Sugestão de citação: Armand de Boisbeleau de La Chapelle (Ed.): "Article XIX.", em: Le Philosophe nouvelliste, Vol.1\025 (1735), S. 282-291, etidado em: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Os "Spectators" no contexto internacional. Edição Digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2292 [consultado em: ].


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Article XIX.

Du Samedi 21. au Mardi 24. de Mai 1709.

Nível 2► De mon Cabinet, le 23. de Mai.

Rien ne peut être plus mortifiant pour les personnes de quelque qualité que de voir leur rang avili. Ce desordre pique sur tout jusquʼau vif, quand on le considére par rapport à soi-même, & que lʼon se sent rayir lʼhonneur par une infinité de petites gens, sans naissance & sans aveu, qui se placent insolemment à nos côtés. Les Ecuïers sont en particulier les Gentilshommes du Roïaume qui ont le plus de sujet de se plaindre : 1 Leur [283] Titre est désormais au pillage. Le prend qui veut, & tant de gens lʼont pris, que lʼon nʼose presque plus le donner à personne que ce ne soit en riant. Si lʼinstitution de cet Ordre étoit mieux connue, il y a beaucoup dʼapparence que lʼOrdre même seroit beaucoup plus respecté parmi nous. Lʼintérêt personnel, que jʼy prends, mʼoblige donc à en tracer la premiere origine, & jʼespere que tous les Ecuïers, qui le font à bon droit, me sauront gré de mes Recherches, puis que je ne travaille pas moins pour leur gloire que pour la mienne.

Cet Ordre fut institué dans 2 les premiers Ages du Monde. Alors on nʼavait encore entendu parler ni de Dots ni de Contrats. LʼAmour seul assortissoit les personnes & regloit leur destinée : Mais cet Amour du vieux tems étoit [284] bien différent de celui de nos jours. La passion des Amans étoit alors si pure, & la cruauté des Belles si fiere , quʼun Heros amoureux nʼavoit rien de mieux à faire que de courir les champs, & que de se plaindre des rigueurs de sa Dame aux Bois, aux Ruisseaux, aux Deserts. Le beau Sexe, qui nʼavoit point encore ce caractere de douceur quʼil prit dans les siécles suivans, ne pouvoit soufrir un Galant de plus près. Lʼinfortuné Chevalier passoit ainsi la nuit à soupirer, & le jour à se battre. Toujours armé de pied en cap y & prêt à rompre une lance, il couroit de combats en combats, & cherchoit principalement querelle aux Braves les plus estimés. Car il étoit essentiel à la Chevalerie de haïr le mérite, & dangereux auprès des Cruelles dʼen partager la réputation avec dʼautres.

Dans cette vie errante, lʼAvanturier ne pouvoit se passer dʼun Brave subalterne qui lui servoit à plus dʼun usage. Il étoit le premier confident de fson Maître. Il gardoit sa boëte au Baume enchanté pour les plaies, il tenoit son Ecu pendant que le Chevalier mangeoit, si tant est néanmoins quʼil mangeât. Il profitoit enfin de lʼabsence de ce vaillant Champion pour [285] conter au Roi ou à la Princesse lʼhistoire de sa naissance, & de ses beaux faits. Ce fidèle Compagnon de voïage & dʼavantures portoitle nom dʼEcuïer. LʼEmploi, comme on vient de le voir, en étoit important & difficile. De grandes vertus y étoient nécessaires ; il devoit être aussi chaste & courtois quʼun3 Huisfier de la Chambre, aussi prompt & actif4 quʼun Valet dʼEcurie, aussi éloquent & beau parleur quʼun5 Maîtres Cérémonies.

Tels furent les premiers Ecuïers, à ce que nous apprenons dans nos vieilles Chroniques ; & tels devroient- ils être encore à présent, si lʼon vouloit que le nom répondît à la chose. Mais il me semble que cʼest de quoi lʼon se met peu en peine, &, soit dit à notre honte & à celle de nos Hérauts dʼArmes, qui ne reçoit on pas dans notre Corps sans faire preuves des qualités qui y font le plus requi-[286]ses ? Jʼai eu depuis peu la curiosité de dresser un Catalogue des personnes qui prennent ce Titre. Pour le faire exact, jʼai parcouru tous les Quartiers de la Ville, & pris, au Bureau de la Poste, le dessus de toutes les Lettres. Par ce moïen-là, jʼai trouvé que tous les gens qui sʼattachent ou à lʼétude, ou à la pratique de la Loi sont Ecuïers, & que lʼon ne rencontre autre chose dans les rues qui sont près des Ecoles du Droit, & dans les Places publiques, où les Maisons ont quelque air au dessus du commun.

