Citazione bibliografica: Jean-François de Bastide (Ed.): "Discours III.", in: Le Nouveau Spectateur (Bastide), Vol.8\004 (1760), pp. 60-74, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2459 [consultato il: ].


Livello 1►

Discours III.

Livello 2► Metatestualità► Meriterai-je d’être accusé de présomption, si je me flatte d’avoir fait un présent au Public, en lui offrant, dans le premier Cahier de mon septiéme Volume, le portrait d’un Curé original ? Cet excellent homme existe : j’ai eu le plaisir de m’en assurer moi-même ; je viens de passer quelques jours avec lui dans le lieu de sa résidence, où je me suis transporté. Quels jours ! grand dieu ; je n’en ai jamais connu de moins longs : puissent les siens durer autant que ma vie. . . . . Il paroîtra de l’engouement dans ce souhait ! Je veux bien m’exposer à la sotte plaisanterie, en faveur d’un sentiment qui m’a séduit. Lorsque j’ai le bonheur d’aimer, ce plaisir devient la seule chose qui puisse me toucher ; & ce n’est qu’ainsi qu’on aime. Mon cher Curé me justi-[61]fiera toujours aux yeux de ceux qui le connoîtront : mais je dois commencer moi-même par le faire mieux connoître : à présent c’est un devoir pour moi. Le hazard m’offre pour cela un moyen sûr ; je le saisis avec avidité.

Dans un Ouvrage Anglois, digne d’être lû, on lit le portrait d’un Vicaire original. Je vais l’offrir aux yeux de mes Lecteurs. En le voyant, ils diront, ce n’est pas-là le Curé du Spectateur ! Ainsi on connoîtra mon cher Curé, non-seulement par ce qu’il est en lui-même, mais encore par ce qu’il est en comparaison des autres ; cette supériorité le gravera pour jamais dans le cœur des honêtes gens, & ce sera lui avoir rendu tout l’hommage que le sentiment reclame pour lui. De ces deux hommes, l’un n’existe que pour lui-même, l’autre ne connoît pas de moindre bien que son existence : le premier, prouve combien l’inutilité peut faire naître de mépris, le second, prouve combien la [62] bienfaisance peut faire naître d’amour : l’un est unique, à force d’être choquant ; l’autre est unique, à force d’être aimable. Faut-il que cette monstrueuse différence nous soit offerte dans deux hommes du même état, & d’un état où la ressemblance devroit être si naturelle. ◀Metatestualità

Eteroritratto► Portrait d’un original.

Racconto generale► Etant allé faire une visite, il y a quelques jours, à un de mes anciens amis ; je le trouvai à une table de jeu, avec le Vicaire de la Paroisse. Il me reçut avec empressement, & me présenta au Docteur, comme un de ses bons amis. Ce Docteur, qui me parut un homme de cinquante ans, d’une constitution vigoureuse, & d’une santé florissante, me regarda du haut en bas, & après une légere inclination de tête, resta sur sa chaise, sans dire un seul mot. Je fus d’abord un peu surpris de l’air [63] sourcilleux de Monsieur le Docteur ; mon ami s’en apperçut, & prenant la parole : vous êtes, me dit-il, trop vieux pour mériter l’attention du Docteur ; il n’en a que pour les personnes jeunes & vigoureuses, mais, ajouta-t-il, bien-tôt vous le connoîtrez mieux, & je suis persuadé qu’il vous paroîtra digne d’occuper une place dans votre Livre ; car c’est un caractère si singulier, que vous n’en avez vû aucun qui lui ressemble. Le Docteur ne répondit rien à cette plaisanterie ; il continua de me regarder fixement ; enfin, remuant la tête, & se tournant vers mon ami : voulez-vous, lui dit-il, faire encore une partie ? Mon ami s’excusa sur ce qu’il ne pouvoit pas continuer, & fit apporter une bouteille de vin, des pipes & du tabac. Le Vicaire fuma sa pipe, but du meilleur de son cœur à la santé de mon ami, me regardant toujours avec un air de répugnance, ne buvant point à ma santé, & ne m’adressant [64] jamais la parole. Comme j’avois pris depuis long-tems la coutume de ne boire que de l’eau, j’en fis apporter une bouteille, & je répondois par des verres d’eau à leurs verres de vin. Le Docteur s’en étant apperçu, dit, à l’oreille de mon ami, mais assez haut pour que je pusse l’entendre : Dialogo► « Le pauvre homme n’en a pas pour long-tems, à ce que je vois. » Mon ami sourit, & lui répondit sur le même ton : « Non, non, Docteur, M. Fitz-Adam vivra aussi long-tems que vous & moi. » Puis s’adressant à moi : quelles nouvelles ? me dit-il. Nous commençâmes alors une conversation intéressante, qui dura jusqu’au moment où je voulus me retirer pour prendre du repos. Alors le Docteur se leva de sa chaise, but à ma santé, & me donnant un coup sur l’épaule : « Vous êtes, me dit-il, un fort aimable vieillard ; je veux faire connoissance avec vous pendant le séjour que vous ferez dans cette campagne. » ◀Dialogo [65]

