Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "Discours XVI.", dans: Le Nouveau Spectateur (Bastide), Vol.7\016 (1759), pp. 388-401, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2447 [consulté le: ].


Niveau 1►

Discours XVI.

Niveau 2► Metatextualité► On m’a raconté une Histoire intéressante & singuliere ; je me hâte d’en faire part au Public. Quelques personnes y trouveront un sujet de réflexions utile, & me sçauront gré de l’avoir offerte à leur méditation, quoiqu’alors elle ne soit plus propre qu’à leur donner des remords. Je vais la raconter simplement sans effort d’esprit, sans y mêler de fiction. La vérité qui peut instruire doit être respectée par l’art. ◀Metatextualité

Niveau 3► Récit général► Le Baron de Montbrun étoit depuis quelque tems à la Campagne chez le Comte de Monbrilland, son intime ami : il n’avoit compté y passer que fort peu de jours ; mais des raisons puissantes l’y retenoient ; & il étoit à peu près décidé dans son cœur qu’il y passeroit le reste de la saison. Peu d’hommes ont avec plus d’abondance [389] ces qualités intéressantes qui forment l’art de plaire ; la nature y a joint la probité, le sentiment & les charmes de la figure, & Montbrun est regardé comme un homme accompli par tous ceux que le vice & l’engourdissement ne privent pas du bonheur d’aprécier les agrémens & le mérite.

Les raisons qui le retenoient chez son ami étoient de celles que l’on combat difficilement lorsque l’on a une imagination vive & un cœur tendre ; & ces deux qualités, la nature les lui a encore départies sans mesure. Une femme de chambre de Madame de Monbrilland causoit ce dérangement dans ses projets.

Rozette a dix-huit ans, & efface par ses charmes & la blancheur de son teint tout ce que l’Histoire & les Romans ont jamais vanté de plus admirable en beauté. Elle a de plus l’innocence & l’esprit. Ses discours sont très-ingénus & ses réflexions très-ingénieu-[390]ses. C’est un contraste ! mais il faut se persuader qu’il en est de possibles chez les femmes. Rozette est née de parens honnêtes mais pauvres, chez qui elle n’a rien appris ; elle est entrée à seize ans chez Madame de Monbrilland, où elle a vû beaucoup de choses qui peuvent instruire ; mais quand on a passé les trois premiers lustres sans rien voir, ni rien apprendre, on est encore longtems neuve malgré ce que l’on voit ; sans compter qu’il est une ignorance aimable que la nature imprime, pour ainsi dire, à quelques femmes pour les rendre plus piquantes que d’autres. La nature a ses caprices, ils sont connus ; & qui peut s’en étonner est un phénomêne plus extraordinaire que la femme la plus simple. Voici donc comment il faut représenter l’aimable objet que j’offre ici aux regards des incrédules. Ayant été long-tems sans rien sçavoir, elle s’étonne de ce qu’elle n’a pas encore vû ; mais ce qu’elle a vû une [391] fois, elle le conçoit & l’explique. On peut conclure qu’elle est née avec de l’esprit, & qu’à trente ans elle aura tout l’esprit imaginable ; mais peut-être faudroit-il souhaiter que ce progrès fut impossible pour elle. Si cette idée est un peu obscure, pour l’expliquer il ne faut que jetter un coup d’œil sur ces femmes à qui trop d’esprit a fait perdre les plus aimables moyens de nous plaire, qui sont, à mon gré, la simplicité & la bonne foi.

Rozette, du caractère dont elle est, a dû prendre, dans la maison où elle est, les impressions qu’elle y a trouvées, si dans cette maison c’est la vertu qui donne l’exemple. Pour qu’on en puisse juger, faisons connoître Madame de Monbrilland. C’est une femme de trente ans dont l’imagination est très-vive, & qui ne peut penser que d’après elle-même. Avec un cœur plein de sentiment & de bonté, elle a le plus souverain mépris pour l’amour, à cause, [392] dit-elle, qu’il est très-grossier dans ses desirs  la même antipatie est pour les hommes qui ne dissimulent pas assez devant elle leur panchant à la galanterie : & l’on peut dire aussi qu’elle a de l’aversion pour toute femme mariée qui ne se tient pas devant elle avec son mari dans une réserve scrupuleuse. Ce caractère est peut-être romanesque ! mais on peut dire du moins que ce n’est pas la lecture des Romans qui le lui a fait ; car elle n’en a jamais lû aucun. La froideur du sang a pû y contribuer seule ; peut-être aussi a-t-elle été élevée par quelque imagination Platonicienne ! Notre éducation fait bien souvent nos principes pour le reste de la vie ; & l’on sçait que par cette raison il faut plaindre bien des gens que l’on voit ridicules ou vicieux.

