Le Philosophe nouvelliste: Article VIII.

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Article VIII.

Du Caffé de Guillaume, le 26. d’Avril.

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Narração geral

On a joué ce soir,1les Cocus de Londres. L’Assemblée paroissoit avoir été triée exprès, tant elle avoit de conformité avec la Pièce. Aussi s’y est-on extrêmement diverti d’un tas de grossieretés & d’impertinences. Cela est mortifiant pour les personnes qui prennent quelque intérêt à l’honneur de la Nature Humaine. On ne peut voir sans douleur qu’elle se ravalle, si fort audessous d’elle-même, que de se divertir d’un pot pourri d’obicenités & de sottises. Un de nos Amis a été véritablement choqué du succés de cette Comédie ; & nous a dit, dans sa noble colere, quantité de choses qui m’ont paru bien pensées.

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Diálogo

De tous les hommes, dit-il, je n’en connois point qui soient plus à plaindre que les Comédiens. Ils doivent avoir de l’esprit & du bon-sens. Ce sont deux qualités absolument nécessaires pour le métier qu’ils font, & cependant ils sont, quelquefois, obligés de dire & de faire, sur le Théatre, des choses qu’ils auroient honte de faire & de dire ailleurs ; des choses que leur Raison condamne, pendant qu’ils leur prêtent le geste & la voix pour les faire applaudir du Public ; des choses enfin dont le succès ne leur inspire que du mépris pour le Spectateur qui les approuve & qui s’en divertit. Quelle violence ne doivent-ils pas se faire pour descendre si bas en faveur du petit peuple ? La seule chose qui puisse les en dédommager, est le plaisir que les Gens de qualité leur font, de tems en tems, de leur demander les belles Pièces de Shakespear, & d’autres excellens Auteurs comme celui-là. C’est dans ces Pièces, que les grands sentimens bien peints par le Poëte, & bien exprimés par l’Acteur, font de charmantes impressions sur des Ames qui sont naturellement élevées. On y admire l’heureuse disposition du sujet, & l’on n’y sent aucun mouvement de pitié que l’on ne doive au mérite des personnes qui y paroisse malheureuses. Si les Ouvrages de ce caractere étoient au goût de Public, on ne manqueroit pas de bons Auteurs, qui s’appliqueroient à l’envi à exceller dans ce genre de composition. Je dirai plus ; ces grandes Pièces feroient un effet merveilleux sur tous les esprits, & l’on n’en doutera pas si l’on considere ce que font sur nous les charmes de la Peinture. Examinez, par exemple, la Bataille de Porus, de Mr. Le Brun. Peut-on la voir, sans y découvrir d’abord le caractère d’un Prince également brave & fier, & sans être comme entraîné par cette vue à l’imitation de son courage & de sa fermeté ? Regardez-le tomber du coup qu’il a reçu. La langueur, qui s’empare de tous ses traits, ne lui ôte point son air terrible. On voit que c’est un Heros qui expire. La menace & la Mort se peignent en même tems dans ses regards, & cet objet, qui partage les sentimens du Spectateur, le remplit, à la fois, de fraïeur & de compassion. Voilà ce que peut sur nous le simple mêlange des ombres & de la lumiere : Mais que n’y peut point aussi la parole ? Pour en juger, l’on n’a qu’à jetter les yeux sur les portraits d’un bon Auteur. Prenons, si l’on veut, Saluste. Il peint Catilina de la même maniere, à peu près, que Porus a été peint par Mr. Le Brun.

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Voici son Latin :

