout ce qu’on publioit sur son compte ; & celles qui n’osoient pas prendre cette liberté, lui firent connoître par leurs regards & par leur conduite reservée, chaque fois qu’elles se rencontroîent avec elle, combien peu elles approuvoient sa conduite. Elle avoit de son côté trop de discernement pour ne pas s’apercevoir de leurs pensées, & toute la fierté naturelle n’empêchoit pas qu’elle n’en fût humiliée. Pour comble de malheur, Clitandre~i devenoit chaque jour plus froid dans les soins qu’il lui rendoit, & bientôt après elle apprit qu’il étoit sur le point de se marier avec une Dame, qui lui étoit autant inférieure en beauté qu’en esprit. Enfin se voyant abandonnée de ses parens, & de la plûpart de ses connoissances, n’étant aimée ni considerée de personne, devenue un objet de compassion pour celles même qui ne pouvoient se vanter que d’une plus grande circonspection, elle prit la résolution de quitter l’Angleterre~i pour toujours. Dans le même tems son époux avoit commencé à gouter d’autres amusemens, & il était sans doute satisfait de se voir delivré de toute contrainte par l’éloignement de sa femme : aussi il regla de bonne grace avec elle, & il consentit à lui faire payer, partout où elle seroit, la somme dont ils étoient convenus. Elle prit alors congé d’un pays où elle avoit été idolatrée, & qu’elle taxoit d’injustice parce qu’il n’avoit pas fermé les yeux à ce qu’elle auroit voulu cacher. La voilà à présent dans un banissement volontaire, privée de ses amis, réduite à courir le monde sans succès après une tranquillité qu’il lui auroit été facile de trouver chez elle dans le sein d’un époux autant aimé qu’il l’eût aimée. Aimable & malheurese Dame ! née avec toutes les qualités les plus propres à lui procurer l’amour & l’admiration d’un chacun, un seul faux pas suffit pour la ruiner, elle perd tout ce qui est le plus précieux aux yeux du monde, & pour avoir beaucoup brillé, son malheur n’en fait que plus de bruit.
Ce seroit, á mon avis, être trop rigoureux, que de rejetter sur les jeunes Dames tout le blâme des mariages inconsiderés. Leurs Parens les forcent quelquefois à faire des choses aux quelles elles n’auroient jamais pensé, sans les précautions excessives dont on a usé à leur égard. Je suis assuré, que si les Italiennes, les Espagnoles, & les Portugaises se rendent si promptement aux premières avances qu’on leur fait, ce n’est pas qu’elles soyent d’une complexion plus amoureuse que les femmes d’autre païs, mais parce qu’elles sont privées avec tant de cruauté de toute conservation avec les hommes. Comme les occasions se présentent rarement, il faut qu’elles ouvrent leur cœur dès la première entrevûe, & elles n’osent refuser ce qu’il ne seroit peut-être plus en leur pouvoir d’accorder.

Esempio

Dans la suite même en Turquie~i, où nos Voyageurs se vantent de leurs succès auprès des femmes, j’en ai connu plusieurs qui ont épousé des Anglois, & qui ayant la liberté de vivre suivant nos coutumes, sont devenues de très excellentes femmes.

Livello 3

Eteroritratto

Les François sont sans contredit de tous les peuples le plus gay, le plus vif, & celui qui accorde les plus grandes libertés aux femmes ; cependant c’est un prodige chez eux, que d’entende parler d’un mariage clandestin ; & quoique les scénes des galanterie y soyent plus fréquentes qu’ailleurs, je crois qu’il n’est point de pays où il se fasse moins de faux pas, & où les Maris ayent moins de raison de se plaindre que leurs femmes manquent de chasteté.
Dans tous les âges la Nature abhorre la contrainte ; mais la jeunesse surtout, comme plus opiniâtre & plus impetueuse, hazardera tout pour se délivrer des loix qu’on lui impose. C’est donc manquer de prudence, comme user injustement de son autorité, que d’enfermer une jeune Dame, & de la priver de tout commerce avec les hommes, de crainte qu’elle ne prenne du goût pour l’un d’entr’eux. Le hazard peut détruire en un moment un ouvrage qu’on a eu bien de la peine à élever. Une femme qui voit tous les jours autour d’elle une grande diversité d’objets les plus amusans, court moins de risque de perdre son cœur, qu’une autre qui se trouveroit par accident dans un tête à tête. Une jeune fille qui entend continuellement des jolies choses, les regarde comme des mots d’usage : sa vanité peut en être flattée, mais il n’en reste aucune impression dans son cœur. D’un autre côté, celle qui n’est point accoutumée aux manières galantes des personnes polies à l’égard de notre Sexe, gobe avec avidité les premières politesses qu’on lui dit, prend pour une déclaration d’amour, ce qui n’est peut-être qu’un pur compliment, & y réplique de manière á l’exposer ou à la risée de la Compagnie, ou aux desseins de celui qui parle, s’il est vrai qu’il en ait quelqu’un. Pour cette raison les Dames de la Campagne, qu’on ne laisse jamais venir en ville de peur que la petite verole ne leur gâte le teint, ou qu’une Galanterie ne ruine leur reputation, sont plus aisément en proye aux artifices des hommes, que celle qui ont été élevées avec moins de gêne. Comme elle passent rarement l’enceinte du parc de leurs pères, à moins que ce ne soit pour aller à l’Eglise ; si le Ministre est un homme hardi, & qu’il ait le courage de jetter par-dessus la muraille une chanson d’amour, ou quelques couplet de vers adressez à la jeune Demoiselle, où même de les glisser dans sa main lorsqu’il fait une visite à la famille, il a une admirable occasion de faire sa fortune ; encore est-ce un bonheur qu’il n’arrive rien de pire. Combien de fille de Gentilshommes Campagnards ont sauté par-dessus haye & barrière pour se jetter entre les bras d’un faiseur de foin, ou d’un laboureur jeune & bienfait ? Il est rare que nos Dames de Londres~i soient gardées avec autant de reserve ; mais si le cas arrive, comme la Nature est la même partout, les suites en seront aussi les mêmes.

Esempio

La jeune Lagerette~i se seroit-elle jamais abbaissée à épouser la <sic> Laquais crasseux qui couroit devant sa chaise, s’il n’avoit pas été le seul homme à qui son Pére lui eût permis de parler ? Ou Arminie~i auroit-elle trouvé quelques charmes dans un homme de la plus basse condition, si on lui avoit permis de voir les Personnes de qualité ?

