Citation: Anonym (Ed.): "LII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\052 (1716), pp. 328-334, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1572 [last accessed: ].


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LII. Discours

Citation/Motto► Plus aloës quàm mellis habet.

Juv. Sat. vi. 181.

On y trouve plus d’amertume, que de douceur. ◀Citation/Motto

Level 2► Metatextuality► Tout ce qui regarde la Vie Humaine est de mon ressort, ainsi je me flate que mes Lecteurs ne trouveront pas mauvais que je leur communique les deux Lettres suivantes, & qu’ils auront la charité de croire que le Crime dont elles traitent ne m’est connu que par la voie de mes Correspondans. Les voici l’une & l’autre, quoi que d’un stile bien opposé. ◀Metatextuality

Level 3► Letter/Letter to the editor► Mr. le Spectateur,

« Je m’étonne, qu’entre tous les Vices énormes dont vous avez parlé, vous n’aiïez rien dit jusqu’ici du Commerce illegitime avec les Femmes, & surtout des pieges qu’on leur tend ; je veux [329] dire que c’est un sujet digne de votre plume, de faire voir la bassesse & la turpitude qu’il y a à tromper ou à seduire les Filles. Vous saurez, Monsieur, que je suis du nombre de ces Malheureuses, & cela par les insinuations adroites d’un insigne Fripon, qui en a usé de même à 1’égard de bien d’autres, avant & après ma ruine. Aussi-tot que ce Miserable m’eut abandonnée, j’eus assez de force & de vertu, pour ne courir pas le guilledou, comme on parle, & chercher à gagner ma vie par le travail, dans un Lieu obscur, loin de toutes mes anciennes connoissances.

C’est l’occupation ordinaire d une troupe de Fainéans, qu’il y a dans cette Ville, d’écrire des Billets amoureux, d’envoïer des Messages, & de marquer des Rendez-vous à de jeunes Filles étourdies, qui n’ont aucun usage du monde, &, après les avoir seduites, de les abandonner, sans misericorde, à la Honte, à l’Infamie, à la Pauvreté & au Desespoir. Si vous entendiez les fades impertinences qui s’écrivent à cette occasion, & les soupirs que poussent alors ces innocentes Créatures, vous ne sauriez vous empêcher d’en rire & d’en avoir pitié. Level 4► General account► Il y a quelque tems qu’une de mes jeunes Aprentisses est recherchée par un Irlandois, qui se met proprement, qui trote par les rues en Habit galonné, & qui fait l’admiration de toutes nos [330] jeunes Couturieres. Depuis que cette Intrigue est venue à ma connoissance, j’ai ôté les Plumes, l’Encre & le Papier à mon Apprentisse. Mais l’autre jour, qu’il m’avoit commandé quelques Cravates, je sortis de la Boutique, & j’ordonnai à sa Maîtresse de les ranger dans une Boëte de Carton, pour les donner à son Valet. Revenue de ma promenade, je pris occasion de l’envoïer dehors, & cependant j’examinai la Boëte : J’y trouvai au fond ces mots écrits de sa main, Pourquoi voudriez vous ruïner une innocente Créature qui vous aime ? Au-dedans du couvercle ceux-ci, il est impossible de résister aux charmes de Srephon ; & vers un des bords il y avoit, Ce soir à onze heures trouvez-vous avec un Fiacre au bout de notre Ruë. Il n’en falut pas davantage, pour m’alarmer. Quoi qu’il en soit, j’envoïai la Boëte avec les Cravates au Galant irlandois, & je disposai toutes choses, afin de parer le coup qu’ils méditoient l’un & l’autre. Une heure ou deux avant celle du Rendez-vous, je questionnai ma petite Friponne, & je trouvai dans son Cofre quantité de Lettres impertinentes, avec une vieille Paperasse écrite en Latin, où son Amant lui avoit fait croire qu’il lui constituoit un Revenu de cinquante Livres Sterlin par an : J’y remarquai d’ailleurs, entre quelques hardes qu’elle m’avoit prises, la plus belle pièce de [331] Dentelle qu’il y eût dans ma Boutique, & qu’il y eût dans ma Boutique, & que cette petite Voleuse destinoit à faire des Cravates pour son beau Monsieur. Je fus d’autant plus ravie de ce dernier trait, que je pouvois jurer en conscience qu’il l’avoit engagée à quitter mon service, & qu’il avoit eu part à son vol. Là-dessus j’obtins une Prise de corps contre lui. Lors donc que tout fut mis en état, & que l’heure du Berger aprochoit, instruite à jouër un tel rôle, par la sote & cruelle experience que j’en avois faite dans ma jeunesse, j’enfermai mn Aprentisse sous la clef, &, comme je ne la ressemblois pas si mal à l’égard de la taille, qu’on ne pût me prendre pour elle dans l’obscurité, enveloppée sur-tout de mon Echarpe, je remis le Cofre au Valet de son Amant, qui vint le recevoir avec le signal dont on étoit convenu. Je le suivis jusqu’au Carosse, où je ne l’eus pas plutôt vû délivrer le fardeau à son Maitre, que je criai, de toute ma force, Au Voleur, au Voleur ! & que les Sergens, postez dans le voisinage, ne manquerent pas de saisir mon Homme. Je me tins un peu à l’écart, jusqu’à ce qu’il y eut assez de monde atroupé ; alors je m’avancai pour déclarer que les Effets, qui étoient dans ce Carosse m’appartenoient, & j’eus la satisfaction de voir amener ce beau Monsieur au Corps de [332] garde, avec les Marchandises volées, qui devoient servir le lendemain à sa conviction. C’est un Fait de notorieté publique, mais contente d’avoir sauvé mon Aprentisse, & d’obliger le Gaiant à me païer une année du Revenu qu’il avoit promis à sa Belle, je me désistai de ma poursuite. ◀General account ◀Level 4 J’avouë que ce fut quelque Punition pou lui ; mais doit-elle suffire, Monsieur, pour une Infamie d’une conséquence beaucoup plus pernicieuse que ne le pouvoit être le Vol, pour lequel je l’aurois mis en Justice ? Ne devriez-vous pas vous-même, & tous ceux qui ont quelque principe d’Honneur ou de Vertu, mettre les choses sur un meilleur pié, & faire en sorte qu’un tel Scelerat ne pût se moquer impunément du Crime dont il étoit bien coupable, & qu’il craignît d’être accusé de celui qui avoit produit son arrêt ?

