Citation: Armand de Boisbeleau de La Chapelle (Ed.): "Article XXXI.", in: Le Philosophe nouvelliste, Vol.1\037 (1735), pp. 413-425, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2304 [last accessed: ].


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Article XXXI.

Du Samedi 18. au Mardi 21. Juin 1709.

Du Caffé Grec, le 18. Juin.

Level 2► On a trouvé à redire dans ma Dissertation contre les Duels, qu’il n’y paroit ni Savoir ni Lecture, choses essentielles à tous les Ouvrages. Naturellement docile, je suis venu ici pour consulter sur ce sujet les Savans qui s’y assemblent. J’ai proposé mes doutes à la Compagnie, en implorant le secours de leurs lumières. Là-dessus un jeune Homme, de mes Parens, qui doit être appellé au Barreau en dix-huit mois au plus tard, m’a dit qu’il avoit presque [414] toujours occupé son esprit de cette matière, depuis que je l’avois agitée en Public, & que ce qui l’y avoit attaché le plus, c’est qu’il doit suivre 1 la Cour dans les 2 Provinces Septentrionales de l’Angleterre, & dans celles qui sont au Midi de l’Ecosse ; après quoi il compte de faire quelque sejour à sa Campagne dans la Province de Cardigan. Les Anglois du Nord, & les Ecossois du Midi ont tous le sang chaud ; le Païs de Galles est un Peuple de Gentilshommes ; & il importe, à quiconque pratique la Jurisprudence parmi ces gens-là, de posseder à fond toute la Science des Querelles. Notre Apprenti Avocat a fort bien entamé son discours, & nous a fait voir qu’il avoit lû tout fraichement 3 le grand [415] Abrégé de Fitzherbert. Il y a trouvé que le Duel a fait autrefois une partie de nos Loix municipales. On voit encore rat nos vieux Coûtumiers qu’il est loisible de décider les Causes civiles & criminelles par le Combat singulier du Demandeur contre le Défendeur. Le Legiste y avoit aussi remarqué que, dans le cas où il s’agit de Léze Majesté & crimes capitaux, le Délateur se devoit battre en personne contre l’Accusé, ce qui m’étoit pas nécessaire dans les autres cas, où l’on pouvoit se battre par Substitut. Cette Coutume nous vient des Saxons, qui l’avoient eux-mêmes reçue des 4 Lapons, aussi bien que les Epreuves du feu, [416] & de l’eau. Il est certain, ajoutait le Savant, que cette manière de terminer les Procès n’a jamais été connue des Nations Orientales ou Méridionales du Monde. Quoi que les Romains fussent très-bien le quereller & se dire des injures, il est sans exemple qu’ils se soient jamais envoyé des Cartels.