Esempio

Seomanthe~i a été élevée, pour son malheur, sous la tutèle de sa Tante Negratia~i, dont l’âge & les infirmités augmentoient encore la mauvaise humeur naturelle. Tous les plaisirs de cette vie étoient passez pour elle ; & elle s’en dedommageoit par sa malignité contre ceux à qui leur âge permettoit de les gouter ; elle censuroit avec une extrême séverité les divertissemens les plus innocens : la moindre complaisance pour un Cavalier était suivant elle scandaleuse au dernier degré. Son caractère étoit si bien connu, que sa maison n’étoit fréquentée, que de quelques prudes, dont la laideur étoit une antidote contre tout désir amoureux, de quelques débauchez usez, accablez d’années, qui avoient survécu à tout sentiment de plaisir, & de quelques faux devots, que leur hypocrisie faisoit subsister. Seomanthe~i, qui étoit jeune, aimable, & naturellement enjouée, fut condamnée à voir une semblable Compagnie. Elle n’entendoit que des railleries contre les plaisirs dont jouissoient ses égales en naissance & en fortune, mais elle avoit trop de bon sens pour les regarder comme criminels : elle pensoit qu’on pouvoit fort innocemment se permettre d’aller quelquefois à la Comédie ou à l’Opera ; & on ne put jamais la persuader que la Cour fût aussi dangereuse qu’on la représentoit. Plus on lui prêchoit contre les habits galonnez & contre les perruques à la mode, plus elle leur trouvoit de charmes ; si elle voyoit passer un Carosse, rempli de Dames & de Messieurs, elle souhaitoit d’y être ; si elle appercevoit un jeune Cavalier bien mis, elle languissoit de le connoître. Enfin ses désirs s’accomplirent : le bruit que Negratia~i avoit chez elle une jeune héritiere, maîtresse d’un gros bien, parvint aux oreilles d’une de ces harpies qui s’entretiennent misérablement du revenu de leurs fourberies, & en ruinant pour toujours les personnes qui ne sont pas sur leurs gardes. Cette malheureuse avoit été employée par un de ces hommes qui n’ont d’autre titre que leurs oisiveté & qui mettent sur leurs dos tout ce qu’ils possèdent dans l’esperance de plaire à quelque femme riche ; & elle ne devina que trop bien qu’elle avoit trouvé dans Seomanthe~i ce qu’elle cherchoit. Elle vint donc chez elles sous le prétexte de lui offrir à très bon marché des dentelles, de la Toile d’Hollande~i & du Thé le plus fin. Negratia~i, qui étoit une bonne ménagère, & aimoit à acheter à bon marché, la reçut avec plaisir : s’étant approchée de la fénêtre pour examiner quelques effets de cette femme, celle-ci en profita pour glisser une lettre dans la main de Seomanthe~i, ajoutant qu’elle venoit d’un Cavalier le plus beau du monde, & qui mourroit de désespoir si elle ne lui accordoit pas la légère faveur de lui répondre. La jeune Dame la reçut en rougissant, & la mit dans son sein, sans avoir le tems de repliquer, parce que Negratia~i s’approcha d’elle dans le même instant. Comme cette femme entendoit son métier à merveille, elle fit si bien qu’on lui dit de revenir le jour suivant, pour faire voir à ces Dames diverses marchandises dont elle leur avoit parlé. Tandis qu’elle replioit ses paquets, elle fit signe de l’œil à Seomanthe~i, & lui jetta un regard si expressif, que cette pauvre victime, quoique jeune & sans expérience, en comprit parfaitement le sens, & qu’elle devint elle-même impatiente pour le succès d’une avanture, dont le commencement lui donnoit tant de satisfaction. Elle courut d’abord à sa chambre, où elle s’enferma, & ayant ouvert ce billet, elle trouva qu’il y étoit parlé de flammes, de dards, de blessures, d’amour & de mort même : elle y lût les plus grands éloges de sa beauté, & les plus violentes imprécations de ne pas survivre au malheur de la trouver indifférente ; & tout cela dans un style, avec des expressions qui auroient excité la risée d’une femme de monde, mais qui tirèrent des larmes de la simple Seomanthe~i. Elle s’imagina qu’il l’avoit vûe à l’Eglise, ou lorsqu’elle regardoit par la fénêtre ; car on ne lui permettoit pas de se montrer ailleurs : & elle ne douta pas plus de l’amour & du désespoir qu’il exprimoit dans sa Lettre, que des vérités qu’elle entendoit pronocer, en chaire. Elle étoit trop reconnoissante de ce qu’il l’aimoit anec <sic> tant de tendresse, pour manquer de lui écrire le plus obligeamment qu’il lui fut possible, & la prétendue marchande étant revenue le lendemain, elle lui remit très adroitement sa réponse. Le Dimanche suivant elle vit à l’Eglise un étranger dans le banc qui joignoit le sien, & comme il ne cessoit de la regarder lorsqu’on ne pouvait pas s’en apercevoir, elle s’imagina que c’étoit le même Cavalier qui lui avoit déclaré sa passion ; & il ne lui fut plus possible d’en douter, lorsque s’étant agenouillée pour faire ses devotions, il glissa subtilement une Lettre sur le banc où elle s’appuyoit, pendant que toutes les Dames se couvroient le visage de leurs éventails. Elle n’étoit pas tellement attentive à la priére, qu’elle ne s’en appercût sur le champs, & laissant tomber son mouvoir sur la Lettre, elle la serra avec plaisir dans sa poche. Les regards qu’il lui jetta ensuite, aussi longtems que le service dura, la persuadérent encore plus qu’il n’étoit moins amoureux qu’il le disoit ; & de son côté le Galant s’apperçût que sa vûe n’avoit point détruit l’impression que sa Lettre avoit faite. Ils conclurent l’un & l’autre qu’ils avoient lieu d’être satisfaits de cette entrevûe ; mais la pauvre Seomanthe~i s’étoit éprise de la plus violente passion. La figure du Cavalier étoit assez revenante, j’ajoute même qu’elle étoit Angélique en comparaison de ceux que Negratia~i lassoit voir à sa Niece. Du moins la prévention qu’elle avoit en sa faveur le lui faisoit paroître tel. Chaque moment qui s’écouloit lui sembloit un siècle, jusqu’à ce qu’elle fut arrivée au logis, & qu’elle fut en liberté de lire ce second billet ; elle y trouva à peu-près les mêmes choses que dans le précédent, seulement il avoit ajouté par apostille, qu’il la conjuroit de lui ménager une occasion favorable où il pût lui exprimer de bouche sa passion. Il lui rappelloit cette femme qui avoit été vendre chez elle divers effets, & dont il s’étoit servi d’abord pour lui découvrir sa passion, lui marquoit où elle logeoit, & la supplioit de lui accorder, s’il étoit possible, une entrevûe dans cette maison, ou du moins qu’elle lui repondît s’il pouvoit se flatter de ce bonheur ou non, ajoutant qu’il seroit lui-même le lendemain matin sous sa fénêtre, pour attendre sa reponse, si elle avoit la bonté de la lui jetter. Elle soupira en la lisant, pensa que son sort étoit bien dur de ne pouvoir pas lui accorder la première partie de sa demande, & n’hésita pas un moment a lui accorder la seconde. Elle saisit la première occasion qu’elle put trouver de préparer sa réponse ; elle lui marqua dans cette Lettre qu’il lui étoit impossible de sortir de chez elle ; mais elle s’exprima avec un tel regret à cet égard, qu’on voyoit clairement qu’il seroit aisé de l’engager à courir les plus grands hazards. Il continua sa correspondance avec elle, par l’entremise de sa Conseillère, jusqu’à ce que la credule Seomanthe~i consentit à quitter Negratia~i pour toujours, & à se mettre sous la protection de son Amant. Enfin, étant convenue d’une nuit pour executer ce dessein, elle empaqueta toutes ses nipes & joyaux, jetta les premières par la fenêtre à cette femme qui se tenoit prête pour les recevoir, & ayant mis les autres dans sa poche, elle s’évada d’une maison où elle vivoit desagréablement, pour se jetter dans un précipice dont elle ne pourroit jamais sortir. Ils se marièrent de grand matin, peut-être passérent- ils quelques jours dans les transports ordinaires aux nouveaux époux ; mais quand les parens & les amis de Seomanthe~i, désolés de sa fuite, eurent enfin découvert le lieu où elle étoit, après avoir parcouru tout la Ville : dans quel état pitoyable ne la trouverent- ils pas ! Le scélérat avoit retiré tout son bien de la Banque, lui avoit volé tous ses joyaux & ses meilleures nipes, avoit tout emporté & s’étoit embarqué lui-même sans qu’elle sçût où il étoit allé. Le Maître de la maison où ils logeoient, s’apperçevant que celui qui devoit le payer étoit parti, s’étoit saisi pour se dédommager de sa perte, de quelques bagatelles que le fripon n’avoit pas pû emporter, & étoit sur le point de mettre Seomanthe~i à la porte. Ni la vûe de sa misère, ni les lamentations capables d’amollir les cœurs les plus endurcis, ne purent toucher celui de Negratia~i. Cette inexorable personne pensoit qu’il n’y avoit point de punition trop rude pour celle qui avoit trompé ses mesures ; mais d’autres plus charitables la reçûrent chez elles, où elles la consolerent aussi-bien qu’elles purent. Elle vit encore avec eux, dépendante de leur générosité, & obligée d’en acheter la continuation en s’assujettissant à toutes leurs fantaisies. On n’a pas pû encore découvrir la route que son perfide époux avoit prise : mais on suppose qu’il s’est rétiré en France~i ou en Hollande~i, laissant ici des dettes si considérables, que tout ce qu’il a emporté à Séomanthe~i suffiroit à peine pour les payer : ainsi il n’est pas vraisemblable qu’il revienne jamais, ou, s’il revient, que sa malheureuse Epouse en reçoive aucun soulagement.

Metatestualità

J’étois sur le point de rapporte plusieurs exemples semblables, où une trop grande contrainte a été fatale aux jeunes personnes du Sexe, lorsque Mira~i est entrée dans ma chambre ; & voyant ce que je faisois, elle m’a ôté la plume des mains, en me disant que si je m’étendois davantage sur ce sujet, il étoit à craindre qu’on ne m’imputât de pancher à l’extrêmité opposée, qui est souvent beaucoup plus fatale à notre Sexe. Je cédai à la supériorité de son jugement ; elle n’eut pas de la peine à me convaincre que si on accordoit à la jeunesse toute la liberté qu’elle désire, on ne verroit à peine que des objets malheureux avant qu’ils fussent arrivés ‘a l’âge de maturité.
Le luxe a fait dernièrement tant de progrès á tous égards, que ceux qui sont appellez à former l’esprit de la jeunesse, ne peuvent y faire trop d’attention. La nature d’elle-même a de l’aversion pour le vice : mais ceux qui ont inventé nos divertissements à la mode, on sçu déguiser avec tant d’art ce que ces amusemens avoient de difforme, qu’il n’est pas possible aux jeunes gens de s’en appercevoir. L’éclat dont ils brillent frappe dans l’éloignement, & vous n’appercevez pas le serpent qui y est renfermé, jusqu’à ce que vous en approchant de trop près, vous risquiez d’être infecté de son venin. Nos ancêtres ne passoient pas leurs soirées dans des divertissemens tels que nos Mascarades modernes en hyver, & nos ridottos al fesco en Eté. Quoique des plaisirs de cette nature puissent flatter nos sens pour le présent, ils n’ont que trop souvent été la source des chagrins les plus amers, dans le tems da la réflexion. Je les regarde, & sur-tout le premier, comme une entreprise hardie de renverser l’ordre de la nature. En effet, le premier commence à la même heure où nos recréations devroient finir, & empiéte sur le tems dont nous avons besoin pour réparer dans le repos les forces de notre esprit & de notre corps. Ceux qui s’en tirent le mieux, sont sûrs de perdre un jour de leur vie après chaque Mascarade ; mais d’autres d’une constitution plus délicate y gagnent des rhumes & diverses incommodités, qui les font souffrir pendant quelque tems & souvent même toute leur vie sans qu’ils puissent jamais s’en délivrer. Cependant quelles plaintes ne feroit pas notre jeunesse des deux Sexes, si on venoit à leur retrancher un divertissement qu’ils disent-être de si bon gout ! Que peut-il y avoir de plus innocent, disent-ils, que de voir tant de monde ensemble, tous mis différemment, les uns occupés à s’entretenir, d’autres à danser, d’autres encore à jouer, & d’avoir durant tout ce tems, le plaisir de la musique ! Quoi de plus propre à éguiser l’esprit que les reparties qui s’y font ! Il est vrai que plusieurs illustres familles qui passent l’hyver à la Campagne, ont souvent dans leurs maisons ce qu’elles appellent une Mascarade ; toute la noblesse du voisinage y est invitée & rien n’est plus agréable que cette sorte de divertissement. Quand une Compagnie choisie est déguisée de façon à se méconnoître les uns les autres, un badinage spirituel fait continuellement le tour de l’assemblée, & les plaisantes méprises qui se font sont dans la suite une ressource pour la conversation : comme chacun est obligé d’ôter son masque, & de se faire connoître pour ce qu’il est aussi-tôt que le bal est fini, il est sûr qu’on ne dira & ne fera rien de malhonnête ou d’indécent. Mais c’est toute autre chose dans nos divertissemens qui se payent : là le plus grand débauché, & l’homme le plus mal élévé, qui ont dequoi acheter un billet, sont en liberté de lâcher les choses les plus grossièrs aux oreilles les plus chastes, & de se retirer ensuite à la faveur de leur déguisement sans subir la honte ou le châtiment que leur conduite merite. Mais outre que les Dames sont sujettes aux insultes de chaque Fat, qui s’imagine d’être plus spirituel plus il blesse leur modestie ; je m’étonne qu’elles puissent penser sans rougir, avec quelles créatures de leurs propre Sexe, il leur arrive de se rencontrer dans ces assemblées mêlées.

