Citation: Anonym (Ed.): "XXXIV. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\034 (1716), pp. 201-207, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1557 [last accessed: ].


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XXXIV. Discours

Citation/Motto► Habet Natura, ut aliarum omnium rerum, sic vivendi modum. Senectus autem peractio ætatis est tanquam Fabulæ : cujus defatigationem fugere debemus, præsertim adjuncta satietate.

Cic. de Senct. Cap.23.

La Nature a mis des bornes à la Vie, aussi bien qu’à toute autre chose. La Vieillesse est comme le dernier Acte d’une Piece de Théâtre, où l’on doit craindre de fatiguer les Spectateurs, sur-tout lorsque la Piece a été longue, & qu’on a vêcu long-tems. ◀Citation/Motto

Level 2► De tous les souhaits ridicules qu’on entend faire tous les jours en compagnie, il n’y en a point de plus indigne d’un honnête Homme que celui de vouloir être plus jeune qu’on n’est. Ce qui le produit d’or-[202]dinaire, vient de quelque Objet qui nous rappelle une Action passé, honteuse en elle-même, ou qu’il n’est pas mal-seant de ne pouvoir plus répéter. C’est la marque infaillible d’un Esprit égaré ou dissolu, si nous avons besoin de notre Jeunesse, pour mettre seulement en usage la vigueur des nerfs & des os que nous possedions autrefois. Il est aussi absurde pour un Vieillard, à ce que dit l’Orateur Romain, de souhaiter la force d’un jeune Homme, qu’à celui-ci d’aspirer à la force d’un Taureau ou d’un Cheval. Ces souhaits sont également opposez à la Nature, qui devroit servir de Guide dans tout ce qui n’est pas contraire à la Justice, aux Loix & à la Raison. Mais quoique tout Vieillard ait été jeune, & que tout Homme jeune espère d’être vieux, il semble qu’il y ait une mes-intelligence fort dénaturée entre ces deux Saisons de la Vie. Ce malheureux défaut de commerce vient d’un sot orgueil, ou d’une fougue extravagante dans la Jeunesse, & d’un découragement peu raisonnable, ou d’une compassion mal entendue dans l’âge avancé. Un jeune Homme qui n’aspire qu’à la Vertu, & un Vieillard qui n’a pas la moindre inclination vers la débauche, ne sont point du tout interessez dans ce Discours ; il n’y a que le petit Maître, qui se donne des airs avec les plus âgez, & le vieux Fou, qui envie ses impertinentes allures, qui soient ici les objets de notre mépris. J’avouë que ce dernier mot est bien rude ; mais [203] de quelle maniere peut-on traiter un jeune Etourdi qui ne cherche que les Plaisirs sensuels, ou un Vieillard qui enrage de ce qu’il n’est plus en état de les goûter ? Lorsque les jeunes Gens marquent dans les Lieux publics un entier abandon à leurs Apétits criminels, les Personnes sages ne peuvent que s’attendre à les voir tomber dans une Vieillesse méprisable, si la mort ne les arrète au milieu de leurs Folies. Lorsqu’un Vieillard témoigne du regret pour ses Plaisirs passez, il découvre une inclination monstrueuse pour ce que la Providence ordinaire ne sauroit rappeller. Un Vieillard, chagrin à cause de son âge, est le plus opposé de tous les Etres qu’il y ait, depuis l’Ange le plus exalté jusques au Vermisseau le plus vil, à toutes les regles du bon Sens & de la Raison. Quelles tristes idées ne fournit pas un vieux Débauché, qui peste seul, avec les Démons, contre les ordres de la Providence, pendant que toutes les autres Créatures s’y soumettent ? Quoi qu’il en soit, voïons ce qu’il a perdu par le nombre des années : Il n’est plus en état de satisfaire les Passions qu’il avoit dans la Jeunesse ; mais la Raison qui n’en est pas troublée, a beaucoup plus de force. Level 3► Dialogue► Un vieux Gentilhomme, qui s’entretenoit l’autre jour, avec un de ses Amis, sur quelques anciennes Avantures qu’ils avoient eu ensemble, s’écria : Ah, mon Ami, c’étoit-là un bon tems ! Cela est vrai, repliqua l’autre, mais nous n’étions pas alors aussi tranquilles [204] que nous le sommes aujourd’hui. ◀Dialogue ◀Level 3 Ce ne devroit pas être une petite satisfaction pour nous d’avoir passé, dans notre Voïage, les grandes chaleurs de la Jeunesse. Lorsque la Vie même est une Fièvre, comme dans les jeunes Débauchez, les Plaisirs qu’on y goûte ne sont que les Rêves d’un Fébricitant ; & il n’est pas moins ridicule de souhaiter le retour de cette Saison de la Vie, qu’il le seroit pour un Homme en santé d’avoir du regret de ce qu’il ne jouit plus de ces Palais magnifiques, de ces Promenades enchantées, & de ces Campagnes fleuries, dont il s’entretenoit durant les accès, & le sommeil interrompu d’une grosse Maladie.

