Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "Discours IX.", dans: Le Nouveau Spectateur (Bastide), Vol.7\009 (1759), pp. 207-216, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2440 [consulté le: ].


Niveau 1►

Discours IX.

Niveau 2► Metatextualité► Voici deux traits qui pourront amuser les personnes qui détestent le sérieux. ◀Metatextualité

L’Auteur de l’Année Littéraire entra l’autre jour dans l’Imprimerie où l’on compose son Ouvrage : je m’y trouvois par hazard, & j’étois occuppé à considérer un Compositeur qui frappoit des pieds, pestoit, juroit, & faisoit des mouvemens affreux. Le Journaliste, naturellement plaisant, c’est-à-dire aimant à rire & étant très-aimable, l’aborda, & lui demanda le sujet de ce grand courroux. Niveau 3► Dialogue► Ce chien d’Auteur, répondit-il, ce chien d’Auteur ! M. Freron, je vous le recommande ; je vous le recommande ; coupez bras & jambes à ce bourreau-là. La chose est facile, lui dit le Journaliste, & seroit peut-être juste ; mais on ne tue [208] pas son prochain sans sçavoir pourquoi. Que vous a-t’il ait ? Morbleu, ce qu’il m’a fait ! regardez cette écriture ; y a-t’il un diable qui puisse lire cela ! Suis-je un démon, ou un sorcier ! Ventrebleu je vous le recommande, M. Freron, ayez pitié des pauvres Compositeurs. *D ◀Niveau 3

Nous rimes beaucoup de ce courroux burlesque, & nous aurions souhaité que l’Auteur entrât en ce moment. Il auroit peut-être compris, qu’il faut écrire un peu plus lisiblement pour un malheureux Ouvrier, dont le salaire n’est pas mesuré à la peine accidentelle : c’est rogner son pain que de l’obliger à s’arrêter long-tems sur des caracteres indéchiffrables.

Je prendrai de là occasion de prier les personnes qui me font l’honneur de m’écrire, d’y apporter généralement un peu plus d’attention qu’elles ne font.

Récit général► Une femme de Meaux, que j’ai con-[209]nue, & qu’on nommoit la mere Faisand1 , étoit chargée des commissions de la Ville, & venoit pour cela toutes les semaines à Paris. Elle faisoit ce voyage à pied, & toujours en chantant, & acostant les passans pour leur faire des contes ou des niches.

Un jour qu’elle traversoit la forêt de Bondy, elle trouva les Princes de * * * & de * * *, qui déjeûnoient sur le bord du chemin. Aucune marque de dignité ne les distinguoit, & elle les prit pour de simples chasseurs : il n’en falloit pas d’avantage pour l’arrêter ; elle les aborda, & les plaisante-[210]ries ne leur furent pas épargnées. Elle dit de si bonnes choses, qu’ils prirent goût à l’entendre. Ils l’attaquerent à leur tour, & lui demanderent comment elle pouvoit chanter & rire de si bon cœur, étant obligée de faire dix lieues par jours à pied, pour gagner sa vie ! Dialogue► Oh, je n’ai pas besoin de carosse pour être heureuse, dit-elle, cela fait mourir d’apoplexie ; & tant que Dieu me conservera mes jambes, jamais je ne marcherai autrement. . . . Vous figureriez pourtant bien dans une berline dorée, reprirent les Princes ; oh, que nenni, répondit-elle encore, il y a assez de singes à la Cour sans que je m’en mêle. ◀Dialogue

Ils lui proposérent de déjeûner avec eux. Dialogue► Il y a une heure que vous auriez dû me l’offrir, dit-elle, vous n’êtes guere honnête. Elle s’assit, & avale d’abord un gros morceau de pâté. Ils lui verserent à boire, & à peine eut-elle porté le verre à la bouche, ah ! gueux, [211] dit-elle, vous buvez le vin du maître. heureusement les Princes ne buvoient pas en ce moment, car il seroit arrivé accident de l’éclat de rire qu’ils firent. ◀Dialogue

Il seroit trop long de dire tout ce qui se passa encore entr’elle & eux : des témoins fidéles m’ont assuré, qu’ils n’avoient jamais paru goûter un plaisir plus parfait. Ils se firent reconnoître, & elle ne fut point honteuse de ce qu’elle leur avoit dit. Ils lui ordonnerent d’aller les voir toutes les fois qu’elle viendroit à Paris ; elle n’y manqua jamais tant qu’elle vécut ; & dès que les Princes la voyoient arriver, ils éclatoient de rire, & quittoient les affaires les plus sérieuses pour s’égayer avec elle. Ils étoient faits pour les plaisirs de la nature, & elle les soulageoit du poids de la grandeur. ◀Récit général

Metatextualité► Je me refuse ici de réflexions utiles, par un respect peut-être trop sévere pour l’engagement que j’ai pris en commençant à raconter. Des Princes qu’une [212] femme du peuple a le don de faire rire tous les jours, & cette même femme, aussi heureuse malgré l’indigence, qu’ils sont malheureux par la grandeur, ouvriroient un vaste champ à la philosophie. ◀Metatextualité