Je ne connois point Madame de Monbrilland, & ne puis par conséquent remonter jusqu’aux sources de ses idées ; mais ses idées sont certaine-[393]ment celles que je lui attribue ici, & l’on sçaura tout ce qu’elle pense sur ce qui n’est pas précisément sentiment dans l’amour, si j’ajoute que sa répugnance à cet égard est telle que l’amour du plus aimable mari n’a jamais pû la surmonter. Elle aime une jeune personne à proportion qu’elle est innocente ; quand elle joint la beauté à la pudeur, elle l’adore & donneroit pour elle tous ses biens, mais elle s’explique toujours sur cela de maniere à faire penser que si ce même objet venoit à se laisser séduire par l’amant même le plus aimable, elle seroit capable de le détester en un moment, autant qu’elle l’auroit aimé. Ce caractère n’est rien moins qu’impossible, si l’on considere le pouvoir de l’éducation & ce caprice de la nature dont j’ai déja parlé ; il ne pourroit même paroître extraordinaire qu’aux esprits corrompus ou bornés, si trop de femmes qui affichoient une délicatesse extrême en amour, une [394] spiritualité merveilleuse ne s’étoient pas montrées ensuite sous une forme plus vraye & plus naturelle, quoique moins respectable.

Rozette, nourrie chaque jour des maximes de Madame de Monbrilland, offre un de ces objets, qui, semblables aux roses à peine épanouies, invitent à les respecter. Son cœur est cependant capable de tendresse, & le jeune Montbrun en voyant ses charmes & un cœur si intéressant, n’a pû résister au plaisir de former des vœux. Il s’expliqua d’abord par des soupirs ; il y joignit les soins les plus tendres & les plus mesurés, & tout cela parla pour lui sans qu’il parlât lui-même. Rozette ne comprit pas d’abord qu’on vouloit la séduire ; & lorsqu’elle eut commencé à le comprendre, il n’étoit plus tems de l’empêcher ; elle étoit déjà séduite. Montbrun employa l’éloquence pour n’offrir à son imagination que des plaisirs sans danger ; elle n’en connoissoit [395] aucun & elle crut qu’ils n’étoient pas tous criminels. Dans un moment pressant elle alloit s’y livrer & être éclairée, lorsqu’un bruit soudain suspendit le triomphe de Montbrun. Ils se séparerent, & Rozette se retira avec précipitation ; mais la vertu endormie n’éprouva point ce réveil que la terreur occasionne souvent. Abimée dans un amour profond, elle étoit deux heures après, & le soir même tout autant en danger qu’elle l’avoit été douze heures auparavant : elle n’avoit revû Montbrun que pour l’adorer ; & tous ses momens ne servoient qu’à rendre son délire plus funeste, en le prolongeant ; un mot, un regard, un signe de Montbrun pouvoient la conduire sur le bord de l’abîme, & le souffle d’un soupir eût suffi pour l’y plonger : mais Montbrun étoit honnête homme : il avoit fait des réflexions, & Rozette étoit sauvée. Le fut-elle pour toujours ? de la part du Baron [396] j’oserois assurer qu’oui ; il a dompté sa passion, & le premier instant est toujours celui qui décide, quand la vertu ou la probité a été consultée : mais Rozette peut-être n’en tombera pas moins dans les piéges de l’amour : elle a été si sensible qu’on peut bien craindre qu’elle ne soit foible ; tout dépend donc du nouvel amant qu’elle aimera, & l’on sçait que les honnêtes gens, en amour, sont très-rares & même très-peu possibles.

M. de Montbrun en renonçant à Rozette lui devoit un compte exact de ses motifs ; son procédé étoit un outrage s’il ne le justifioit pas. Il lui écrivit cette Lettre, & partit pendant qu’elle la lisoit.

