Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "LIII. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\053 (1716), pp. 334-341, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1573 [consultado el: ].


Nivel 1►

LIII. Discours

Cita/Lema► Ιομεν ψευδεα πολλα λεγειν ετυμοισιν ομοια,

Ιδμεν ο ευτ εθελωμεν αληθια μυθησασθαι.

Hesiod. Theog. V. 27.

Nous savons dire bien des Mensonges qui ressemblent à la Verité ; mais nous savons aussi dire la Verité toute pure, quand il nous plaît. ◀Cita/Lema

Nivel 2► Fables sont les premieres Pièces d’Esprit qui aïent paru dans le Monde, & on les a toûjours fort estimées, non seulement dans les tems de la plus grand simpli-[335]cité, mais aussi dans les siècles les plus polis. Nivel 3► Exemplum► 1 Celle de Jotham sur les Arbres est la plus ancienne que nous aiïons, & aussi belle qu’aucune qu’on ait composée depuis ce tems-là.2 Celle du Prophete Nathan, à l’égard d’un pauvre Homme & de sa Brebis, qui n’est guére moins ancienne, eut un si bon effet, qu’elle servit à instruire un grand Prince sans le choquer, & à ramener l’Homme selon le cœur de Dieu à un juste sentiment de son Crime & de son Devoir. Nous trouvons Esope dans les siècles les plus reculez de la Grece ; & si nous portons les yeux sur la République Romaine, lorsqu’elle entroit dans son adolescence ; nous y verrons calmer une Sedition populaire, 3 par le recit d’une Fable, qui suposoit une guerre insestine entre les Membres du Corps Humain : ◀Exemplum ◀Nivel 3 Cet Emblême ne pouvoit qu’attirer l’attention d’une Populace éfrenée, capable de mettre en pièces tout Homme, qui leur auroit voulu prêcher la même Doctrine en termes directs & à découvert. Si l’usage des Fables s’est introduit avec l’étude des Sciences & des beaux Arts, on peut dire qu’elles n’ont jamais tant fleuri que lorsque le Savoir est monté à son plus haut point. On en sera convaincu, si l’on se rapelle Horace, le meilleur Critique & le plus beau Genie qu’il y eut dans [336] le siècle d’Auguste ; & si l’on tourne la vûë sur Boileau, le Poëte le plus exact & le plus châtie que nous aiïons entre les Modernes : pour ne rien dire de la Fontaine, qui, par ce genre d’écrire, s’est mis plus en vogue qu’aucun autre Ecrivain de nos jours.

Metatextualidad► Les Fables, dont je viens de parler, n’introduit sur la Scène que des Bêtes brutes & des Vegeteaux, avec quelques-uns de notre Espèce qu’on y mêle de tems en tems, lorsque la Moralité le requiert. ◀Metatextualidad Mais il y en a d’une autre sorte, où les Passions, les Vertus, les Vices, & autres Qualitez de cette nature, qu’on personnalise, jouënt leur role. Quelques-uns des anciens Critiques prétendent que l’Iliade & l’Odyssée d’Homere sont des Fables de cet ordre, & les Herons ne sont autre chose que les Affections de l’Esprit revêtuës d’une Forme Humaine & d’un Caractère visible. Nivel 3► Exemplum► Ils nous débitent là-dessus qu’Achille, dans le I. Livre de l’Iliade représente la Colere, ou l’Apétit irascible du Coeur Humain ; que Pallas, qui le censure & lui donne des avis, lorsqu’en pleine assemblée il tire l’épée contre son Superieur, ne designe que la Sagesse ou la Prudence, & qu’elle lui touche d’abord la Tête, parceque c’est le siege de la raison. Ils allegorisent ainsi tout le reste du Poëme. ◀Exemplum ◀Nivel 3 A l’égard de l’Odyssée, je ne doute pas qu’Horace ne l’ait [337] prise pour une de ces Fables allegoriques, puisqu’il nous donne la morale de plusieurs Passages qu’on y trouve. Les plus grands Genies Italiens se sont appliquez à écrire cette sorte de Fables ; & la Reine Enchanteresse de Spencer est une Allegorie perpetuelle depuis le commencement jusqu’à la fin. Si l’on examine les plus célèbres Ecrivains en Prose de l’Antiquité, par exemple, Ciceron, Platon, Xenophon, & divers autres, on verra que cette espèce de Fable étoit leur genre favori. Quoi qu’il en soit, la premiere de cet ordre, qui eut quelque vogue dans le Monde, fut celle d’Hercule qui rencontra le Plaisir & la Vertu. Prodicus, qui vivoit avant Socrate, & lorsque les premiers raïons de la Philosophie venoient de paroître, l’avoient inventée4 . A l’occassion de cette Fable, il voïagea par toute la Grece, où il étoit reçu à bras ouverts : dès qu’il arrvoit dans une Ville, il se rendoit à la Place publique, & il n’y avoit pas plûtot assemblé quelque nombre d’Auditeurs, qu’il leur débitoit son Allegorie.

