Sugestão de citação: Armand de Boisbeleau de La Chapelle (Ed.): "Article XXIV.", em: Le Philosophe nouvelliste, Vol.1\030 (1735), S. 343-346, etidado em: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Os "Spectators" no contexto internacional. Edição Digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2297 [consultado em: ].


Nível 1►

Article XXIV.

Du Jeudi 2. au Samedi 4. Juin 1709.

Du Caffé de White, le 2. Juin.

Nível 2► Il y a quelques jours que je fis l’énumeration de certains Caractéres que j’ai souvent exprimez sous des termes que tous mes Lecteurs n’entendent pas. Je n’y oubliai point celui de l’Homme du bel air ; mais on m’a charitablement averti que j’omis celui de l’Homme de très-bel air, qui ne mérite pas moins d’explication que l’autre, puisque c’est un Caractére à part, & que l’on ne doit pas confondre avec le précedent. Quelques-uns obtiennent ce Titre de distinction de la saveur des Dames qui aiment généreusement à prendre sous leur protection certains Hommes dont les autres se moquent. Le Colonel Brunet tient le premier rang parmi les Gens de cet ordre. Il est un Homme de saçon, parce qu’il veut l’être, & se tire joliment de toutes [344] les Compagnies, parce qu’il a trop d’indolence pour remarquer s’il offense quelqu’un & trop bonne opinion de lui-même pour se déconcerter, quand même il s’appercevroit de la saute. Trouvant que la dispotion des Esprits lui est savorable, il pousse hardiment sa pointe & s’empare de toute la Conversation. Profitant de toute sa bonne fortune, il prime avec les beaux Esprits, il s’émancipe avec les Dames, il sait des leçons de débauche aux Petits-Maîtres. Il est souffert dans une Compagnie, parce qu’on le souffre dans une autre, & chacun le traite avec honnêteté, beaucoup moins pour l’estime qu’on sait de sa personne, que par complaisance pour l’opinion publique. Je suis ravi de voir que le monde est devenu si charitable, que l’on aide ainsi mutuellement a se tromper à l’avantage de son prochain, & je ne desespere pas que Brunet ne s’éleve au grade d’Officier Général, n’épouse une belle Femme, & n’ait aquis de grands biens, avant que les gens se soient hazardez de se dire l’un à l’autre ce qu’ils pensent de son peu de mérite. Ce qui me paroit le plus plaisant en ceci, c’est que la saveur de cet Homme n’est l’ouvrage que de ses défauts na-[345]turels, & qu’il seroit lui-même aussi embarrassé à en rendre raison, que les personnes qui le favorisent. Tout bien consideré, je déclare que le Colonel a dû être le Favori des Dames, & un Homme de très-bel air, par excellence.

Les gens de son Caractére ont pourtant le bonheur de plaire à tout le monde ; c’est un Génie que l’on peut appeller, universel. Immédiatement après eux viennent ces Hommes qui ne plaisent qu’aux Femmes, & dont tout le mérite consiste à se mettre sur le pié d’être sans conséquence auprès d’elles. Je ne sai pourtant si les Galans de cette espece ne devroient pas être plutôt appellez des Hommes fort heureux, que des Hommes du très-bel air. Car ils sont admis à toutes les heures ; on leur pardonne tout ce qui choqueroit dans un autre ; on n’est point surpris de leurs bevûes ; on ne les releve pas même, & s’il leur arrive de dire ou de faire quelque chose de bien, on ne manque pas d’y aplaudir.

Remarquons là-dessus en passant que n’attrape pas ce tour qui veut. Il y a des Hommes, qui, avec plus d’esprit, ne peuvent y atteindre. Ils sont hors de leur élement, ils sortent du naturel, & [346] tout ce qu’ils gagnent, avec beaucoup de peine, est de passer pour Impertinens. Pour tenir le rang où ces gens-là visent inutilement, il faut avoir des talens que l’on ne tient que de la Nature. C’est un Génie tout particulier ; mais avec ce génie on réussit toujours. Les fautes même que l’on commet sont heureuses, & ce bonheur se soutient jusqu’à la fin de la vie. Car lors que l’on est sans conséquence, l’âge n’y fait rien ; jeune ou vieux, on sait à cet égard la même figure, & je vois tous les jours un Homme de cette trempe dont le Fils jouë déjà personnage depuis bien des années.

Mais allons bride en main. Le sujet que nous traitons est délicat. Attaquer des gens que les Dames soutiennent n’est pas une petite affaire. Elles sont en droit de décider du mérite des Hommes. Quand elles ont prononcé un Arrêt souverain, si vous en appellez, que ce ne soit pas sur tout dans les ruelles ; ailleurs il vous sera peut-être permis d’en parler plus librement. ◀Nível 2 ◀Nível 1