Référence bibliographique: Anonym (Éd.): "LI. Discours", dans: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\051 (1716), pp. 321-328, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1571 [consulté le: ].


Niveau 1►

LI. Discours

Citation/Devise► His lachrymis vitam damus, & miserescimus ultrò.

Virg. Æneïd. ii. 145.

Nous lui donnons la vie à cause de ses larmes, & nous avons même compassion de son triste sort. ◀Citation/Devise

Niveau 2► Je suis plus sensible à une Lettre où la Nature parle qu’à celle où l’Esprit domine. En voici une du premier ordre, que j’ai reçuë d’une Dame.

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Monsieur,

« Entre toutes les disgraces qui arrivent dans les Familles, je ne me souviens pas que vous aïez touché au Mariage que les Enfans contractent sans l’aveu de leurs Peres & de leurs Meres. Je suis du nombre de ces infortunées Personnes. Niveau 4► Récit général► Je n’avois qu’environ quinze ans lorsque je pris la liberté de me choisir un Epoux ; & depuis ce moment j’ai traîné une vie languissante pour avoir encouru l’indignation d’un Père inexorable, qui ne veut point me pardonner, quoique je possede le meilleur de tous les Maris, & que Dieu m’ait [322] honorée de fort jolis Enfans. Il avoit autrefois tant de bonté pour moi, que cela même aggrave ma faute & redouble si bien ma tendresse pour lui, que je l’aime plus que toutes choses au Monde, & que je souffrirois la Mort de bon cœur, s’il vouloit, à cette condition me recevoir en grace. Je me suis jetté à ses piez, & l’ai supplié, les larmes à l’œil, de me pardonner ; mais il me renvoie toûjours, & me repousse avec dédain : je lui ai écrit plusieurs lettres, sans qu’il ait jamais voulu les ouvrir, ni même les prendre. Il y a deux années que je lui envoïai mon petit Garçon habillé de neuf ; mais le pauvre Enfant revint baigné de pleurs, parce que son Grand-Pere ne l’avoit pas voulu voir, & qu’il avoit ordonné qu’on le chassât de la Maison. Quoique ma Mere soit dans mes intérêts, elle n’ose ouvrir la bouche en ma faveur, de peur que cela n’irrite mon Pere. Il y a un Mois ou environ qu’il étoit malade à la Mort : Je fus penètrée de douleur à l’ouïe de cette nouvelle, & je ne pûs m’empêcher de m’informer sur son état. Ma Mere prit cette occasion pour l’entretenir de moi, & lui representer, au milieu d’un torrent de larmes, que j’étois venuë le voir ; que mon affliction étoit si grande, que je n’avois pas la force de parler, & que je mourrois de chagrin s’il refusoit de me donner la benedi-[323]ction & de se reconcilier avec moi. Mais, bien loin d’être apaisé à mon égard, il la pria de ne lui parler plus en ma faveur, si elle ne vouloit pas l’interrompre dans les derniers momens de sa vie ; car il faut que vous sachiez, Monsieur, qu’il a la réputation d’un Homme sage & vertueux ; ce qui rend mon malheur d’autant plus cruel. Graces à Dieu il est revenu de cette maladie ; mais sa rigueur excessive m’a porté un coup si fatal, que je ne puis qu’y succomber au plutôt, à moins que la lecture de cette Lettre, inserée dans un de vos Discours, ne fasse quelque impression sur lui, & ne me le rende plus favorable. Je suis, &c. » ◀Récit général ◀Niveau 4 ◀Niveau 3 ◀Lettre/Lettre au directeur

De toutes les duretez que les Hommes ont les uns pour les autres, il n’y en a pas qu’on puisse moins excuser que celle des Peres & des Meres envers leurs Enfans. Une Humeur obstinée, infléxible & qui ne pardonne jamais, est odieuse en toute occasion, mais ici elle repugne à la Nature. L’Amour, la Tendresse & la Compassion, qui s’élevent dans nos cœurs pour ceux qui dépendent de nous, entretiennent la vie de tout le Monde animé. L’Etre suprême, par l’excellence & la bonté infinie de sa nature, étend sa misericorde sur tous ses Ouvrages ; parce que ses Créatures n’ont pas cette bienveillance volontaire envers celles qui sont commises à leurs soins & qui se trouvent sous leur pro-[324]tection, il leur a donné un Instinct, qui leur sert de Bonté naturelle. Metatextualité► J’ai raisonné sur ce Principe dans quelques-uns de mes Discours précedens, où j’ai fait voir qu’il coule à travers toutes les Espèces de Bêtes brutes, & qu’il soutient, en un mot, tout ce qui respire. ◀Metatextualité

Cet Instinct est plus general & moins borné dans les Hommes que dans les Bêtes, parce que la Raison & le Devoir lui donnent de l’étendue. En effet, si nous nous examinons avec quelque attention, nous trouverons non seulement que nous panchons à aimer ceux qui tirent leur origine de nous, mais aussi que nous avons une espèce d’affection naturelle pour toutes les Créatures, qui s’attendent à recevoir quelque avantage, ou leur subsistance même de nos soins. La dépendance en appelle toûjours à l’Humanité, & c’est le plus puissant motif qu’il y ait à la Tendresse & à la Compassion.

