Sugestão de citação: Armand de Boisbeleau de La Chapelle (Ed.): "Article XVI.", em: Le Philosophe nouvelliste, Vol.1\022 (1735), S. 246-257, etidado em: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Os "Spectators" no contexto internacional. Edição Digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2289 [consultado em: ].


Nível 1►

Article XVI.

Du Samedi 14. au Mardi 17. Mai. 1709.

Du Caffé de White, le 15. Mai.

Nível 2► Metatextualidade► La Lettre qu’on va voir est écrite de Bath à un de mes Amis, qui en a reçu du même endroit plusieurs autres, où l’on lui rend un fidelle compte de ce qui s’y passe. Celle-ci m’a paru, des plus curieuses, & ayant eu permission de la copier, je la donne telle que je l’ai prise sur l’original. ◀Metatextualidade

Nível 3► Carta/Carta ao editor► Mon cher Monsieur,

« Je vous prie de faire mes complimens à tous nos Amis. Je commence ma Lettre par où les autres finissent, parce que j’appréhende d’oublier ce devoir de civilité, si je le renvoie plus loin. Le des-[247]ordre qui regne en ce lieu pourroit bien l’effacer de mon Esprit. Ce desordre est en effet si grand, que l’on n’y reconnoit plus le sejour ordinaire des Plaisirs & de la Galanterie. Vous savez bien pourquoi je donne ce nom à une Ville qui est en reputation dans le Monde pour tout autre chose. Pour une Personne que le vrai besoin des Eaux y attire, il y en a cent autres qui n’ont que des Maladies de commande, ou qui ne sont Malades que d’un excès de santé. Les gens sains & les invalides, ayant ou le même prétexte ou les mêmes raisons d’y venir, ils y vivent en assez bonne intelligence ; sur tout dans cette saison qui n’est pas encore assez avancée pour y voir la foule du beau monde, & où le Bain chaud, autrefois dédié à Venus, n’est encore fréquenté que par les vrais Malades. Nous avons pourtant déja bon nombre d’Etrangers, & surtout deux Dames fort vaines qui profitent de l’absence des Clarices, & des Chloés. C’est à qui des deux aura la plus grosse Cour. Certain Ennemi des Belles, nommé le Temps, leur a bien fait des outrages qui devroient les rendre plus humbles ; mais elles tâchent l’une à l’autre, [248] quoi que diversement, ou d’oublier elles-mêmes, ou de faire oublier aux autres, les injures que cet Etre malin leur a faites. Florimelle, qui est la plus âgée, ne néglige rien pour se racrocher à la jeunesse ; air enjoué, conversations badines, amour des Danses & de la Promenade. Prudence, sa Rivale, n’a que deux ans de moins ; mais on peut dire qu’elle anticipe sur la vieillesse, par une austerité prématurée ; Elle est discrete, retenuë, maîtresse de ses passions, également habile à cacher sa haine & son amour. Ainsi, pendant que la premiére paroit dans les Cercles, y parle, y met tout dans la joie ; la seconde va visiter les Impotentes, les Dames qui ont des vapeurs, ou que leur âge condamne à la retraite. Ces Infirmes ne laissent pas d’avoir quelques Soupirans, & c’est toujours de quoi faire un parti assez nombreux. Prudence a pris soin de distribuer l’Extrait baptistere de son Ennemie, parmi ces gens-là, que la mauvaise humeur ne manque jamais d’irriter contre des personnes qui les fuient, & contre des plaisirs qu’ils ne peuvent plus goûter eux-mêmes. Cette attaque, faite de guet à pens, a été une déclara-[249]tion de guerre qui a tout mis en combustion. Florimelle, qui a beaucoup d’Esprit, s’est cruellement vangée de l’affront qu’on lui a fait, par les terribles coups de langue qu’elle a portés à celle qui en est l’auteur. Elle ne s’est point épargnée à en découvrir les petites finesses, & à en faire sentir le ridicule. Peu contente d’avoir les rieurs de son côté dans les conversations particuliéres, elle voulut l’autre jour remporter, aux yeux du Public, unc victoire éclatante. Elle loua la Troupe de Comédiens qui est à présent ici pour jouër1 l’Alexandre le Grand, & se proposa d’y attirer tant de monde, que sa jalouse en créveroit de dépit. Elle nous pria donc tous de nous y trouver. J’y fus invité comme les autres. Monsieur, me dit-elle, je sai que vous aimez. Vous ne manquerez pas à la mort d’Alexandre. Les doux sentimens de l’Amour y sont si bien exprimés ! ô heureuse Femme que Statira ! Voir un Conquerant à ses pieds ! Vous ferez infailliblement des nôtres. Je le lui promis, & il n’y eut presque personne qui n’en fît autant.

