Cita bibliográfica: Armand de Boisbeleau de La Chapelle (Ed.): "Article XV.", en: Le Philosophe nouvelliste, Vol.1\021 (1735), pp. 235-246, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2288 [consultado el: ].


Nivel 1►

Article XV.

Du Jeudi 12. au Samedi 14. Mai. 1709.

Nivel 2► Mon bon Ange me sera desormais d’un grand secours pour continuer cet Ouvrage. Lorsqu’il me manquera des sujets, j’ai dessein de me proméner avec lui pour voir le Monde. Il m’a promis de me donner tant de lumiéres sur les personnes & sur les choses que nous verrons en chemin faisant, que, dans la plus grande sterilité de nouvelles, j’aurois toûjours de quoi parler. Sa pénétration est effectivement si grande, que j’en ai été surpris, & que ne sachant où il avoit attrapé sa Science, je pris un jour la hardiesse de le lui demander. Nivel 3► Diálogo► « Mr. Pacolet, lui dis-je, je ne comprens pas comment vous pouvez être si bon Juge des passions & des affaires humaines, vous, dis je, qui n’êtes qu’un Esprit pur, & degagé de la matiere. Vous vous trompez, me répondit-il en riant ; j’ai été un des vôtres, & j’ai vécu un mois parmi les Hommes. [236] C’est par-là que j’ai si bien appris à les connoître. Sachez donc que tous les Hommes ont un certain terme auquel leur vie est fixée, & qu’ils doivent remplir sur la Terre. Il n’y a guére que les Personnes, qui meurent de vieillesse, qui parviennent au bout de la course qui leur étoit assignée : Mais il arrive souvent que les autres emportez par les Maladies, ou par quelque autre accident, n’accomplissent pas le tems qui leur avoit été marqué par le Destin. Ceux-ci, sans en excepter même les Enfans, sont obligez de veiller sur la conduite des vivans, jusqu’à l’entiere conclusion du terme qu’ils auroient dû vivre eux-mêmes. Ces Esprits sont sans doute très-propres à être les Anges Gardiens des Hommes, parce qu’ils connoissent toutes les infirmitez de la Nature Humaine. Vous êtes Philosophe, & vous n’ignorez pas que la difference que l’on remarque dans les Esprits vient de la differente disposition des organes. Cela supposé, celui qui meurt à un mois, est aussi habile, quoique plus innocent, que celui qui meurt à cinquante. Ainsi la Mort ne détruit en lui ni la memoire de ce qu’il a vû [237] pendant sa vie, ni les reflexions qu’il y a faites. Il ne doit donc pas vous paroître surprenant que je sois si bien instruit des chagrins, & de l’agitation d’une Nature mortelle, & si je vous racontois les disgraces que j’éprouvai dans le court espace de ma vie, vous m’avouriez que j’en ai vu assez, en un mois de temps, pour en parler d’une maniere savante. Il me semble, lui dis-je, qu’il ne peut y avoir eu beaucoup de varieté dans une vie de trente jours. Mais, je vous prie, voyons donc un peu cette histoire. » ◀Diálogo ◀Nivel 3 Metatextualidad► Il me la raconta de la sorte : ◀Metatextualidad