Livello 3

Un homme de ma connoissance, mais un peut étourdi, me dit un jour qu’il ne s’étoit jamais si bien diverti dans toute sa vie, qu’un soir, au sujet de la plus grande prude de la Nation.

Esempio

Cette Dame fut abordée par un Cavalier, qui la prenant pour une autre, lui addressa quelques expressions un peu obscenes : se sentant offensée de ce disours, & voulant se délivrer de ses importunités, elle courut à une certaine fille de joye, à qui l’Auteur de ce recit avoit donné un billet, en lui criant, ô Madame, avez-vous entendu l’infame créature ?
Je fus obligé de reconnoître que cette Dame avoit bien merité le ridicule dont elle s’étoit couverté <sic>, puisque’elle n’auroit jamais dû se renconter daus <sic> un endroit si peu conforme à l’austerité dont elle faisoit profession ; mais aussi je saisis cette occasion de lui représenter que les femmes d’honneur lui avoient peu d’obligation, comme à tout autre Cavalier qui introduisoit ces abandonnées dans une Compagnie qu’elles n’auroit jamais eu l’assûrance d’approcher, si on ne leur avoit pas fait présent du billet. J’ajoutai, que suivant moi on ne pouvoit pas faire un plus grand affront à notre Sexe, & que c’étoit aussi manquer de prudence, parce qu’en amenant leurs Maîtresses dans ces assemblées, le hazard pouvoit leur faire lier conversation avec leurs propres épouses ou leurs sœurs. Non Madame, dit-il avec un sourire malicieux, pour repondre à mes dernières paroles, nous ne leur donnons jamais aucun billet de Mascarade, insinuant qu’ils n’approuvoient point eux-mêmes, que les Dames de leur famille fréquentassent cet endroit, & que, si elles y recevoient quelque affront, elles ne devoient s’en prendre qu’à elles mêmes.

Livello 3

Racconto generale

Ceci me rappella un homme de ma connoissance qui est regardé comme un très-bon Epoux, & qui l’est réellement, quoiqu’il se soit servi d’un moyen assez extraordinaire, pour guerir sa femme de sa passion qu’elle témoignoit dans le commencement de leur mariage, pour prendre part à ces divertissemens nocturnes. On ne parloit pas plûtôt d’une Mascarade, que ses yeux éteinccloient de joye : on fasoit demander sur le champ le faiseur d’habit, on ne parloit de rien, & on ne pensoit qu’à l’habit qu’on mettroit dans cette nuit fortunée. Son Epoux étoit bien convaincu que ses intentions étoitent très-innocentes, puisqu’elle ne souhaitoit jamais d’y aller sans lui, & qu’elle le pressoit extrêmement de prendre part à un plaisir qui avoit tant de charmes pour elle-même. Mais il connoissoit trop bien la Ville, & les dangers que plusieurs femmes ont couru dans ces assemblées. De plus, il ne pouvoit gouter cette dépense, & il craignoit de passer pour un vilain, ou un jaloux, s’il lui donnoit l’une ou l’autre de ces raisons pour la détourner d’y aller : c’est pourquoi il s’avisa d’un stratagême qui pût la dégouter de fréquenter cet endroit.
Il engagea un des ses intîmes amis, qu’elle ne connoissoit pas, à mettre un habit exactement semblable à celui qu’il portoit, en sorte qu’on ne pouvoit plus les distingues sous le masque, à cause de la ressemblance de leur taille. Dans le milieu d’une Danse, ce Cavalier se glissa à la place de l’Epoux, qui se retira sur le champ, & alla se cacher jusqu’á la fin du bal. La pauvre Dame n’ayant pas le moindre soupçon de la tromperie, ne s’écarta point de son prétendu Epoux, & quand la Compagnie se separa, il la fit entrer dans un Fiacre, qui avoit ordre de les conduire à une Taverne dans (*2) Pall-Mall. Elle fut d’abord surprise de se trouver dans cet endroit ; mais s’imaginant que c’étoit une fantaisie de son Mari, elle crut qu’elle devoit s’y soumettre & se laissa conduire dans une Chambre. Dès qu’ils y furent le Cavalier ôta son masque, & la pria d’en faire autant avec des expressions qui ne convenoient pas à celui pour qui elle le prenoit ; ce qui l’épouvanta au point qu’elle poussa un grand cri. Le Marie qui la suivoit dans un autre Carosse, arriva dans ce moment, lorsqu’elle sonnoit la cloche, & qu’elle appelloit les gens de la maison, pour avoir une chaise, qui pût la transporter chez elle, tandis que le Cavalier faisoit tout son possible pour l’engager à se demasquer. Il jouoit si bien son rolle, que celui qui l’employoit s’en amusa extremement, & qu’il auroit laisse durer la farce plus long-tems si la frayeur excessive de sa femme ne l’avoit pas obligé à y mettre fin : il se demasqua donc, & la prenant dans ses bras, la pria de se rassurer. Cet accident, lui dit-il, auroit pû avoir des fâcheuses consequences, s’il ne vous étoit pas arrivé avec mon ami particulier. Je l’ai vû, & vous ai suivis dans le dessein de me venger de l’affront qu’on vouloit me faire, mais je suis à présent convaincu que c’étoit une méprise de son côté comme du vôtre. Voyez, continua-t-il, en ôtant le masque de sa femme, qui est celle à qui vous avez fait toutes ces galanteries, & avec qui vous vouliez prendre tant de libertez. Le Cavalier affecta une extême surprise, & beaucoup de confusion de ce qu’il avoit fait, demanda pardon à son Ami & à la Dame, dit qu’il l’avoit abordée, la prenant pour une belle femme ; & que s’appercevant que bien loin de le rebuter, elle se tenoit aussi près de lui qu’il lui étoit possible, & qu’elle évitoit tout autre entretien, il avoit eu toutes les raison du monde de se flatter, qu’elle ne seroit pas moins satisfaite avec lui dans un autre endroit. Mais je m’apperçois, ajouta-t-il, que la ressemblance de nos habits l’a trompée, & que si je m’imaginois de faire une Maîtresse, elle croyoit suivre un époux. Cette avanture les mit de très bonne humeur, & fit sur la Dame tout l’effet que mon Ami désiroit. Elle fut si frappée du danger imaginaire qu’elle avoit couru, & de la frayeur réelle qu’elle avoit eue, qu’elle résolut de ne mettre plus le pied dans un endroit où la vertu & la reputation étoient autant exposées. Cependant son Epoux eut la précaution de garder inviolablement le secrèt sur le tour qu’il lui avoit joué, craignant que si elle venoit à le découvrir, elle n’en conçût un ressentiment plus préjudiciable à sa tranquillité, que si elle avoit continué à aimer avec passion cet amusement.
Mais ce qui n’étoit ici qu’une feinte, a été une réalité dans une autre occasion. Deux nobles familles doivent la ruine de leur paix, & une inimitié réciproque qui ne finira pas aisément, à une fatale méprise occasionnée par une malheureuse ressemblance d’habits dans l’une de ces Mascarades.

