Citation: Anonym (Ed.): "LVI. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\056 (1716), pp. 353-359, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1576 [last accessed: ].


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LVI. Discours

Citation/Motto► Cœlum ipsum petimus stultitiá.

Hor. L. I. Ode III. 38

Insensez que nous sommes ! nous attaquons même les Cieux. ◀Citation/Motto

Level 2► Metatextuality► Je reçus hier au soir une Lettre de mon illustre Ami1 le Théologien, qui me dit avoir lû avec plaisir le Discours précedent, sur-tout les deux derniers Articles, & me prie d’y joindre celui qui suit, qu’il a composé lui-même de ses reflexions, ou de celles des autres, qu’il a mise dans un plus beau jour. Je vais l’inserer ici mot pour mot, & je ne doute pas que le Public ne m’en ait quelque obligation. ◀Metatextuality

Level 3► Letter/Letter to the editor► « Un Chrétien, qui travaille à la conversion de l’Athée le plus endurci, mérite d’être excusé, parce qu’il a en vûë les intérêts de l’un & de l’autre. L’Athée, qui cherche à gagner un Chrétien, est inexcusable, parce qu’il ne se propose aucun avantage ni pour lui-même, ni pour son Disciple.

L’esperance d’une Vie à venir est ce qui console & réjouït mon Ame ; c’est ce qui rend toute la Nature riante autour de moi ; c’est ce qui redouble tous [354] mes Plaisirs, & qui me soutient au milieu de toutes mes afflictions. Je puis regarder avec indifférence les échecs & les revers de la Fortune, les Douleurs & les Maladies, la Mort même, & ce qui est pire que la Mort, la Perte de ceux qui me sont les plus chers au Monde, pendant que j’ai en vûë les délices de l’Eternité, & un nouvel état, où il n’y a ni Craintes ni Fraïeurs, ni Peines ni Chagrins, ni Maladie, ni aucune separation d’Amis. Pourquoi faut-il qu’un Homme soit assez incivil, pour me dire que tout ceci n’est qu’Illusion & Chimère? Y a-t-il quelque mérite à être le Porteur de fâcheuses nouvelles ? Si c’est un Songe, qu’il m’en laisse jouïr, puisqu’il sert à me rendre plus heureux & plus honnête Homme.

Je ne vois pas d’ailleurs que je puisse me confier à un Homme qui ne croit pas qu’il y ait un Ciel à esperer ou un Enfer à craindre, des Récompenses ou des Peines à venir. Non seulement l’Amour propre, mais aussi la Raison, nous dicte que nous devons préferer nos intérêts à toute autre chose. Un Chrétien ne peut jamais avoir intérêt à me faire du mal, persuadé qu’il doit un jour rendre compte de ses actions, & qu’il en souffriroit lui-même. Bien loin de là, s’il veut travailler à son Bonheur, il tâchera de me rendre toute sorte de bons offices. Mais un Athée [355] n’agit pas en Créature raisonnable, s’il me favorise contre son intérêt prêsent, ou s’il ne me fait pas quelque injustice lorsqu’elle tourne à son avantage. Il est vrai qu’une Bonté naturelle & l’Honneur du monde lui peuvent lier les mains ; mais si d’un côte ces motifs acquièrent un nouveau degré de force, soutenus par les principes de la Raison & de la Vertu, on peut dire de l’autre que, sans leur secours, ce ne sont que de purs Instincts, ou des Idées flotantes & incertaines qui ne s’apuïent sur aucun fondement.

Il y a quelques années que nos habiles Écrivains ont poursuivi l’Athéïsme avec tant de succès, qu’ils l’ont chassé de tous ses retranchemens, & que l’Athée, forcé à quitter son Poste, a pris son refuge dans le Déisme, & s’est réduit à nier la Révélation. Mais il est certain que la plupart de ces Impies, soit faute d’une bonne Education, ou d’un examen serieux de nos principes, entendent si peu de quoi il s’agit, que leur Incrédulité, n’est qu’un autre terme pour marquer leur Ignorance.

Si la Folie & l’Inattention sont les fondemens de l’Incrédulité, on peut dire que ses Colomnes & ses grands Appuis sont ou la Vanité de paroître plus habiles que le reste du Genre Humain, ou d’avoir le courage de mepriser les terreurs d’un autre Monde, qui ont tant [356] d’influence sur ceux qu’ils appellent Esprits foibles ; ou une Aversion à croire ce qui leur raviroit bien de ces Plaisirs qu’ils se promettent, ou qui leur causeroit de cruels remords pour ceux qu’ils ont déjà goûtez.