Nivel 3► Diálogo► Relato general► Retrato ajeno► « Je nâquis dans une des plus riches Familles de la Grande-Bretagne. Ce fut un grand bonheur pour moi, puisque, si j’étois né parmi de pauvres gens, il est fort probable que je serois encore en vie. Au reste, en vous recitant toutes les avantures de ma courte & miserable durée, vous devez me permettre de vous dire les choses précisement telles quelles me parurent, & d’exprimer dans mon discours les traces qu’elles firent dans mon cerveau. ◀Retrato ajeno La premiére chose qui frappa mes sens fut un bruit que j’endendit sur ma tête. C’étoit une [238] personne qui jettoit les hauts cris. Il me sembla qu’ensuite, je m’élançai la tête la premiére, & que je me trouvai tout-à coup entre les mains d’une Sorciere qui m’attendoit au passage. Je crus qu’elle me guettoit depuis quelque tems, & qu’elle avoit même usé d’en chantement pour m’attirer à elle. J’en eus une peur effroyable, & je criai de toute ma force. Mais elle n’en discontinua point ses Opérations magiques, & m’oignit tout le corps depuis les pieds jusqu’à la tête. Je n’entendois rien à ce manége, & je comprenois encore moins ce que vouloit dire une foule de gens, qui, m’environnant de toutes parts, prononcerent le mot d’Heritier, sans y en ajouter d’autres qui me l’expliquassent. Cela m’appaisa pourtant un peu ; je crus que c’étoit une Cérémonie que l’on saisoit pour les Personnes de conséquence, qui étoient apparemment celles qu’on appelloit, Heritiers. J’étois assez tranquille, lorsque la Sorciere, sans raison ni demi, & sans que je lui eusse donné aucun sujet de chagrin, me prit la tête, & me la banda le plus fort qu’elle pût. Elle me lia aussi les deux jambes, & me fit [239] avaller par force une mixtion détestable. Je trouvai que c’étoit entrer bien desagréablement dans la vie, que de commencer par prendre Médecine, mais il falloit bien l’avaller, car si je ne l’avois pas fait, on m’auroit fourré dans le corps un long Instrument dans lequel on me la donnoit. Après qu’on m’eût empaqueté de la sorte, on me porta à la ruelle d’un lit, où une Dame jeune & belle faillit à m’étouffer de caresses. Il faut croire que c’étoit ma Mére. On me fit ensuite tourner d’un autre côté. Là je vis une Figure differente de toutes les autres. Elle étoit la seule de son Espece dans la chambre où nous étions. Elle paroissoit fort contente de me voir, & je remarquai que le reste de la Compagnie lui parloit beaucoup de mon nés. J’ai pourtant appris, depuis ce tems-là, que ce nés venoit d’une autre Famille. Je vous ai déja dit que celle où j’entrois étoit des plus riches. Elle étoit aussi des plus nombreuses. Je voyois tous les jours de nouveaux Parens qui venoient me féliciter de mon heureuse arrivée. Il y vint, entre autres, une Cousine Babet, que vous auriez prise [240] pour un Garçon habillé en Fille : C’étoit un mouvement & un bruit perpétuel. Elle me prit pour me faire sauter, & me jetta si haut par dessus sa tête, que la crainte d’une chute me fit crier. Pour se vanger de mes cris, elle me pinça, m’appella, Vilain petit Braillard, & me jetta entre les bras d’une Fillette que l’on avoit dans la Maison pour me soigner. Fiere de pouvoir déja faire la Femme, parce qu’elle faisoit presque le métier de Nourrice, cette petite Fille me deshabilla pour voir où j’avois mal. Elle m’examina par tout, & quand il fallut m’enmailloter de nouveau, elle ne mit pas une épingle, qu’elle ne me l’enfonçât dans la chair. Mes cris en augmentoient ; de sorte que, pour m’appaiser, elle me coucha sur ses genoux le visage en bas, me donna de petits coups sur le dos, & d’un ton menaçant me commanda de me taire. Je sentois tant de mal, que, ma voix l’emportant sur la sienne, je vis arriver à mon secours la Garde, la Sorciere, & la Grand’ Mére. La jeune Fille fut bien grondée, & moi, je fus deshabillé pour la seconde fois, soit pour chercher l’endroit qui me faisoit mal, soit plutôt pour satis-[241]faire la curiosité de la Grand’ Maman. La visite de cette bonne Vieille fut cause de tous mes chagrins. Jusqu’ici l’on m’avoit élevé à la cueiller, & je ne manquois pas d’alimens. Il y avoit toujours de la Bouillie toute prête auprès de moi. La premiére venuë m’abechoit & d’abord que je desserrois, les levres, on me farcissoit d’importance. La chose alloit souvent à l’excès & j’étois quelquefois contraint de faire semblant de dormir, afin que l’on ne me crevât pas de mangeaille.

Ma Grand’-Mére se mit à déclamer contre les Femmes de notre tems : Elles sont paresseuses, dit-elle, elles n’ont point d’affection maternelle ; elles n’ont de l’amitié que pour elles mêmes, & de peur de se gâter la taille & la gorge, elles ne veulent point allaitter leurs Enfans. Puisqu’il me falloit du lait de Femme, on mit aussi-tôt tout le monde en campagne pour me chercher une Nourrice. Il s’en présenta dix, l’une après l’autre. On y trouvoit toujoûrs quelque chose à dire. Celle-ci avoit l’œil au bois, & gâteroit bientôt le lait de l’Enfant. Celle-là étoit en consomption, & me la donneroit sans faute. La [242] voix de la troisiéme étoit trop aigre, & me feroit peur, au lieu de m’endormir. A la fin du compte, il n’y eut qu’une grosse Païsanne qui eut le bonheur de plaire. On me mit entre ses bras, & pour prendre possession de moi, elle ne perdit point de tems à me donner le Tetton ; c’étoit la plus négligente créature du Monde. Elle ne songeoit qu’à jouër avec les Laquais, & me laissoit mourir de faim. Je diminuois à vue d’œil, & je ne sai quand aurait fini ma misére, si je n’en avois été délivré par un1 Membre de la Societé Ro- [243] yale. Cet Homme vint me visiter le 30. jour de ma vie, & dit d’un air de confiance qui persuada, que j’étois mort sans ressource, si l’on ne me baignoit pas dans l’eau froide. En partant, il apperçut un Baquet rempli de cette liqueur. Il courut m’y plonger la tête la premiére : J’eus le bonheur de m’y noyer. Je dis le bonheur ; car ce coup m’épaargna <sic> bien des maux & des crimes. Je devois essuyer la fatigue & la pédanterie des Ecôles jusqu’à l’âge de 16. ans ; courir les lieux de debauche jusqu’à vint-cinq, & languir avec une méchante Femme jusqu’a soixante. Tel auroit été mon triste sort si l’enchantement qui lie l’Ame au Corps n’avoit pas été rompu par ce profond Philosophe. A présent je suis obligé de couler le temps, qui manquoit à ma vie, en prenant soin des vivans. Si vous voulez, je vous accompagnerai dans la proménade que vous allez faire ; je vous servirai de Laquais aërien, & je vous expliquerai la pensée, & les desseins des personnes que vous souhaiterez de connoître. » ◀Relato general ◀Diálogo ◀Nivel 3 Metatextualidad► J’ai accepté une offre si obligeante ; nous sommes montés en Carosse, & venons descendre au Caffé de White. ◀Metatextualidad