M’étant levé de bon matin, je trouvai le Docteur dans la salle du déjeûné. Il ma salua d’une façon très-polie, & me dit : Dialogo► « Qu’il avoit quitté son lit & sa maison plutôt que de coutume, afin d’avoir le plaisir de faire une promenade avec moi. Votre ami, me dit-il, sort depuis peu d’une violente attaque de goutte ; il sera à peine levé lorsque nous aurons fait le tour de ses possessions. »◀Dialogo J’acceptai sa proposition ; nous entrâmes dans un jardin magnifique ; j’étois ravi en extase, lorsque le Docteur me dit : Dialogo► « Voilà qui est d’une grande beauté, M. Fitz-Adam ; je souhaiterois de tout mon cœur, que le propriétaire fût moins tourmenté de la goutte, afin que je pusse le fréquenter avec autant de considération que de plaisir. » Qu’appellez-vous considération ? lui dis-je en l’interrompant ; mon ami en mérite-t-il moins, parce qu’il est attaqué d’une maladie qu’il ne s’est point attirée par la [66] débauche ? « Cela est vrai ; cependant, M. Fitz-Adam, que voulez-vous que j’y fasse ? je souhaiterois de penser autrement, car j’ai de grandes obligations à votre ami. Il y a un autre Genilhomme dans notre voisinage, qui me présenta à lui, & me procura l’emploi que j’exerce ; mais malheureusement il est attaqué depuis long-tems du scorbut, qui lui donne de continuels maux de tête, qui ne manqueront pas d’abréger ses jours ; ce qui fait que je ne vais jamais chez lui. » ◀Dialogo

J’allois l’interrompre, lorsque nous vîmes passer près de nous un carosse, où il y avoit un Seigneur qui baissa la glace, & fit au Docteur une profonde révérence ; celui-ci tourna la tête, & ne dit pas un mot. Cette façon d’agir, & la conversation que nous avions eue, excitant ma curiosité ; Dialogo► je lui demandai, qui étoit cet homme qui venoit de passer ? « Monsieur, me dit-il, cet in-[67]fortuné a de grandes richesses ; aussi pense-t-il que tout homme à qui il fait un salut doit le lui rendre ; mais, moi qui le connois, je sçais aussi, qu’il mourra dans peu d’un asthme qu’il a depuis long-tems ; & comme je me porte très-bien, graces à Dieu, je ne veux avoir aucune liaison avec cet homme-là. La santé, M. Fitz-Adam, est la seule chose dont on doive faire cas dans ce monde : puisque la mienne est des meilleures, je me regarde comme un homme bien autrement important que celui qui vient de passer : malgré toutes ses richesses, il seroit bien content d’être le pauvre Vicaire de. . . . pourvû qu’il eût sa santé. Croyez-moi, M. Fitz-Adam, il n’en a pas pour long-tems. » ◀Dialogo

Je ne répliquai rien à ces paroles du Docteur ; il continua en ces termes : Dialogo► « Vous êtes dans un âge avancé, M. Fitz-Adam ; & vous êtes sans doute [68] fatigué du voyage que vous venez de faire, que vous avez entrepris, si je ne me trompe, à cause du dérangement de votre santé ; c’est ce qui m’a fait manquer à la politesse, la premiere fois que je vous ai vû ; mais votre conversation m’a fait connoître que vous êtes un homme de bonne humeur, & je vois que vous avez pris la résolution de vous maintenir tel par la tempérance ; en conséquence, je fais un grand cas de vous, & je suis ravi de vous connoître. Il est vrai que vous êtes d’un âge plus avancé que le mien, & par-là même mon inférieur ; mais votre gayeté naturelle, & votre sobriété, vous mettent au niveau des jeunes gens. Bien vous soit, M. Fitz-Adam. » ◀Dialogo

En continuant ainsi notre promenade, nous rencontrâmes quelques laboureurs ; mon compagnon s’empressa de les aborder, & me dit d’un air de satisfaction : Dialogo► « Voilà, voilà, M. Fitz-Adam, [69] des gens qui méritent qu’on se trouve avec eux. Vous voyez leurs richesses sur leur visage. Y a-t-il aucun de nos Seigneurs de la Ville qui soit plus riche qu’eux ? Non, M. Fitz-Adam, il n’y en a pas un seul ; ils sont tous si blêmes, si pâles, qu’il n’est aucun de ces gens-là qui ne dédaignât de leur tirer le chapeau. » ◀Dialogo Il entra alors en conversation avec eux, leur donna six sols pour boire, & se retira.