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Citação/Lema

Catilina verò longe a suis inter hostium Cadavera repertus est, paululum etiam spirans, ferocitatemque animi quam vivus habuerat in vultu retinens. C’est-à dire en François, « Catilina fut trouvé loin de ses gens, parmi les Corps morts de ses Ennemis. Il avoit encore quelque souffle & conservoit sur son visage la ferocité d’esprit qu’il avoit eu pendant la vie. »
Vous voïez, en ce peu de mots, une expression forte & naïve de sa vie & de ses actions. Si le Peintre & l’Historien peuvent tant faire par les couleurs, & par les paroles, que ne peut-on point attendre d’un Poëte habile, dont les Portraits sont animés par la personne, les mouvemens, les regards, & l’adresse d’un savant Acteur ? Si les choses qui ne sont que peintes, ou que récitées, font tant d’impression sur l’esprit, que n’y feroient point des choses qui nous sont rendues comme présentes, & qui se passent en quelque façon sous nos yeux par la représentation.
Eugene a fini ce discours en montrant que l’on peut faire un usage excellent du Théatre ; que c’est un moïen également agréable & facile de donner aux gens de qualité de la politesse & des sentimens d’honneur, & que par l’influence que ceux-ci ont sur la Nation, ce même moïen répandroit par-tout les mêmes agrémens.

De mon Cabinet.

Narração geral

Je passai hier tout le jour dans une espece de dissipation, qui est inévitable dans les grandes Villes, pour peu que l’on veuille s’y répandre. Las enfin de mes courses, & de mille impertinences qui avoient voltigé autour de moi pendant dix heures entieres, je ne fus pas plutôt rentré chez moi que je me mis au lit. Je conserve la coûtume, que je m’étois faite à l’Université, de m’endormir un Livre à la main. Mon Valet, que j’ai dressé à cela, me demanda lequel je voulois, Horace, Tibulle, Ovide, ou quelque autre ? Donnez-moi Virgile, lui dis-je, & lorsque vous verrez que le sommeil m’emportera, ne manquez pas déteindre la Chandelle. Je lus avec un plaisir incroïable tout le sixieme Livre de Eneïde, & j’en avois déja relu la moitié, lorsque les idées charmantes des Champs Elysées, & des Héros qui s’y promenent, l’agréable & douce langueur des vrais Amans, & le sort déplorable des Esprits infortunés qui ont abusé de la lumiere ; j’avois, dis-je, fait la moitié de cette lecture pour la seconde fois, lorsque cette intéressante variété d’objets, chassant de mon Imagination tous ceux de la journée, m’endormit insensiblement, & me plongea dans un Songe que mon reveil vient de terminer plutôt que je n’aurois voulu.

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Sonho

2J’avois perdu, presque tout d’un coup, & la vue des Champs Elysées, & les traces de ce qui m’avoit occupé pendant la veille. J’ai cru être enlevé par un Orage, qui m’a jetté subitement dans une Ile. La Mer, qui l’environnoit, étoit, de toutes parts, agitée d’une Tempete effroïable. Le fureur des ondes ébranloit jusqu’aux fondemens de la Terre, & l’on eût dit que cette Ile étoit à tout moment sur le point d’être engloutie. La consternation des lnsulaires ne peut être exprimée. N’esperant plus de salut, ils se tenoient abbatus sur le visage, comme pour fermer les yeux au peril. Les côtes étoient couvertes de Matelots éperdus, & les Vaisseaux abandonnés a la merci des flots, & des Vents irrités, alloient se briser en pieces contre les rochers.