Niveau 4► Lettre/Lettre au directeur► « L’inégalité de ma conduite, depuis hier, doit vous avoir étonné beaucoup, Mademoiselle : je vous dois un aveu fidéle des sentimens qui m’ont fait agir : peut-être n’est-il pas impossible de vous les faire trouver aussi [397] raisonnables que sans doute ils sont généreux. Il m’en coûte à moi-même de vous forcer à les trouver tels ; je connois tout le prix de ce que je sacrifie pour cela, & vous vous appercevrez peut-être que mon éloquence ici ne coule pas de source : mais il faut tout faire pour prévenir les remords quand on les sent inévitables ; la crainte de les éprouver est la loi de l’honnête homme ; j’ai déjà violé cette loi qui parloit à mon cœur ; lâche envers moi, j’ai mérité de me mépriser, & si mon opprobre n’est pas complet, c’est au respect que votre intérêt m’inspire que je dois ce bonheur. Il ne m’aura pas éclairé en vain, Mademoiselle ; vous recueillerez le fruit de vos bienfaits, & nous jouirons un jour de cette félicité qui n’est connue que des ames qui ont sçu se rendre l’une par l’autre supérieures à leur foiblesse.

Vous m’aimâtes, Mademoiselle, [398] & je ne puis malgré moi oublier ce bonheur ; vous vous promîtes de vos sentimens un prix trop capable d’en faire disparoître le danger ! vous les crûtes innocens, parce qu’ils étoient délicieux ! tout cela étoit un artifice de ma part ; c’est à mon éloquence trompeuse que vous avez dû cette confiance qui aveugle, ces illusions qui égarent, ces transports qui enyvrent sans retour ; votre cœur ne seroit pas venu chercher le mien ; tout ce qu’il a senti je l’avois préparé ; votre perte étoit résolue, j’avois réglé vos démarches, prévû vos desirs ; je sçavois que vous m’écouteriez, que vous me croiriez ; & mes sermens séducteurs étoient des loix que je vous imposois. Ma sécurité, ma criminelle assurance n’étoient que trop fondées ; le langage de la passion vous étoit inconnu ; mes regards pleins d’amour en garantissoient la vérité ; votre ame innocente [399] & sensible pouvoit-elle me soupçonner de détour ! vous eussiez crû me faire un outrage quand je vous donnois des plaisirs. Cependant la défiance & le mépris étoient ce que je méritois ; car enfin après ce moment qui devoit nous égarer tous deux, que seriez-vous devenue ! où auriez-vous trouvé des consolations ! Le plaisir nous eût rendu indiscrets ; Madame de Monbrilland vous eût abhorrée ; vos amis auroient pleuré votre perte ; vos parens auroient pleuré votre honte : il ne vous seroit resté que mon cœur qui ne vous eût pas suffi. En voyant tout le monde s’épouvanter & vous punir de votre foiblesse, vous eussiez senti que l’amour vous avoit trompée, & vous eussiez éprouvé ces remords que je méritois seul de connoître. La fortune même n’eût pu vous offrir des consolations ; elle a eu pour moi des rigueurs qui ne me laissent que la [400] triste liberté de lui dire des injures quand je ne puis faire des heureux. Je vous aurois donc trompée, égarée, deshonorée ? Je vous aurois enlevée à une femme respectable, généreuse, enchantée de vous ; à la femme de mon ami ; à vos amis dont vous êtes l’exemple, à vos parens dont vous êtes l’idole, & tout cela pour un plaisir commun, pour un plaisir d’un moment ; car tous les autres momens du plaisir se ressemblent & ne touchent plus, quand le cœur peut se les reprocher.

Rendez grace, Mademoiselle, au Ciel qui vous a protégée : il vous falloit un défenseur aussi absolu : mes sentimens pour vous étoient de ceux dont aucune puissance humaine ne peut arrêter le cours. Cette même Providence veillera à votre tranquillité : elle empêchera que vous ne vous croyez offensée par ma résolution ; elle est trop bonne con-[401]solatrice pour mépriser les droits de l’amour propre ; elle préviendra le murmure du vôtre ; elle veillera à tout ce qui peut nuire à l’opinion que j’ai voulu vous donner de moi, en m’immolant pour vous. »

J’ai l’honneur d’être, &c. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 4 ◀Récit général ◀Niveau 3 ◀Niveau 2 ◀Niveau 1