Esempio

Alcales~i & Palmyre~ise marierent encore jeunes : leurs cœurs n’avoient point été consultez dans cette affaire, leurs parens seuls avoient tout fait. Comme ils n’avoient l’un & l’autre aucun attachement ailleurs, ils ne laisserent pas de vivre en fort grande union, & malgré toute leur indifférence, il n’arriva rien de longtems, qui pût leur donner le moindre ombrage, soit que ce fût l’effet du hazard, ou de leur prudence. La lecture, la promenade, & la comedie étoient les amusemens favoris de l’époux. De son côté, la Dame se plaisoit à faire & à recevoir des visites, à fréquenter l’Opera & les Mascarades. Il n’examina jamais quelle compagnie elle voyoit, & elle ne prit jamais la peine de s’informer comment il passoit son tems. Elle étoit infiniment enjouée & très libre dans la conversation ; mais elle en agissoit avec une si grande égalité à l’égard de tous les Cavaliers de sa connoissance, que la malignité même ne trouvoit rien à censurer dans sa conduite. Alcales~i se conduisoit précisement de la même manière : il rendoit justice aux charmes de toutes les Dames, & il n’avoit de passion pour aucune. Jusques-là cet heureux & insensible couple n’avoit point encore ressenti de jalousie. Avec quelle tranquillité n’auroient-ils pas passé de cette vie à l’Eternité, en laissant après eux la plus belle reputation, s’ils avoient vécu, quelques années de plus, dans le même état ! mais leur mauvais sort en avoit ordonné autrement, & lorsque leur union paroissoit être la plus solide, elle étoit la plus proche de la fin. Comme Palmyre~i ne manquoit aucune mascarade, elle s’y trouva une nuit, qu’Alcales~i, après qu’elle fut partie, y fut aussi entrainé pas <sic> des Amis qui ne vouloient pas être refusez. Quoiqu’il n’eût pas le moindre goût pour ce divertissement, il auroit crû se rendre ridicule s’il n’avoit pas fait comme les autres, & il s’attacha d’abord à une Dame, á qui il trouvoit de l’esprit & des manières. Une autre Dame, qui avoit accompagné Palmyre~i, se trouvant à portée de l’entendre, le decouvrit à sa voix, qu’il ne se soucioit point de déguiser. Elle courut sur le champ en porter la nouvelle à son Epouse, qui d’abord ne vouloit pas le croire ; mais celle-ci lui ayant protesté à plusieurs reprises, que non seulement il étoit dans l’assemblée, mais de plus qu’il paroissoit fort occupé avec une Dame, & qu’elle ne doutoit point qu’il n’y eût une intrigue liée entr’eux : Palmyre~i se laissa enfin persuader d’aller, pour s’en convaincre, dans cette partie de la Salle, où il devoit être suivant le rapport de son officieuse Amie, & où elle le trouva encore occupé à entretenir sa Dame. Une passion qu’elle n’avoit point encore sentie, s’empara alors de son cœur. Elle vit qu’on la trompoit ; elle entendit distinctement la voix de son Epoux ; & le trouvant dans un endroit pour lequel il avoit toujours témoigné tant d’aversion, elle se persuada encore plus fortement qu’il étoit un dissimulé, & qu’il ne seignoit cette repugnance que pour conduire ses intrigues avec un plus grand secret. Enfin elle eut de lui les idées les plus desavantageuses qu’une femme puisse se former, lorsqu’elle s’imagine non seulement qu’on lui fait insulte, mais encore qu’on lui en impose. De tems en tems elle vouloit lui parler, & lui faire voir qu’il étoit découvert ; mais son mauvais genie l’empêcha de faire une chose qui auroit éclairci cette affaire : elle se représenta que si elle manifestoit son ressentiment dans un endroit aussi public, elle s’exposeroit à être tournée en ridicule par toutes ses connoissances : elle jugea donc qu’il valoit mieux l’observer durant le bal, & le suivre ensuite, même jusqu’au lieu de son rendez-vous, en cas qu’il ne revint pas au logis. Suivant ce projet, elle ne cessa de l’observer parmi la foule du mieux qu’il lui fut possible ; elle crut enfin le voir sortir de la Salle avant que l’assemblée se separât. Elle avoit auparavant perdu de vûe la Dame à qui il parloit, & elle ne doutoit point qu’ils ne se fussent donné une assignation ; c’est pourquoi voyant qu’il entroit dans une chaise, elle en prit une autre, & le suivit jusqu’à ce qu’elle l’apperçut entrer dans une maison prês de Convent-Garden~i. Après un moment de refléxion bien court, elle ordonna au porteur de frapper à la porte ; & le Domestique étant venu ouvrir, elle le pria de l’introduire auprès du Cavalier qui venoit d’entrer. Le Garçon ne doutant point que son maître n’attendit cette agréable visite, la conduisit au haut de l’escalier ; elle n’y avoit été qu’un instant, lorsqu’elle vit venir à elle un homme fort bien-fait, habillé précisement comme son Epoux, mais alors sans masque, & qui la pria très poliment de lui faire savoir ce qu’elle désiroit. A cette vûe son chagrin & sa confusion furent extrêmes ; elle repliqua brusquement, qu’elle l’avoit pris pour un autre, & se tourna avec précipitation pour descendre l’escalier ; mais il la saisit par son habit, lui disant qu’il seroit indigne du bonheur que le hazard lui présentoit, s’il la laissoit partir, sans lui prouver qu’elle n’auroit pû trouver aucun homme qui estimât d’avantage la moindre faveur qu’elle voudroit lui accorder. En dépit de sa mauvaise humeur, elle trouva quelque chose dans la personne & dans les manières de cet étranger, qui lui plut, & se mettant alors dans l’esprit, qu’il pouvoit avoir changé d’habit avec Alcales~i (ce qu’on fait quelquefois dans les Mascarades, soit par caprice, soit pour conduire plus aisément une intrigue) elle lui demanda, s’il avoit eu cet habit toute la soirée ? Il lui repondit que oui, ce qui la rendit encore plus inquiéte. Cependant elle étoit sûre de ne s’être pas trompée au sujet de la voix qu’elle avoit entendue, qui étoit celle même de son Epoux, & bien differente de celle du Cavalier qui lui parloit. Elle continua donc à lui demander, s’il n’avoit pas pris garde à un autre Cavalier mis de la même manière ? Il lui repliqua, qu’il l’avoit remarqué, & que l’homme dont elle parloit étoit fort occupé avec une Dame ; mais, ajouta-t-il avec un sourire, cette Dame n’étoit pas celle qui lui fait à présent l’honneur de paroitre tant inquiéte à son égard. Ces paroles piquerent Palmyre~i jusqu’au vif, & se flattant que si elle entroit en conversation avec lui, elle pourroit découvrir quelque chose, elle se laissa engager à prendre un siége, & lui ayant dit qu’elle étoit l’épouse de la personne dont elle s’informoit, elle ôta son masque, pour lui montrer qu’elle ne méritoit pas l’insulte qu’on lui faisoit, & le conjura de lui apprendre tout ce qu’il sçavoit touchant la perfidie de son Epoux. Le Cavalier, que j’appellerai Lysimon~i, l’assura de bonne foi, qu’il ne connoissoit absolument point la personne qui avoit parue avec le même habit que lui, quoique cette conformité l’eût engagé à l’examiner avec plus d’attention ; mais en même tems il exaggera tellement les complimens qu’il lui avoit ouï faire à cette Dame, que Palmyre~i n’en pouvoit plus de dépit, & de jalousie. S’en appercevant, il entremêla adroitement des éloges sur sa beauté, avec des exclamations contre l’ingratitude de son Epoux, qui ayant une si belle femme pouvoit avoir des yeux pour d’autres charmes ; jusques-lá que la vanité d’un côté, & de l’autre le désir de vengeance la disposerent à écouter une nouvelle flamme : & il poursuivit cette affaire avec tant de succès, qu’il obtint avant le jour, non seulement la possession entière de sa personne, mais encore celle d’un cœur qui n’avoit jamais senti jusqu’alors les peines ni les plaisirs de l’amour. Il étoit jour dès quelques heures quand elle arriva chez elle ; Alcales~i n’avoit pû se délivrer de sa Compagnie qu’environ le même tems, & comme il n’étoit revenu qu’un moment avant elle, il ne s’étoit pas encore mis au lit. Il ne témoigna pas la moindre surprise de ce qu’elle étoit restée si longtems à la Mascarade, contre sa coûtume, & ne lui fit aucune question à cet égard : de son côté elle étoit trop occupée de Lysimon~i, pour se rappeller que son Epoux y eût été. Et tout se seroit peut-être passé heureusement, si la sœur d’Alcales~i, qui logeoit vis-à vis de Lysimon~i, ne l’avoit pas vûe malheureusement à sa fenêtre, lorsqu’elle rajustoit sa coëffure un moment avant que de prendre congé. Cette Dame avoit une passion secrette pour le Cavalier, & elle avoit saisi toutes les occasions de se rencontrer avec lui, dans l’esperance de l’engager ; mais il ne l’avoit pas entendue, ou il avoit négligé ses avances ; ensorte que voyant Palmyre~i chez lui, elle ne douta point que ce ne fût pour l’amour de cette Dame qu’il avoit paru si stupide & si ingrat. Enflammée de toute la fureur que la jalousie, le désir de vengeance, & le chagrin d’avoir échoué purent lui inspirer, elle vint le jour suivant chez Alcales~i, & en sa présence, elle se dechaina contre Palmyre~i, comme contre une femme qui avoit introduit le deshonneur dans leur famille, & qui étoit indigne d’avoir un si bon Epoux. Elle rapporta tout ce qu’elle savoit de cette avanture, ajoûtant qu’elle ameneroit pour prouver la sincérité de son rapport, la femme de chambre & un Laquais qu’elle avoit appellez pour voir Palmyre~i à cette fénêtre. Une accusation si forte & faite par une sœur, reveilla Alcales~i de cet état d’indolence où il avoit vécu jusques-là. Le feu lui monta au visage, mais son cœur étoit encore plus enflammé. Palmyre~i voulut d’abord nier ce dont on l’accusoit ; mais trouvant que les preuves contre elle étoient trop fortes, elle rejetta sur son Epoux tout le blâme de cette cruelle censure. Elle avoua que la jalousie & le chagrin de le voir engagé dans une intrigue à la Mascarade, l’avoient portée à suivre une personne qu’elle prenoit pour lui ; mais elle nia absolument qu’elle eût aucune liaison avec le Cavalier qui étoit le sujet de ces reproches, & même qu’elle sçût son nom. Alcales~i écouta tout ce qu’elle dit sans l’interrompre d’un seul mot, & quand elle eût fini de parler, il lui repliqua avec un sourire qui exprimoit autant de malice que de dedain : Il est fort étrange, Madame, que l’amour excessif que vous me portez, & la terreur dont vous étiez saisie qu’une rivale ne vous supplantât dans mon cœur, aient pû vous porter à de semblables extrêmités, & que vous puissiez sur le champ, & sans être convaincüe que vos soupçon étoient sans fondement, prendre un exterieur si composé : vous devez certainement avoir un empire peu commun sur vos passions, puisque vous n’avez jamais fait mention de ce qui vous avoit donné tant d’inquiétude. Palmyre~i avoit peu de chose à alleguer contre une observation si piquante : mais elle suppléa aux raisons par des injures, tâchant, comme il arrive ordinairement dans ce cas, de justifier ses propres fautes en exaggerant celles de son Epoux. Enfin la querelle s’échauffa au point que Palmyre~i se retira avec précipitation dans sa chambre, empaqueta ses joyaux, & se rendit sur le champ chez son Frere, où elle se plaignit hautement de l’injustice qu’elle avoit reçue, & fit contre elle-même les plus ameres imprécations si elle retournoit jamais chez Alcales~i. Dans ces entrefaites il se convainquit pleinement de l’injure qu’on lui avoit faite, & il envoya un défi à Lysimon~i dans la chaleur de son ressentiment. Celui-ci étoit trop brave pour reculer ; ils se battirent donc, & furent blessés l’un & l’autre dangereusement. Tandis qu’Alcales~i garda le lit, ni Palmyre~i, ni aucun de la famille, n’envoyerent jamais pour s’informer de sa santé. Ce manque d’attention la plus commune choqua à un tel point Alcales~i & ses parens, qu’ils n’ont jamais pû le pardonner, sur-tout dès qu’ils apprirent qu’on avoit eu plus d’égards pour Lysimon~i. Aucune inimitié plus implacable que celle qui a subsisté dès lors entre ces deux familles. Palmyre~i tint sa parole, & ne vit plus son Epoux. Comme il étoit persuadé de son infidelité c’étoit la seule chose en quoi elle pût l’obliger. Les preuves n’étoient pas suffisantes pour un divorce : c’est pourquoi on choisit de part & d’autre des Avocats, qui convinrent, qu’elle auroit l’intérêt de son bien, pour en disposer comme elle jugeroit à propos. Ils se quittérent avec la même indifférence, mais moins tranquillement qu’ils ne s’étoient unis. Alcales~i s’est rétiré à sa maison de Campagne, où il continue de mener une vie obscure & solitaire. Palmyre~i est allée en France~i, où son cher Lysimon~i s’étoit rendu, d’abord après la guérison de ses blessures ; mais on a lieu de douter si elle trouve encore dans la Compagnie de son Amant de quoi se dédommager de la perte de son innocence & de sa réputation.
Mais de toutes celles qui ont souffert de leur curiosité ou de leur attachement si dangereux, il n’en est aucune plus digne de pitié que la malheureuse Erminie~i.