En un mot, il est en votre pouvoir, Monsieur, & au pouvoir, si je ne me trompe, de ceux qui vous ressemblent, de rendre l’action de ravir l’Honneur à une pauvre Créature aussi infame que celle de lui voler ses Habits. C’est sur quoi vous ferez, s’il vous plaît, vos reflexions ; mais je ne saurois m’empêcher de vous dire, penetrée d’une vive douleur, que si l’on avoit eu, il y a trente ans, une si juste idée, je n’aurois pas [333] vêcu dans la Honte & la Pauvreté. Je suis, &c.

Alix Couturier ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

Level 3► Letter/Letter to the editor► Mr. le Spectateur

  1. « Je 

    suis un Homme qui cherche à me divertir dans la Ville ; mais, par la stupidité d’un miserable Juge de Paix, & l’insolence d’un Comissaire de Quartier, sur le ferment d’une vieille Haridelle, je me vois emprisonné pour Vol, lorsque je n’avois autre chose en vûë qu’une Galanterie. Ce Magistrat nocturne parla de vous en chemin, & repeta plus d’une fois que mon Avanture vous fourniroit un beau sujet pour entretenir le Public. Cependant je me flate, Monsieur, que vous avez trop d’esprit, pour vouloir prendre le parti de ces malheureux Recors & autres Gens d’affaires. Le Monde est si changé depuis quelques années, qu’il ne se trouva pas un seul Homme qui voulût casser la tête à un des Soldats du Guet en ma faveur, & qu’on me conduisit en Prison avec autant de triomphe que si j’avois été un Coupeur de bourse. Sur ce pié là, c’est fait de la Joie & des Plaisirs. J’ai vû le tems que tous les honnêtes Débauchez du voisinage seroient venus à mon secours, malgré tous les efforts des Maris jaloux. Si la [334] Galanterie est scandaleuse, la moitié des jolies choses, que la plupart des beaux Esprits du dernier siècle on écrites, doit être brûlée par la main du Bourreau. Ecoutez, Mr. le Spectateur, ne faites pas le Cagot ; après avoir assez bien réussi sur quelques Sujets, ne vous avisez pas de le prendre sur un nouveau ton, vous rebuteriez tout ce qu’il y a de Gentilshommes polis. Soïez fidèle à l’Amour, & brûlez votre Seneque. Vous n’attendez pas sans doute que je me nomme, eu égard à l’endroit d’où je vous écris ; mais cela n’empêchera pas que je ne me dise, quoi qu’inconnu, &c. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3 ◀Level 2 ◀Level 1