Metatextualidad► Après cette courte ou longue Préface, que j’ai composée des materiaux qui me [338] sont venus dans l’esprit, avant que de raconter une Fable de cette espèce, qui doit servir à l’Entretien de ce jour, j’en marquerai ici l’occasion en peu de mots. ◀Metatextualidad

Nivel 3► Relato general► Lorsque Platon nous parle de la mort de Socrate, il nous dit qu’assis au milieu de ses Disciples, après qu’on lui eut ôté ses Fers des piez, le jour même de l’execution, comme cela se pratiquoit à l’égard des Personnes condamnées au dernier suplice, il mit une jambe sur l’autre, d’un air fort tranquile, & qu’il grata l’endroit où le Fer l’avoit blessé. Il ajoûte que, soit qu’il voulût montrer l’indifference avec laquelle il envisageoit sa mort prochaine, ou que, suivant sa coûtume, il prît occasion de tout ce qui s’offroit pour raisonner sur quelque chose d’utile, il remarque qu’il sentoit du plaisir à se froter cet endroit même où le Fer lui avoit causé tant de douleur en genéral, sans oublier qu’ils se succedent tour à tour. Il vint ensuite à dire, que, si un Homme d’un genie propre pour la Fable, vouloit représenter, sous cette envelope, la Nature du Plaisir & de la Douleur, il y avoit grande apparence qu’il les joindroit ensemble d’une telle maniere, que l’un ne se montreroit jamais aucune part, sans que l’autre le suivît de près. ◀Relato general ◀Nivel 3

Suposé que Platon eût trouvé à propos de nous dépeindre ici Socrate engagé dans un pareil Discours, quoique peu convenable à une si triste occasion, il n’auroit [339] pas manqué sans doute d’encherir sur cette pensée, & d’en former une belle Allegorie. Mais puisqu’il ne l’a pas fait, j’essairai d’en composer une moi-même dans l’esprit de ce divin Auteur.

Nivel 3► Allegorie► « Il y avoit deux Familles dès le commencement du Monde, aussi opposées l’une à l’autre que la Lumiere & les Tenébres. L’une demeuroit dans le Ciel, & l’autre dans l’Enfer. Le plus jeune de tous les Descendans de la premiere étoit le Plaisir, qui devoit sa naissance au Bonheur, Fils de la Vertu, qui tiroit son origine des Dieux. Le dernier rejeton de l’autre étoit la Douleur, Fille de la Misere, engendrée par le Vice, que les Furies avoient produit.

Entre le Ciel & l’Enfer, où ces deux Familles sejournoient, il y avoit la Terre au milieu, habitée par des Créatures d’une espèce mitoïenne, qui n’étoient ni si vertueuses que les uns, ni si vicieuses que les autres, mais qui participoient des bonnes & des méchantes qualitez de ces deux Familles opposées. Jupiter n’eut pas plutôt considéré que cette derniere Espèce, qu’on apelle communément Homme, avoit trop de vertu pour être méprisable, & trop de vices pour être heureuse, qu’afin de pouvoir distinguer les Bons des Méchans, il ordonna eu Plaisir & à la Douleur de se rendre sur la Terre, avec promesse qu’il en disposeroit en faveur de [340] l’un & de l’autre, pourvû qu’ils pûssent convenir d’un partage.

Aussi-tôt que le Plaisir & la Douleur se furent trouvez dans ce nouveau Sejour, ils tomberent d’accord que le premier gouverneroit les Bons, & que l’autre domineroit sur les Méchans. Mais lorsqu’ils vinrent à l’examen des Individus qui leur devoient appartenir, il se trouva que l’un & l’autre y avoient quelque droit ; puisqu’au contraire de ce qu’ils avoient observé dans leurs anciennes demeures, il n’y avoit aucune Personne si vicieuse qu’elle n’eût quelque chose de bon, ni si vertueuse qu’elle n’eût quelque défaut. Il est certain qu’après une longe discussion, ils trouverent en général que dans l’Homme le plus abandonné au Vice, le Plaisir pouvoit prétendre à un centiéme ; & que, dans l’Homme le plus illustre par sa Vertu, la Douleur pouvoit aspirer de moins aux deux tiers de sa vie. Ils aperçurent d’abord que ceci causeroit des disputes infinies entr’eux, s’ils n’en venoient à quelque accommodement : de sorte que, pour vivre de bonne intelligence, ils se marierent ensemble. De là vient que le Plaisir & la Doleur se tiennent toujours par la main, & qu’ils font leurs visites en même tems, ou que l’un ne tarde guère après l’autre. Si la Douleur s’empare de quelqu’un, le Plaisir y succède bient tôt, si le Plaisir arrive le premier, comptez que la Douleur n’en est pas éloignée.

[341] Mais quoique ce Mariage fût ben convenable aux deux Parties intéressées, il ne répondoit pas à l’intention que Jupiter avoit euë lorsqu’il les envoïa sur la Terre. Pour remedier donc à cet abus, il fut stipulé, du consentement de l’une & de l’autre Famille, que si, malgré l’empire que ce couple exercoit sur l’Espèce Humaine, il se trouvoit dans chaque Individu qui viendroit à mourir, une certaine quantité de mal, il seroit envoïe dans les Régions Infernales muni d’un Passeport de la Douleur, pour y séjourner avec la Misere, le Vice & les Furies ; ou qu’au contraire, s’il y avoit en lui une certaine quantité ce Bien, il seroit admis dans le Ciel, un Passeport du Plaisir à la main, pour y habiter avec le Bonheur, la Vertu & les Dieux. » ◀Allegorie ◀Nivel 3

L. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1Juges IX. 8.

2II. Sam. XII. 1. &c.

3Florus Lib. I. c. XXIII.

4Mylord Shafresbury a fait une Dissertation sur ce sujet qui n’a paru en Anglois qu’après sa mort dans la derniere Edition de ses Oeuvres ; mais elle avoit été publiée auparavant en François dans le Journal des Savans de l’Ed. de Holl. Nov. 1712. p. 483. & traduite par M. Coste, sous le Titre de Jugement d’Hercule, ou Dissertation sur un Tableau dont le Dessein est pris de l’Histoire de Prodicus, qu’on trouve dans les Choses memorables de Xenophon, Liv. II.