Esempio

Cette jeune Dame & son frère devoient leur naissance à un mariage fort heureux, & partageoient l’un & l’autre fort également la tendresse & l’indulgence de leurs parens. On les forma de bonne heure & avec un grand soin à la pieté & à la vertu, & ils avoient reçu de la nature des dispositions si heureuses, qu’ils se plaisoient dans la pratique de ces devoirs, que d’autres regardent comme très-rigoureux. Leurs parens faisoient leur séjour à la Campagne, & ils ne venoient à Londres~i qu’une fois en deux ou trois ans, pour y passer quelques jours, jusqu’à ce que leur fils ayant fini ses études à Cambridge~i, ils voulurent qu’il apprît à connoître mieux le monde, qu’il n’auroit pû le faire dans leur retraite. Mais, craignant qu’il ne se livrât à tous les vices de son âge, si on l’abandonnoit à lui-même, ils résolurant <sic> de venir eux-mêmes demeurer en Ville pour avoir l’œil sur sa conduite. Suivant ce dessein, ils louerent une maison dans une place de cette ville. Toute la famille s’y transporta, & de peur de paroître trop particuliers, ils furent obligés de se conformer à la manière de vivre ordinaire. Erminie~i n’avoit pas plus de seize ans, & comme on fait beaucoup d’attention aux nouveaux visages, pourvû qu’ils soyent médiocrement agréables, elle fut extrêmement remarquée. Cependant son jeune cœur n’en fut point enflé d’orgueil ou de vanité ; & quoiqu’elle eût tout l’enjoûment qui est inséparable de l’innocence, & d’un bon naturel, elle ne s’y livra jamais, au point de prendre ou de permettre aucune de ces libertés dont elle voyoit que ses nouvelles connoissances ne se faisoient aucun scrupule. L’hyver suivit de près leur arrivée, & partout où la jeune Dame & son Frère se rendoient, ils n’entendoient parler que de Mascarades. Ils n’y avoient jamais été ni l’un ni l’autre : ainsi l’empressement qu’ils remarquérent dans les autres, excita leur curiosité. Leurs parens ne s’opposérent pas à leurs désirs, ils consentirent qu’ils y allassent ensemble ; mais en recommandant très étroitement à leur fils de veiller sur sa Sœur, & de ne la pas perdre de vûe qu’il ne l’eût ramenée au logis. Quoique ce divertissement ne fût pas encore connu en Angleterre~i dans le tems de leur jeunesse, & qu’ils ignorassent entierement en quoi il consistoit, ils avoient ouï parler du danger qu’on y couroit, & ils repetérent plusieurs fois les mêmes instructions au jeune homme, qui les assura de son exactitude à executer leurs ordres. Hélas ! qu’il connoissoit peu l’impossibilité de garder sa promesse ! ils ne furent pas plûtot entrés, qu’ils se trouverent tout éperdus au milieu de cette tumultueuse assemblée. La bizarrerie des habits, la précipitation & le désordre qui regnoit dans ce lieu détournerent toute leur attention : ils se suivirent, à la vérité, pendant quelque tems, mais ils furent bientôt séparés par la foule qui se jettoit au milieu d’eux, les uns abordant le Frère, & d’autres la Sœur. Ceux qui leur parlérent s’apperçurent aisément qu’ils n’étoient point faits au jargon de cet endroit, & se le disant à l’oreille, nos jeunes provinciaux servirent de jouët à toute la Compagnie, chacun se plaisant à leur lancer quelque trait. Il y avoit quelque tems qu’Erminie~i avoit perdu son Frère ; elle se voyoit entournée de personnes des deux Sexes, dont le langage ne lui plaisoit nullement, & elle ne savoit comment leur répondre : enfin ses appréhensions s’évanouïrent à la vûe d’un Domino bleu, qui étoit l’habit de son frère ; elle courut à la personne qui le portoit, & la saisissant : Mon cher frère, s’écria-t’-elle, rétirons-nous, j’ai été épouvantée à la mort par le bruit que fait tout ce monde. Je m’étonne qu’on puisse trouver ici le moindre plaisir. La personne qu’elle avoit abordée ne répliqua rien, mais la prenant sous le bras, la conduisit dehors comme elle le souhaitoit, & entra avec elle dans un fiacre. Ne soupçonnant point l’accident qui la menaçoit, elle ne fit aucune attention aux ordres qu’il donna au cocher ; & charmée de quitter un endroit qui avoit pour elle si peu de charmes, elle entretint en chemin son prétendu frère, en lui contant tout ce qu’on lui avoit dit, jusqu’à ce que le carosse s’arrêta à la porte d’une grande maison. Comme il n’étoit pas encore jour, elle ne distingua pas si c’étoit la maison de ses parens ; & fort innocemment elle sauta en bas du carrosse, & avoit déjà passé l’entrée avant que de découvrir sa méprise : mais l’ayant reconnue, Bon Dieu, s’écrira-t’-elle, où m’avez-vous amenée, mon frère ? Cependant elle le suivit en haut de l’escalier, où ayant ôté son masque, il lui montra un visage qu’elle n’avoit jamais vû auparavant. Il n’y eut jamais de surprise & de terreur plus grande, que celle qui saisit cette jeune & infortunée Dame. Elle pleura, le pria, le conjura par-tout ce qu’il y a de sacré & de respectable de la laisser partir ; mais quand elle eût été moins belle, son innocence seule eût été pour lui un attrait suffisant. Plus elle avoit d’aversion, plus elle se défendoit contre le cruel traitement qu’il commençoit à lui faire, plus les désirs de ce malheureux s’enflammoient ; & l’ayant en son pouvoir dans une maison où ses cris étoient autant inutiles que ses pleurs & ses prieres, il satisfit enfin son infame passion, avec une barbarie qui ne peut être surpassée : & pour se procurer un moment de plaisir, il causa la ruine d’une jeune personne, que l’ignorance seule du monde avoit fait tomber entre ses mains. Après être ainsi venu à bout de ses desseins, il fut en peine comment il disposeroit de sa proye. Elle le pria mille fois d’achever la scéleratesse de son action, en tuant celle qu’il venoit de rendre malheureuse ; mais il n’auroit pas été en sûreté s’il l’avoit fait ; peut-être aussi, tout méchant qu’il étoit, auroit-il eu horreur d’une action si noire. Il s’apperçut aisément que c’étoit une Fille de condition, & il ne douta point que les parens de cette infortunée ne cherchassent à venger l’injure qu’elle avoit reçue, s’ils venoient à en découvrir l’auteur ; c’est pourquoi, voyant qu’il ne pouvoit point l’appaiser, encore moins l’engager à continuer avec lui un commerce secret, il l’obligea à se laisser bander les yeux d’un mouchoir, afin qu’elle ne pût point depeindre la maison, ni la rue où elle avoit été traitée avec tant d’indignité ; ensuite il la fit entrer avec lui dans un fiacre, & ordonna au Cocher de les conduire dans une de ces rues étroites & sales, voisines du (*3) Strand, du côté de la Riviere, où il la mit à terre, & rebroussa sur le champ avec toute la diligence que les chevaux purent faire. Elle ne fut pas plutôt en liberté, qu’elle ôta le bandeau de dessus ses yeux. Elle jetta autour d’elle un regard de désolation ; elle ne pouvoit connoître où elle étoit, mais voyant la riviere à une petite distance, elle fut tentée plus d’une fois de s’y précipiter, ainsi qu’elle a avoué depuis. Mais ses principes de Religion la retinrent, & elle erra d’un côté & d’un autre durant quelque tems, ne sachant où aller ; enfin elle arriva à un quartier plus peuplé, où trouvant une chaise, elle se fit porter chez elle, dans un état qu’il est plus aisé d’imaginer, que de décrire. Dans cet intervalle son frère avoit été dans la plus grand agitation ; il ne l’avoit pas plutôt perdu de vûe, qu’il avoit commencé à la chercher de tous côtés : il fit plusieurs fois le tour de la Salle, il examina toutes les avenue étroites qui y conduisent, il dépeignit son habillement aux Domestiques, en leur demandant s’ils avoient point vû la Dame qui le portoit ; mais toutes ses recherches se trouvant vaines, il se hâta de revenir au logis, se flattant qu’elle y seroit venue après l’avoir perdu. Ne la trouvant pas, il avoit couru une seconde fois à (*4) Haymarket~i pour la chercher de nouveau. Mais cette recherche étant aussi infructueuse que la première, son chagrin & son desespoir devinrent sans bornes. Il aimoit véritablement sa sœur, & il ne doutoit point qu’il ne lui fût arrivé quelque fatal accident. Mais ce qui redoubloit encore se transes, c’est lorsqu’il pensoit comment il s’étoit mal acquité da la commission que ses parens lui avoient donnée, & quel compte il avoit à leur rendre. Redoutant leurs reproches, & plus encore le chagrin que les saisiroit en le voyant revenir tout seul, il couroit les rues comme un homme qui a perdu la raison ; enfin le jour