Référence bibliographique: Anonym (Éd.): "XLIX. Discours", dans: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\049 (1716), pp. 308-313, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1570 [consulté le: ].


Niveau 1►

XLIX. Discours

Citation/Devise► Comis in uxorem,

Hor. L. ii. Ep. ii. 133.

Complaisant pour sa Femme. ◀Citation/Devise

Niveau 2► Metatextualité► Voici une Lettre qu’une Dame vient de m’écrire, & que je ne puis differer plus long-tems de communiquer au Public. ◀Metatextualité

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Mr. le Spectateur,

« Je ne suis que trop capable de bien juger de 1 l’un de vos Discours, qui traite de la Jalousie, & qui me paroît und Chef-d’œuvre, mais, après y avoir parlé du tourment qu’elle cause à un [309] Homme, il me semble qu’il est indigne de vous de n’avoir pas dit un seul mot des transes qu’elle excite dans le cœur d’une Femme. Vous avez remarqué, avec beaucoup de Justesse & de penetration, que la Femme en est le principal objet, mais vous ne dites rien d’un Homme qui est assez impitoïable pour donner de la Jalousie à sa Femme, sans se mettre en peine si elle y est sensible ou non. Peut-être que vous ne croïez pas qu’il y ait de pareils Tyrans au Monde ; mais, helas ! Niveau 4► Exemplum► je puis vous en citer un qui est toûjours de mauvaise humeur auprès de sa Femme, & l’Homme du monde le plus agréable toute autre part. Faut-il, Monsieur, qu’un Homme, qui me voit assujetic à ses Loix, sans en pouvoir implorer d’autres, m’en ait si peu d’obligation, qu’il puisse être choqué & se mettre en furie, parceque mon cœur est gros, & que mes yeux fondent en larmes, d’abord qu’il me paroît d’une humeur sombre & chagrine ? Je n’attens aucun secours que de lui seul ; & quoi qu’il ne manque pas de bon sens ni d’équité en toute autre chose, il ne considere jamais qu’un Homme, qui ne se rend chez lui que pour y cuver son vin, & qui regarde comme un suplice tout le tems qu’il y est, ne peut que donner de la Jalousie & des inquiétudes mortelles à sa Femme. Il sort toûjours du Logis comme s’il alloit à [310] la Cour, & il retourne chez lui comme s’il entroit dans une Prison. Je pourrois ajouter à ceci qu’il ne se fait aucun scrupule de passer pour un Homme qui a des principes fort relâchez sur la Morale. Vous pouvez bien juger là-dessus quel doit être mon état. D’ailleurs il n’est pas d’un méchant naturel, & il se plaît à la lecture de vos Discours : Je souhaiterois donc que vous daignassiez lui représenter, qu’il n’est pas plutôt sorti de la Maison, que je me jette sur mon Lit, où je baigne de mes larmes ce petit Enfant qui lui est si cher, & que je l’effraie souvent par mes cris ; qu’il me fait maudire le jour de ma naissance ; que je cours toute éplorée à mon Miroir, & qu’à la vûë de mes sanglots, je décharge le trouble de mon Ame. Vous croirez peut-être que c’est une description faite à plaisir ; mais il n’est que trop vrai que c’est un de mes passe-tems ordinaires. Il me seroit même impossible de vous exprimer en détail cette foule de pensées accablantes qui s’élevent dans mon Esprit. Si vous pouviez concevoir jusqu’où va quelque fois la cruauté de mon ressentiment, & quelle est, au bout d’une minute, ma compassion pour l’objet de ma colere, vous auriez quelque idée de mon triste sort, & vous verriez combien peu je le mérite. Lorsqu’il est le mieux disposé [311] à recevoir mes avis, & que je lui remontre, avec toute la douceur imaginable, que ses manieres sont indécentes, & que les Personnes mariées doivent observer certaines Regles, il me répond froidement, que je hazarde ma réputation si je parois jalouse. ◀Exemplum ◀Niveau 4 Quoi qu’il en soit, je voudrois bien, mon cher Monsieur, que vous prissiez la peine d’examiner à fonds un Sujet de cette importance, & d’instruire les Maris & les Femmes des mesures qu’ils doivent garder les uns envers les autres. Vos reflexions là dessus ne peuvent qu’obtenir la plus haute de toutes les récompenses, que méritent ceux qui s’affligent avec les affligez. Permettez enfin que je me dise,

Monsieur,

Votre infortunée & très-humble servante, »

CELINDE. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Avant que je reçusse la Lettre de cette Dame, j’avois résolu d’examiner cette violente Passion, telle qu’on la voit dans l’Esprit d’une Femme. La vive douleur, sous le poids de laquelle Celinde paroît gémir, augmente le penchant que j’avois à recommander aux Maris une conduite plus reglée, afin de ne pas causer le plus [312] cruel des tourmens à celles qui les aiment, & qui ne le sentiroient presque pas si elles n’avoient une grande tendresse pour eux.

C’est une chose bien étrange de voir le peu de cas qu’on fait de l’Injure du monde la plus atroce, & avec quelle facilité les Hommes contractent l’habitude de se rendre moins agréables lorsqu’ils sont les plus obligez à le devenir. Le Sujet demande un Discours en particulier, j’observerai un ou deux jours de suite la maniere dont en usent deux ou trois heureux Couples de ma connoissance, avant que de me hazarder à donner au public un Sistême sur les devoirs du Mariage. Niveau 3► Récit général► Il faudra même que je me transporte à quelques lieuës hors de la Ville, pour y trouver un Gentilhomme, qui pratique tous les devoirs d’un honête Homme & d’un bon Mari. Lorsqu’il étoit Garçon, la multiplicité de ses affaires le rendoit fort negligé dans ses Habits, mais aujourd’hui il n’y a pas de jeune Galant qui ait plus de soin de sa personne. Sur ce qu’un de ses Amis lui demandoit un jour, pourquoi il étoit si long tems à se rincer la bouche, & si curieux dans le choix de son Linge, il lui répondit, « Parce qu’il y a une Femme de mérite qui est obligée de m’accorder son Amitié, & que je suis bien aise que son Inclination marche de concert avec son Devoir. » ◀Récit général ◀Niveau 3

Si un Homme vouloit se donner la pei-[313]ne de reflechir un peu, il ne seroit jamais assez déraisonnable pour attendre que la Debauche & l’Innocence puissent vivre de bonne amitié entre elles ; ou se flater que la Chair & le Sang soient capables d’une fidelité si rigide, qu’une belle Femme doit travailler à se perfectionner jusqu’à ce qu’elle ait atteint à la nature des Anges, dans la seule vûë d’être fidele à une Bête brute & à un Satire. Je suis bien persuadé que la Dame qui m’a prié de finir un de mes Discours par le Billet suivant, ne croit pas qu’une Perseverance de cet ordre se puisse mettre en pratique. Voici son Billet :

Niveau 3► Mon Epoux,

« Je vous prie de rester à la Maison plus que vous ne faites. Je sai l’endroit, où vous eûtes un Rendez vous Jeudi au soir à sept heures. Le Colonel, que vous m’avez ordonné de ne plus recevoir, est en Ville. »

Marthe Mesnager. ◀Niveau 3

T. ◀Niveau 2 ◀Niveau 1

1C’est le xliv. de ce Volume.