A l’égard des plaisirs raisonnables & les seuls dignes de notre Nature, qui consistent à jouïr d’une bonne renommée, de l’esperance d’un Bonheur éternel, & du commerce des honnêtes Gens, nous sommes plus en état de les goûter à mesure que nous vieillissons. Si l’on distingue la Vie en divers Actes, & que l’on suive les lumieres de la Raison, le dernier mérite la préférence, sur-tout lorsqu’on se porte bien. Le souvenir d’une Jeunesse emploïée à la pratique de la Vertu donne à l’Esprit un Plaisir noble, tranquille & sans mélange. D’un autre côté, ceux qui ont le malheur de ne pouvoir pas réfléchir avec satisfaction, sur leur Vie passée, peuvent se consoler du moins de ce qu’ils ne sont plus exposez aux mêmes tentations, [205] ni à retomber dans leurs premieres folies. On a dit bien à propos, Que celui qui veut être vieux long-tems, doit commencer de bonne heure à le devenir. En effet, si l’on ne renonce à toutes ses Habitudes criminelles, avant que l’âge nous en rende incapables, on s’en avise trop tard, & la Passion reste dans le cœur, quoiqu’on soit hors d’état de la satisfaire. Allegorie► Le pauvre Soldat, qui est ici aux Invalides de Chelsea, & qui perdit un de ses bras dans le dernier Siége qu’il y eut en Flandres, sent tous les matins, lorsque le froid devient piquant, de la douleur au bout de ses doigts, qui sont enterrez au delà de la Mer. ◀Allegorie

L’envie qu’on a de paroître dans le beau monde, & d’y être applaudi pour des qualitez de néant, fait que les jeunes Gens méprisent les Vieillards, & que ceux-ci résignent de si mauvaise grace les qualitez de la jeunesse : Mais c’est un renversement général dans l’un & l’autre Sexe, & au lieu de suivre la destination naturelle de nos Esprits, qui devroient choisir ou desaprouver ce que la Nature & la Raison nous dictent, c’est embrasser le désordre, & courir après des Phantômes.

L’âge avancé dans une Personne vertueuse, de l’un ou de l’autre Sexe, est accompagné d’une certaine Autorité qui le rend préférable à tous les plaisirs de la Jeunesse. Si les respects, les soumissions & les égards donnent quelque plaisir à ceux qui les reçoivent, on peut dire qu’une Person-[206]ne âgée, qui a de la Vertu, n’en manque jamais. A comparer les défauts & les avantages de l’un & de l’autre état, on y trouve tant d’égalité, qu’on est surpris de voir si peu de liaison entre les Vieillards & la Jeunesse. Celle-ci approche de la Mort par beaucoup plus d’endroits, suivant la remarque de Ciceron ; & où est le jeune Homme qui puisse dire plutôt qu’un Vieillard, qu’il passera cette nuit ? La Jeunesse est sujette à plus de maux, ses maladies sont plus violentes, & son rétablissement est plus douteux. Elle espere à la verité de plus longs jours ; mais son esperance est mal fondée, puisqu’il n’y a rien de plus ridicule que de s’appuïer sur une incertitude. Le Vieillard, qui n’a pas la moindre occasion de se flater à cet égard, est en cela même plus heureux ; il a jouï déja de ce que l’autre ne fait qu’esperer : L’un souhaite de vivre long-tems, l’autre a vêcu long-tems. Mais hélas ! y a-t’il quelque chose dans la Vie Humaine, à quoi l’on puisse donner ce titre ? Tout ce qui doit finir un jour ne mérite aucune estime pour sa durée. Si les Heures, les Jours, les Mois & les Années s’écoulent, il n’importe à quelque Heure, dans quelque Jour, quelque Mois, ou quelque Année que nous mourions. On doit applaudir à un bon Acteur dans quelque Scène de la Pièce qu’il finisse son rôle, & qu’il se retire du Théatre. Il en est de même à l’égard d’un Homme de bon sens, une vie courte lui suffit pour donner des [207] preuves qu’il a de l’Honneur & de la Vertu ; s’il renonce à son devoir, il a vêcu trop long-tems ; mais pourvû qu’il s’en acquite jusques à la fin de ses jours, il n’est d’aucune consequence pour lui qu’ils soient d’une longue ou d’une courte durée.

T. ◀Level 2 ◀Level 1