Les Articles essentiels du Christianisme ont été si bien prouvez par l’autorite de cette divine Revelation où ils se trouvent, qu’il est impossible que ceux qui ont des oreilles pour entendre & des yeux pour voir, n’en soient convaincus. Mais supposé qu’il y eût quelque erreur dans la Foi Chrétienne, je ne vois pas qu’il en pût revenir aucun mal à celui qui la croiroit. Les grands Points de l’Incarnation & des Soufrances de notre Sauveur produisent naturellement, dans l’Esprit de l’Homme, de si heureuses dispositions à la Vertu, que, malgre toute l’Erreur qu’il y pourroit avoir, si l’on veut, il faut que l’incredule avouë du moins qu’on ne sauroit trouver aucun autre Systême de Religion, qui contribuât avec tant d’efficace, à établir les bonnes mœurs & la tranquillité du Public. Ces Articles nous donnent une haute idée de la dignité de la Nature Humaine, & de l’amour que Dieu porte à ses Créatures, & nous engagent par conséquent à nous acquiter de tous nos devoirs envers lui, notre Prochain & nous-mêmes. Level 4► Exemplum► Quels excellens Motifs à la pratique de la [357] Vertu à ces trois égards S. Paul n’a t-il pas tiré des principaux Dogmes de notre Creance ? pour n’en donner qu’un Exemple de chaque sorte, y a-t-il rien qui nous engage plus fortement à nous confier en Dieu, & à nous attendre à sa misericorde, que la bonté qu’il a euë d’exposer son Fils à la Mort pour nous ? Y a t-il rien qui nous porte à l’amour & à l’estime de l’homme du monde le plus méprisable, avec tant de force, que la pensée que Jesus-Christ a souffert pour lui ? Y a t-il rien qui nous excite davantage à mener une Vie chaste & réglée que l’honneur que nous avons d’être les Membres du Saint & du Juste, aussi bien que de ce Corps mystique, dont il est le Chef ? Mais ce n’est là qu’un petit Echantillon des nobles encouragemens à la Vertu que S. Paul a recueillis de l’histoire de notre Divin Sauveur. ◀Exemplum ◀Level 4

Si nos Incredules modernes examinoient ces choses avec l’attention & la bonne foi qu’elles meritent, nous ne les verrions pas disputer avec tant d’aigreur, d’arrogance & de malice : ils n’avanceroient pas tant de chicanes, de doutes & de scrupules absurdes, qu’on peut alleguer contre tout ce qui n’est pas capable d’une Démonstration Mathematique, pour embarrasser l’esprit des Ignorans, troubler le repos de l’Etat , ruïner les bonnes mœurs, & jetter le [358] desordre & la confusion par tout. Si aucune de ces reflexions ne les ébranle point, il y en a une autre qui pourrait les émouvoir, parce qu’elle s’accommode avec leur Vanité, qui leur sert presque toujours de Guide plutôt que la Raison. Je voudrois donc qu’ils se souvinssent que les plus sages & les plus habiles Hommes de l’Antiquité ont suivi la Religion de leur Païs, lorsqu’ils n’y voïoient rien de contraire à la bonne Morale, ou aux idées qu’ils avoient de la Nature Divine. Level 4► Exemplum► Le premier Précepte de Pythagore, à y donner le sens le naturel qu’il puisse recevoir, engageoit les Hommes à honorer les Dieux, de la manière qu’il étoit ordonné par les Loix. Socrate, le plus renommé de tous les Païens pour la Prudence & la Vertu, prie ses Amis, dans les derniers momens de sa vie, d’offrir un Coq à Esculape, pour se conformer sans doute au Culte Religieux établi dans son Païs. Xenophon nous dit, que son Prince, qu’il nous donne comme le Modelle de tous les autres n’eut pas plutôt senti les approches de la Mott, qu’il offrît, sur les Montagnes, des Victimes au Jupiter de son Païs, & au Soleil, suivant la coûtume des Persans ; car c’est ainsi que l’Historien s’exprime. Que dis-je ? Les Epicuriens & les Philosophes Atomistes marquoient beaucoup de discretion à cet égard, puis-[359]que, malgre leur systême de Physique, qui bannissoit la Divinité du monde, ils se bornoient à nier la Providence, & à soutenir en general qu’il y avoit des Dieux, pour ne pas choquer l’Opinion reçue entre les Hommes : ni la Religion de leur Païs. » ◀Exemplum ◀Level 4 ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

L. ◀Level 2 ◀Level 1

1Voïez Tome I. p. 17