Passe encore pour ceci, si le mal ne sʼétendoit pas plus loin. Les personnes dont je viens de parler nʼont à la verité aucun droit, ni ancien, ni moderne, à la Chevalerie. Mais enfin elles font un peu de figure, & peuvent être de quelque utilité. Cʼest dans les Provinces que lʼabus est porté au comble, & quand on fait ce qui sʼy passe, la patience ne peut tenir. Ce fut, je lʼavouë, dans les Champs & dans les Bois que parurent les anciens Ecuïers. Cependant sʼimagine-t-on que, pour se parer de ce Titre, il suffise de courir après un Renard, de crier à la vûe dʼun Lièvre, & de faire des sauts a se casser le cou à la suite dʼun Epervier ? [287] Non, non ; la Temperance, la Propreté, la Sagesse, & la Discretion font les Vertus essentielles de lʼOrdre, & peut-on dire que ce soient-là les vertus de nos Ecuïers de Province ? Il sʼen faut bien vraîment. A peine changent-ils de linge deux fois la semaine, & la Païsane la plus hardie sʼémeut à leur rencontre. La seule regularité quʼil y ait en eux est lʼordre confiant quʼils observent de sʼenyvrer deux fois par jour. Sʼils boivent bien, ils mangent de même. Ceux de Norfolk se font un devoir dʼavaler deux livres de 6 Dumplin à chaque repas. Ceux du Comté de7 Hant se bourrent de la même quantité de Porc, & ceux8 Essex [288] ne vous laissent point une Longe de Veau quʼils ne lʼaient rongée jusquʼaux os. Quelle idée ces gens-là se font-ils du rang quʼils usurpent & de lʼhonneur quʼils y attachent ? Je veux bien quʼils le sâchent ; ce nʼest point la quantité de ce que mange un Ecuïer qui le distingue du commun, cʼest la maniere dont il mange.

Mais puisque je suis en train de me décharger le cœur, je ne puis dissimuler ce qui mʼafflige le plus. Nʼest-ce pas une chose qui crie vengeance, que tous les Clercs des Notaires, tous les Garçons de Comptoir, tous les petits Procureurs des Cours inferieures de Justice, se donnent de lʼEcuïer ! Sur quoi fondés, je vous prie ? Quoi ? parce quʼils peuvent écrire en beaux Caracteres, & tous les ornemens de la Plume ? On croira peut-être que je veux rire. Mais point du tout. Que lʼon examine les Lettres adressées aux personnes qui ont quelque chetif Emploi dʼEcrivain ou de Copiste dans tous les Bureaux du Roïaume. Je gage que lʼon nʼen trouvera pas une douzaine qui ne soit pour un Ecuïer. Nʼai-je pas deux petits Coquins chez moi qui se donnent de ces airs, quand ils ont un mot à sʼécrire dʼune Chambre à [289] lʼautre ? Voilà donc où nous en sommes. La Nation Angloise est à présent, Populus Armigerorum, un Peuple dʼEcuïers, & je mʼimagine que le nombre en va bientôt augmenter par la Loi9 que lʼon vient de faire pour faciliter la Naturalisation des Etrangers.10 Ces Etrangers ne croiront-ils pas que ce Titre est un droit commun, un privilége essentiel à tous les Sujets naturels de notre Couronne ?