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Diálogo

« Juste Ciel ! me suis je écrié à cet affreux spectacle, d’où vient la secrette horreur qui me saisit ? Que craindrois-je si j’étois innocent ? La Nature expire : ces violentes secousses, ces convulsions m’en annoncent la fin prochaine. Mais ne sens-je pas bien que je ne périrai point avec elle ? La meilleure partie de moi-même ne lui survivra-t-elle pas ? Oh ! que n’ai-je vêcu en sorte que ce fût un bonheur pour moi de lui survivre ! »
Je n’ai pû continuer mes reflexions. Une nouvelle Scene d’horreur les a interrompues. Tout ce peuple a jetté à la fois un cri perçant qui m’a glacé. Cette émotion si soudaine m’a causé la. derniere surprise. Je ne m’y attendois point dans un abbatement de desespoir, qui sembloit avoir ôté à tous le sentiment & la voix. J’ai tourné mes regards du côté où le bruit avoit commencé. En cet instant les Vents ne se sont plus fait entendre, & les vagues se sont appaisées. Les Insulaires s’étoient levés, & se tenant débout portoient les yeux sur un riche & superbe Palais qui étoit au milieu de leur Ile. Là, nous avons vû sous un Dais Roïal3un Heros dont l’air étoit majestueux, mais dont le visage étoit pâle & défait. La tristesse & le morne silence, des gens qui l’environnoient, nous ont fait juger qu’il alloit expirer. A quelques pas de lui étoit une Dame dont la vie sembloit être attachée à la sienne. Elle ne détournoit point ses regards de dessus cet illustre mourant, & l’on lisoit, dans ses yeux, mille mouvemens divers de douleur & de tendresse qu’elle étouffoit dans son coeur. On voïoit bien que, si elle en eût cru son Amour, elle alloit serrer ce cher objet entre ses bras, ou pour en recevoir les derniers soupirs, ou pour expirer avec lui. Mais on voïoit aussi qu’un courage superieur arrêtoit ces sentimens de foiblesse, & qu’elle conservoit encore assez d’empire sur elle-même, pour épargner au Heros une vûë si touchante, & si capable de troubler le repos dont il avoit besoin dans ces derniers momens. Ce moment fatal approchoit, & n’a pas tardé à venir. Ce grand homme s’est renversé sur son siege, avec un air qui marquoit plus de dégoût de la vie que de crainte de la perdre, & dans cette situation tranquille, sa belle Ame s’est envolée au sejour de la véritable gloire. L’Héroïne, qui jusque-là s’étoit tenuë éloignée, n’a pu se contenir davantage. Elle s’est alors approchée, & se jettant à genoux, elle a tendrement baisé les mains du Heros qu’elle a baigné ds ses larmes. Faisant sans contrainte, en faveur du Mort, ce qu’elle n’avoit osé faire en faveur du Mourant. Elle auroit demeuré long-tems dans cette humble posture, & dans cette triste occupation, si quelques Amis, qui ont craint l’excès de sa douleur, ne l’eussent écartée de l’objet funeste qui avoit fait naître cette douleur, & qui l’entretenoit. Sa retraite a laissé un libre cours à l’affliction publique, que sa présence avoit en quelque façon réprimée. Le Peuple avoit respecté les pleurs de cette auguste Personne, & sembloit avoir craint d’en souiller les larmes par le mêlange des siennes. Cet air de noblesse & de majesté qui regne dans toutes les actions des grandes Ames, & que leurs disgraces même ne détruisent pas, avoit suspends les mouvemens de la tristesse, par celui de la venération. Mais aussi-tôt que cette Dame a disparu, toute la Multitude s’est abandonnée sans ménagement à sa propre douleur. On n’a plus ouï de tous côtés que cris lugubres, que lamentations, que soupirs, que sanglots. Dans cette confusion de plaintes, & de gemissemens, je n’ai pas pu bien entendre ce que ces Insulaires disoient du Heros qu’ils venoient de perdre. J’ai’ pourtant compris qu’ils l’invoquoient tous comme leur Dieu tutelaire. C’étoit lui, disoient-il, qui4commandoit depuis peu à l’Ocean, & qui pendant long-tems avoit garanti cette Ile du naufrage & des invasions dont elle étoit menacée. Sans secours, sans Protecteur, sans Esperance ni du côté du Ciel, ni du côté de la Terre, leur excessive consternation n’étoit-elle pas raisonnable ? Le desespoir même ne sembloit-il pas légitime ? Pendant que cette Nation desolée exprimoit ainsi en mille façons diverses les mêmes regrets, un épais & sombre Nuage s’est étendu sur tout le Pais, & en a couvert de ténèbres tous les habitans. Il n’y paroissoit plus la moindre lumiere ; si ce n’est un foïble raïon qui descendoit du Ciel sur le lieu où l’Héroïne s’etoit renfermée. Là se dérobant à un Monde qui n’avoit plus rien d’aimable pour elle, depuis qu’elle avoit perdu tout ce qu’elle y aimoit, elle tenoit ses regards attachés sur la glorieuse demeure où son Epoux venoit de monter.5Ce deuil & cette obscurité m’ont paru durer fort long-tems ; mais enfin j’ai vû naître comme un crepuscule qui a peu-à-peu éclairé l’Hemisphere. A la faveur de ce petit jour, j’ai découvert un Vaisseau qui nageoit vers le rivage, & qui s’approchoit de nous. 6Il y avoit un Guerrier chargé d’ornemens militaires. A sa main gauche il portoit un bouclier sur lequel l’image de la Victoire étoit gravée, & dans sa main droite il tenoit une branche d’Olivier. On eût dit que ce n’étoit-là que des symboles parlans de son Caractere ; son air avoit tout ensemble quelque chose de si doux & de si grand, qu’il falloit nécessairement le craindre ou l’aimer. Ce grand Personnage a été reçu à terre aux acclamations de tout le Peuple, qui l’a suivi jusqu’au Palais de l’Heroïne. Cette Princesse étoit encore occupée à pleurer sa perte. Ni la gloire de ses armes, ni les applaudissemens de ses Sujets n’avoient pû jusqu’ici suspendrê, pour un seul moment, les transports de son Affliction. La branche d’Olivier, présentée à ses yeux, a fait tout d’un coup sur elle, ce que tant de succès n’y avoient pû faire. A l’exemple du Ciel qui, par pure compassion pour les Mortels, accorde à leurs prieres des biens dont il ne lui revient aucun avantage, cette illustre Affligée a paru pour la premiere fois être encore sensible aux choses du monde. Elle a pris de la main du Guerrier, la branche qu’il lui présentoit. Elle la considere avec joie, & parle des bénédictions de la Paix, de la même maniere qu’en peuvent parler ces Intelligences celestes, qui sont les Ministres du Dieu de la Paix. Pendant qu’elle parloit, une profonde tranquillité regnoit dans les Airs, la Multitude étoit attentive ; & la Nature entiere sembloit l’écouter en silence. Ce calme n’a pas été de longue durée.7Le Messager de la Paix a répliqué quelques mots, parmi lesquels j’ai cru entendre celui d’Espagne. L’Heroine a repris son air sombre. Il paroissoit pourtant dans cet air plus de fermeté que de dépit. Elle a rendu la branche à celui qui la lui avoit apportée, & repris le voile lugubre qu’elle venoit de quitter. Je n’ai entendu après cela que cris confus mêlez au bruit des armes,