étant avancé, & tous ceux qui le rencontroient s’arrêtant pour le considérer, comme si la boisson ou la folie en avoient fait un objet de derision, il surmonta sa douleur au point de s’exposer à une chose qu’il craignoit plus que la mort même. L'inquiétude de leurs Parens ne leurs avoit pas permis de se mettre au lit, que leurs chers Enfans ne fussent revenus sains & saufs ; ils sentoient des appréhensions dont ils ne pouvoient pas rendre raison, personne n’ayant ôsé les informer qu’Erminie~i s’étoit égarée, ou que son frère fût venu, plusieurs heures auparavant, demander à la porte si elle étoit arrivée. Mais quand ils le virent entrer avec un air confus & désolé, & qu’ils n’apperçurent point leur fille avec lui, ils s’écrierent tous deux en même tems transportés de rage & d’affliction : Où est vôtre Sœur ? Qu’est devenue Erminie~i ? Osez-vous nous approcher sans elle ? Il seroit difficile d’exprimer la situation de ce pauvre jeune homme ; tremblant & la tête baissée, ses yeux laissoient couler un torrent de larmes sur la poitrine, & il n’avoit pas la force de parler. Enfin son Pére impatient de savoir, même ce qui pouvoit être arrivé de plus fâcheux, lui commanda de lui en faire le récit, ou de disparoître de devant lui pour toujours. Oh mon Pére, s’écrira-t’-il, que puis je vous dire ! Ma Sœur est perdue, toute mon attention à vous obéir a été vaine, j’ignore entièrement comment ce malheur est arrivé. A peine avoit-il fini ces parole, que cette infortunée fille parût. Pére, Mére, Frére, tous coururent la prendre dans leurs bras, mais le choc étoit trop violent dans l’affoiblissement où étoient ses esprits, pour qu’elle pût soutenir leurs embrassemens ; elle s’évanouit, & resta long-tems dans cet état, quoiqu’on l’eût deshabillée sur le champ, qu’on l’eût mise au lit, & qu’on eût tout employé pour la faire revenir. Elle ne reprit l’usage de ses sens, que pour faire les plus tristes lamentations ; mais on ne put jamais l’engager à en avouer le sujet, pendant que son Pére & son Frére étoient dans la chambre. Sa Mére remarquant leur présence la génoit, les pria de se retirer ; après quoi elle prévalut sur l’esprit de sa fille, en partie en usant de son autorité, en partie en lui faisant mille instances, & plus encore en faisant mention de tous les maux que son imagination put lui suggerer, au point que le fatal secret fut révelé. Il n’y eut jamais de famille plus désolée, & ce qui redoubloit encore leur désespoir, c’est qu’il ne leur étoit pas possible de découvrir le Scélerat qui causoit leur infortune ; les précautions qu’il avoit prises rendirent toutes leurs recherchers infructeuses ; & lorsqu’ils obtinrent d’Erminie~i, quelques jours ensuite, de parcourir avec eux en Carosse, presque toutes les rûes de Londres~i, il ne fut pas possible à cette infortunée de désigner la maison ou même la rûe où son ravisseur l’avoit conduite. Enfin ce qui mit le comble á son malheur, fut l’arrivée d’un jeune Cavalier, qui l’aimoit dès long-tems avec l’approbation de ses parens, & pour qui elle sentoit aussi toute la passion dont un cœur vertueux est susceptible. Quelques affaires l’avoient empêché d’accompagner en Ville la famille d’Erminie~i, & il arrivoit rempli d’esperance de voir bientôt ses désirs accomplis par son mariage avec cette aimable fille. Triste & fatal revers ! au lieu d’être reçu à bras ouverts, en place de cet accueil gracieux auquel on l’avoit accoutumé, & qu’il avoit raison d’espérer, il découvre l’air le plus morne, & le plus contraint sur les visages de ceux qu’on lui permet de voir : Erminie~i en particulier n’apprit pas plutôt son arrivée, qu’elle s’enferma dans sa chambre, & ne voulut jamais se laisser persuader à paroître devant lui. On lui dit pour excuser son absence qu’elle étoit indisposée ; mais il jugea que ce n’étoit qu’un prétexte, parce qu’ils avoient vécû jusques-là avec assez de liberté, pour qu’on eût pû lui permettre de faire visite à Erminie~i dans sa chambre. Il se plaignit de ce changement dans leur procédé, & conjectura d’abord qu’il avoit un rival à qui on donnoit la préférence. Cependant la véritable raison ne put pas rester long tems secrette, on commença à en parler, & il en fut bientôt instruit. Il est aisé de concevoir combien il fut sensible à ce coup : mais après un moment de réflexion, il prit son parti & fut trouver le Pére d’Erminie~i, pour lui communiquer l’affligeante nouvelle qu’il venoit d’apprendre, & pour l’assurer en même tems que son amour étant principalement fondé sur la vertu de cette aimable Fille, à laquelle un acte de violence n’avoit pû donner aucune atteinte, il étoit toujours disposé à l’épouser si elle vouloit y consentir. Une telle générosité charma cette famille désolée, mais Erminie~i ne put jamais se résoudre à accepter cette offre. Plus elle le trouvoit digne de l’affection qu’elle avoit eue pour lui, avant sa cruelle avanture, moins elle pouvoit supporter la pensée de devenir son Epouse après le deshonneur qu’elle avoit reçu. Elle assura ses Parens qu’elle avoit prise la résolution de ne se marier jamais, & elle leur demanda permission de se retirer chez une Tante, qui avoit épousé un vieux Ecclésiastique, & qui vivoit dans une des provinces les plus éloignées de la capitale. Quoiqu’elle leur fût infiniment chère, ils trouverent quelque chose de si noble dans sa manière de penser, qu’ils ne voulurent point s’opposer à son dessein ; & son amant, en dépit de lui-même, ne put s’empécher d’applaudir à ce qui lui perçoit la cœur. Erminie~i parti peu de tems après pour le lieu de sa retraite ; il n’y eut jamais une scene plus lugubre que celle que se passa, lorsqu’elle prit le congé de ses Parens & de son Frere : mais toutes les instances qu’on lui fit de la part de son Amant, ni les lettres pressantes qu’il lui écrivit, ne purent vaincre sa modestie au point de consentir à le voir : elle lui écrivit cependant une lettre pleine des plus tendres remercimens au sujet de son amour, & de sa générosité, & il fut obligé de s’en contenter.
Il y a beaucoup de femmes qui n’auroient pas ressenti une telle offense de la même manière qu’Erminie~i, & il faut avouer que ses notions d’honneur & de vertu étoient extraordinairement delicates. Quelle perte pour le Monde d’être privé de cette vertueuse personne ! elle auroit sans doute donné un exemple de tendresse, de fidélité, & de toutes les autres vertus conjugales. Comment son brutal & infame ravisseur peut-il refléchir, (& il est impossible qu’il ne le fasse de tems en tems), aux malheurs qu’il a occasionnés, sans éprouver des remords qui doivent lui rendre la vie à charge ? Quoiqu’il soit encore ignoré, & que le public ne puisse pas le traitter avec tout l’horreur qu’il mérite, il doit trouver dans ses propres pensées des vengeurs de son crime, plus redoutables que tous les châtimens corporels qu’on auroit pû lui infliger. Il est vrai que les accidens de cette nature son fort rares, & le ciel nous préserve qu’ils soient jamais plus fréquens ! je crains cependant qu’il en arrive plusieurs dont le Public n’est pas instruit. Je pense donc que la jeunesse ne sauroit être trop sur ses gardes, même contre des dangers qui ne menacent que de loin. Les piéges qu’on lui tend sont quelquefois si bien déguisés, que l’œil le plus pénétrant ne peut pas les découvrir : & celle qui se vante d’avoir le discernement le plus fin, y est souvent prise la première. Il est vrai que celles qui ne connoissent pas le danger, & qui ne se tiennent pas sur leurs gardes, meritent d’être plaintes : mais celles qui s’y exposent de propos deliberé, comme si elles vouloient defier toutes les tentations, quoiqu’elles viennent à en échapper, ne meritent que des reproches de la parte de leur Sexe, de ce qu’elles donnent un mauvais exemple á d’autres, qui seront peut être moins heureuses. Je ne dis pas qu’on coure le même danger dans ces lieux publics où on va passer les soirées d’Eté, & dont (*5) Vauxhall~i est le plus agréable & le plus fréquenté par le beau monde. Chacun paroit là avec le visage qne <sic> la Nature lui a donné, & on ne peut y conduire aucune intrigue qu’avec le consentement des deux parties : Cependant combien d’instigations dangereuses (telles que la Musique, la flatterie, des bosquets délicieux & des promenades retirées & charmantes) se réunissent pour endormir les gardiens de notre honneur !