Le desordre vient originairement de la négligence qui règne dans le Bureau des Hérauts dʼArmes. Les Gens qui sʼen mêlent ne connoissent ni leur devoir, ni leur pouvoir ; & leur habillement, tout hieroglyphique quʼil est, ne dit rien en leur saveur.11 Ces habits chamarrez quʼils [290] portent me rappellent la réponse dʼun Homme à qui la fortune manquoit bien plus que lʼesprit. Sa misere lʼavoit réduit à se mettre au service dʼun Charlatan, avec lequel il paroissoit sur le Théâtre en Arlequin. Je lui demandois pourquoi sa longue veste étoit de tant de couleurs différentes ? Cʼest, me dit-il, que je jouë le personnage de Fou, & cette Robe bigarrée signifie que chacun a son endroit foible ; car je suis le Deputé de la Province au Parlement, & de cette maniere je vous représente tous à la fois. Il seroit à souhaiter que nos Hérauts dʼArmes se souvinissent de leur Rôle comme cet Homme-là se souvenoit du sien. Sʼils nʼoublioient pas quʼils sont chargez pour nous du soin général des Titres & des Armoiries, tout nʼy seroit pas dans lʼextrême confusion que nous y voyons.

Je reviendrai quelque jour à cette matiere ; & je défendrai de recevoir au nom-[291]bre des Ecuïers quiconque rie pourra pas prouver, par un bon Certificat, quʼil a flechi le cœur dʼune Beauté cruelle, quʼil fait mener un Branle, ou faire adroitement un message dʼAmour. LʼEcuïer étant proprement un Homme né pour le service des Dames, aucun ne pourra être reçu dans lʼOrdre, que ses Lettres de créance ne soient signées de trois Coquettes & dʼune Prude. ◀Nível 2 ◀Nível 1

1Le Titre dʼEcuïer se donne à prêsent en Angleterre, à toutes les personnes au dessous du rang de Chevalier, qui vivent de leurs rentes, qui sont dans quelques Emplois de Police  ; ou qui, en un mot, sont par quelque endroit au dessus du Gentleman, Gentilhomme, Titre si avili en Angleterre que celui de Monsieur en France ne lʼest pas davantage.

2Lʼorigine du nom est Romaine, comme Pasquier lʼa fait voir dans ses Recherches, Liv. II. Mais lʼidée attachée à ce nom-là paroit avoir varié selon les tems & les lieux. Notre Auteur se borne à celle que lʼon en trouve dans les Romans, & qui nʼest pourtant pas si romanesque, quʼelle ne représente en partie les anciennes coutûmes ; comme on peut le voir, dans les Titres dʼhonneur, de Jean Selden, P.II.Cap.V.p.830.Ed.Angl.

3Dans une Cour galante les personnes qui servent à faire les messages, doivent être faites à lʼintrigue.

4Ces gens-là lourds, & pesants sont embarrassez à tout ce quʼils font.

5Ceux-ci ne sʼaquittent jamais mieux de leur Emploi quʼen ne disant pas un mot.

6Le Dumplin est un mets fort grossier & fort pesant. On fait une Pâte qui nʼest rien moins que feuilletée; on couvre bien de cette Pâte une grosse Pomme, & quand cette Boule est cuite, on la met sur une Assiette, on y fait un trou avec un couteau, on remplit ce trou de Beurre que la chaleur fait fondre ; on hâche ensuite le tout afin de mêler la Pomme avec la Pâte, & on le mange après y avoir mis du sucre. La Province de Norfolk abonde en Pommes. Au reste on fait aussi des Dumplins de pure pâte & sans fruit.

7La Province de Hant est fameuse pour le Porc.

8Le Veau de la Province dʼEssex passe pour le meilleur du Roïaume.

9II faut un Acte expres de Parlement pour obtenir le droit de Naturel en Angleterre. On avoit fait alors une Loi générale par laquelle on pouvoit aquerir ce droit dans toutes les Cours de Justice. Cette faveur étoit lʼouvrage des Whigs pour les François Refugiez, dont la plûpart profiterent. Le Parlement Tory de 1711. revoqua cette Loi.

10Cʼest un coup de dent que lʼon donne aux François, qui font presque tous nobles, ou qui du moins le veulent tous être, quand ils ont perdu de vue le Clocher de leur Paroisse.

11Il veut parler de la cotte dʼArmes quʼils portent, & le procès quʼil leur fait nʼest que trop bien fondé. Quoi quʼil y ait quelquefois parmi eux es gens habiles, la plûpart ne font que des ignorans & des Mercenaires, qui accordent pour de lʼargent des armes à des personnes dʼune naissance très-obscure, & qui nʼont aucun droit dʼen porter. Sʼils en donnent à qui ils veulent, ils ont aussi droit de punir ceux qui en prenent <sic> sans un juste Titre.