Le Spectateur ou le Socrate moderne: XLIII. Discours

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Nivel 1

XLIII. Discours

Cita/Lema

In amore hæc omnia insunt vitia : injuriæ,
Suspiciones, inimicitiæ, induciæ,
Bellum, pax rursum.

Ter. Eun. Act. i. Sc. i. 14.

En Amour on est necessairement exposé à tous ces maux, à des rebuts, à des soupçons, à des brouilleries ; aujourd’hui trêve, demain guerre, & enfin l’on refait la paix.

Nivel 2

Metatextualidad

Après avoir examiné les Lettres de mes Correspondantes, j’en ai trouvé plusieurs où des Femmes se plaignent de la jalousie mal fondée de leurs Maris, & me prient de leur donner quelque conseil là-dessus. Je leur obéirai d’autant plus volontiers, que le Marquis de Hallifax, qui, dans ses Avis d’un Pere à sa Fille, enseigne à une Femme la conduite qu’elle doit tenir à l’égard du Mari infidèle, du débauché, du violent, du chagrin, de l’avare ou du niais, n’a pas dit un seul mot du Mari jaloux.
La Jalousie est cette douleur qu’un Homme sent lorsqu’il craint de n’être pas autant aimé qu’il aime la Personne qui fait l’unique objet de ses desirs. Il est même impossible que le Jaloux se guérisse entierement de ses soupçons, parcequ’il est toujours dans le doute & l’incertitude ; & qu’il ne peut recevoir aucune satisfaction du côté avantageux ; c’est à dire, que ses recherches sont les plus heureuses lorsqu’il ne découvre rien : Son plaisir naît de son mauvais succès, & il passe la Vie à la poursuite d’un Secret qui ruine son Bonheur s’il vient à le trouver. Un Amour plein d’ardeur est toujours un des principaux ingrédiens de cette Passion ; car ce qui nourrit les desirs du Jaloux, & donne à la personne qu’il aime une si grande beauté dans son imagination, lui fait croire qu’elle excite la même Passion dans les autres, & qu’elle paroît aussi aimable à tous ceux qui la voïent. Ce n’est pas tout, la Jalousie est d’une trempe si délicate, que rien ne peut la contenter qu’un Amour aussi vif que le sien. Les assurances les plus fortes & les expressions les plus tendres ne sauroient calmer l’Esprit du Jaloux, s’il n’est persuadé qu’elles sont sinceres, & que la satisfaction est reciproque. Il voudroit s’ériger en une espèce de Divinité à l’égard de la Personne qu’il aime, être l’unique objet de ses yeux & de ses pensées, toujours prêt à se fâcher si elle admire quelque autre chose que lui seul. La demande qu’un Amant fait à sa Maîtresse, dans l’Eunuque de Terence, lorsqu’il doit s’éloigner d’elle pour trois jours, est d’une beauté inimitable.