A peine a-t-il nommé les Peuples de l’Orient, qu’un honnête Homme nous a raconté ce qu’il avoit appris de quelque Voyageur à qui la chose étoit arrivée. General account► Ce Voyageur faisant négoce dans la Chine, & y ayant été trompé par un des Habitans Naturels, alla un matin chez ce dernier pour lui demander satisfaction du tour qu’il lui avoit joué. Le Marchand duppé traita son homme du haut en bas pour l’obligera venir sur le Pré ; il lui dit mille grossieretés que la colère & que l’impolitesse aussi peut-être lui suggeroit. Il l’appella Belître, Voleur, Fils de Putain. Mon ami, lui répondit le tranquille Chinois, j’ai deux avis à vous donner ; le premier de ne point sortir le matin à jeun, & le second de ne vous échauffer jamais, parce que l’un & l’autre est fort préjudiciable à la santé. Tant il est vrai que l’on se moque dans les Indes de ce qui paroit [417] si essentiel à l’honneur dans l’Europe. A l’occasion de ce récit, un Vieillard, assis près de nous, a pris la parole, & soutenu que la moitié des Modes impertinentes de ces derniers siécles viennent des Ecrivains qui ont trop loué les anciens Gladiateurs, & qui même ont tant fait par leurs fables qu’ils les ont mis au-dessus de tous ceux que la Germanie, & que la Grande-Bretagne ont produits. Il paroit par tous les monumens de l’Histoire, a continué ce vénérable Critique, que ces grands Noms que l’on ne prononce à présent qu’avec un respect profond y ne furent autrefois que des Braves de Comédie, & que des Héros d’Amphithéâtre. Le fameux Hercule ne marchoit point sans sa Massue, qui lui a fait donner le titre de Claviger, &, pour le dire en passant, un habile Chronologiste & fait un Traité exprès pour examiner si cette Massue étoit de Chêne, de Frêne, ou de Pommier sauvage. 5 Le premier Ex- [418] ploit de cet Illustre fut la défaite d’un Voleur nommé Cacus ; & le second fut celle de Typhon le Géant à qui l’on donne plus de quarante pieds de hauteur. Ce fut un grand malheur que la rencontre qu’il fit de la Femme d’un Marinier, laquelle convertit à son usage particulier cette Arme si terrible, & la réduisit presque à rien, puis qu’elle en fit un fuseau. Ce vaillant Champion ayant ainsi fait une fin ridicule, il eut pour Successeur Thésée son contemporain qui fit rendit redoutable en son métier pendant plusieurs années. Ce grand Duelliste descendit dans les Enfers, & fut le seul de sa profession qui en soit jamais revenu. Pour ce qui regarde Achille & Hector, ce furent simplement des Eveillez, autant qu’on en peut juger parce que les Chansons de ce tems-là nous en disent. Ils se battirent tous deux à l’épée & au bouclier, & le premier eut tout l’avantage, parce que sa Mere,6 qui était une Crieuse d’Huîtres, lui donna des Armes qu’elle avoit fait faire à un Forgeron de Lemnos. Virgile nous parle de deux fameux Troyens, nommés Entellus & Dares, qui manioient adroitement [419] le Gantelet, & qui ne s’en escrimoient pas pour rire. On ne sait pas avec précision de quelles armes se servit Alexandre le Grand. Tout ce que l’Histoire nous en apprend, c’est qu’au combat qu’il eut à soutenir contre Thalestris, il n’apporta qu’une epée, & que cette Epée lui manqua bientôt, par la vertu d’une espece d’enchantement, naturel aux Amazones, qui étoit d’émousser, & d’affoiblir, à chaque coup qu’on leur portoit, les armes les plus dures, avec quoi l’on entroit en lice contre elles.

L’Amphithéatre eut chez les Romains un éclat qu’il n’avoit jamais eu dans la Gréce. Il fleurit le plus sous ces Princes qui firent les délices du Genre Humain ; je veux parler de Neron, & de Domitien 7 Alors on vit quatre-cens Senateurs à la fois se faire enrôller pour avoir l’honneur de s’assommer à coups de batons & de dogues sous les yeux de l’Empereur. Je crois avoir remarqué qu’on donnoit le nom de Larristes aux personnes qui faisoient ce mêtier, & [420] cela me fait penser que notre Amphithéatre doit avoir été pris de celui de Rome, puisque les Bouchers sont encore parmi nous ceux qui y font la plus belle figure. Quoiqu’il en soit de cette observation, la gloire brillante d’une Profession si nécessaire ne s’éclipsa qu’avec celle des Arts & des Sciences, dans le déboredement des Gots & des Vandales. Là finit la bravoure de l’Empire Romain, jusqu’à ce que l’Esprit martial s’en reveilla parmi les chrétiens, mais accompagné d’une Galanterie qu’il n’avoit point autrefois. Les St. Denys & les St. Georges, & plusieurs autres Heros semblables le remirent en vogue dans le Monde. L’un détruisit un Dragon, l’autre un Lion, & tous furent ensuite canonisez sur la fois des Chroniques où la mémoire de leurs beaux faits étoit conservée. Soit dit à l’honneur des Espagnols, il n’y a point eu de Peuple où cette galante Chevalerie ait été plus florissante. Quelle figure l’illustre, l’immortel Don Quichotte ne fuit-il pas dans l’Histoire ? Avec quel éclat ne brille pas cet Astre de l’occident ? O Heros incomparable ! O vrai miroir de Chevalerie ! Ton Epée attaqua tout le monde, & fit autant de meurtres que les yeux de Dulcinée. ◀General account