Nous recontrâmes ensuite un grand nombre de chasseurs ; plusieurs saluerent le Docteur, mais il ne fit attention qu’à un seul ; il traversa une haye pour aller l’embrasser, & il l’invita à dîner chez lui le lendemain. Dialogo► « Cet homme-là, me dit-il, a bien la plus robuste santé qu’il y ait dans l’Angleterre ; il ne va à la chasse que pour prendre de l’exercice ; & jamais il ne fait un saut, lorsqu’il apperçoit qu’il court le mondre <sic> risque : pour ce qui est de tous ces autres personnages qui sont [70] avec lui, ils franchissent les hayes & les fossés, & si le matin ils échappent aux dangers, ils n’échappent pas le soir à ceux de l’intempérance & de la débauche. Non, non, M. Fitz-Adam, ce ne sont pas là de mes gens ; j’espére de leur survivre pendant plus de quarante ans. » ◀Dialogo

Nous nous trouvâmes auprès d’une petite maison, habitée, à ce que me dit le Docteur, par une aimable veuve : Dialogo► « Elle a eu, ajouta-t-il, pendant quelque tems une santé vigoureuse ; je l’ai fréquentée assiduement pendant ce tems-là ; mais depuis qu’elle a une maladie de langueur, j’ai pris mon congé. Elle avoit résolu de rester veuve, après s’être mariée avec un Officier qui eut la tête emportée à la bataille de Fontenoy. Ces gens de guerre ne sont une sorte d’hommes avec qui je ne veux point avoir de liaison ; leur vie tient à trop peu de chose. » ◀Dialogo Mais, lui dis-je, ils sont utiles à la so-[71]ciété ; ils méritent par conséquent notre estime. Dialogo► « Cela peut être, me repliqua le Docteur ; il en est de même des gens qui travaillent aux mines de charbon, qui risquent à chaque moment d’être ensevelis tout vivans ; mais il y a ici une subordination de degré qu’il faut bien remarquer, M. Fitz-Adam ; & un homme d’une mauvaise santé, ou d’une profession périlleuse, doit se mettre bien au-dessous de ceux qui jouissent d’une bonne santé, & dont le travail ne les expose à aucun danger. » ◀Dialogo

Mon Docteur me paroissoit si singulier, que je ne voulois plus l’interrompre ; il continua en ces termes : Dialogo► « Vous me regardez peut-être, M. Fitz-Adam comme un homme bien étrange ; ne croyez pas cependant que je sois ennemi de ces gens peu estimables qui sont d’une santé foible, & que je sois sans entrailles à leur égard, lorsque l’occasion de les [72] obliger se présente ; mais quoique je sois prêt à leur rendre tous les services qui dépendent de moi, je ne puis cependant m’abaisser au point d’en faire des camarades. Pour élever un homme à un rang distingué, un Médecin a plus de pouvoir qu’un roi ; les dons de la fortune ne sont rien ; la santé est les seules richesses ausquelles l’homme puisse mettre un prix ; sans elle l’homme le plus opulent est toujours pauvre. Ce n’est pas à cet égard seul que je pense différemment du vulgaire. Un négociant ou un artisan, qui par son travail a fait sa fortune, est souvent regardé comme un gentilhomme ; & j’ai toujours crû qu’il y a plus de mérite à former soi-même sa constitution, qu’à la tenir de la nature ; dans le premier cas, il y a du hazard ; dans le second, il y a du dessein ; c’est pour cette raison qu’on me voit si souvent avec votre ami ; car, quoique la goutte dé-[73]range pour l’ordinaire le tempérament, cependant il peut se soutenir très-long-tems par la tempérance & une vie bien réglée ; tandis que ce Seigneur que vous avez vû traîné par six chevaux, a un asthme incurable, qui le rend, avec toutes ses richesses, aussi pauvre que ce gueux qui est sur le point de mourir de misere. Plus vous réfléchirez sur ce que je vous dis, plus vous trouverez que j’ai raison de ne pas penser autrement. Un gueux qui se porte bien, est un homme fait pour être le compagnon d’un Roi ; un Lord malade, est un pauvre dans son palais ; comment peut-il s’attendre à des hommages, puisque le moindre de ses domestiques ne changeroit pas son sort contre le sien ? » ◀Dialogo

Le Docteur termina sa harangue, parce que nous arrivâmes à la maison de mon ami. Nous le trouvâmes bien portant & de bonne humeur, ce qui réjouit beaucoup le Vicaire. Comme je [74] pris soin de cacher, autant que je le pouvois, les infirmités de la vieillesse, je passai avec lui une semaine fort agréable, & je m’insinuai si bien dans ses bonnes graces, qu’à mon départ il me donna du beaume de Tirrington, & le papier des poudres du Docteur Jacques Dialogo► « On pourra, me dit-il, vous voler votre argent ; mais soyez sans défiance sur les meurtrissures & les fiévres. » ◀Dialogo De retour chez moi, je fis plusieurs réflexions sur l’Original que je venois de quitter ; & je fus obligé de convenir avec moi-même, que le Vicaire n’étoit pas aussi fou que je l’avois d’abord imaginé, La santé est certainement les richesses de la vie ; si les rangs étoient distribués à proportion des degrés de santé, sans doute les hommes la ménageroient beaucoup plus qu’ils n’ont coutume de faire. Il en résulteroit un autre avantage pour la société, c’est qu’on n’y trouveroit pas tant de ces ennuyeux personnages, qui ne cessent de faire l’histoire de leurs maux. ◀Racconto generale ◀Eteroritratto ◀Livello 2 ◀Livello 1