Il est certain, que les plaisans, les gascons, les effrontés agréables, trouvent une protection naturelle chez la plupart des Grands ; parce que la plupart des Grands s’ennuyent à l’excès ; que la vérité ne parvient point jusqu’à eux ; & que la nature, si belle, si naïve, si aimable, leur parle encore de loin, & les invite à ses plaisirs, malgé <sic> le mépris constant qu’ils semblent en faire, parce qu’elle n’abandonne jamais ses enfans. Ces bouffons que quelques Rois trainent après eux, que signifient-ils autre chose, que le besoin pressant qu’ils ont de se distraire quelquefois ! Les Ministres les plus graves ont un intérieur où il faudroit que l’œil du peuple pût de tems en tems pénétrer. Il apprendroit [213] que ces hommes laborieux & nécessaires, sont souvent trop heureux de trouver un fou ou un sot qui ait le don de les faire rire, & il ne seroit plus jaloux de leur coureuse élévation.

Ce goût si aisé à définir, & que le commun des hommes conçoit si difficilement, va quelquefois jusqu’à l’amitié : on s’en étonne ; on en parle avec jalousie ! Eh ! à qui doit-on plus d’amitié qu’à celui à qui l’on a l’obligation de pouvoir rire dans le sein de la tristesse & de l’esclavage ! Pour juger les hommes, il faudroit mieux connoître le sentiment & le malheur des conditions diverses. On n’a que des idées fausses ou relatives, & l’on ne peut porter que des jugemens injustes ou erronés. Je me rappelle toujours avec plaisir & sans surprise, le trait de l’Officier Gascon rapporté dans les Lettres de Madame du Noyer.

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► « Je ne crois pas, dit-elle, qu’il y ait de Nation au monde plus prompte [214] que les Gascons, ni qui prenne plutôt son parti. On me contoit dernierement, qu’un Officier de ce Pays ayant obtenu du Roi une gratification de cinq cens écus, fut trouver M. Colbert pour qu’il lui fit compter cette somme : M. Colbert étoit à diner avec trois ou quatre Seigneurs. Le Gascon, sans se faire annoncer, entra dans la chambre où l’on mangeoit, avec l’effronterie qu’inspire l’air de la Garonne, & avec un accent qui ne dementoit point son pays. Il s’approcha de la table & dit tout haut, Messieurs, avec votre permission, lequel de vous autres est Colbert ? C’est moi, Monsieur, dit M. Colbert ; qu’y a-t’il pour votre service ? Eh ! pas grande chose, dit l’autre ; un petit Ordre du Roi pour me compter cinq cens écus. M. Colbert qui étoit d’humeur de se divertir, pria le Gascon de se mettre à table, lui fit donner un couvert, & lui promit de le faire ex-[215]pédier après le diné. Le Gascon accepta l’offre sans en faire de façon, mangea comme quatre ; après quoi M. Colbert fit venir un de ses Commis qui ména M. l’Officier au Bureau, où l’on lui compta cent pistoles. Et comme il dit qu’il en devoit toucher cent cinquante, le Commis lui répondit, il est vrai, mais on en retient cinquante pour votre dîné. Cadédis, s’écria le Gascon, cinquante pistoles un dîné ! je ne donne que vingt sols à mon Auberge : je le crois, dit le Commis, mais vous ne mangez pas avec M. Colbert, & c’est cet honneur-là qu’on fait payer. Oh bien ! répondit le Gascon, puisque cela est ainsi, gardez tout, ce n’est pas la peine que je prenne cent pistoles ; j’aménerai demain un de mes amis dîner ici, & cela sera fini. On rapporta ce discours à M. Colbert qui admira cette gasconade & fit compter les cinq cens écus à ce pauvre Officier, qui n’avoit peut-[216]être pour lorsque cela pour tout bien, & lui rendit mille bon offices dans la suite. » ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Il lui rendit mille bons offices ! Oui ; parce que cet Officier étoit plaisant, que M. Colbert étoit triste par les grands embarras de sa charge, & qu’il trouvoit à passer un doux moment avec lui. Je ne trouve dans tout cela rien que de très-naturel & de très raisonnable, si l’Officier étoit honnête homme, comme il y a lieu de le croire. Car il faut observer que souvent ces Grands que je défends ici, placent leurs bienfaits & leur prédilection dans des objets bien vils & bien indignes, & alors ils sont inexcusables. L’honnête homme malheureux a droit d’être jaloux d’une faveur dont il scrute les motifs, & il ne regarde plus ce talent de faire rire dans le protégé, dans le fou qu’on adore, que comme un vice de plus, puisqu’il l’employe à rendre ses vices triomphans. ◀Niveau 2 ◀Niveau 1

1Ce sobriquet étoit un héritage : il passoit pour constant, dans le Pays, que sa grand-mere étoit acouchée d’un Faisand ; & cette tradition s’étoit conservée comme se conservera vraisemblablement le conte plaisant oue l’on fait aujourd’hui d’un homme qui vient d’accoucher d’un enfant. Ce sont ordinairement des gens d’esprit qui imaginent ces sortes de fables ; & les sots gardent & accumulent les absurdités que les gens d’esprit n’imaginent & ne débitent que pour s’amuser un moment de leur ineptie.