Citazione bibliografica: Armand de Boisbeleau de La Chapelle (Ed.): "Article IV.", in: Le Philosophe nouvelliste, Vol.1\010 (1735), pp. 100-108, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2277 [consultato il: ].


Livello 1►

Article IV.

Livello 2► « Lorsque les Vendeurs d’Orvietan haranguent la Populace qui les environne, ils font sonner bien haut leur desintéressement & leur générosité. Ce n’est, disent-ils, que pour rendre service au Public, qu’ils débitent leurs Avis & leurs Remédes ; ils les donnent plutôt qu’ils ne les vendent. On diroit, à les entendre, qu’ils ne font rien pour eux-mêmes. Seroit bien simple qui les croiroit. Ils ne feroient pas tant de bruit, s’ils n’y trouvoient pas leur compte, & tout bien calculé, la seule grâce qu’ils font est de vendre leurs Drogues au rabais, & de se contenter de six sous, & souvent même d’un seul pour les cho-[101]ses dont ils demandoient d’abord un Ecu.

Cette petite Charlatanerie m’a toujours paru si méprisable, que je n’ai eu garde de l’imiter. 1 J’ai averti le Public que je travaillois pour mon propre avantage, & que mon dessein étoit de lui faire payer la peine que je me donne pour le servir. J’aurois bien pû trouver d’autres ressources, & l’on m’a proposé je ne sai combien de Secrets pour gagner de l’argent. Un de mes Amis, m’offrit un Traité de sa façon, qu’il a intitulé, L’Art de parvenir, ou Le moyen de s’introduire chez les Grands, expliqué dans un Jeu de Cartes. Mais très-novice dans toute sorte de Jeux, je le remerciai de son offre obligeante. Un autre me conseilla de prendre Carosse & de m’ériger en Médecin ; mais étant Homme de Lettres, je craignis de ne pas réussir non plus de ce côté-là ; ainsi je resolus de poursuivre mon premier Dessein. Vous saurez donc, que je ne prétends pas donner du crédit a cet [102] Ouvrage, par le seul poids des Nouvelles politiques, & qu’en vertu, de la 2 Sentence Latine que j’ai mis au frontispice, je me servirai de tout ce qui se présentera pour être le sujet de mes Discours. Ainsi les nouveaux Personnages qui paroîtront sur la Scène, & les nouveaux Evenemens seront tous de mon ressort. Par exemple, aussitôt que le Public aura donné à une Fille le titre de Beauté, & à un Homme celui de Bel Esprit, j’aurai soin d’en avertir incessamment, d’y joindre une Description de Caractéres, & de nommer les personnes, à la place desquelles l’un & l’autre ont succedé ; car cette Ville est assez peu généreuse, pour n’élever jamais quelcun, sans en abaisser un autre. Mais je ne dirai rien de qui que ce soit, qui puisse déplaire avec raison ; je tâcherai même, par la varieté des matiéres & du stile, de divertir ceux qui aiment la joie, sans choquer ceux qui s’appliquent aux affaires. »

[103] Du Caffé de White, le 18. Avril 1709.

Racconto generale► Tous les cœurs ne soupirent aujourd’hui que pour deux Dames, qui seules, depuis quelque tems, l’emportent sur toutes les autres Beautez de la Ville. Eteroritratto► Les charmes de l’une & de l’autre sont infinis ; ils ne sont pourtant pas les mêmes. Clarice est une Beauté douce, & Chloé est une Beauté vive. La premiére a tout parfaitement regulier, la Taille, le Teint, & les Traits. La seconde n’a pas ces perfections dans le détail ; mais en son tout elle a des graces irrésistibles. On ne peut refuser à l’une de l’admiration, ni à l’autre de l’amour. La vuë de celle-ci n’inspire pour les premiers sentimens que cette espece d’extase où l’on est à l’approche d’un Portrait achevé. Un coup d’œil de celle-là excite en vous des mouvemens qui ressemblent d’abord aux transports d’une tendre Amitié. ◀Eteroritratto

La différence de ces perfections a été merveilleusement bien attrapée, par Mr. Jervaise, cet excellent Peintre qui nous est venu depuis peu d’Italie. Cet habile homme a tiré Clarice dans une attitude, où [104] l’on voit qu’elle plait sans avoir dessein de plaire, & qu’elle ne s’apperçoit pas elle-même du mal que font ses beaux yeux. Au contraire dans le Portrait de Chloé, on découvre une Belle qui connoit son mérite, & que la connoissance de ses charmes rend, non pas plus vaine, mais plus animée. Pour exprimer ces différences, Clarice est peinte en simple Bergere, & Chloé est habillée en jeune Païsane. Ce dernier choix sur-tout est de main de Maître. Car l’on ne pouvoit imaginer d’habillement qui convînt mieux à Chloé que les Ornemens champêtres qu’on lui donne. Sa beauté, qui n’y perd rien de son éclat, s’y représente dans son vrai caractere. La Friponne vous enleve un Cœur en badinant : Vous diriez à ses maniéres aisées, & engageantes, qu’elle ressent pour vous ce qu’elle vous inspire pour elle, & vous êtes pris tout seul lorsque vous croyez l’avoir prise.