Cita/Lema

« Je voudrois, lui dit-il, que, pendant tout le tems que vous serez près du Capitaine, vous en soyez toûjours loin ; que vous songiez à moi jour & nuit, que vous m’aimiez ; que vous me desiriez ; que vous m’attendiez avec impatience ; que vous n’ayez de plaisir qu’a penser à celui que vous aurez de me revoir ; que vous soyez toute avec moi ; enfin que votre cœur soit tout à moi, puisque le mien est tout à vous. » 1Ph. Egóne quid velim ? Cum milite isto præsens, absens ut cies :
Dies, noctésque me ames : me desideres :
Me somnies : me exspectes : de me cogites :
Me speres : me te oblectes : mecum tota sis :
Meus fac sis postremò animus, quando ego sum tuus
L’Esprit jaloux est d’une si maligne influence, qu’il corrompt tout ce qu’il voit ou qu’il entend, & se nourrit de son propre venin. Une Reception froide le met à la torture, & il l’attribue à la Haine ou à l’Indifférence ; l’Empressement lui paroît suspect, & il approche trop de la Dissimulation & de l’Artifice. Si la Personne qu’il aime est de bonne humeur, il en conclut qu’elle pense à tout autre qu’à lui ; & si elle est triste, il s’imagine en être seul la cause. En un mot, l’Expression la plus innocente, ou le Geste le moins criminel, lui fournit de nouvelles vûës, redouble ses soupçons, & lui sert a étendre ses pernicieuses découvertes : De sorte qu’à considerer les effets de cette Manie, on croiroit qu’elle vient plutôt d’une Haine inveterée que d’un excés d’Amour ; puisqu’il n’y a pas d’inquietude qui approche de celle où tombe une Femme soupçonnée d’infidelité, si ce n’est le trouble d’un Mari jaloux. Mais, pour comble de malheur, l’Esprit jaloux tend, par une suite naturelle, à perdre cette même affection, dont il voudrait jouïr tout seul, parceque d’un côté il fait trop de violence aux paroles & aux actions de la Personne soupçonnée, & que de l’autre il témoigne en avoir mauvaise opinion ; double démarche, qui ne peut que lui attirer sa haine. Cependant ce n’est pas le triste effet de la jalousie, puisqu’elle a des conséquences bien plus terribles & qu’elle rend la Personne soupçonnée coupable de ces mêmes crimes, dont l’ombre seule épouvante le jaloux. Il est fort naturel à ceux qui sont maltraitez & qu’on censure à faux, de trouver quelque Ami fidelle, qui écoutera leurs plaintes, prendra part à leurs souffrances, & tâchera d’adoucir ou de calmer les chagrins qui les rongent. D’un autre côté la Jalousie inspire souvent un mauvais dessein, qui peut-être ne seroit jamais venu dans l’Esprit d’une Femme, & remplit si bien son Imagination de cette malheureuse idée, qu’elle s’y familiarise avec le tems, & perd toute l’horreur qu’elle y avoit excité d’abord. On ne doit pas même s’étonner qu’une Femme dont un Homme entretient des soupçons injustes, & qui ne peut ainsi rien perdre dans son estime, se resolve à lui en fournir un véritable sujet, & à se procurer un plaisir criminel, puisqu’elle en doit subir la honte. Il semble que Jesus, fils de Sirach, eut tout cela devant les yeux, lorsqu’il donnoit ce conseil aux Maris :

Cita/Lema

2Ne soiez pas jaloux de la Femme qui est dans votre sein, & ne lui donnez aucune mauvaise leçon qui tourne à votre préjudice.
On remarque aussi d’ordinaire qu’il n’y a point de douleur qui approche de celle des Maris jaloux, qui viennent à perdre leurs Femmes. C’est alors que leur Amour éclate dans toute sa force, & qu’il dissipe tous les soupçons qui avoient paru l’obscurcir ou même l’éteindre. Ils ne pensent plus qu’aux bonnes qualitez de la Personne qui leur est enlevée, & ils se reprochent d’en avoir mal usé à son égard, pendant qu’ils extenuent & qu’ils bannissent de leur souvenir tous ces petits défauts, qui leur avoient causé tant d’inquiétude. Il est aisé de voir par tout ce que je viens de dire, que cette Passion jette de plus profondes racines dans les Hommes d’une complexion amoureuse, & nous pouvons distinguer ceux-ci en trois Classes.