Eteroritratto

Un homme fort connu, avec qui la moindre liaison ne présage rien d’honnête pour les jeunes & jolies personnes de notre Sexe, s’est souvent vanté que Vauxhall~i étoit un des Temples de la Déesse Flore~i, &qu’il y faisoit dès longtems la fonction de Grand Prêtre. Je souhaitte qu’il n’y ait rien de vrai dans ce qu’il dit ; mais afin de venger les Dames qui aiment à faire ce trajèt de la Rivière, je vais rapporter une mortification qu’il y reçut, & qui lui attira pour quelque tems, la disgrace du plus illustre de ses Patrons.

Livello 3

Racconto generale

Comme il s’occupe principalement à la recherche des jeunes beautés, & que nos petits Maîtres modernes conviennent qu’il a le goût exquis à cet égard, il remarqua un soir une jeune Fille, qui lui parut réünir tout ce qui peut inspirer une passion. Flavia~i, car c’est ainsi que je l’appellerai, avoit avec elle deux compagnes de son propre Sexe. Il s’introduisit adroitement dans leur conversation, & il trouva que celle sur qui il avoit jetté ses vûes, n’avoit pas moins d’esprit que de beauté. Il pensa en lui-même que cette conquête méritoit qu’on en fît l’entreprise, & se resolut à n’y épargner aucune peine, se flattant que s’il étoit assez heureux pour y réussir, il recevroit une recompense proportionnée à un tel service. Flavia~i & ses compagnes n’avoient aucun Cavalier avec elles ; d’ailleurs il se conduisoit à leur égard avec tant de modestie & de retenue, qu’elles furent charmées qu’il voulût les accompagner jusqu’au bateau, lorsque la Compagnie se separa ; & il est encore vrai qu’il leur fut si utile parmi la foule & la confusion qui régnent toûjours dans cet endroit, qu’elles n’auroient pû lui refuser de le souffrir avec elles pour passer la Rivière, sans une manifeste pruderie. Par ce moyen il apprit où elle demeuroient, car sa politesse s’étendit jusqu’à les accompagner chacune à leur logis. Flavia~i étant la seule sur qui il eût des vûes, il lui rendit visite le jour suivant, sou prétexte de s’informer de sa santé, alléguant que la soirée précédente ayant été plus fraiche qu’à l’ordinaire, il craignoit qu’une complexion aussi delicate que la sienne n’en eût souffert. Cette jeune personne, qui ne soupçonnoit point les vûes dangereuses de cet hommes, le reçut très honnêtement, mais sa mère lui fit un accueil encore plus gracieux. Celle-ci avoit été galante dans sa jeunesse, & ne s’imaginant point être encore passée, elle étoit toujours disposée à attirer chez elle les personne qui faisoient quelque figure. Elle le remercia mille fois du soin qu’il avoit pris de sa fille. Encouragé par cette reception, il lui demanda la permission de lui rendre quelques visites auprès de sa table à thè, & elle l’assura que rien ne pouvoit lui faire plus d’honneur & de plaisir, que d’entretenir quelque liaison avec un Cavalier de son mérite. Dès lors il regarda son entreprise comme fort avancée, & il jugea sur les dispositions de la mère, qu’il trouvoit peu de difficulté dans ses desseins sur la fille ; ce qui le confirma encore dans cette pensée, c’est qu’après s’être informé de leur situation, il apprit qu’elle étoit fort étroite : que le père de Flavia~i avoit laissé en mourant une nombreuse famille, sans un bien suffisant pour leur entretien : qu’on avoit dispersé les autres enfans, ceux-ci chez ce parent, ceux-là chez cet autre, parce que la mère ne pouvoit entretenir que la seule Flavia~i. Rempli de confiance il fut trouver sur le champ l’illustre Rinaldo~i, lui exaggera son zèle & son habileté pour servir ses plaisirs, & lui dit qu’il avoit découvert un trésor de charmes, que lui seul, c’est-à-dire Rinaldo~i, étoit digne de posséder ; & il lui depeignit avec tant d’emphase tous les appas de la belle Flavia~i, que Rinaldo~i devint tout de feu pour la voir. Si je la trouve telle que vous la représentez, lui dit-il, & que je puisse en jouir par votre moyen, je ne vous refuserai rien de ce que vous me demanderez. Celui-ci s’inclina, & assura son Patron qu’il l’ameneroit dans le (*6) Mail~i, le jour suivant, où ses propres yeux pourroient le convaincre de la vérité. Il ne manqua pas de se rendre le lendemain chez la mère de Flavia~i, pour les prier l’une & l’autre de l’honorer de leur Compagnie dans le Parc : il n’avoit garde de demander la fille en particulier, de peur de s’exposer à un refus ; & de plus, il trouvoit qu’il y autroit de l’imprudence à leur laisser entrevoir ses intentions, jusqu’à ce qu’il connût les sentimens de Rinaldo~i. Ces Dames le regardoient alors comme une bonne connoissance, & elles n’étoient pas fàchées de se voir courtisées par un Cavalier qui faisoit figure. En un mot, elles s’y rendirent. Rinaldo~i y étoit, il passa plusieurs fois devant elles, & il ne trouva rien dans Flavia~i, qui ne fût digne de toute son admiration. Enfin passant à côté de son Agent, pour la dernière fois, Vous êtes un heureux mortel, lui dit-il, en l’appellant par son nom, d’avoir une telle beauté sous votre conduite. Cet infâme Pourvoyer, pour les vices des autres, fut charmé de voir qu’on approuvoit son choix. Flavia~i rougit, mais sa mère ne se possedoit pas de joye de ce qu’on les avoit remarquées. Elles ne furent entretenues ensuite, autant que dura leur promenade, que des luoanges de Rinaldo~i. Sa belle taille, sa bonne mine, & surtout son bon naturel, sa générosité, & sa liberalité en faveur des Dames furent étalées dans les termes les plus pompeux. Il ne s’ouvrit pas d’avantage dans cette occasion ; mais étant allé le jour suivant chez Rinaldo~i, pour prendre ses ordres, il le trouva tout impatient de posseder Flavia~i. Alors il ne differa plus ; il se rendit immediatement chez elle, & ne se fit aucun scrupule de l’instruire, en présence de sa mère, de la passion qu’elle avoit inspirée à un Seigneur d’un rang aussi élevé, & finit en les félicitant l’une & l’autre de leur bonne fortune. La mère l’écouta avec extase, mille idées extravagantes de grandeur & de magnificence lui monterent d’abord à la tête. Elle lui repondit, qu’elle connoissoit trop bien son devoir, pour s’opposer en rien aux désirs du grand Rinaldo~i, & qu’elle esperoit que sa fille recevroit avec reconnoissance l’honneur qu’il vouloit lui faire. Flavia~i n’avoit pas encore parlé ; d’abord la surprise d’une semblable proposition, ensuite l’étonnement d’entendre la replique de sa mère lui avoient fermé la bouche : Elle rougissoit, & ce qui étoit réellement une suite de son indignation, fut interprêté comme une marque de sa modestie. L’un & l’autre la presserent de parler ; en particulier l’Agent de Rinaldo~i la conjura qu’il pût apprendre de sa propre bouche la réponse qu’il devoit porter à son Patron. Enfin excédée de leurs instances : Monsieur, lui répondit-elle, je ne merite nullement qu’un Seigneur de ce rang fasse aucune attention à ma personne, & je n’ignore pas moins comment reconnoître cet <sic> bonneur, autrement que par mes priéres & mes bons souhaits. C’est tout ce que je puis dire touchant Rinaldo~i ; mais pour vous, de qui je n’attendois pas une semblable proposition, soyez assuré que je suis & serai toujours vertueuse. Elle se retira brusquement après lui avoir ainsi parlé, le laissant dans la dernière consternation. Mais sa mère le mit bientôt de meilleure humeur : Elle lui dit que sa fille avoit la tête remplie d’idées romanesques, mais qu’elle la rameneroit aisément à penser plus juste sur son devoir, après qu’elle lui auroit parlé en particulier ; c’est pourquoi elle le prioit de n’en faire aucune mention à Rinaldo~i, avant qu’elle eût préparé Flavia~i à se soumettre aux volontés de ce Seigneur. Ils conclurent donc, qu’elle se transporteroit avec sa fille dans une petite Maison fort agréable qu’elles avoient sur le bord de la rivière, & qui étoit le lieu de leur séjour ordinaire ; (car elles n’avoient loué un logement en ville, que pour être à portée de solliciter un procès que la mère de Flavia~i avoit sur les bras.) Qu’elle ne demandoit que deux ou trois jours pour la disposer suivant leur désirs ; enfin qu’elle lui feroit savoir par une lettre quand tout seroit prêt, & qu’alors Rinaldo~i pourroit venir, par eau, chez elle sans être connu. Ils ne se furent pas plûtôt separés, qu’elle courut à la Chambre de sa fille, où elle la trouva toute en larmes. Elle l’appella mille fois folle. Comment, s’écriroit-elle, pouvez-vous vous affliger de ce qui combleroit de joye toute ature à votre place ? Considerez-vous qui est Rinaldo~i ? Ce qu’il sera dans la suite ? Et ce que seront vos enfans, si vous en avez jamais d’un Père comme lui ? Flavia~i répondit à ce discours comme il convenoit à une fille vertueuse ; elle la pria de n’insister pas d’avantage sur ce sujet, parce qu’elle étoit résoluë de n’y jamais consentir ; & elle finit en l’assurant qu’elle préfereroit la condition la plus basse, à toute la grandeur de ce monde, s’il falloit acheter celle-ci aux dépens de son innocence. On ne sauroit exprimer le chagrin dont la vieille Dame fut saisie en voyant sa fille si rebelle à ses désirs ; mais résolue de ne pas perdre les avantages qu’elle se promettoit pour