[250] Mais voyez, je vous prie, mon cher Monsieur, ce que peut une Femme qui fait ses affaires à petit bruit. Prudence, sans rien dire, avoit dressé une contrebatterie. Elle avoit commandé, pour le même soir, un Spectacle de2 Marionettes qui représentoit la Création du Monde. Elle en fit avertir sous main tous ses Amis & pour se moquer à son tour de notre Chef, elle ne manqua pas de faire publier, avec le même secret, que la Figure d’Eve ressembloit à Florimelle comme deux goutes d’eau. Le jour, que l’on attendoit de part & d’autre, étant venu, l’on entendit de grand matin battre la Caisse. C’étoit Adam & Eve, & quantité de gens du vieux Monde, qui passoient à cheval dans les rues. Ils avertissoient la Ville qu’ils seroient visibles l’après-dinée, en tel Endroit qu’ils nommérent, & que les personnes qui leur feroient l’honneur de leur rendre visite, [251] auraient le plaisir de voir représenter des Histoires, de la vérité desquelles aucun de nous ne doutoit. Le Maire de la3 Ville, qui est un Homme éclairé, ne hésita point sur le parti qu’il devoir prendre. Il préferoit, dit-il, ces vertueuses Marionettes qui représentent des Chrétiens, à ces Acteurs libertins qui n’avoient à montrer qu’un Philosophe Païen nommé Alexandre. En un mot, les choses étoient si bien concertées, qu’à dix heures du matin, la Maison, où étoient les Marionettes, fut assiegée de Laquais qui venoient y retenir des places pour leurs Maîtres. Les Amis de Florimelle virent qu’il falloit se resoudre à la déserter, ou à n’être point à la Mode. Le premier parti leur parut préférable.

On se hâta donc de se rendre en foule au Lieu du rendez-vous, parce que l’on faisoit dire par tout que la Salle étoit déja pleine, & que l’on n’y pourroit entrer si l’on n’y venoit pas de [252] bonne heure. Le Spectacle porta les choses jusques à l’Histoire du Déluge, & lorsqu’on en fut à cet endroit, l’on introduisit Polichinelle & sa Femme qui dansoient dans l’Arche. Cette impertinente Scène fournit à un Homme du Parti contraire, une belle occasion de critiquer toute la Pièce. Il y fit des reflexions très-malignes, & très-judicieuses. Mais il dit sur tout, que, selon les leix du Théatre, & plus encore selon les règles de la Morale, il étoit d’une extrême indécence que Polichinelle parût dans le Déluge, & que c’étoit bien pis qu’il y parût pour y jouër la Farce. J’approuvai fort ce qu’il disoit, & j’allois me lever pour le soutenir, lorsque j’entendis les sifflets qui marchoient de tous côtés contre notre Critique. Ses meilleurs Amis, & moi le premier, suivirent le torrent, & sifflerent comme ses Ennemis le faisoient. En bonne foi, mon cher Monsier, que pouvions-nous faire autre chose ? J’ouïs une bonne Vieille assise à mes côtés, qui recommanda tout haut à ses Filles de bien retenir les belles choses qu’elles venoient d’apprendre & qui se tournant ensuite vers la Femme [253] du Maire, lui dit tout bas à l’oreille, que ce Spectacle étoit fort instructif pour les jeunes gens. Quand tout fut fini, Polichinelle se baissa jusqu’à terre, salua profondément les Spectateurs, fit un compliment à Prudence, & remercia toute la Compagnie.