Nivel 3

Retrato ajeno

Les premiers sont ceux qui se reconnoissent entachez de quelque foible, soit de vieillesse, d’infirmité, d’ignorance, de laideur, ou de quelqu’autre défaut de cette nature. Ils sont si pénétrez de ce qu’il y a de choquant en eux-mêmes, qu’ils n’osent pas se flater d’être veritablement aimez ; & ils se défient si bien de leur propre mérite, que toutes les caresses qu’on leur fait les déconcertent, & semblent destinées à les tourner en ridicules. Tout leur devient suspect d’abord qu’ils jettent les yeux sur un Miroir, & la vûe d’une simple ride est capable d’enflamer leur jalousie. Dès qu’ils voient paroître un bel Homme, ils en prennent l’alarme ; & tout ce qui sent la jeunesse ou l’enjouement porte coup à l’honneur de leurs Femmes. Les Esprits défians, pleins de précautions & rusez, font la seconde Classe des Jaloux. On reproche avec raison aux Historiens, grands Politiques, de ne donner jamais rien au hasard ni au caprice ; mais d’attribuer la moindre démarche à des mesures bien concertées ; de faire toûjours dépendre les évenemens de certaines causes, & d’établir une exacte correspondance entre les progrès de l’Armée & les ordres du Cabinet. Les Hommes, qui ont l’Esprit trop subtil & qui veulent un peu trop rafiner, en usent de même en Amour. Ils expliquent un coup d’œil, & trouvent du dessein dans un souris ; ils donnent un nouveau sens & de nouvelles vûes aux paroles & aux actions ; & industrieux à se tourmenter, ils s’effraïent de leurs propres Fantômes : Toûjours déguisez eux-mêmes, ils prennent pour hypocrisie dans les autres ce qui n’en a que la seule apparence. En un mot, je ne crois pas qu’il y ait des Personnes au Monde qui découvrent moins la verité des choses, que ces grands Spéculatifs, qui se felicitent de leur pénétration, & qui se regardent comme les Modéles de la Prudence. Enfin, si ces beaux Esprits s’imaginent de connoître les Femmes par la reflexion ; les Débauchez & les Vicieux prétendent savoir ce qu’elles tiennent par l’experience, & ceux-ci font la troisiéme Classe des Jaloux. Ils ont vû tant de pauvres Maris être les Dupes de leurs Femmes, & si bien desorientez au milieu des labyrinthes d’une Intrigue amoureuse, qu’ils craignent toûjours quelque souterrain dans toutes les allures du Sexe. Si un Débauché trouve sur-tout que la conduite de sa Femme a quelque rapport éloigné avec celle d’une autre qui ne vaut pas grand’ chose, il ne manque jamais de leur attribuer les mêmes principes & les mêmes vûes : C’est aussi pour cela qu’il l’observe de près, qu’il la fuit dans tous ses faux-fuïans, & qu’il connoît trop bien le Gibier pour se laisser donner le change. Accoutumé d’ailleurs à ne voir que des Filles de joie, on ne doit pas s’étonner qu’il regarde tout le Sexe du même œil, & qu’il l’accuse d’imposture. Mais si, malgré toute son experience, il peut vaincre ses préjugez, & avoir bonne opinion de quelques Femmes, ses desirs criminels ne peuvent que le remplir de nouveaux soupçons d’un autre côté, & lui persuader que tous les Hommes ont le même penchant qui l’entraîne.
Quoi qu’il en soit, les Histoires modernes de l’Amerique, & notre experience, dans cette partie du Monde, nous apprennent que la Jalousie n’est pas un Vice du Nord, & qu’elle regne avec plus de fureur au milieu de ces Nations qui se trouvent les plus sujettes aux influences du Soleil. C’est un malheur pour une Femme d’avoir pris naissance entre les Tropiques, sous les plus ardens Climats de la Jalousie, qui se refroidit peu à peu à mesure que vous avancez vers le Nord, jusqu’à ce qu’elle soit presque éteinte sous le Cercle Polaire. Nous sommes à cet égard dans un Climat assez temperé ; mais s’il y en a quelques-uns d’entre nous agitez de cette Passion violente, on peut dire qu’ils ne sont pas de notre crû, ou que du moins leur temperament est beaucoup plus près du Soleil que notre Climat. Après avoir donné cette description effraïante de la Jalousie, & de ceux qu’elle possede, il est juste de faire voir par quels moïens on peut l’adoucir, & ramener les Esprits qui en sont tourmentez. Les autres défauts d’un Mari ne sont pas en quelque maniere sous la jurisdiction de sa Femme, & ne devroient pas même, s’il étoit possible, venir à sa connoissance ; mais la Jalousie demande tous ses soins & son attention, & mérite qu’elle y cherche un promt remede : Elle y est d’autant plus encouragée, que ses efforts seront toûjours bien reçus, & que la tendresse de son Mari envers elle augmentera à mesure que ses doutes s’evanouïront. Du moins il est clair, par tout ce que nous avons dit, qu’il y a dans la Jalousie un grand mêlange d’Amour, qui vaut bien la peine qu’on le separe, & que j’en fasse moi-même le sujet d’un autre Discours. L.

1Act. i. Sc. ii. 111.

2Ecclesiastique. Chap. ix.i.