De sort qu’un Homme qui peut vaincre cet Instinct, ou étouffer cette affection naturelle, degenére de son état, se met au-dessus des Bêtes brutes, renverse, autant qu’il est en son pouvoir, le grand but de la Providence, & bannit de son cœur un des Principes les plus divins que la Nature y ait planté.

Allegorie► Entre une infinité d’Argumens qu’on pourroit alléguer contre un Procedé si déraisonnable, je n’en choisirai qu’un seul. Dans la Priere Dominicale, nous deman-[325]dons à Dieu qu’il nous traite de la même manière, dont nous en usons envers les autres, & qu’il nous pardonne comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensez. Le Cas dont il s’agit est tout juste, le Point en question, puisque la relation entre un Enfant & son Pere, approche le plus de celle qui est entre une Créature & son Créateur. Quelque griéve que soit la faute d’un Enfant envers son Pere, si celui-ci est inéxorable à son égard, comment peut-il s’adresser au souverain Maître de l’Univers, lui donner le tendre nom de Pere, le supplier de lui accorder un Pardon qu’il refuse lui-même. ◀Allegorie

Je pourrois ajoûter à ceci plusieurs autres Argumens, que la Religion & la Prudence Humaine nous fournissent ; mais si le Motif, que je viens de toucher, ne produit pas un bon effet, il seroit inutile d’en avancer d’autres ; ainsi je finirai mon Discours par un Histoire fort remarquable, qui se trouve dans une ancienne Chronique publiée, par Freher, entre les Ecrivains de l’Histoire d’Allemagne.

Niveau 3► Récit général► « 1 Eginhart, Chapelain & Secretaire de Charlemagne, s’acquittoit si bien de ses Emplois, qu’il étoit aimé de tout le monde. Il le fut même ardemment d’Imma, Fille de cet Empereur, & il conçut aussi pour elle beaucoup de passion. La crainte des suites le empê-[326]choit de se joindre, mais elle n’empêchoit pas que de part & d’autre le feu de l’Amour n’allât toûjours en augmentant. Il se resolut enfin à faire un coup de hardiesse, ne pouvant plus refrener l’ardeur qui le transportoit. Il se glissa de nuit dans l’Apartement de la Princesse, il frapa tout doucement à la porte, il fut admis dans la Chambre sur le pied d’un Homme qui avoit à parler de l’Empereur ; il parla tout aussitôt d’autre chose, & il apaisa sa flamme le plus agréablement du monde. Il vouloit se retirer avant la point du jour ; mais il s’apperçut que, pendant qu’il s’étoit bien diverti avec Imma, il étoit tombé beaucoup de neige. Il craignit donc que la trace de ses pieds ne le découvrît, & il s’entretient de son inquiétude avec la Princesse. Ce fut à déliberer sur les moïens de sortir de ce mauvais pas ; enfin la Princesse trouva la Clef, elle s’offrit de charger sur ses épaules son Amant, & de le porter jusqu’au de-là de la neige. L’Empereur avoit passé cette nuit-là sans dormir, & l’on croit que cette insomnie fut un effet tout particulier de la Providence. Il se leva de grand matin, & regardant par la fenêtre, il vit sa Fille qui avoit de la peine à marcher sur le fardeau qu’elle portoit & qui, après s’en être défaite, se retiroit au plus vîte. Il fut ému & d’admiration & de douleur ; mais [327] croïant qu’il y avoit quelque chose de divin à tout cela, il prit le parti de dissimuler. Eginhart, bien assuré que son action ne demeureroit pas long tems inconnue, resolut de se retirer, & se jetta aux pieds de son Maître, pour lui en demander la permission : il allegua que ses longs services n’avoient pas été récompensez. L’Empereur lui répondit qu’il y penseroit, & lui marqua un certain jour où il lui feroit savoir ses intentions. Le jour venu, il assembla son Secretaire : il raconta de point en point ce qu’il avoit vû, & demanda les avis de la Compagnie sur un affaire qui deshonorait sa Maison. Les avis furent partagez : plusieurs Conseillers opinerent à une rude punition ; les autres aïant bien pesé la chose, conseillerent à l’Empereur de la décider lui-même, selon sa divine prudence. Voici quelle fut sa décision. Il déclara qu’en châtiant Eginhart, il augmenteroit plutôt la honte de sa Famille qu’il ne la diminueroit, & qu’ainsi il aimoit mieux couvrir cette ignominie sous le voile du Mariage. On fit entrer le Galant, & il lui fit dit que, pour satisfaire aux plaintes qu’il avoit faites de n’être pas païé de ses longs services, on lui donnoit en Mariage la Fille de l’Empereur : Je vous donnerai ma Fille, lui dit Charlemagne, cette Porteuse qui vous [328] chargea si benignement sur son dos. Tout à l’heure on fit venir la Princesse, & on la mit entre les mains d’Eginhart, aussi bien dotée que le pouvoit être la Fille d’un si grand Prince. » ◀Récit général ◀Niveau 3

L. ◀Niveau 2 ◀Niveau 1

1Voïez le Dictionaire Histor. & Crit. de Mr. Bayle, au mot EGINHART.