L’Amour, qui est le plus habile Peintre du monde, caractérise ces deux genres de Beautez par les effets qu’il produit dans les Cœurs qui soupirent pour elles. Les Amans de Chloé paroissent toujours gais & contens ; les Amans de Clarice paroissent toujours dolens, & rêveurs. Et parce que [105] c’est le propre de cette passion de changer les Hommes, & de les rendre tout autres qu’ils ne sont naturellement, on devient fat en aimant Chloé, & l’on devient fou en aimant Clarice. Nous en avions ici tout-à-l’heure des deux Espèces. L’un n’a fait que sifler, rire, chanter, faire des cabrioles. L’autre a écrit trois lignes, est allé faire un tour de Jardin, est rentré, a déchiré son fragment de Lettre, a demandé du Chocolat, & puis enfin est sorti sans rien prendre.

Les Adorateurs de Chloé sont à présent en si grand nombre dans cette Chambre, & ils y font tant de bruit, qu’il n’y a pas moyen d’y tenir. Je ne sai plus ce que j’écris, & je suis contraint de renvoyer à une autre fois la suite de mon Histoire. Je la reprendrai à quelque heure, & j’informerai le Public du nombre de Bouteilles que l’on vuide tous les soirs à l’honneur de l’une de ces Belles, & des soupirs que l’on pousse, ou des Chansons que l’on écrit pour l’autre. ◀Racconto generale

[106] Du Caffé de Guillaume, le même jour.

Les Lettres de 3 Hay-market nous aprennent que Samedi dernier l’on y joua l’Opera de Pyrrhus & de Demetrius, & que la représentation en fut fort applaudie. Ce dernier point a été mortifiant pour les Personnes qui connoissent les vraies beautez du Théatre. Ces beautez doivent être un plaisir, un divertissement pour l’Esprit & pour la Raison. Mais pour goûter ce nouveau genre de Pièces dramatiques, il faut que la Raison, & l’Esprit demeurent supprimez dans leurs operations pendant trois heures de tems. Tout s’y borne à la petite satisfaction de deux Sens, & la vogue où sont les Opéra prouve bien plus une corruption dans le goût, qu’un rafinement dans les plaisirs. Il est clair que la partie intelligente de l’Homme ne prend aucune part à ces Spectacles ; Car on nous mande que presque toute la Pièce étoit en Italien, & qu’un savant Critique, qui étoit là par hazard, [107] tomba dans les convulsions, tant il eut de douleur de voir non seulement la double unité méprisée ; mais encore toutes les Langues & toutes les Nations confondues. Il s’en mit dans une si furieuse colére, qu’il a écrit contre les Opera un Livre qu’il va faire imprimer. Il prétend que ces Opera ne sont propres qu’à efféminer les Peuples, qu’ils ont déja semé parmi nous une secrete impatience d’avoir la Paix, & que, s’ils ne sont pas défendus au plutôt, ils nous ôtetont l’envie de continuer la Guerre. Il a communiqué le plan de son Ouvrage à toute la Compagnie. Il y examine d’abord de quelle maniére ces sortes de Spectacles se sont introduits. Cette question le conduit à considerer la nature du Son en général, & de là il passe à une Digression fort travaillée sur les differens cris de la ville de Londres. Il montre, par de bonnes raisons philosophiques, que l’on a dû vendre les Allumettes en chantant, les Huîtres en criant, les Racines & les Herbes potageres sans crier ni chanter, ni parler ; mais avec un accent, & d’un ton qui n’est naturel ni à l’Homme, ni à la Bête. Cette Pièce semble avoir été faite sur le Modèle du beau Traité [108] de 4 Mlle. Manley Maîtresse d’Ecôle sur les Exemples que les Maîtres d’Ecriture donnent a leurs Ecôliers. ◀Livello 2 ◀Livello 1

1Les trois premiéres Feuilles volantes furent distribuées gratis ; mais on paya pour celle-ci, & les suivantes.

2C’est un vers de Juvenal, Quicquid agunt homines, nostri farrago libelli.

3C’est-à-dire le Marché au Foin, qui est le nom de la Rue où l’on a fait bâtir un Théatre, pour y jouer l’Opéra.

4C’est une Dame qui a donné une Satire sous le Titre de Nouvelles de l’Atlantide. On la soupçonnoit d’un Mêtier équivoque ; ce qui est peut-être la raison pourquoi Mr. Steele, qui la connoissoit bien, lui fait jouer le personnage de Maîtresse d’Ecôle.