Cependant Florimelle, parée de ses habits de triomphe, avoit pris le chemin de la Tragédie. Elle y arriva la premiere, & la derniere. Elle attendit une grosse heure dans cette solitude, jusqu’à ce que Statira paroissant sur le Théatre, & prenant un ton sincerement tragique, lui dit ce qui venoit d’arriver, & déclama beaucoup contre le mauvais goût des gens de qualité. Florimelle, piquée au vif, retint les Marionettes pour le lendemain, & Prudence fiere de son succès commanda la Tragédie. Tout le monde fut voir Alexandre. La bonne Vieille recommanda encore à ses Filles de bien retenir les leçons de cette Pièce, & d’y apprendre sur tout à ne se fier jamais aux belles paroles des Hommes. Car, dit-elle, vous voïez bien par cette Histoire que l’on ne sauroit compter sur des Hommes d’Epée. Ils ne [254] font que courir le Monde. On ne peut être sûre de les tenir. Babet, voilà Monsieur le Colonel qui vous salue. Levez-vous, ma chere, faites-lui la réverence. C’est un de nos voisins, sa Campagne touche la nôtre. Les mortifications de Florimelle lui ont enfin donné la discrétion de Prudence & les Victoires de Prudence lui ont donné toute l’indiscretion de Florimelle. Il y a paru dans les suites. Nous fumes invités pour la seconde fois, par Florimelle, à la Tragédie & par Prudence aux Marionettes. Admirez le peu de fond que l’on peut faire sur les choses de ce Monde ! Les petits Maîtres, les beaux Esprits, les Joueurs, les Coquettes, les Prudes, les Valétudinaires, les Galants, tout, en un mot, s’est déclaré pour la premiere de ces deux Dames. Voilà où nous en sommes pour le présent. S’il y arrive de nouveaux desordres, vous le saurez bientôt par le moïen de vôtre très humble serviteur, &c.

A Bath le 11. de Mai 1709. ◀Carta/Carta ao editor ◀Nível 3

[255] Lettre a Mademoiselle Castabelle.

Nível 3► Carta/Carta ao editor► Mademoiselle,

« Une de vos Amies m’a écrit l’incivilité qui vous fut faite l’autre jour à l’Opera par une personne de votre Séxe. J’en fus témoin comme cette Amie, & je puis vous assurer que la Dame qui prit le pas devant vous se trompa fort, si elle crut par-là vous effacer. Son affection de se montrer la premiere, contre toute raison, n’ôta rien à la superiorité de vos charmes, & la Compagnie en soupçonna seulement qu’elle ne se hâtoit de se placer devant vous, que pour cacher, autant qu’il lui étoit possible, une beauté plus grande que [256] la sienne. Je n’en dirai pas davantage parce qu’à la verité ce sujet est délicat, & que le moins qu’on en parle n’est que le meilleur. Je sai de quelle conséquence il est de toucher cet article quand on veut plaire aux Dames, & c’est principalement aux Dames que je souhaite de plaire. Si j’espere quelque chose, c’est de la part des Belles ; je leur ai consacré mes Ecrits. Elles les honorent déja de leur bienveillance ; j’ose me flatter que je serai toujours allez heureux pour avoir leur protection. Je tâcherai de ne m’en rendre pas indigne & je saisis avec plaisir l’occasion qui se présente de déclarer, de la façon la plus solemnelle, que j’éviterai soigneusement tout ce qui peut tendre à flétrir le crédit, le pouvoir, & la reputation du beau Sexe. Ne trouvez donc pas mauvais, Mademoiselle, que je fasse mon possible pour cacher les défauts des Dames. Je ne me servirai jamais de ma plume que pour travailler à vous assujettir tous les Hommes. S’ils étoient raisonnables, ils sentiroient bien d’eux-mêmes que leur gloire consiste à vous obéïr, que [257] tôt ou tard il faut que tous subissent le joug, & qu’en le faisant avec repugnance, tout ce qu’ils gagnent, est de faire leur devoir de mauvaise grâce. Je suis,

Mademoiselle,

Votre très-humble & très-obéissant serviteur,
Isaac Bickerstaff, Ecuïer. »

Le 16. Mai. ◀Carta/Carta ao editor ◀Nível 3 ◀Nível 2 ◀Nível 1

1C’est une Tragédie de Mr. Nathanaël Lee.

2Un petit boussu nommé Powell divertissoit la Ville & la Province avec des Marionettes en Poupées de bois, à qui il faisoit dire bien des choses que l’on n’auroit pas souffertes ailleurs.

3Les Maires des plus grandes Villes ne sont d’ordinaire que de bons Bourgeois sans étude, & le plus souvent dans les Provinces ce sont des Gens de petite étoffe, Manufacturiers, Cabaretiers, etc.