Metatextualidade

& tout ce fracas m’a reveillé.

1Cette Piece est de Mr. Ravenscroft, Avocat du Temple.

2Ce Songe est une description Poëtique de l’état de l’Angleterre depuis la mort du Prince George en 1708, jusqu’à la conclusion des Négociations de la Haye, en1709.

3L'Auteur veut parler de George Prince de Danemark, sécond fils de Frédéric III, & frere de Christian V. Le 28. de Juillet en 1683. il épousa la Princesse Anne Fille de Jaques Duc d'York, avec laquelle il vécut dans une union exemplaire jusques au mois d'Octobre 1708, qu'il mourut à Kensington, après une indisposition de peu de jours.

4Le Prince George de Danemarc étoit Grand Amiral d’Angleterre & l’on sait que l’Angleterre prétend à l’empire des Mers qui l’environnent.

5La Reine Anne fit un si long deuil pour le Prince son Epoux, que la plûpart des Manufactures s’en ressentirent beaucoup. On lui en fit alors de très-respectueuses romontrances, & dans la suite, on a cru devoir prévenir cet inconvenient par de nouvelles Loix, qui limitent à un temps précis le deuil des Rois d’Angleterre.

6Mylord Marlborough, qui étoit allé de bonne heure en Hollande pour les Négociations de la Paix, repassa la Mer environ ce temps-là pour porter à la Reine les fameux Articles préliminaires qui firent alors tant de bruit.

7Le 37. Article préliminaire conclu à la Haie en 1709. fut, en apparence, la cause de ce que la Paix ne se fit point alors, ou plutôt, ce fut le prétexte que Louïs XIV. prit pour ne la point faire. On vouloit l’obliger, malgré lui, à consentir de bonne foi à l’évacuation de l’Espagne, & c’étoit précisement à quoi il pensoit le moins, quelque mine que fissent les Plenipotentiaires de France