[244] Du Caffé de White, le 13. Mai.

Nivel 3► Relato general► Allegorie► En arrivant ici, mon Camarade a jetté tout autour de nous une poudre qui nous a rendus tous deux invisibles ; desorte que nous pouvons voir ce qui s’y fait, & entendre ce qui s’y dit, sans y être entendus nous-mêmes, ni vûs de personne. La premiére chose qui nous y a frappés, a été un Seigneur, dont l’air noble & les maniéres ouvertes annonçoient la naissance illustre, & l’inclination généreuse. Il jouoit aux Cartes avec un Homme de mauvaise physionomie, & qui avoit toute la mine d’un Fripon. Ils marquoient leur jeu avec des jettons, sur lesquels il y avoit des inscriptions que personne ne pouvoit lire que nous. Sur les Marques du Seigneur, il y avoit écrit, Réputation, Gloire, Richesses, Honneur, Posterité. Le Spectre qui étoit vis-à-vis de lui avoit pour Legende, Deshonneur, Impudence, Pauvrete, Ignorance, Effronterie. « Juste Ciel ! m’écriai-je, assurément ce Seigneur ne sait pas ce qu’il jouë. Tout aussi-bien que moi, m’a dit Pacolet ; Mais il méprise ce petit Compagnon & dans le fond de l’ame, il se veut mal à lui-même de jouër avec [245] lui. » Dans ce moment, j’ai vû ce Filou qui cachoit deux Cartes dans le roulis de son bas. Pacolet les lui a dérobées, & le Seigneur a gagné la Partie. Le petit air de triomphe qui a paru dans ses yeux, d’avoir gagné une bagatelle, pendant qu’il s’exposoit au danger de perdre des choses de si grand prix, cet air de satisfaction a, dis-je, augmenté mon étonnement. Pacolet, qui s’en est apperçu, m’a dit, Ceci vous paroit étrange à vous-autres ; mais il ne l’est point pour nous. Ce Seigneur possede autant de bonnes qualitez qu’aucun Homme de son rang, & semble n’avoir de défaut que ce que l’on pourroit appeller des excès de vertu. Il est généreux jusqu’à la profusion, affable jusqu’à l’oubli de sa naissance, courageux jusqu’à la témérité. Cependant le croiriez-vous ? Il en rougiroit lui-même, s’il le savoit ; tout son fait n’est qu’avarice. L’argent comptant qu’il voit devant l’autre Joueur, lui fait risquer, comme vous le voyez, la distinction contre l’infamie, l’abondance contre la misere ; en un mot, tout ce qu’il y a dans le monde de plus desirable, contre tout ce que l’on y évite avec le plus de soin. Quoiqu’il en puisse être, lui ai-je repliqué, je vous prie d’attraper ce soir les Filoux, & de leur enlever toutes les Cartes qu’ils escamottent. [246] Pacolet a secondé mes desirs, & le Seigneur a emporté la Banque. ◀Allegorie ◀Relato general ◀Nivel 3 ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1L'Auteur veut parler du Chevalier Jean Lloyd, Médecin de Litchfield, connu par plusieurs Ouvrages, & qui a beaucoup contribué à rétablir l’usage des Bains froids. Cet usage n'avoit pas été inconnu aux Romains, comme on le peut voir dans la note de Guill. Baxter sur Horace, Epist. Lib. I. Ep. XV. Ces bains froids avoient aussi été usités en Angleterre avant son Christianisme. Les Moines consacrerent aux Saints & aux Saintes, les Eaux que les Païens avoient consacrées à leurs faux Dieux, & firent les mêmes guérisons miraculeuses. La superstition étant détruite dans ce Roïaume par la Réformation, l’on oublia presque tout-à-fait la vertu naturelle des Sources froides, jusqu'à ce que les Medécins, il y a quelques années, les remirent en vogue. Il en est arrivé de ce remede comme des autres ; quelques Personnes en ont été guéries, & d’autres en ont empiré.