[421] Metatextuality► Je suis obligé, malgré moi, de finir brusquement en cet endroit, il faut que je parte en diligence, pour aller mesurer le degré d’un affront qui a mis les armes à la main de deux hommes ici près. Il n’y a point de tems à perdre ; ils ont déja tiré l’épée, & je dois faire mes fonctions avant qu’ils se soient portés la premiere bote. ◀Metatextuality

De mon Cabinet, le 18. Juin.

C’est attaquer foiblement mon Ouvrage, que de dire, comme l’avancent quelques personnes, que je ne le tire pas tout de mon fonds, & que l’accueil favorable qu’on lui fait dans le monde, est un honneur que je ne mérite pas. Voyez un peu l’injustice. Quand il serait plus vrai qu’on ne le dit, que je roule sur le bien d’autrui, quel tort cela me peut-il faire auprès des Lecteurs équitables, puis quelles Amis qui m’en font crédit peuvent le reprendre quand il leur plairra, & que je suis toujours prêt à leur en faire restitution ? Les Négocians qui font par Commissions ne passent-ils pas pour riches, s’ils payent à l’échéance les Lettres que leurs Commettans tirent sur eux ? Que deviendroient les plus puissans Ban-[422]quiers, si toutes les personnes dont ils ont l’argent entre les mains, le venaient demander à la fois ? Je me soucie donc très-peu de ce que l’on peut dire de moi à cet égard. Metatextuality► Une Lettre que j’ai reçue de la Province me fait beaucoup plus de peine. On m’y apprend que je dois si peu attendre du secours de ce côté-là que les uns n’ont pas encore entendu parler de moi, & que les autres ne m’entendent point. Voici la Lettre de mon Ami. ◀Metatextuality

Level 3► Letter/Letter to the editor► Mon cher cousin,

« Lors que je partis de Londres, je me flattois de pouvoir vous être utile en ces quartiers, & de vous y procurer d’habiles Correspondans. Mais, à ma grande surprise, je trouvai que vous Ouvrages y étoient inconnus, & que les Exemplaires que j’y avois porté étoient les premiers qui y eussent paru. Je les fis courir de Maison en Maison, & toutes les personnes qui les lurent me demanderent que je leur expliquasse ce que vous a vouliez dire. Je me mis en devoir de leur en déchiffrer le mystere, en leur nommant les gens que [423] l’on a cru que vous aviez en vue dans les Portraits que vous y faites. J’y ai perdu mon tems & ma peine, & l’on n’a ici aucun goût pour toutes ces choses-là. Si vous m’en croyez,vous bornerez à la Capitale l’étendue de votre réputation. Le bel Esprit est un mérite local, qui se dissipe & qui s’évapore lors qu’il passe certaines limites.

Cela étant, je suis à cette heure obligé de ne rien aire dans les Compagnies, & tout ce que j’y fais est de noter les belles choses qu’on y dit afin de vous les communiquer. J’ai été ce soir avec deux jeunes Demoiselles. L’une, qui passe pour être fort enjouée m’a paru niaise, & fat trouvé dans l’autre plus de bon sens qu’on ne lui en croit. La première a pour tout talent l’art de dire des bagatelles avec beaucoup de vivacité. La seconde avec un serieux malin, vous pince quelquefois sans rire. Cela fait aussi qu’en certaines occasions elle entre dansle Caractére des gens pour s’en divertir. Je m’en suis apperçu tantôt, elle avoit relevé le gand de sa brouillonne d’Amie qui parle toujours par Proverbes, ou [424] par Quolibets, & qui, pour la remercier de ce petit soin, lui a dit, qu’elle la serviroit le jour de ses nôces. Oh ! Ma chere, lui a-t-elle répliqué, l’honneur de vous servir tient lieu de recompense. Nous somems mis à table & la Causeuse nous invitant chacun à prendre ce qui nous accommodoit, Messieurs & Mesdames, nous a-t-elle dit, allons, sans cérémonie : Deux mains au plat & une à la Bourse. Il est vrai, lui a répondu l’autre, que plus il y a des fous & plus on rit ; mais ce qui fait les Etourneaux maigres, c’est la grande volée. Voyant alors avec qui j’étois, j’ai pris une aile de Poulet, en disant,