elle-même & pour sa famille, elle mit tout en usage pour l’obliger à se rendre. Dès qu’elles furent arrivées à leur maison de Campagne, elle mit devant les yeux de Flavia~i ce qu’il y avoit de disgracieux dans leur situation, & tâcha de la convaincre, que la passion de Rinaldo~i étoit un coup de la Providence en leur faveur, & que la qualité de cet Amant justifioit un attachement qui seroit criminel à l’égard de tout autre homme. Mais voyant que toutes ces raison ne servoient à rien, elle en vint aux menaces, & même aux coups, jusqu’à lui refuser les alimens nécessaires, & à la traitter avec une cruauté dont on voit peu d’exemples de la part d’une mère. Mais ce dernier moyen fut encore inutile : sa vertueuse fille étoit fixe dans son dessein, ensorte qu’elle fut obligée d’avoir encore recours à la persuasion, jusqu’à ce que Flavia~i fatiguée d’entendre continuellement la même chose, prit enfin le partie de ne plus repliquer, & de se borner uniquement à refléchir comment elle se mettroit à couvert des projets qu’on formoit pour la perdre. Sa mère regarda alors son silence comme un consentement tacite, persuadée qu’un reste d’obstination empêchoit cette jeune personne de s’exprimer plus clairement. Dans cette idée, elle mit sa maison dans le plus grand ordre, & écrivit à son bon ami, ainsi qu’elle le nommoit, lui marquant que sa fille paroissoit se repentir de sa folie, & être disposée à recevoir une visite de Rinaldo~i, quand il voudroit lui faire cet honneur. La reponse à cette Lettre ne tarda pas à venir, & on convint d’un jour pour l’arrivée de ce grand personnage. Flavia~i s’en apperçut bientôt aux préparatifs que se faisoient dans la maison, & aux ordres qu’on lui donna de s’ajuster & de paroître aussi-bien mise qu’il lui seroit possible. Qui dois je donc voir, Madame ? demanda-t-elle d’un ton abbattu. Sa mère lui répondit, que son illustre Amant se proposoit de l’honorer d’une visite ; Mais, continua-t-elle, je m’en rapporte à vous touchant la manière dont vous en agirez à son égard, & j’espére que vous avez assez de jugement pour le ménager de façon, qu’il ne perde pas l’amitié qu’il daigne nous accorder. Cette artificieuse femme avoit deux raison pour lui parler avec cette douceur : la première, que si elle faisoit usage de son autorité de mère, elle pourroit déranger les traits de sa fille, & par conséquent la rendre moins aimable aux yeux de Rinaldo~i ; & la seconde, qu’en feignant de laisser à son choix la conduite qu’elle avoit à tenir, elle auroit moins d’aversion à entretenir son Amant ; & c’étoit tout ce que sa mère demandoit alors, fermement persuadée qu’une fille de son âge ne pourroit rien refuser à un Seigneur de ce rang, quoiqu’elle eût le courage de résister à ses émissaires. Dans cet intervalle, cette jeune personne avoit l’esprit agité des plus mortelles frayeurs, & ne savoit comment éviter cette entrevuë. Elle trembloit qu’on ne lui arrachât par force ce qu’elle étoit resolue à ne jamais accorder. Elle n’avoit point d’amis assez sûrs à qui elle pût confier son secret. Enfin il lui vint dans l’esprit de s’addresser à un certain Ecclésiastique, qui demeuroit à environ deux mille de leur maison. C’étoit un homme assez avancé en âge, & qui passoit pour avoir cette pureté de mœurs qui convenoit à la sainteté de son caractère. Elle jugea qu’elle devoit le consulter préférablement à tout autre dans les circonstances où elle se trouvoit, & que personne ne pouvoit lui donner de meilleurs avis, pour éviter les pieges qu’on tendoit à son innocence. Elle se leva donc de grand matin, sortit de chez sa mère, avant qu’aucune personne de la famille fût éveillée, & fit la plus grande diligence qui lui fut possible, pour se rendre chez ce respectable Guide. Des larmes, des soupirs furent les premières expressions du trouble & de l’agitation de son esprit ; elle ne pouvoit se resoudre à réveler l’infamie d’une personne qui la touchoit de si près. Enfin elle lui fit le triste recit qu’on vient de lire, & conclut en lui demandant sa protection, jusqu’à ce qu’elle pût trouver à gagner sa vie, ou en entrant en condition, ou en travaillant avec l’éguille. Le bon Docteur, que méritoit le bien qu’on publioit à sa louange, l’écouta avec étonnement & admiration, & lui dit, après une courte pause, que considérant qui étoitent ses Seducteurs, il doutoit si on avait jamais vû un exemple d’une semblable vertu ; Mais, ajouta-t-il, comment puis je vous proteger contre l’autorité d’une mère, secondée par tout le pouvoir de Rinaldo~i ? Il n’y a pour cela qu’un seul moyen, savoir, que vous deveniez mon épouse. Je connois la disproportion de nos âges ; je sai <sic> qu’une telle union peut être aussi contraire à vos inclinations, que celle à laquelle on veut vous forcer l’est à votre vertu. C’est pourquoi je ne veux pas vous presser ; mais craignez que toutes les tentatives que je ferai ne soient inutiles, sans ce lien, que Rinaldo~i lui-même n’ôsera pas entreprende de rompre. Flavia~i étoit trop étonnée, pour qu’elle pût lui faire sur le champ aucune réponse ; cependant elle ne faisoit paroître dans son extérieur aucune aversion pour le parti qu’il lui proposoit, & elle n’avoit dans le fond aucune raison de le refuser. Il avoit un bon bénefice, un bien de terre assez considérable, étoit sans enfans, & quoique les années eussent déja imprimé quelques rides sur son front, il ne laissoit pas d’avoir une physionomie fort revenante. Mais ce qui l’emporta dans son esprit sur tout autre consideration, c’est que ce mariage alloit mettre son honneur à couvert, & la délivrer de la tyrannie d’une mère, qu’elle connoissoit assez, pour craindre qu’un jour ou un autre elle ne la livrât à l’infamie. Enfin, pour terminer ce recit, elle n’eut ni n’affecta jamais aucun scrupule ; & comme le carosse partoit le même jour de cet endroit pour Londres~i, ils en profitérent pour s’y rendre, & furent mariez d’abord après leur arrivée. Ils est aisé de deviner le trouble de la mère de Flavia~i, lorsqu’elle s’apperçut que la fille s’étoit évadée : mais quand Rinaldo~i fut arrivé, & qu’il se vit trompé de la sorte dans ses esperances, il fut d’abord extrêmement irrité contra la personne qui l’avoit assuré d’une reception si conforme à ses désirs. Son Agent ne savoit qu’alleguer pour sa défence, si ce n’est que cette fille étoit certainement folle, qu’il n’avoit jamais crû être plus sûr de son fait. Il finit en lui demandant pardon de la manière la plus servile. Rinaldo~i le méprisoit trop pour en tirer aucune vengeance, si ce n’est de publier combien il étoit incapable de l’employ qu’il vouloit exercer : ce qui étoit même une punition assez sévére ; car on lui reprochoit Flavia~i, aussi-tôt qu’il faisoit une entreprise de la même nature, & tout ce qu’il put faire pour rétablir son crédit, fut long-tems inutile.
Flavia~i a eu pour récompense de sa vertu, la plus grande bénédiction du Ciel, je veux dire, un esprit parfaitement content. Elle vit satisfaite & heureuse dans son état, & justifie par sa conduite le choix de son époux, ce qui fait honte à tous ceux qui ont prétendu censurer un mariage si inégal. Il est certain que nous sommes agréablement flattés, quand nous réflechissons aux tentations que nous avons eu la force de surmonter. Il y a un orgueil louable à triompher des artifices de ceux qui voudroient nous séduire, & il n’est rien qui répande plus de satisfaction dans notre ame. Cependant nous devons prendre garde qu’en flattant le danger par notre securité, nous ne le rendions insurmontable. Nous pouvons avoir trop bonne opinion de nous-mêmes, & notre propre cœur ne nous trompe que trop souvent. Enfin, quoique notre vertu n’ait point été à l’épreuve, qu’elle n’ait même reçu aucun éloge, je trouve que c’est jouer trop gros jeu, que d’hazarder cette tranquilité qui naît avec nous, & qui se fortifie par le sentiment de notre innocence, contre l’esperance incertaine de se faire un beau nom ; puisque malgré tout notre mérite, l’envie & la colomnie s’acharnent souvent à noircir notre reputation.
Fin du premier Livre.

1(*) Bath & Tunbridge sont suffisamment connus del étrangers, Spaw est aussi un endroit dans les environs de Londres, où on va boire les Eaux Minerales.

2(*) Grande & belle rûe, qui aboutit au Palais de St. James.

3(*) Grande rue de Londres parallèle à la riviere; & qui s‘étend dès Temple Barr, où finit la jurisdiction du Lord Maire, jusqu’à Charing-Cross, où est la Statue Equestre du Roi Charles I.

4(*) C. ad. Marché aux foins, la Maison de l’Opera, où on s’assemble pour la Mascarade, est dans cette rue.

5Vauxhall est un Jardin situé dans les environs de Londres, au-delà de la rivière & un demi mille plus haut que Lambeth. On s’y rend par Eau dans la belle saison, pour y passer la soirée jusqu’à onze heures ou minuit. Le Jardin en lui-même est très bien distribué, la Musique & les voix y sont des meilleures de Londres, l’illumination bien entendue, très agréable au coup d’œil, & ce qu’on auroit peine à voir ailleurs, la sûreté y est parfaite.

6(*) Allée du Parc de St. James, qui ne sert plus que pour la promenade.