Citation/Motto► Qui ne veut pas quand il peut,

Ne peut pas quand il veut. ◀Citation/Motto

Ah ! Ah ! m’a dit là-dessus la Belle enjouée, je croyois, Monsieur, que vous aviez perdu votre langue. Mais vraîment, ai-je réparti, la civilité veut qu’on répondre aux gens qui nous parlent ; cependant les grands parleurs font beaucoup de bruit & peu de besogne, & il n’y a point de pire eau que celle qui dort. Corage, a-t-elle repliqué, voyez com- [425] me il gazouille ; il ne faut pas juger des gens sur la mine. Nous avons continué sur ce ton-là pendant quelque tems, & après avoir debité quantité de bagatelles semblables, la Serieuse m’a dit en nous separant, Vû le plaisir que la brillante conversation de Mademoiselle vous a donné, je ne doute point, Monsieur, que vous ne la fassiez imprimer. Vous en ferez tout ce qu’il vous plaira, Mon cher Cousin ; je n’ai point d’avis à vous donner, parce que je sai très-bien que les choses les plus spirituelles qui se disent en Compagnie, n’ont souvent aucune grace sur le papier. » ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3 ◀Level 2 ◀Level 1

1Les Cours de Justice sont ambulantes dans les Provinces de ce Royaume. Elles sont tantôt dans une Ville, & tantôt dans une autre. Il y a quatre tems fixes de l’Année où chacun des Juges fait le tour ou le Circuit qui lui est assigné.

2Les gens de ces quartiers-là sont forts sur le point d’honneur, & d’une humeur très-peu endurante. On dit depuis long tems en France, sur comme un Ecossois.

3Antoine Fitzherbert, un des Juges du Royaume sous Henri VIII., fit un Recueil des Loix voûtumieres de cet Etat, qu’il publia sous ce Titre à Londres en 1516. L’Auteur mourut en 1538., & son Ouvrage a été réimprimé plusieurs fois depuis ce tems-là.

4L’auteur dit cela pour rendre cette Coûtume plus ridicule en en attribuant l’origine à une Peuple très ignorant & très-barbare. La premiere Loi de l’épreuve du Duel est de la fin du V. Siècle, par Gondebaud Roi des Bourguignons. Voyez le P. le Brun, Des Superstitions &c. p.387. Ce qu’il y a du certain, c’dest que cette sorte d’Epreuve par le combat singulier vient originairement du Nord, & que l’on en voit quelques traces dès le tems même de l’Historien Tacite, De mor. Germ. Voyez Selden, de Duello, Cap.V.

5Le défaut d’exactitude que l’on remarque ici est plutôt un trait de satire contre certaines gens qu’une négligence de l’Auteur. Ce que je remarquerois aussi souvent ailleurs si je n’étois persuadé que les gens d’esprit n’ont pas besoin que je leur donne ces avis.

6Les Gladiateurs, en Angleterre, sont tous de naissance fort basse; la plûpart Bouchers, &c.

7Cela se passa sous l’Empire de Neron, comme on l’apprend de Suetone in Ner. Cap. 12. où l’on voit qu’outre les quatre cens Senateurs, il y eut aussi sex cens Chevaliers Romains, sans parler d’un grand nombre de personnes de la même qualité, qui servirent aux plus bas emplois de lArene.